‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 10 sur 72 · UNE FEMME EN PLEURS · texte numérisé non relu

UNE FEMME EN PLEURS

Je ne songeais qu’à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup, elle me prit le bras et me dit : « Ramenez-moi, je ne puis rester ici. »

Je sortis en lui donnant le bras. Il n’y avait pas de voiture sur la place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur la petite place.

Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui donnait sur le manège, et nous causàämes longtemps au clair de la lune, sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.

Celui qui l’avait amenée s'était épris d’une autre; de là une querelle intime; puis elle avait menacé de

s’en retourner seule, ou accompagnée; il lui avait

répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les soupirs, de là les larmes.

Le jour ne devait pas tarder à poindre. La grande sarabande commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret etchantaient à gorge déployée: Il était un raboureur, ou bien : C'était un calonnier qui revenait de Flandre, souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet*. — Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé ouverte la petite porte. On parlait d’aller déjeuner à Madrid — au Madrid du bois de Boulogne — ce qui se faisait quelquefois. Bientôt le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partimes à pied”, escortés par trois gardes-françaises, dont deux étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir; — le troisième, c'était Giraud*, le peintre ordinaire des gardes-françaises.

Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition inattendue qui semblait le fantôme d’une scène d'il y a cent ans, où des gardesfrançaises auraient mené au violon une troupe de masques tapageurs. De plus, l’une des deux petites marchandes de tabac si jolies, qui faisaient l’ornement de nos bals, n’osa se laisser emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison.

Nous l’accompagnämes à travers les rues. Elle

frappa à sa porte. Le mari parut à une fenêtre* de

l’entresol. Elle lui eria : & Je vais déjeuner avec ces messieurs. » Il répondit : « Va-L’en au diable! C'était bien la peine de me réveiller pour cela! »

La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser entrainer à Madrid, et moi je faisais mes adieux à Rogier en lui expliquant que je voulais aller travailler à mon scenario. — Cominent! tu ne nous suis pas; celte dame n’a plus d’autre cavalier que Loi... et elle L’avait choisi pour la reconduire. — Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien ?

Rogier fut pris d’un fou rire. Un de ses bras appartenait à la Cydalise*; il offrit l’autre à la belle dame, qui me salua d’un petit air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses larmes.

J'avais quitté la proie pour l’ombre.., comme tou-

jours*!

Prinaveña”.

En ce lemps, je ronsardisais, — pour me servir

d’un mot de Malherbe. Il s'agissait alors pour nous, jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, affaiblie par les langueurs du xvim® siècle, troublée par les brutalités des novateurs trop ardents ; mais il fallait aussi maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rap-

porte à invention et aux formes générales *.

: Mais, me direz-vous, il faut enfin montrer ces premiers vers, ces juvenilia. « Sonnez-moi ces sonnets, » comme disait Dubellay.

Eh bien! étant admise l’étude assidue de ces vieux poètes, croyez bien que je n’ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à beaucoup de poètes de notre temps.

Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m’avaient servi de modèle. C’était encore une forme classique, imitée par lui d’Anacréon, de Bion, et, jusqu’à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de l’odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet, où Ronsard s’est inspiré si heureusement de Pétrarque, de même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d’Ovide; toutefois, Ronsard a été généralement plutôt grec que latin : c’est là ce qui distingue son école de celle de Malherbe*.

*Vous verrez, mon ami, si ces poésies déjà vieilles ont encore conservé quelque parfum.— J’en ai écrit de tous les rythmes, imitant plus ou moins, comme l’on fait quand on commence*.

L’ode sur les papillons est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l’air du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c’est que les odelettes se chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du Roman comique : « Nous en-

Il 2

tendimes la servante, qui, d’une bouche imprégnée d'ail, chantait l’ode du vieux Ronsard :

« Allons de nos voix Et de nos luths d'ivoire Ravir les esprits! »

Ce n’était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de sorte qu’elles ne sont nullement [yriques. La dernière* : « Où sont nos amoureuses ? » estvenue, malgré moi, sous forme de chant; j'en avais trouvé en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire noter, et

qui a été trouvée très concordante aux paroles*,

ODELETTES

Page 1