LA SÉRÉNADE
(d'Uhland).
— Oh! quel doux chant m'’éveille?
— Près de ton lit je veille,
Ma fille! et n’entends rien.
Rendors-toi, c’est chimère!
— J'entends dehors, ma mère,
Un chœur aérien!
— Ja fièvre va renaître.
— Ces chants de la fenêtre Semblent s'être approchés.
— Dors, pauvre enfant malade, Qui rèves sérénade….
Les galants sont couchés!
— Les hommes! que m'importe?
Un nuage m'emporte…
Adieu le monde, adieu!
Mère, ces sons étranges
C'est le concert des anges
Qui m'appellent à Dieu!
Musique du prince Poniatowski.
LA BOHÉÊME GALANTE*
… Il est difficile de devenir un bon prosateur si l’on n’a pas été poète — ce qui ne signifie pas que tout poète puisse devenir un prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s’établit presque toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous les deux àu même écrivain : du moins, l’un prédomine l’autre. Pourquoi aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands ? C’est, je crois, qu’il faut distinguer toujours ces deux styles et ces deux genres, chevaleresque et gaulois, dans l’origine, qui, en perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce moment d’une collection de chants nationaux recueillis et publiés à grands frais*. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rythmes anciens conformes au génie primitif de la langue, et peut-être en sortira-t-il quelque moyen d’assouplir et de varier ces coupes belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime riche est une grâce, sans doute, mais elle ramène trop souvent les mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent, et est un grand obstacle à la popularité des
poèmes.
Je voudrais citer quelques chants d’une province où j'ai été élevé et qu’on appelle spécialement « la France ». C'était, en effet, l’ancien domaine des empereurs et des rois, aujourd’hui découpé en mille possessions diverses. Permettez-moi d’abord de fixer le lieu de la scène, en citant un fragment de lettre
que j'écrivais l’an dernier.
Ux soun À SENLIS *.
Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne. — En ce moment, malgré la brume du matin, j'aperçois des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l’esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses où bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés, — avec des champs dans le lointain, ou, sur le premier plan, des scènes champêtres.
Le Voyage à Cythère, de Watteau, a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ce pays. C’est une Cythère calquée sur quelque îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise et de l'Aisne, — ces rivières si calmes et si paisibles en été.
Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner; — fatigué des querelles vaines et des sté-
riles agilations de Paris, je me repose en revoyant
ces campagnes si vertes et si fécondes ; — je reprends des forces sur cette terre maternelle.
Quoi qu’on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n’emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers, — et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l’ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l’homme ce culte éternel des souvenirs.
C’est le jour des Morts que je vous écris; — pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu’on puisse voir dans cette saison. La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des
broussailles, — et surtout la majestueuse longueur
de cette route de Flandre, qui s'élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, — tout cela m'avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les cloches, — dont Rousseau aimait tant le son lointain, — résonnaient de tous côtés ; — les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d’une illusion : je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis. celles-là peut-être ne se montrent pas!
Non: — le sang est beau généralement, ce qui ? le] Oo » {
tient sans doute à l'air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraine les populations vers l'Allemagne.
Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d’aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l’écusson semé de fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L’évêque officiait en personne, — et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.
En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre. — En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte.
Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.
— Voyons, mesdemoiselles, recommençons: les petites ne vont pas! Je veux entendre cette petitelà qui est à gauche, la première sur la seconde marche : — Allons, chante toute seule.
Et la petite se met à chanter avec une voix faible,
mais bien timbrée :
Les canards dans la rivière... ele.
A, y E,< LA BOHÈME GALANTE. 19
Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance se ravivent quand on atteint la moitié de la vie. — C’est comme un manuscrit palimpseste dont on fait reparaitre les lignes par des procédés chimiques.
Les petites filles reprirent ensemble une autre
chanson, — encore un souvenir :
Trois filles dedans un pré...
Mon cœur vole! (bis) Mon cœur vole à votre gré!
— Scélérats d'enfants, dit un brave paysan qui s'était arrêté près de moi, à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!.. Il faut danser à présent.
Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les iles.
Elles se mettent toutes, — comme on dit chez nous, — à la queue leu leu; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d’abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant et, quand la ronde se finit, d’embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l'étranger qui passe.
Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jus-
qu'aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix,
des intonations, des roulades, des finesses d’accent, autrefois entendues, — et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes...
