‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 25 sur 72 · Hermann, Arminius ou peut-être Hermès · texte numérisé non relu

Hermann, Arminius ou peut-être Hermès

longue galerie d’ogives qui relie l’abbaye à un premier monument, où l’on distingue encore des colonnes byzantines taillées à l’époque de Charles le Gros et engagées dans de lourdes murailles du xvi® siècle.

— On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour que, du château, l’on puisse avoir une vue sur les étangs. C’est un conseil qui a été donné à madame.

— Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement les arcs des ogives qu’on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.

Il a promis de s’en souvenir.

La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous montâmes à la tour. De là, l’on distinguait toute la vallée, coupée d’étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu’on appelle le dé-

sert d'Ermenonville, et qui n’offrent que des grès de

teinte grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.

Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les bois effeuillés et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des forêts, — où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les dernières feuilles d'automne se détachaient encore seûtres des bois encadrés des

teintes bleuâtres de l'horizon.

sur les masses rou

Nous redescendimes pour voir la chapelle; c’est

une merveille d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l’ornement sobre et fin des détails révélaient l’époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous admirâmes les peintures, — qui m'ont semblé être de cette dernière époque.

— Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure, couverte de peintures à la détrempe, mais qu’il ne sera pas difficile de restaurer.

Les bons moines de Chäalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du style Médicis. — En effet, tous ces anges et toutes ces saintes faisaient l’effet d’amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. L’abside de la chapelle offre, dans les intervalles de ses nervures, d’autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII. En nous retournant pour sortir, nous remarquämes, au-dessus de la porte, des armoiries qui devaient indiquer l'époque des dernières ornementations*.

Il nous fut diflicile de distinguer les détails de l’écusson écartelé, qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au 4, c’étaient d’abord des oiseaux que le fils du garde appelait des cygnes, — disposés par 2 et 1; — mais ce n'étaient pas des cygnes.

Sont-ce des aigles éployées, des merlettes ou des alérions, ou des ailettes attachées à des foudres?

Au 2 etau 3, ce sont des fers de lance ou des fleurs de lis, ce qui est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l’écusson et laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de glands; mais, n’en pouvant compter les rangées parce que la pierre était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d’abbé.

Je n’ai pas de livres iei : mais il me semble que ce sont là les armes du cardinal de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de Charles X, ou celles de l’autre cardinal, qui aussi était soutenu par la ligue?

Je m’y perds, n’étant encore, je le reconnais, qu’un bien faible historien.

ERMENONvILLE*.

En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de bois; puis nous entrons dans le désert. Il y a là assez de désert pour que, du centre, on ne voie point d’autre horizon, — pas assez pour qu’en une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus charmant du monde... une nature suisse, découpée au milieu du bois, par suite de l’idée qu’a eue René de Girardin d'y transplanter l’image du pays dont sa famille était origi-

naire.

Quelques années avant la Révolution, le château d'Ermenonville était le rendez-vous des illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir. Dans les soupers célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l’école dite de Genève hérita plus tard. Je crois bien que M. de Robespierre, le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras, — tout jeune encore, — peut-être encore plus tard Senancourt, Saint-Martin, Dupont de Nemours et Cazotte vinrent exposer, soit dans ce château, soit dans celui de Le Peletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui se proposaient les réformes d’une société vieillie, — laquelle, dans ses modes mêmes, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts un faux air de la vieillesse, — indiquait la nécessité d’une complète transformation.

Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. — C’est lui qui avait fait voir à Louis XV, dans un miroir d’acier, son petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Marie de Médicis les rois de sa race, — dont le quatrième était également décapité.

Ceei est de l’enfantillage. Ce qui relève les mystiques, c’est le détail rapporté par Beaumarchais* (le village de Beaumarchais est situé à une lieue d'Ermenonville, — pays de légendes), que les Prussiens,

arrivés jusqu’à trente lieues de Paris, se replièrent

tout à coup d’une manière inattendue, d’après l'effet d’une apparition dont leur roi fut surpris, — et qui lui fit dire : « N’allons pas outre! », comme en certains cas disaient les chevaliers.

