‹ Petits cahiers de Léon CladelChapitre 8 sur 11 · DU PAIN OU LA MORT · texte numérisé non relu

DU PAIN OU LA MORT

Hier, c'est hier que par un froid de loup, je le rencontrai non loin du pont d'Austerlitz, cet être l)àn comme chacun de nous, oui, mais autrement vêtu, <;ir. en bras de chemise el les pi<i<ls déchaux, il

n'avait pour cacher sa nudité que deux sacs eu toile d'emballage troués au fond et fixés à sa taille par uno mauvaise corde. À travers les ornières creusées par les roues de mille chars, il barbotait à l'aventure, et ses mains décharnées agitaient au-dessus de son front, chauve et tanné comme un cuir, un bâton au bout duquel flottait au vent une loque sans nom et souillée de boue, la moitié d'une jupe noire sur laquelle, inscrits à la (raie, en lettres inégales, se heurtaient les cinq mots arborés en tète de ce récit.

— Arrêtez-le, crièrent tout à coup des voix ; arrêtez-le donc!

Quelques passants entreprirent de lui mettre la main au collet; mais il bondit au milieu d'un groupe de gens dont plusieurs, bousculés, roulèrent sur le trottoir des quais et s'élança sur l'un des parapets du pont où, d'un pas automatique et rapide, il promena son sinistre étendard. Des gardiens de la paix ou plutôt des sergents de ville, car, par leur arrogance et leur brutalité, ces agents méritent toujours cette ancienne dénomination abolie, se ruèrent sur ses traces, et bientôt j<' les perdis de vue eux et lui, de l'autre côté de l'eau...

— Ne lui faites pas de mal, il a perdu le sens: il est fou ! gémit une vieille femme en guenilles

DU PAIN OU LÀ MORT loi

accourue tout essoufflée; et ça ne se comprend que trop qu'il le soit !

Interpellée, accablée de questions par les plus curieux des badauds dont j'étais, elle martela ce récit haletant :

« Un Lyonnais, du même faubourg que moi, corroyeur de son état. Il y a six mois à peu près qu'il vint s'installer à Mouftetard avec son père infirme, sa femme enceinte et ses deux mioches : une blondine de treize à quatorze ans, un gosse qui marchait à peine seul. L'ouvrage ne l'effrayait point, allez ! A trois heures, chaque matin, debout ; il partait pour sa tannerie, àMontreuil-sous-Bois, à pied, puisqu'ici, la nuit, pas d'omnibus ni de tramways ; et le soir, il rentrait assez tard et s'étendait aussitôt. En se tuant, il vivait un peu, ne mangeant que le quart de ce qu'il lui fallait, afin que les siens eussent à peu près le nécessaire. Il y eut du chômage. Alors, il alla coltiner aux berges de la Seine et c'est de là qu'on le rapporta vers le commencement de décembre avec une jambe foulée. Un bateau mal amarré l'avait écrasé presque contre le talus du débarcadère. A l'hôpital, on ne voulut point de lui, parce qu'il n'habitait pas la ville depuis un an au moins h qu'il n'avait pas à Paris son domicile de secours. Invalide d'une jambe et, de plus, nés

fraîchement accouchée, son épouse, qui nourrissait le bébé, cousit tant cl tant qu'elle s'aveugla. Puis, elle toussait, étant déjà pulmonique. Oh ! si vous aviez visité ce palais de misère! Une fois j'y pénétrai. Ni feu ni pitance, et pas de lit. Ils avaient tout mis au mont-de-piété, vendu les reconnaissances et couchaient tous pêle-mêle, vieux et jeunes, sur un tas de paille : elle, la pauvre vaillante, son beau-père paralysé, son mari quasiment estropié, les moines, enfin. Et voilà qu'un soir la gamine, partie dès le matin, ne revint pas. On l'avait aperçue dans la journée au bras d'un bourgeois, et fort requinquée, aux abords du Panthéon. Il ne fut plus question d'elle au logis, et les autres, en haut sous le toit, crevaient de famine et de chatgrin. Avant de cracher ce qu'il lui restait de poumons, la maman vit, faute de lait, mourir son poupard, et son garçon, faute de soupe. Elle même, au bout de son rouleau, décampa, la veille du premier de l'an, à minuit. Au moment de s'endormir pour la dernière fois, elle avait gagné dix sous à tuyauter du linge. En boitant, son malheureux homme, qui n'avait pas encore assez de nerf pour reprendre la besogne, l'acconipagna là-bas, à la fosse commune. II rentra comme un égaré. Le hasard avait voulu qu'il passai devant un bastringue

Page 1