La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par limitation des opéras parisiens, des romances de salon où des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du xvr° siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a, dans les souvenirs des filles de la campagne, des
: " k 3 à complaintes — d’un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d'opéras du xvi siècle, peut-être, — ou d’oratorios du xvir°.
J’ai assisté autrefois à une représentation donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.
On jouait un mystère, — comme aux temps passés. — La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l’on attendait la descente du Christ dans les enfers.
Une très belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi-globe, qui figurait un astre éteint.
Elle chantait :
Anges! descendez promptement Au fond du purgatoire!...
LA BOHÊME GALANTE. 77 Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux. — Elle ajoutait :
Vous le verrez distinctement Avec une couronne...
Assis dessus un trône!
Vixizzes LÉGENDES *.
On voit que les rimes riches n’appartiennent pas à la poésie populaire. Ecoutez un chant sublime de
ce pays, — tout en assonances dans le goût espagnol.
Le duc Loys est sur son pont! — Tenant sa fille en son giron. — Elle lui demande un cavalier — Qui n’a pas vaillant six deniers! — « Oh! oui, mon père, je l'aurai — Malgré ma mère qui m'a portée. — Aussi mal-
gré tous mes parents, — Et vous, mon père... que j'aime tant! »
C’est le caractère des filles dans cette contrée. — Le père répond :
« — Ma fille, il faut changer d'amour, — Ou vous entrerez dans la tour... »
Réplique de la demoiselle :
« — J'aime mieux rester dans la tour, — Mon père! que de changer d'amour! »
1. Les anciens seigneurs se tenaient le soir devant la porte de
leur château, c'est-à-dire sur le pont, et recevaient là les honneurs de leurs vassaux. Leur famille les entourait.
Le père reprend :
«— Vite... où sont mes estafiers, — Aussi bien que mes gens de pied? — Qu'on mène ma fille à la tour, — Elle n'y verra jamais le jour! »
L'auteur de la romance ajoute :
Elle y resta sept années passées — Sans que personne Dût la trouver : — Au bout de la septième année, — Son ( l
père vint la visiter.
«— Bonjour, ma fille!... comme vous en va? — Ma
foi, mon père, ça va bien mal; J'ai les pieds pourris dans la terre, — Et les côtés mangés des vers. «— Ma fille, il faut changer d'amour... — Ou vous res-
terez dans la tour. — J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d'amour! »
Ilest malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs, — qui sont aussi poétiques que ces vers sont musicalement rythmés.
En voici une autre :
Dessous le rosier blanc — La belle se promène... — Blanche comme la neige, — Belle comme le jour.
On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en prétendant qu’elle était du Bourbonnais. On l’a même dédiée, avec de jolies illustrations, à l’ex-reine des Français... Je ne puis vous la donner entière; voici encore les détails dont je me souviens :
Les trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc :
Le plus jeune des trois — La prit par sa main blanche : & — Montez, montez, la belle, — Dessus mon cheval blanc... »
On voit encore par ces quatre vers qu'il est possible de ne pas rimer en poésie; — c’est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.
Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le plus jeune, arrivent à Senlis.
Aussitôt arrivés, l’hôtesse la regarde :
« — Entrez, entrez, la belle; — Entrez sans plus de bruit. Avec trois capitaines — Vous passerez la nuit! »
Quand la belle comprend qu’elle a fait une démarche un peu légère, — après avoir présidé au souper, — elle fait la morte, et les trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte. — Ils se disent : « Quoi! notre mie est morte! » et se
demandent où il faut la reporter :
« — Au jardin de son père! »
dit le plus jeune; — et c’est sous le rosier blanc qu'ils s’en vont déposer le corps.
Le narrateur continue :
Ouvrez, ouvrez, mon père, — Ouvrez, sans plus tarder; — Trois jours j'ai fait la morte, — Pour mon honneur garder!
Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec joie la jeune fille dont l'absence
avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois
jours, — et il est probable qu’elle se maria plus tard
fort honorablement*.…
Visrre À ERMENONvILLE*.