Les illuminés français et allemands s’entendaient par des rapports d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bæhm avaient pénétré chez nous, dans les anciens pays francs et bourguignons, — par l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un luminé. — Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d’une séance de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle, qui lui aurait dit : « Retourne! » — comme le fit un fantôme à Charles VI.

Ces données bizarres confondent l'imagination; — seulement Beaumarchais, qui, était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de fantasmagorie, on fit venir de Paris l’acteur Fleury, qui avait joué précédemment aux Français le rôle de Frédéric IT, — et qui aurait ainsi fait illusion au roi de Prusse, — lequel depuis se retira, comme on sait, de la confédération des rois ligués contre la France.

Un détail plus important à recueillir, c’est que le

général prussien qui, dans nos désastres de la Res-

tauration, prit possession du pays, ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à

Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Com-

piègne, des charges de l’occupation militaire. — C'était, je crois, le prince d’Anhalt : — souvenonsnous au besoin de ce trait.

Rousseau n’a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté un asile, — c’est que, depuis longtemps, dans les promenades qu’il faisait en partant de l’£rmitage de Montmorency, il avait reconnu que cette contrée présentait à un herboriseur des variétés de plantes remarquables dues à la variété des terrains.

Nous sommes allés descendre à l’auberge de la Croix-Blanche, où il demeura lui-même quelque temps à son arrivée. Ensuite, il logea encore de l’autre côté du château, dans une maison occupée aujourd’hui par un épicier. — M. René de Girardin * lui offrit un pavillon inoccupé, faisant face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. — Ce fut là qu'il mourut.

En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés des brouillards d'automne, — que peu à peu nous vimes se dissoudre, en laissant reparaitre le miroir azuré des lacs; — j'ai vu de pareils effets de perspective sur des tabatières du temps... — l’île des Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur laquelle l’eau tombe, — quand elle tombe... — Sa description pourrait se lire dans les idylles de Gessner.

Les rochers qu’on rencontre en parcourant les bois sont couverts d'inscriptions poétiques. lei :

Sa masse indestructible a fatigué le temps.

LA BOHÈME GALANTE. 93 Aüïlleurs :

Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses. Ou encore, avec un bas-relief représentant des

druides qui coupent le gui :

Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!

Ces vers ronflants me semblent être de Roucher… — Delille les aurait faits moins solides.

M. René de Girardin faisait aussi des vers. — C'était en outre un homme de bien. Je pense qu’on lui doit les vers suivants, sculptés sur une fontaine d’un endroit voisin, que surmontaient un Neptune et une Amphitrite, — légèrement décolletés, comme les anges et les saints de Châalis :

Des bords fleuris où j'aimais à répandre Le plus pur cristal de mes eaux, Passant, je viens ici me rendre Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux. En puisant les trésors de mon urne féconde, Songe que tu les dois à des soins bienfaisants Puissé-je n’abreuver du tribut de mes ondes Que des mortels paisibles et contents!

Je ne m’arrête pas à la forme des vers; — c’est la pensée d’un honnête homme que j'admire. — L’in-

fluence de son séjour est profondément sentie dans le pays. Là, ce sont des salles de danse, — où l’on remarque encore le banc des vieillards ; là, des tirs à l’are, avec la tribune d’où l’on distribuait les prix...

Au bord des eaux, des temples ronds, à colonnes de

marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès consolateur. — Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique et profond.

La tombe de Rousseau est restée telle qu’elle était, avec sa forme antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore d’une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux dormantes de l’étang. Seulement, la barque qui y conduisait les visiteurs est aujourd’hui submergée. Les cygnes, je ne sais pourquoi, au lieu de nager gracieusement autour de l’île, préfèrent se baigner dans un ruisseau d’eau vive, qui coule, dans un rebord, entre des saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir situé devant le château.

Nous sommes revenus au château. — C’est encore un bâtiment de l’époque de Henri IV, refait vers Louis XIV, et construit probablement sur des ruines antérieures, — car on à conservé une tour crénelée qui jure avec le reste, et les fondements massifs sont entourés d’eau, avec des poternes et des restes de pont-levis.

Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce que les maitres y résidaient. — Les artistes ont plus de bonheur dans les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout ils doivent quelque chose à la nation.

On nous laissa seulement parcourir les bords du

grand lac, dont la vue, à gauche, est dominée par la

tour dite de Gabrielle, reste d’un ancien château.

