LE CAFÉ DES AVEUGLES
— Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tirelaines, nous pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite, nous reviendrons souper, soit à la Pétisserie du boulevard Montmartre, soit à la Boulangerie, que d’autres appellent la Boulange, rue Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures. Mais on n’y soupe guère à fond. Ce sont des pâtés, des sandwich, — une volaille peutêtre, ou quelques assiettes assorties de gâteaux, que
l’on arrose invariablement de madère.
Souper de figurante, ou de pensionnaire.. lyrique. Allons plu-
tôt chez le rôtisseur de la rue Saint-Honoré.
Il n’était pas encore tard, en effet. Notre désœuvrement nous faisait paraitre les heures longues... En passant au perron pour traverser le Palais-National*, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage continuait ses exercices au café des Aveugles.
L’orchestre homérique! exécutait avec zèle les accompagnements. La foule était composée d’un parterre inouï, garnissant les tables, et qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M. Blondelet (le sauvage) semblait fatigué et n'avait pas, dans son jeu, toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique; mais je l’ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi un aveugle et qu'il n’ait des yeux d’émail.
Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est un caveau? C’est que, vers la fondation, qui remonte à l’époque révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la pudeur d’un orchestre. Aujourd’hui, tout est calme et décent. Et même la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d’un sergent de ville.
Le spectacle éternel de l’/omme à la poupée* nous fit fuir, parce que nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le français-
belge.