‹ Petits cahiers de Léon CladelChapitre 7 sur 11 · PETITS CAHIERS I · texte numérisé non relu

PETITS CAHIERS I

longue vie de labeur, mes père et mère, ces honnêtes artistes, si dévots au peuple, dont ils étaient sortis. Une vieille parente, la seule qui me restât, veilla pendant deux mois à mon chevet, et grâce aux soins assidus qu'elle eut pour moi, j'étais sur pied et rétablie, lorsque sonna le tocsin de la guerre intestine. Avec qui lutter et contre qui? Républicaine, je n'écoutai que ma conscience et, le cœur déchiré, je pris parti pour ces prolétaires à qui, j'y compte bien, rendra justice un jour l'impartiale postérité. Comme eux vaincue, avec eux je tombai sur le dernier las de pavés où tlottait leur drapeau. Des mains pieuses me relevèrent dans la rue au moment où des soldats impitoyables achevaient le massacre de nos bataillons. Si, blessée cruellement. * je ne fus point passée par les armes, je le dois à la généreuse étrangère qui me recueillit sous son toit où bientôt on pratiqua sur moi, la mort m'eût été plus douce ! une de ces mutilations dont l'homme qui les subit se trouve comme ennobli, mais qui ravalent à jamais la femme astreinte à souffrir un tel dommage, en faisant d'elle un objet de douloureuse pitié...

— Marianne! interrompit Abraham l'alvv. que dites-vous? oh! cela n'est, ni ne fut, ni ne sera

jamais, et je proteste!

là générale a la jambe de bois 93

Elle remercia d'un ineffable coup-d'œil l'amant délicat qui l'avait choisie, et poursuivit sans amertume :

...On avait obtenu de moi ce sacrifice et celle pour l'amour de qui je m'y étais résignée en réclama bientôt un autre plus pénible encore. « Eh quoi! m'écriai-je avec colère, vous m'avez contrainte à vivre et maintenant vous exigez que je m'expatrie ! » « Il le faut, mon enfant, un conseil de guerre vous a condamnée à mort et, nulle part en France, vous ne seriez désormais à l'abri. » De nouveau, je cédai. Munie d'un passe-port qu'on m'avait procuré, je gagnai le Havre, et dix jours après mon embarquement, j'étais à New- York, chez une germaine de ma bienfaitrice, où je rencontrai le bonheur. Un fils de camisards dont la famille, après la révocation de l'édit de Nantes, s'était réfugiée en Angleterre, et de l'Angleterre à la Nouvelle-Orléans, me vit, et malgré mon infirmité, m'aima. C'est avec lui, ce chevalier, que depuis hier seulement, j'ai retrouvé ma terre natale, Paris, mon grand Paris. Oh! je n'ai rien à craindre ici. L'étendard étoile de la libre Amérique me couvre, et si vos tyranneaux s'ingéraient de me molester tant soit peu, moi qu'ils ont proscrite, je sais fort bien qui protégerait contre eux celle que là-bas, au loin, de l'autre côté de l'Atlantique,

on appelle « Madame la générale à la jambe de bois ! >»

Un silence attendri caractérisa cette curieuse confidence,... et comme le polémiste français se levait encore tout remué, pour prendre congé des époux, le grave citoyen de l'Union dit avec un accent pénétré :

— Jadis, sous l'ancienne monarchie des Bourbons, mes ancêtres, honnêtes Cévenols, les Captais de Falvv, portaient sur leur écu celte galante devise : « Avant mon Roy. ma Dame ! » Elle a du bon et je la maintiendrai !

20 Novembre 1871

Du Pain Ou La Mort!

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