Un paysan qui nous accompagnait nous dit : « Voici la tour où était enfermée la belle Gabrielle... Tous les soirs, Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le guettait souvent, et a fini par le faire mourir. »

Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d’années, on croira cela. — Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà, — à deux cents ans d'intervalle, — les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que le roi a été jaloux de lui et trahi par sa maîtresse — en faveur de l’homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. — Rousseau, qui a refusé cent louis de madame de Pompadour, — a ruiné profondément l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé. — Son image immortelle demeure debout sur les ruines.

Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne, elles célébraient d’autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté n’est-il pas éternel comme le génie?

En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l’église, située sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y

avons vu principalement le tombeau de de Vie, —

ancien compagnon d'armes de Henri IV, — qui lui avait fait présent du domaine d’Ermenonville. C’est

un tombeau de famille dont la légende s'arrête à un

abbé. — Il reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois. — Tel a été le sort de la plupart des

anciennes maisons. Deux tombes plates d’abbés, très vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de la terrasse. Puis, près d’une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit : Ci-gît Almazor. Est-ce un fou? — est-ce un laquais?— est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.

Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle partie de la contrée; les eaux miroilent à travers les grands arbres roux, les pins et les chênes verts. Les grès du désert prennent à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à droite, et, plus loin, sur le bord, le temple de marbre d’une déesse absente, — qui doit être la Vérité.

Ce dut être un beau jour que celui où une députa- Lion, envoyée par l’Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour les transporter au Panthéon. — Lorsqu'on parcourt le village, on est étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles ; — avec leurs grands chapeaux de paille, elles ont l’air de Suissesses..… Les idées sur l’éducation de l’auteur d’Émile semblent avoir été suivies; les

exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux

de précision, encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette jeunesse la santé, la vi-

gueur et l'intelligence des choses utiles.

Venr*.

J'aime beaucoup cette chaussée, — dont j'avais conservé un souvenir d'enfance, — et qui, passant

devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.

Sylvain me dit :

— Nous avons vu la tombe de Rousseau; il faudrait maintenant gagner Dammartin. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.

— Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou également par la droite... Vous arriverez, soit à Ver, soit à Êpe, — vous passerez par Othis, et, en deux heures de marche, vous serez à Dammartin.

Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien étrange; — il faut ajouter qu'il pleuvait.

— Les premiers que nous rencontrerons dans le bois, dit Sylvain (avec plus de raison que de français), nous les consulterons encore.

La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d’eau, qu'il fallait éviter en marchant sur les gazons. D’énormes chardons, qui nous venaient

Fr

Il {

à la poitrine, — chardons à demi gelés, mais encore vivaces, nous arrêtaient quelquefois.

Ayant fait une lieue, nous comprimes que, ne voyant ni Ver, ni Eve, ni Othis, ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.

Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite, — quelqu'une de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...

Nous aperçümes une hutte fortement construite en branches réchampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bücheron fumait sa pipe devant la porte.

— Pour aller à Ver?

— Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à Montaby.

— Nous demandons Ver ou Eve...

— Eh bien! vous allez retourner... vous ferez une demi-lieue (on peut traduire cela, si l’on veut, en mètres, à cause de la loi), puis, arrivés à la place où l’on tire l’arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez des bois, vous trouverez la plaine, et ensuite fout le monde vous indiquera Ver.

Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un sentier, qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, une chanson du pays, qui a dû bien des fois réjouir les compagnons :

Après ma Journée faite... — Je m'en fus promener!

— En mon chemin rencontre — Une fille à mon gré. —

Je la pris par sa main blanche... — Dans les bois, je l’ai menée.

Quand elle fut dans les bois... — Elle se mit à pleurer. — « Ah! qu'avez-vous la belle?... — Qu'avez-vous à pleurer? » — « Je pleure mon innocence... — Que vous me l’allez ôter! »

« Ne pleurez pas tant, la belle... — Je vous la laisserai. » — Je la pris par sa main blanche, — Dans les champs je l'ai menée. — Quand elle fut dans les champs... — Elle se mit à chanter.

« Ah! qu'avez-vous, la belle? — Qu'avez-vous à chanter? » — « Je chante votre bêtise — De me laisser aller : — Quand on tenait la poule, — Il fallait la plumer », etc.

