FABIO, UNE BOUQUETIÈRE
FaBio. — Que me veux-tu, petite?
La BouquETiÈRE. — Seigneur, je vends des roses,
je vends des fleurs du printemps. Voulez-vous acheter tout ce qui me reste pour parer la chambre de votre amoureuse? On va bientôt fermer le jardin, et je ne puis remporter cela chez mon père; je serais battue. Prenez le tout pour trois carlins.
Fagio. — Crois-tu donc que je sois attendu ce soir, et me trouves-tu la mine d’un amant favorisé?
LA BouquEeriÈrE. — Venez ici à la lumière. Vous m'avez l'air d’un beau cavalier, et, si vous n'êtes pas attendu, c’est que vous attendez... Ah! mon Dieu!
Fasio. — Qu'as-tu, ma petite? Mais vraiment,
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celte figure... Ah! je comprends tout maintenant : tu es la fausse Corilla!... À ton âge, mon enfant, tu enlames un vilain métier ! :
La BouquerièÈre. — En vérité, seigneur, je suis une honnête fille, et vous allez me mieux juger. On m'a déguisée en grande dame, on m'a fait apprendre des mots par cœur*; mais, quand j'ai vu que c'était une comédie pour tromper un honnête gentilhomme, je me suis échappée et j'ai repris mes habits de pauvre fille, et je suis allée, comme tous les soirs, vendre mes fleurs sur la place du Môle et dans les allées du jardin royal.
Fapro. — Cela est-il bien vrai?
La Bouqueriëre. — Si vrai, que je vous dis adieu, seigneur; et puisque vous ne voulez pas de mes fleurs, je les jetterai dans la mer en passant ; demain elles seraient fanées.
Faso. — Pauvre fille, cet habit te sied mieux que l’autre, et je te conseille de ne plus le quitter. Tues, toi, la fleur sauvage des champs; mais qui pourrait se tromper entre vous deux? Tu me rappelles, sans doute, quelques-uns de ses traits, et ton cœur vaut mieux que le sien, peut-être. Mais qui peut remplacer dans l'âme d’un amant la belle image qu'il s’est plu tous les jours à parer d’un nouveau prestige? Celle-là n'existe plus, en réalité, sur la terre; elle est gravée seulement au fond du fond du cœur fidèle, et nul portrait ne pourra jamais rendre son impérissable
beauté,
La Bouqueriëre. — Poûrtant on m'a dit que je la valais bien, et, sans coquetterie, je pense qu'étant parée comme la signora Corilla, aux feux des bougies, avec l’aide du spectacle * et de la musique, je pourrais bien vous plaire autant qu'elle, et cela sans blanc de perle et sans carmin.
Faro. — Si ta vanité se pique, petite fille, tu m'ôteras même le plaisir que je trouve à te regarder un instant. Mais, vraiment, tu oublies qu’elle est la perle de l'Espagne et de l'Italie, que son pied est le plus fin et sa main la plus royale * du monde. Pauvre enfant! la misère n’est pas la culture qu’il faut à des beautés si accomplies, dont le luxe et l’art prennent soin tour à tour.
La BouquETIÈRE. — Regardez mon pied sur ce banc de marbre; il se découpe encore assez bien dans sa chaussure brune. Et ma main, l’avez-vous seulement touchée?
Fasro. — Il est vrai que ton pied est charmant, et ta main... Dieu! qu’elle est douce!... Mais, écoute, je ne veux pas te tromper, mon enfant, c’est bien elle seule que j'aime, et le charme qui m'a séduit n’est pas né dans une soirée. Depuis trois mois que je suis à Naples, je n'ai pas manqué de la voir un seul jour d'opéra. Trop pauvre pour briller près d’elle, comme tous les beaux cavaliers qui l'entourent aux promenades, n'ayant ni le génie des musiciens, ni la renommée des poètes qui l’inspirent et qui la servent dans
son talent, j'allais, sans espérance, m’enivrer de sa
vue et de ses chants, et prendre ma part dans ce plaisir de tous, qui, pour moi seul, était le bonheur et la vie. Oh! tu la vaux bien peut-être, en effet... mais as-tu cette grâce divine qui se révèle sous tant d’aspects ? As-tu ces pleurs et ce sourire ? As-tu ce chant divin, sans lequel une divinité n’est qu'une belle idole? Mais alors, tu serais à sa place, et tu ne vendrais pas des fleurs aux promeneurs de la Villa- Reale…..
