‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 9 sur 72 · PREMIER CHATEAU · texte numérisé non relu

PREMIER CHATEAU

LA RUE pu DoyENNÉ*.

C'était dans notre logement commun de la rue du

Doyenné. que nous nous étions reconnus frères —

Arcades ambo — dans un coin du vieux Louvre des Médicis*, — bien près de l’endroit où exista

l’ancien hôtel de Rambouillet.

Le vieux salon du doyen*, aux quatre portes à deux battants, au plafond historié de rocailles et de guivres, — restauré par les soins de lant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises.

Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d’une échelle, où il peignaïit sur un des trois* dessus de glace un Neptune, — qui lui ressemblait! Puis, les deux battants d’une porte s’ouvraient avec fracas : c'était Théophile*. — On s’empressait de lui offrir

un fauteuil Louis XIII, et il lisait, à son tour, ses

premiers vers, — pendant que Cydalise ["°, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l’immense salon.

Quelqu'un de nous se levait parfois, et révait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.

Vous l’avez bien dit :

Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons Qui s’effeuillaient si vite en ces vieilles maisons, Dont le front s’abritait sous une aile du Louvre *?

Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l’impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.

Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées, — on jouait de vieilles comédies, où M'° Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d’accepter un rôle : c'était celui de Béatrice dans Jodelet. — Et que notre pauvre Edouard* était comique dans les rôles d’Arlequin!!

Nous étions jeunes, toujours gais, souventriches*... Mais je viens de faire vibrer la corde sombre : notre

palais est rasé. Jen ai foulé les débris l'automne

1. Notamment dans le Courrier de Naples, du théâtre des grands boulevards,

passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour, au xvim siècle, sur six* malheureux chanoines réunis pour dire un office, n’ont pas été respectées. Le jour où l’on coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place

la Forêt coupée de Ronsard :

Ecoute, bücheron, arreste un peu le bras :

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;

Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force, Des nymphes, qui vivaient dessous la dure écorce?

Cela finit ainsi, vous le savez :

La matière demeure et la forme se perd!

Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour encore, assez riche pour enlever aux démolisseurs et racheter deux lots de boiseries* du salon, peintes par nos amis. J’ai les deux dessus de porte de Nanteuil, le Watteau de Wattier, signé; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de Provence; le Moine rouge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d’une femme nue, qui dort!; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence — en robe de taffetas feuille-morte, — triste présage,

— sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose,

1. Mème sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo.

en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l’espagnole. L’affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances qui l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces peintures d’une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l’empêchaient de louer à des bourgeois. — Je bénis le sentiment d'économie qui l’a porté à ne pas employer la peinture à l’huile.

De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n’ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Lorentz, où Parmée française monte à l’assaut, précédée par des violons; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz, une Maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. — Quant au lit Renaissance, à la console Médicis, au deux buffets!, au Æibeira*, aux tapisseries* des Quatre éléments, 1 ÿ a longtemps que tout cela s'était dispersé. — Où avez-vous perdu tant de belles choses ? me dit un jour Balzac. — Dans les malheurs!

lui répondis-je, en citant un de ses mots favoris.

1. Heureusement, Alphonse Karr possède le buffet aux trois femmes et aux trois satyres avec des ovales de peintures du temps sur les portes.

2, La Mort de saint Joseph est à Londres, chez Gavarni.

Porrrarrs*.

Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n’en disons qu'un mot : Elle est embaumée et conservée à jamais, dans le pur cristal d’un sonnet de Théophile — du Théo, comme nous disions.

Théophile à toujours passé pour solide*; il n’a jamais cependant pris de ventre, et s’est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos vêtements étriqués sont si absurdes, que l’Antinoüs, habillé d’un habit, semblerait énorme, comme la Vénus, habillée d’une robe moderne : l’un aurait l’air d’un fort de la halle endimanché, l’autre d’une marchande de poisson. L’armature colossale* du corps de notre ami (on peut le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd’hui) lui fait souvent du tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le plus intelligent; il jouissait d’une grande réputation dans notre cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.