La route se prolongeait comme le diable, et l’on

: : DES 1 : x s = ne sait trop jusqu'où le diable se prolonge. — Sylvain m'apprit encore une fort jolie chanson, qui re-

monte évidemment à l’époque de la Régence :

Y avait dix filles dans un pré, — Toutes les dix à marier, — Ÿ avait Dine, — Y avait Chine, — Y avait Suzette et Martine. — Ah! ah! Catherinette et Catherina!

Y avait la jeune Lison, — La comtesse de Montbazon, — Ÿ avait Madeleine, — Et puis la Dumaine!

Vous voyez, mon ami, que c’est là une chanson qu’il est bien difficile de faire rentrer dans les règles

de la prosodie.

Toutes les dix à marier. — Le fils du roi vint à passer, — R'garda Dine, — R'garda Chine, — R'garda

Suzette et Martine. — Ah! ah! Cath'rinette et Cath’rina! R'garda la jeune Lison, — La comtesse de Monthazon, — R'garda Madeleine, — Sourit à la Dumaine.

La suite est la répétition de tous ces noms et l’aug-

mentation progressive des galanteries de la fin.

« Puis il nous a saluées. — Salut, Dine, — Salut, Chine, etc. — Sourire à la Dumaine.

« EL puis il nous à donné — Bague à Dine, — Bague à Chine, etc., — Diamant à la Dumaine.

« Puis il nous mena souper. — Pomme à Dine, ete., — Diamant à la Dumaine.

« Puis, il nous fallut coucher. — Paille à Dine, paille à Chine, — Bon lit à la Dumaine.

« Puis il nous a renvoyées. — Renvoie Dine, etc., —

Garda la Dumaine! »

Quelle folie galante que cette ronde, et qu'il est impossible d’en rendre la grâce à la fois aristocratique et populaire! Heureuse Dumaine! heureux fils du roi! — Louis XV enfant, peut-être.

Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de nos souliers; — mais nous finissions par la rendre plus loin dans les prairies.. Enfin, nous sommes arrivés à Ver. — C’est un gros bourg.

L’hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,

ayant de beaux cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce parler si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de contrallo, par moments.

— Vous voilà, mes enfants, dit hôtesse... Eh bien! on va mettre un fagot dans le feu!

— Nous vous demandons à souper, sans indiscré-

tion.

—— Voulez-vous, dit l’hôtesse, qu’on vous fasse d’abord une soupe à l'oignon?

— Cela ne peut pas faire de mal; et ensuite?

— Ensuite, il y a aussi de la chasse.

Nous vimes là que nous étions bien tombés.

Le souper terminé, nous avons erré un peu dans le hameau. Tout était sombre, hors une seule maison, ou plutôt une grange, où des éclats de rire bruyants nous appelèrent. Sylvain fut reconnu, et l’on nous invita à prendre place sur un tas de chènevottes. Les uns faisaient du filet, les autres des nasses ou des paniers. — C’est que nous sommes dans un pays de petites rivières et d’étangs. J’en-

tendis là cette chanson :

La belle était assise — Près du ruisseau coulant, —

Et dans l’eau qui frétille — Baïignait ses beaux pieds blancs : — « Allons, ma mie, légèrement. »

Voici encore un couplet en assonances, et vous voyez qu'il est charmant, mais je ne puis vous faire entendre l’air. On dirait un de ceux de Charles d'Orléans, que Perne et Choron nous ont traduits en notation moderne. — Il s’agit dans cette ballade d’un jeune seigneur qui rencontre une paysanne, et qui est parvenu à la séduire. — Sur le bord du ruisseau, tous deux raisonnent sur le sort de l’enfant probable qui sera le résultat de leur amour. — Le seigneur dit :

« En ferons-nous un prêtre, — Ou bien un président? »

On sent bien ici qu'il est impossible de faire autre

chose d’un enfant produit, à cette époque, dans de telles conditions. Mais la jeune fille a du cœur, malgré son imprudence, et, renonçant pour son fils aux

avantages d’une position mixte, elle répond :

« Nous n'en ferons un prêtre, — Non plus un président. — Nous lui mettrons la hotte, — Et trois oignons

dedans. »

