‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 16 sur 72 · CORILLA · texte numérisé non relu

CORILLA

FABIO. — MARCELLI. — MAZETTO, garcon de théâtre. CORILLA, prima dona.

Le boulevard de Sainte-Lucie, près de l'Opéra, à Naples*.

FABIO, MAZETTO

Fagro. — Si tu me trompes, Mazetto, c’est un triste métier que tu fais là...

Mazerro. — Le métier n’en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement. Elle viendra ce soir,

vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos bouquets.

Faro. — Et la chaîne d’or, et l’agrafe de pierres fines ?

Mazerro. — Vous ne devez pas douter qu’elles ne

lui soient parvenues aussi, et vous les reconnaîtrez peut-être à son cou et à sa ceinture; seulement, la facon de ces bijoux est si moderne qu’elle n’a trouvé encore aucun rôle où elle püt les porter comme faisant partie de son costume.

Fagio.— Mais, m'a-t-elle vu seulement? M’a-t-elle remarqué à la place où je suis assis tous les soirs pour l’admirer et l’applaudir, el puis-je penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa dé-

marche ?

Mazerro. — Fi, monsieur! ce que vous avez donné n’est rien pour une personne de cette volée: et, dès que vous vous connaitrez mieux, elle vous répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double. Il en est de même des dix ducats* que vous m'avez remis déjà, et des vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l’assurance de votre premier rendez-vous ; ce n’est qu'argent prêté, je vous l'ai dit, et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.

Fagio. — Va, je n’en attends rien.

Mazerro. — Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quelles gens vous avez affaire et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin de votre fortune: veuillez done me compter la somme convenue, car je suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de chaque soir.

Fasro. — Mais pourquoi n’a-t-elle pas fait de réponse et n’a-t-elle pas marqué de rendez-vous?

Mazerro. — Parce que, ne vous ayant encore vu que de loin, c’est-à-dire de la scène aux loges, comme vous ne l’avez vue vous-même que des loges à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières, entendez-vous? votre son de voix, que sais-je *! Voudriez-vous que la première* cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu sans plus d’information ?

Fagio. — Mais l’oserai-je aborder seulement? et

dois-je m’exposer, sur ta parole, à l’affront d’être

rebuté ou d’avoir, à ses veux, la mine d’un galant de carrefour ?

Mazerro.— Je vous répète que vous n’avez rien à faire qu’à vous promener le long de ce quai, presque désert à cette heure ; elle passera, cachant son visage baissé sous la frange de sa mantille ; elle vous adressera la parole elle-même et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car l’endroit est peu propre à une conversation suivie. Serez-vous content?

Fario. — O Mazetto! si tu dis vrai, tu me sauves la vie!

Mazerro. — Et, par reconnaissance, vous me prètez les vingt louis convenus.

Fasio.— Tu les recevras quand je lui aurai parlé.

Mazerro. — Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille. Tenez-vous là comme rèvant en vous-même et composant quelque sonnet ; je vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (/{ sort.)

FABIO, seul.

Je vais la voir! la voir, pour la première fois, à la lumière du ciel; entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un mot d’elle va réaliser mon rêve, ou le faire envoler pour toujours! Ah! j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était grande et pure, et rasait le

monde sans le toucher, elle n’habitait que des palais

“) IL o

radieux et des rives enchantées; la voiei ramenée à la terre et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, j’adorais la forme extérieure d’une femme; seulement la statue se mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodie. Et maintenant voici qu’elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle vient, c’est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de m’enfuir si

elle ne m'avait aperçu déjà!

FABIO, UNE DAME en mantille.

La Dame, passant près de lui. — Seigneur cavalier, donnez-moi le bras, je vous prie, de peur qu’on ne nous observe, et marchons naturellement. Vous

m'avez écrit...

Faso. — Et je n'ai reçu de vous aucune réponse. La Dame. — Tiendriez-vous plus à mon écriture

qu'à mes paroles?

Faro. — Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j’osais choisir.

La Dame. — Que l’une soit le garant” de l’autre : vos lettres m'ont touchée, et je consens à l’entrevue que vous me demandez. Vous savez pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi?