Mais nous trouverons d’autres chansons encore en : allant réveiller les souvenirs des vieilles paysannes, des bücherons et des vanneurs. — J’ai rencontré à Senlis un ancien compagnon de jeunesse. Il s'appelle Sylvain de son petit nom. C’est un garçon, — je veux dire un homme, car il ne faut pas trop nous rajeunir, — qui à toujours mené une vie assez sauvage, comme son nom. Îl vit de je ne sais quoi dans des maisons qu'il se bâtit lui-même, à la manière des cyelopes, avec ces grès de la contrée qui apparaissent à fleur de sol entre les pins et les bruyères. L'été, sa maison de grès lui semble trop chaude, et il se construit des huttes en feuillage au milieu des bois. Un petit revenu qu’il a de quelques morceaux de terre lui procure du reste une certaine considération près des gardes, auxquels il paye quelquefois à boire. On l’a souvent suspecté de braconnage; mais le fait n’a jamais pu être démontré. C’est donc un homme que l’on peut voir. — Du reste, s’il n’a pas de profession bien définie, il a des idées sur tout, comme plusieurs gens de ce pays, où l’on a, dit-on, inventé jadis les tournebroches. — Lui, s’est essayé plusieurs fois à composer des montres ou des
boussoles. Ce qui le gêne dans la montre, c’est la I () >
chaîne qui ne peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole, c’est que cela fait seulement reconnaître que l’aimant polaire du globe attire forcément les aiguilles ; — mais que sur le reste, — sur la cause — et les moyens de s’en servir, les documents sont imparfaits.
Je quitte Senlis à regret; — mais mon ami le veut pour me faire obéir à la pensée que j'avais manifestée imprudemment d’aller, le jour des Morts, voir la tombe de Rousseau ; — les amis sont comme les enfants, — ce sont des tourments; — c’est encore une locution du pays.
Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge et l’époque romaine se retrouvent çà et là — au détour d’une rue, dans un jardin, dans une écurie, dans une cave! — Je vous parlais « de ces tours des Romains recouvertes de lierre! » — L’éternelle verdure dont elles sont vêtues fait honte à la nature inconstante de nos pays froids. — En Orient, les bois sont toujours verts ; — chaque arbre a sa saison de mue; mais cette saison varie selon la nature de l'arbre. C’est ainsi que j'ai vu, au Caire, les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils étaient verts au mois de janvier.
Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques fortifications romaines, — restaurées plus tard, par suite du long séjour des rois carlovingiens*, — n'offrent plus aux regards que des feuilles rouillées d’ormes et de tilleuls. Cependant la vue est
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encore belle aux alentours, par un beau coucher de soleil. — Les forêts de Chantilly, de Compiègne et d’'Ermenonville ; — les bois de Châalis et de Pont- Armé se dessinent avec leurs masses rougeûtres sur le vert clair des prairies qui les séparent. Des chàteaux lointains élèvent encore leurs tours, — solidement bâties en pierres de Senlis, et qui, généralement, ne servent plus que de pigeonniers.
Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu’on appelle dans le pays des ossements (je ne sais pourquoi), retentissent encore de ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l’âme de Rousseau.
Accomplissons le pèlerinage quenous nous sommes promis de faire, non pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon, — mais près de son tombeau, situé à Ermenonville, dans l’île dite des Peupliers.
La cathédrale de Senlis; l’église Saint-Pierre, qui sert aujourd’hui de caserne aux cuirassiers; le chàteau de Henri IV, adossé aux vieilles fortifications de la ville; les eloîtres byzantins de Charles le Gros et de ses successeurs n’ont rien qui doive nous arrêter.. C’est encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du matin.
Nous sommes partis de Senlis à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne. En regardant les grands arbres qui ne conservaient au sommet qu’un bouquet de feuilles jaunies, mon ami Sylvain me dit :
— Te souviens-tu du temps où nous parcourions
ces bois, quand tes parents te laissaient venir chez nous, où tu avais d’autres parents? Quand nous allions tirer les écrevisses des pierres, sous les ponts de la Nonette et de l'Oise... tu avais soin d’ôter tes bas et tes souliers, et on t’appelait petit Parisien.
— Je me souviens, lui dis-je, que tu m'as abandonné une fois dans le danger. C'était à un remous de la Thève, vers Neufmoulin; — je voulais absolument passer l’eau pour revenir par un chemin plus court chez ma nourrice. Tu me dis : On peut passer. Les longues herbes et cette écume verte qui surnage dans les coudes de nos rivières me donnèrent l’idée que l’endroit n’était pas profond. Je descendis le premier. Puis je fis un plongeon dans sept pieds d’eau. Alors tu t’enfuis, craignant d’être accusé d’avoir laissé se nayer le petit Parisien, et résolu à dire, si l’on t’en demandait des nouvelles, qu'il était allé où il avait voulu. — Voilà les amis!