«Il s'en ira criant : Qui veut mes oïgnons blancs? »

— « Allons, ma mie, légèrement! — Légèrement, légè-

rement! »

En voilà encore une qui ne sera pas recueillie par le comité des chants nationaux, et cependant qu'elle est jolic! Elle peint même les mœurs d’une époque. — Il n’en est pas de même de celle-ci, qui ne décrit que des mœurs générales :

Ah! qu'y fait donc bon! — Qu'y fait dont bon — Garder les vaches — Dans l’pâquis aux bœufs, — Quand on est deux. — Quand on est quatre, — On s’embarrasse. — Quand on est deux, — Ça vaut bien mieux!

Qu'elle est nature, celle-là, et que c’est bien la chanson d’un berger! Mais on la connait par les + Mémoires de Dumas; — c’est, en effet, une chanson des environs de Villers-Cotterets, où il a été élevé. Citons pourtant les vers que dit le berger à la jeune Isabeau :

« Ton p'tit mollet rond — Passe sous ton jupon... — T'as quinze ans passés. — On le voit bien assez! »

C’est de l’idylle antique, et l’air est charmant*.

LA BONÈME GALANTE. 103

Dans les veillées, on mêle les récits aux chansons. Sylvain eut du succès avec le suivant qui fit surtout plaisir aux vanniers :

@ Il y avait dans la province du Valois, auprès des bois de Villers-Cotterets, un petit garçon et une petite fille qui se rencontraient de temps en temps sur les bords des petites rivières du pays : l’un, obligé par un bücheron, nommé Tord-Chêne, qui était son oncle, d’aller ramasser du bois mort; l’autre, envoyée par ses parents pour saisir de petites anguilles que la baisse des eaux permet d’entrevoir dans la vase en certaines saisons. Elle devait encore, faute de mieux, atteindre entre les pierres les écrevisses, très nombreuses en quelques endroits.

« Mais la pauvre petite fille, toujours courbée et les pieds dans l’eau, était si compatissante pour les souffrances des animaux, que, le plus souvent, voyant les contorsions des poissons qu’elle tirait de la rivière, elle les y remettait et ne rapportait guère que les écrevisses, qui souvent lui pinçaient les doigts jusqu’au sang, et pour lesquelles elle devenait alors moins indulgente.

« Le petit garçon, de son côté, faisant des fagots de bois mort et des bottes de bruyères, se voyait exposé souvent aux reproches de Tord-Chêne, soit parce qu’il n’en avait pas assez rapporté, soit parce qu'il s’était trop occupé à causer avec la petite pécheuse.

QI] y avait un certain jour dans la semaine où ces

deux enfants ne se rencontraient jamais... Le même, sans doute, où la fée Mélusine se changeait en poisson et où les princesses de l’Edda se transformaient en cygnes.

« Le lendemain d’un de ces jours-là, le petit bücheron dit à la pêcheuse :

«— Te souviens-tu qu'hier je L’ai vue passer là-bas dans les eaux de Challepont, avec tous les poissons qui te faisaient cortège... jusqu'aux carpes et aux brochets ; et Lu étais toi-même un beau poisson rouge, avec les côtés tout reluisants d’écailles en or?

« — Je m'en souviens bien, dit la petite fille, puisque je t'ai vu, toi, qui étais sur le bord de l’eau, et que tu ressemblais à un beau chêne vert, dont les branches d’en haut étaient d’or fin, et que tous les arbres du bois se courbaïent jusqu’à terre en te saluant.

C’est vrai, dit le petit-garçon, j'ai rêvé cela.

« — Et moi aussi, jai rêvé ce que tu m'as dit; mais comment nous sommes-nous rencontrés tous deux dans le rêve?

« En ce moment, l'entretien fut interrompu par l'apparition de Tord-Chêne, qui frappa le petit avec un gros gourdin, en lui reprochant de n’avoir pas seulement lié encore un fagot.

«— Et puis, ajouta-t-il, est-ce que je ne Lai pas recommandé de tordre les branches qui cèdent faci-

lement et de les ajouter à tes fagots?

« — C’est que, dit le petit, le garde me mettrait

en prison, s'il trouvait dans mes fagots du bois vivant... et puis, quand j’ai voulu le faire, comme vous me l'aviez dit, j'entendais l’arbre qui se plaignait!