Faro. — On me l’a dit.

La Dame. — Je suis très entourée, très gênée dans toutes mes démarches. Ce soir, à cinq heures* de la nuit, attendez-moi au rond-point de la Villa-Reale, jy viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir quelques instants d’entretien.

FaBio. — J'y serai.

La Dans. — Maintenant, quittez mon bras, et ne me suivez pas, je me rends au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et confiant (£lle sort.)

Faso, seul. — C'était bien elle!... En me quittant, elle s’est toute révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait le cœur, de même qu’au théâtre, lorsque son regard vient croiser le mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant de simples paroles ; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu’elle ne devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce qu’elle m'a dit vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si doux n’empruntent rien, pour séduire, aux mélodies de Paesiello ou de Cimarosa! Ah! toutes ces héroïnes que j’adorais en elle, Sophonisbe, Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu’elle joue à ravir avec des habits* moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la fois sous cette mantille* coquette, sous cette coiffe de satin... Encore Mazetto!

FABIO, MAZETTO

Mazerro. — Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un homme sans honneur?

Fasio. — Tu es le plus vertueux des mortels! Mais, tiens, prends cette bourse, et laisse-moi seul.

Mazerro. — Vous avez l’air contrarié.

Fasro. — C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au malheër qui le suit toujours de près.

Mazerro. — Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter d’autre.

Fasio. — Cela n’est point nécessaire. Adieu.

Mazerro. — Prenez garde à la jettatura, seigneur Fabio! (/1 sort.)

FABIO, seul.

Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire ombre sur mon amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu’a-t-il fait, d’ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l’affaire a été habilement* conduite et touche à son dénoûment... Mais pourquoi suis-je done si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu vite, et surtout depuis l'envoi de

mes présents?... Bon, je vois les choses trop en noir,

et je ne devrais songer plutôt qu’à préparer ma rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à l'emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaïa ; mais il faudra ètre brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon style, réaliser l’idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers... et c’est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie... J'ai envie d’aller me remonter l'imagination avec

quelques verres de vin d’'Espagne*.

FABIO, MARCELLI.

Marcezui. — C'est un triste moyen, seigneur Fabio; le vin est le plus traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse dans un ruisseau.

Faso. — Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez?

Marcezcr. — Non, mais je vous entendais.

Fagio. — Ai-je rien dit qui vous ait déplu.

MarGELLI.

Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, c’est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau; je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l’un à l’autre un instant; je vaux bien une

bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis rem- I »

pli que de joie; j’ai besoin de m’épancher comme un flacon de sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.

Fario.— De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres affaires. J’ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir, et, eussiezvous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne, je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le répéter.

ManceLr. — Et c’est ce qu’il me faut, vrai Dieu! un confident muet comme une tombe.

Faro. — Bon! ne sais-je pas vos façons? Vous voulez publier une bonne fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire.

MarceLLi. — Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous confiant bénévolement cer-

taines choses que vous n'avez pas manqué* de soup-

conner.

Faso. — Je ne sais ce que vous voulez dire.

ManceLLi. — On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence engage.

Fanio. — Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.

Marcezrr. — Il convient alors* que je vous dise tout.

Fasio. — Vous n'allez donc pas au théâtre?

Mancezri. — Non, pas ce soir; et vous?

Faro. — Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai

besoin de me promener seul.

ManceLrr. — Je gage que vous composez un opéra?

Fagio. — Vous avez deviné.

MarceLzr. — Et qui s’y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des représentations de San-Carlo; vous arrivez dès l’ouverture, ce que ne fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et persévérance. Mais une

seule chose m'inquiète : êtes-vous poète ou musi-

cien?

Fapio. — L'un et l’autre.

MarcezLr. — Pour moi, je ne suis qu'amateur et

n'ai fait que des chansonnettes. Vous savez donc très bien que mon assiduité dans cette salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques

semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue

amoureuse...

Fapio. — Dont je n'ai nulle envie d’être informé. MancezLr. — Oh! vous ne m'échapperez point par

ces faux-fuyants, et ce n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère dont mon

amour a besoin.