En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile maigre... Vous ne l’avez pas connu. Je l’ai vu, un jour, étendu sur un lit — long et vert — la poitrine chargée de ventouses. Il s’en allait rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez décrit les amours pan-

théistes, — par le chemin ombragé de l’Allée de Sylvie. Ces deux poètes, séparés par deux siècles, se seraient serré la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.

Voici ce qui s’est passé à ce sujet :

Nous étions plusieurs amis, d’une société antérieure, qui menions gaiement une existence de mode alors, même pour les gens sérieux*. Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le médecin, et nous dimes à Théo : « Lève-toi... et viens souper*. » La faiblesse de son estomac nous inquiéta d’abord. Il s'était endormi et senti malade à la première représentation de Robert le Diable.

On rappela le médecin. Ce dernier se mit à réfléchir, et, le voyant plein de santé au réveil, dit aux parents : € Ses amis ont peut-être raison. »

Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit. — On ne parla plus de ventouses, et on nous l’abandonna. La nature l’avait fait poète, nos soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son tempérament, c’élait une certaine préparation de cassis sans sucre, que ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui n’était alors que de simples cruches au ventre lourd.

Lorsque nous nous communiquions nos inspirations

poétiques, on faisait, par précaution, garnir la chambre de matelas, afin que le paroxysme, dû quelquefois au Bacchus du cassis, ne compromit pas nos têtes avec les angles des meubles.

Théophile, sauvé, n’a plus bu que de l’eau rougie,

et un doigt de champagne dans les petits soupers.

IIT.

LA REINE DE Spa.

Revenons-y. — Nous avions désespéré d’attendrir la femme du commissaire. — Son mari, moins farouche qu’elle, avait répondu, par une lettre fort polie, à l’invitation collective que nous leur avions adressée. Comme il était impossible de dormir dans ces vieilles maisons, à cause des suites chorégraphiques de nos soupers, — munis du silence complaisant des autorités voisines, — nous invitions tous les locataires distingués de l'impasse, el nous avions une collection d’attachés d’ambassades, en habits bleus à boutons d’or, de jeunes conseillers d’État!, de référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des Tuileries et des ministères voisins. [ls n'étaient reçus qu'à condition d’amener des femmes du monde, protégées, si elles

y tenaient, par des dominos et des loups.

1. L'un d'eux s'appelait Van Daël, jeune homme charmant, mais dont le nom a porté malheur à notre château.

Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un sommeil troublé — par les accords d’un orchestre de guinguette choisi à dessein, et par les bonds éperdus d’un galop monstre, qui, de la salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir nécessairement à une petite place entourée d'arbres, — où un cabaret s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole italienne qui s'était écroulée, au xvi® siècle, sur les six* malheureux chanoines, — accident duquel le cardinal Dubois* fut un instant soupçonné.

Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces quatre vers de votre pièce intitulée : Vingt ans.

D'où vous vient, à Gérard, cet air académique ?

Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique

S'allumeraient ailleurs? La reine du Sabbat,

Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,

Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère ?

Et Gérard répondait : « Que la femme est amère*! »

Pourquoi du Sabbat... mon cher ami? Et pourquoi jeter maintenant de l’absinthe dans cette coupe d’or, moulée sur un beau sein?

Ne vous souvenez-vous plus des vers de ce* Cantique des Cantiques, où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à

cette même reine du matin :

La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie

Les Ruines de l'Eglise Saint-Thomas du Louvre.

Tableau de Me Lina JauNez. (Salon de 1833.)

Au Musée Carnavalet.

N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés, Que ta lèvre entr'ouverte, Ô ma belle folie, Où je bois à longs flots le vin des voluptés*.

La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait alors, — et doublement. — Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté, acheté en Touraine, et qui n’était pas encore garni de sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François [*" me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des amours imprudents. ELLE m’apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l’admira, s’avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin*. Elle venait me proposer l’éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. — Qu'elle était belle! non pas plus belle cependant qu’une autre reine du matin, dont l’image tourmentait mes journées.

Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, comme l’immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, — et l’auraient certainement suivie à travers les airs.

La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe de Meyerbeer devenait le garant d’un nouveau succès. J’osai en entreprendre le poème. J’au-

rais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux

moitiés de mon double amour. — C’est pourquoi, mon ami, vous m'avez vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était en fête. — Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous

attendait à sept heures du matin.

Page 1