« — C’est comme moi, dit la petite fille, quand j'emporte des poissons dans mon panier, je les entends qui chantent si tristement, que je les rejette dans l’eau... Alors, on me bat chez nous.

«— Tais-toi, petite masque! dit Tord-Chêne, qui paraissait animé par la boisson, tu déranges mon neveu de son travail. Je te connais bien avec tes dents pointues, couleur de perle... Tu es la reine des poissons! Mais je saurai bien te prendre à un certain jour de la semaine, et tu périras dans l’osier... dans l’osier!

« Les menaces que Tord-Chêne avait faites dans son ivresse ne tardèrent point à s’accomplir. La petite fille se trouva pêchée sous la forme de poisson rouge, que le destin l’obligeait à prendre à de certains jours. Heureusement, lorsque Tord-Chêne voulut, en se faisant aider de son neveu, tirer de l’eau la nasse d’osier, ce dernier reconnut le beau poisson rouge à écailles d’or, qu'il avait vu en rêve, comme étant la transformation accidentelle de la petite pêcheuse.

« Il osa la défendre contre Tord-Chêne et le frappa même de sa galoche. Ce dernier, furieux, le prit par les cheveux, cherchant à le renverser; maisil s’étonna de trouver une grande résistance : c’est que l'enfant

tenait des pieds à la terre avec tant de force, que son

oncle ne pouvait venir à bout de le renverser ou de l'emporter, et le faisait en vain virer dans tous les sens.

«Au moment où la résistance de l’enfant allait se trouver vaincue, les arbres de la forêt frémirent d’un bruit sourd; les branches agitées laissèrent sifller les vents, et la tempête fit reculer Tord-Chêne, qui se relira dans sa cabane de bücheron.

« Il en sortit bientôt menaçant, terrible et transfiguré comme un fils d’Odin; dans sa main, brillait cette hache scandinave qui menace les arbres, pareille au marteau de Thor brisant les rochers.

« Le jeune prince des forêts, victime de Tord-

Chêne, — son oncle, usurpateur, — savait déjà quel élait son rang, qu'on voulait lui cacher. Les arbres le protégeaient, mais seulement par leur masse et leur résistance passive...

«En vain, les broussailles et les bourgeons s’entrelaçaient de tous côtés pour arrêter les pas de Tord- Chêne; celui-ci avait appelé ses bûcherons etse traçait un chemin à travers ces obstacles. Déjà plusieurs arbres, autrefois sacrés, du temps des vieux druides, élaient tombés sous les haches et les cognées.

« Heureusement, la reine des poissons n'avait pas perdu de temps. Elle était allée se jeter aux pieds de la Marne, de l'Aisne et de l'Oise, les trois grandes rivières voisines, leur représentant que, si l’on n’arrêtait pas les projets de Tord-Chêne et de ses com-

pagnons, les forêts, trop éclaircies, n'arrêteraient

plus les vapeurs qui produisent les pluies, et qui fournissent l’eau aux ruisseaux, aux rivières et aux étangs; que les sources elles-mêmes seraient taries et ne feraient plus jaillir l’eau nécessaire à alimenter les rivières; sans compter que tous les poissons se verraient détruits en très peu de temps, ainsi que les bêtes sauvages et les oiseaux.

« Les trois grandes rivières prirent là-dessus de tels arrangements, que le sol où Tord-Chèêne, avec ses

terribles bücherons, travaillait à la destruction des

arbres, — sans toutefois avoir pu atteindre encore le jeune prince des forêts, — fut entièrement noyé

par une immense inondation, quinese relira qu'après la destruction entière des agresseurs.

« Ce fut alors que le prince des forêts et la reine des poissons purent de nouveau reprendre leurs innocents entretiens.

« Ce n'étaient plus un petit bücheron et une petite pêcheuse, — mais un sylphe et une ondine, lesquels, plus tard, furent unis légitimement. »

Je ne fais que rédiger cette jolie légende, et je regrette de n'être pas resté assez longtemps dans le pays pour en écouter d’autres. Il est temps, d’ailleurs, de mettre fin à ce vagabondage poétique, que

nous reprendrons plus tard sur un autre terrain *.

Page 1