La Bouqueriëre. — Pourquoi done la nature, en me donnant son apparence, aurait-elle oublié la voix? Je chante fort bien, je vous jure; mais les directeurs de San-Carlo n'auraient jamais l’idée d’aller ramasser une prima donna sur la place publique... Écou- Lez ces vers d'opéra que j'ai retenus pour les avoir entendus seulement au petit théâtre de la Fenice. (Ælle chante).
Air italien.
Qu'il m'est doux de conserver la paix du cœur, le
calme de la pensée.
ILest sage d'aimer dans la plus belle saison de l’âge;
plus sage de n'aimer pas...
Faro, tombant à ses pieds. — Oh! madame, qui vous méconnaitrait maintenant? Mais cela ne peut être... Vous êtes une déesse véritable, et vous allez vous envoler! Mon Dieu! qu'ai-je à répondre à tant de bontés? Je suis indigne de vous aimer, pour ne
vous avoir point d’abord reconnue!
PETITS CHÂTEAUX DE BOHÈME. 57 Conicza. — Je ne suis done plus la bouquetière?... Eh bien! je vous remercie; j'ai étudié, ce soir, un
nouveau rôle, et vous m'avez donné la réplique ad-
mirablement.
Faro. — Et Marcelli?
Conizza. — Tenez, n'est-ce pas lui que Je vois
errer tristement le long de ces berceaux, comme vous faisiez tout à l'heure?
Faso. — Evitons-le, prenons une allée*.
Conizza. — I] nous a vus, il vient à nous.
FABIO, CORILLA, MARCELLI.
Marcezur. — Hé! seigneur Fabio, vous avez donc D ,
trouvé la bouquetière? Ma foi, vous avez bien fait, et
vous êtes plus heureux que moi ce soir.
Fasio. — Eh bien! qu'avez-vous donc fait de la signora Corilla? vous alliez souper ensemble gaiement”.
Marcezcr. — Ma foi, l’on ne comprend rien aux
caprices des femmes. Elle s’est dite malade, et je p des f Ell ]
n'ai pu que la reconduire chez elle: mais demain.
Fagio. — Demain ne vaut pas ce soir, seigneur Marcelli.
Mancezur. — Voyons donc cette ressemblance tant
vantée.. Elle n’est pas mal, ma foi! Mais ce n’est rien ; pas de distinction, pas de grâce. Allons, faitesvous illusion à votre aise... Moi, je vais penser à la prima donna* de San-Carlo, que j'épouserai dans huit jours.
CoriLLa, reprenant son ton naturel. — Il faudra réfléchir là-dessus, seigneur Marcelli. Tenez, moi, J'hésite beaucoup à m’engager. J'ai de la fortune, je veux choisir. Pardonnez-moi d’avoir été comédienne en amour comme au théâtre, et de vous avoir mis à l'épreuve tous deux. Maintenant, je vous l’avouerai, je ne sais trop si aucun de vous m'aime, et j’ai besoin de vous connaître davantage. Le seigneur Fabio n’adore en moi que l’actrice peut-être, et son amour a besoin de la distance et de la rampe allumée; et vous, seigneur Marcelli, vous me paraissez vous aimer avant tout le monde, et vous émouvoir difficilement dans l’occasion. Vous êtes trop mondain, et lui trop poète. Et maintenant, veuillez tous deux m'accompagner. Chacun de vous avait gagé de souper avec moi; j'en avais fait la promesse à chacun de vous; nous souperons tous ensemble*; Mazetto nous servira.
Mazerro, paraissant el s'adressant au public. — Sur quoi, messieurs, vous voyez que cette aventure scabreuse va se terminer le plus moralement du
monde. Excusez les fautes de l’auteur *.