Faro. — Il s’agit done de quelque actrice. de la Borsella ?

Mancezci. — Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine Corilla!... Par Bacchus! vous

avez bien remarqué les furieux clins d'œil que nous

nous lançons?

tee

Fapio, avec humeur. — Jamais!

MarcezLt.

Les signes convenus entre nous à de certains instants où l’attention du publie se porte

ailleurs ?

Faso. — Je n'ai rien vu de pareil.

Mancgzi. — Quoi! vous êtes distrait à ce point?

J'ai donc eu tort de vous croire informé d’une partie de mon secret; mais la confidence étant commencée…

Faro, vivement. — Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d’en connaître la fin.

Mancezzi. — Peut-être n’avez-vous jamais fait grande attention à la signora Corilla? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de sa figure? Eh bien! regardez-la*, elle est charmante!

Fagro. — J’en conviens.

Marcezri. — Une blonde d'Italie ou d’Espagne, c'est toujours une espèce de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.

Farro. — C’est également mon avis.

Marcezzi. — Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de Caravagio, qui est dans le Musée royal?

F4810. — Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, n'est-ce pas ?

Manrcezur. — Pardon; je ne suis encore que son amoureux.

Ni 22 FaBro. — Vous m elonnez.

Marcezzi. — Je dois vous dire qu'elle est fort sévère.

Fasro. — On le prétend.

Mancezzi. — Que c’est une tigresse, une Bradamante...

Fagro. — Une Alcimadure.

ManrcezLr. Sa porte demeurant fermée à mes

bouquets, sa fenêtre à mes sérénades, j’en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être insensible... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins solidement sur les planches d’une scène d’opéra... Je sondai le terrain, j'appris qu’un certain drôle nommé Mazetto avait accès près d’elle, en raison de son service au théâtre...

Fagio. — Vous confiàtes vos fleurs et vos billets à

ce coquin.

Marcezzr. — Vous le saviez donc?

Fapio. — Et aussi quelques présents qu’il vous conseilla de faire.

Marcezzr. — Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout?

Faro. — Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle?

MarcELzLr. — Aucune.

Faso. — Il serait trop singulier que la dame ellemême, passant près de vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous.

Marcezur. — Vous êtes le diable, ou moi-même!

Faro. — Pour demain?

MancezLi. — Non, pour aujourd’hui.

Fasio. — À cinq heures de la nuit?

MarceLzr. — À cinq heures*.

Famio. — Alors, c’est au rond-point de la Villa- Reale ?

Marcezzr. — Non! devant les bains de Neptune.

Fagro. — Je n’y comprends plus rien.

Marcezzi. — Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que moi. C’est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre honneur d’être discret.

Faso. — Bien. Écoutez-moi, mon ami... nous sommes joués l’un ou l’autre.

Manrcezzi. — Que dites-vous?

Fapro. — Ou l’un et l’autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la même personne, à la même heure : vous, devant les bains de Neptune; moi, à la Villa-Reale!

ManceLLr. — Je n'ai pas le temps d’être stupéfait: mais je vous demande raison de cette lourde plaisanterie.

Faso. — Si c’est la raison qui vous manque, je ne me charge pas de vous en donner; si c’est un coup d'épée qu’il vous faut, dégainez la vôtre.

Mancezzr. — Je fais une réflexion : vous avez sur moi tout avantage en ce moment.

Fasro. — Vous en convenez.

ManrcezLr. — Pardieu! vous êtes un amant malheu-

reux, c’est clair; vous alliez vous jeter du haut de

di

cette rampe, ou vous pendre aux branches de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l’objet de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c’est moi qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant*, et non après. Les choses* ne sont pas égales; remettons l’affaire à demain.

Fapro. — Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu’indiscret.

Marcezzr. — Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame qui n’a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.

Faro. — Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de bon cœur. À demain donc.

Marcezzr. — À demain, seigneur Fabio*.

[Une terrasse près du palais*.]

FABIO, seul.

Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu d’aller de mon côté. Retournons! (/7

fait quelques pas). I est impossible de porter plus

loin* l'assurance, mais aussi ne pouvait-il guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement, d’ailleurs, si cette beauté nous trompait l’un pour l’autre, ce ne serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche, et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. Mais, en vérité, n’aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à une femme? Je suis fou véritablement; si c’est lui, ce ne peut être elle... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure de mon rendez-vous... et, si je n’éclaircis pas le soupçon qui me vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d’un sot. C’est là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie rencontré cet étourdi, qui s’est joué de moi peut-être? Il aura su mon amour par Mazetto, el tout ce qu’il m'est venu conter tient à quelque obscure fourberie que je saurai bien démêler. — Déceidément, je prends mon parti, je cours à la Villa- Reale. ({{ revient.) Sur mon âme, ils approchent; est la même mantille garnie de longues dentelles ; c'est la même robe de soie grise... en deux pas ils

vont être ici, Oh! si c’est elle, si je suis trompé... je

PETITS CHÂTEAUX DE BOHÈME. 45 n'attendrai pas à demain pour me venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule... retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assu-

rer que ce sont bien eux-mêmes,

FABIO, caché; MARCELLI; la signora CORILLA /ui donnant le bras.

MarceLzr. — Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suflisance de certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d’avoir aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n’étais sûr de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop longtemps différée.

CoriLra. — Allons, vous plaisantez, seigneur Mar-

celli. Et ce cavalier si avantageux... le connaissez-

vous ?

Marcezr. — C'est à moi justement qu'il a fait des confidences.

Fagio, se montrant. — Vous vous trompez, sei-

gneur, c’est vous qui me faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d’aller plus loin; je suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous lui avez donné le bras; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je l’attends, moi.

Manrcezri. — Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n’être que ridicule.

Fagro. — Ridicule, dites-vous ?

Marcezzr. — Je le dis. S'il vous plait de faire du

bruit, attendez que le jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie point de me faire arrêter par la garde de nuit.

Corizza. — Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas ? Éloignons-nous.

Fagio. — Ah! madame! il suffit... ne brisez pas entièrement cette belle image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur. Hélas! content de vous aimer de loin, de vous écrire... j'avais peu d’espérance, et je demandais moins que vous ne m'avez

promis!

CoriLzza. — Vous m'avez écrit? à moi!

Mancezzr. — Eh! qu'importe? ce n’est pas ici le

lieu d’une telle explication.

CoriLLa. — Et que vous ai-je promis, monsieur? je ne vous connais pas et ne vous ai jamais parlé.

Manrcezzi. — Bon! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le grand mal! Pensez-vous que mon amour s’en inquiète ?

CorizLa. — Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur? Puisque les choses sont allées si loin, je veux que tout s'explique à l’instant. Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi : qu'il parle et qu'il se nomme avant tout; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut.

Famio. — Rassurez-vous, madame! j'ai honte d’avoir fait cet éclat et d’avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m’aceusez d’imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je suis fou, j'ai rêvé. [ei même, il y a une

heure, quelque chose comme votre fantôme passait,

m'adressait de douces paroles* et promettait de revenir... Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les détails restent présents à ma pensée. J'étais là, je venais de voir le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia le bord de son manteau rougeâtre, la mer noircissait dans le golfe, et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont dû vous l’apprendre, mais vous n’entendrez plus parler de moi, je le jure, et vous dis adieu.

Corizza. — Vos lettres... Tenez, tout cela a l’air d'un imbroglio de comédie, permettez-moi de ne m'y oneur Marcelli, veuillez

reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte

point arrêter davantage * ; sei

chez moi. (Fabio salue et s'éloigne.)

Marcezzr. — Chez vous, madame ?

ConriLLa. — Oui, cette scène m'a bouleversée!.…. Vit-on jamais rien de plus bizarre? Si la place du Palais n’est pas encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un falot. Voici justement les valets du théâtre qui sortent; appelez un d’entre eux...

Marczzzr. — Holà! quelqu'un! par ici... Mais, en vérité, vous sentez-vous malade?

CoriLza. — À ne pouvoir marcher plus loin.

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