Sylvain rougit et ne répondit pas.
— Mais ta sœur, ta sœur qui nous suivait, — pauvre petite fille! — pendant que je m'abimais les mains en me retenant, après mon plongeon, aux feuilles coupantes des iris, se mit à plat ventre sur la rive et me tira par les cheveux de toute sa force.
— Pauvre Sylvie! dit en pleurant mon ami.
— Tu comprends, répondis-je, que je ne te dois rien...
— Si; je t'ai appris à monter aux arbres. Vois ces nids de pies qui se balancent encore sur les peupliers
et sur les châtaigniers, — je l'ai appris à les aller
chercher, — ainsi que ceux des piverts, — situés plus haut au printemps. — Comme Parisien, tu étais obligé d’attacher à tes souliers des griffes en fer, tandis que moi je montais avec mes pieds nus!
— Sylvain, dis-je, ne nous livrons pas à des réeriminations. Nous allons voir la tombe où manquent les cendres de Rousseau. Soyons calmes. — Les souvenirs qu'il a laissés ici valent bien ses restes.
Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de Mont-l’Évêque. = Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce vieil air du pays :
Courage! mon ami, courage!
Nous voici près du village.
A la première maison,
Nous nous rafraîchirons!
On buvait dans le village un petit vin qui n’était pas désagréable pour des voyageurs. [’hôtesse nous dit, voyant nos barbes : — Vous êtes des artistes. vous venez donc pour voir Châalis ?
à ce nom je me ressouvins d’une
Châalis, A . A . , ETS . rt époque bien éloignée. celle où l’on me conduisait à l’abbaye, une fois par an, pour entendre la messe et pour voir la foire qui avait lieu près de là.
— Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?
— Mais, mon enfant, on a vendu le château, l’abbaye, les ruines, tout! Seulement, ce n’est pas à des
personnes qui voudraient les détruire... Ce sont des
gens de Paris qui ont acheté le domaine, — et qui veulent faire des réparations. La dame a déclaré qu’elle dépenserait quatre cent mille francs!
Nous avons voulu voir en détail le domaine avant qu'il soit restauré. Il y a d’abord une vaste enceinte entourée d’ormes ; puis on voit à gauche un bâtiment dans le style du xvr° siècle, restauré sans doute plus tard selon l’architecture lourde du petit château de Chantilly.
Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du temps de Henri vous conduit aux vastes appartements des premières galeries, — grands appartements et petits appartements donnant sur les bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle basse, on voit un portrait de Henri IV à trente-cinq ans.
C’est l’époque de Gabrielle, — et probablement ce château a été témoin de leurs amours. — Ce prince, qui, au fond, m'est peu sympathique, demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, et l’on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots : liberté, égalité, fraternité, son portrait en bronze avec une devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à Senlis, — en 1590.— Ce n’est pourtant pas là que Voltaire a placé la scène principale, imitée de l’Arioste, de ses amours avec Gabrielle d’Estrées.
C'était le fils du garde qui nous faisait voir le chà-
teau, — abandonné depuis longtemps. — C’est un homme qui, sans être lettré, comprend le respect que l’on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des salles un moine qu'il avait découvert dans les ruines. À voir ce squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n’était pas un moine, mais un guerrier celte ou franc couché, selon l’usage, — avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité où les noms d’Erman ou d’Arment! sont communs dans le voisinage, sans parler même d’Ermenonville, située près de là, — et qu'on appelle dans le pays Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien,
Pendant que j'en faisais l’observation à Sylvain, nous nous dirigions vers les ruines. Un passant vint dire au fils du garde qu’un cygne venait de se laisser tomber dans un fossé. — Va le chercher. — Merci!... pour qu'il me donne un mauvais coup!
Sylvain fit cette observation qu'un cygne n’était pas bien redoutable.
— Messieurs, dit le fils du garde, j'ai vu un cygne casser la jambe à un homme d’un coup d’aile.
Sylvain réfléchit et ne répondit pas.
Le pâté des ruines principales forme les restes de l’ancienne abbaye, bâtie probablement vers l’époque de Charles VIT, dans le style du gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui
recouvrent les tombeaux. Le cloître n’a laissé qu’une