‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 17 sur 72 · FABIO, MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS · texte numérisé non relu

FABIO, MAZETTO, LES PRÉCÉDENTS

Fasio,entrainant Mazetto.—Tenez, c'estle ciel qui

nous l’amène ; voilà le traître qui s’est joué de moi.

Marcezi. — C’est Mazetto! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi! c'était aussi votre messager ?

Mazerro. — Au diable! vous m’étouffez.

Fasio. — Tu vas nous expliquer.

Mazerro. — Et que faites-vous ici, seigneur? je vous croyais en bonne fortune?

Famio. — C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir, si tu ne confesses pas toute ta fourberie.

MancezLi. — Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire valoir sur ses épaules. À nous deux, maintenant.

Mazerro. — Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas tous les deux à la fois. De

quoi s’agit-il ?

Faso. — Et de quoi peut-il être question, misérable? Mes lettres, qu’en as-tu fait?

Mancezzr. — Et de quelle façon as-tu compromis l’honneur de la signora Corilla?

Mazerro. — Messieurs, l’on pourrait nous entendre.

Marcezur, — Il n'y a ici que la signora elle-même

et nous deux, c’est-à-dire deux hommes qui vont s’entre-tuer demain à cause d’elle, ou à cause de toi. Mazerro. — Permettez : ceci dès lors est grave,

et mon humanité me défend de dissimuler davan-

tage.

Fagro. —— Parle.

Mazerro. — Au moins, remettez vos épées.

Fanio. — Alors, nous prendrons des bâtons.

Marcezzr. — Non; nous devons le ménager s’il dit la vérité tout entière, mais à ce prix-là seulement.

CoriLca. — Son insolence m’indigne au dernier point.

Mancezcr. — Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé ?

Corizza. — Non; je veux tout savoir, et que, dans

une si noire aventure, il ne reste, du moins, aucun doute sur ma loyauté.

Mazerro. — Ma confession est votre panégyrique, madame; tout Naples connaît l’austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà, était passionnément épris de vous; il allait jusqu’à promettre de vous offrir son nom, si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait qu’il pût, du moins, mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis pas de sa fortune; mais vous en avez bien pour deux, on le

sait, et lui aussi.

ManceLLr. — Faquin!.….

Fagro. — Laissez-le finir.

Mazerro. — La délicatesse du motif m'engagea

dans son parti. Comme valet du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. Les premiers furent brûlés; d’autres, laissés ouverts, reçurent un meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au seigneur Marcelli, lequel m'en a fort bien récompensé!

Mancezci. — Mais qui te demande tout ce récit?

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FaB1o.— Et moi, traître! âme à double face! comment m’as-tu servi? Mes lettres, les as-tu remises? Quelle est cette femme voilée que tu m'as envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla ellemême ?

Mazerro. — Ah! seigneurs, qu'eussiez-vous dit de moi et quelle idée madame en eût-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il faut de l’ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir, m'avait singulièrement touché. Je le laissai d’abord épancher sa verve en lettres el en sonnets que je feignis de remettre à la signora, supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si fréquemment se brüler les ailes aux flammes de la rampe ; passions d’écoliers et de poètes, comme nous en voyons tant... Mais c'était plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s’épuisait à fléchir ma réso-

lution vertueuse...

Mancezri. — En voilà assez! Signora, nous n'avons point affaire, n'est-ce pas, de ces divagations.

CoriLza. — Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.

Mazerro. — Enfin, j'imaginai que le seigneur

Fabio étant épris par les yeux seulement, puisqu'il

n'avait jamais pu réussir à s'approcher de madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suflirait de lui procurer la satisfaction d’un entretien avec quelque créature de la taille et de l’air de la signora Corilla.…. Il faut dire que j'avais déjà remarqué une petite bouquetière qui vend ses fleurs le long de la rue de Tolède ou devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois, elle s’arrête un instant et chante des chansonnettes espagnoles avec une voix d’un timbre fort clair.

Marcezzr. — Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons donc! ne l’aurais-je point aussi remarquée * ?

Mazerro.— Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de Sicile, et porte encore le costume de son pays.

CoriLza. — Cela n’est pas vraisemblable, assurément.

Mazerro. — Demandez au seigneur Fabio si, le

costume aidant, il n’a pas cru tantôt voir passer madame elle-même?

Faso. — Eh bien! cette femme...

Mazerro. — Cette femme, seigneur, est celle qui

vous attend à la Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de beaucoup passée. Fagio. — Peut-on imaginer une plus noire complication d’intrigues?

Marcgzzi. — Mais non; l'aventure est plaisante.

voyez, la signora elle-même ne peut s'empêcher Et, AI gnor Ile-mê t

d’en rire... Allons, beau cavalier, séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d’importance... Ou plutôt, tenez, profitez de son idée : la nuée qu'embrassait Ixion valait bien, pour lui, la divinité dont elle était l’image, et je vous crois assez poète pour vous soucier peu des réalités. —

Bonsoir, seigneur Fabio *!

FABIO, MAZETTO

Fagio, à lui-même. — Elle était là! et pas un mot de pitié, pas un signe d'attention! Elle assistait, froide et morne, à ce débat qui me couvrait de ridicule, et elle est partie dédaigneusement sans dire une parole, riant seulement, sans doute, de ma maladresse et de ma simplicité! Oh!tu peux te retirer, va, pauvre diable si inventif*, je ne maudis plus que ma mauvaise étoile *, et je vais rêver le long de la mer à mon infortune, car je n’ai plus même l'énergie d’être furieux.

Mazgrro. — Seigneur, vous feriez bien d’aller rêver du côté de la Villa-Reale. La bouquetière vous

attend peut-être encore *.….

[Une allée de la Villa-Reale*.]

FABIO, seul.

En vérité, j'aurais été curieux de rencontrer cette créature et de la traiter comme elle le mérite. Quelle

femme est-ce done que celle qui se prête à une telle

manœuvre? Est-ce une niaise enfant à qui l’on fait la leçon, ou quelque effrontée qu'on n’a eu que la peine de payer et de mettre en campagne? Mais il faut l’âme d’un plat valet pour m'avoir jugé digne de donner dans ce piège un instant. Et pourtant elle ressemble à celle que j'aime... et moi-même, quand je la rencontrai voilée, je crus reconnaitre et sa démarche et le son si pur de sa voix... Allons, il est bientôt six heures de nuit, les derniers promeneurs s'éloignent vers Sainte-Lucie et vers Chiaia, et les terrasses des maisons se garnissent de monde... À l'heure qu'il est, Marcelli soupe gaiement avec sa conquête facile. Les femmes n’ont d'amour que pour

ces débauchés sans cœur.

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