‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 31 sur 72 · PANTIN · texte numérisé non relu

PANTIN

Pantin — c'est le Paris obscur, — quelques-uns diraient le Paris canaille; mais ce dernier s'appelle, en argot, Pantruche. N’allons pas si loin.

En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse d’une douzaine de fenêtres ; — c’est l’ancien Athénée, inauguré par les doctes leçons de Laharpe. Aujourd’hui c’est le splendide estaminet des Vations, contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus de poésie; — on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux places où sont les mouches. Les blocs n'existent plus; le progrès a dépassé ces vaines prouesses de nos pères. Le carambolage seul est encore admis; mais il n’est pas convenable d’en manquer un seul (de carambolage).

J'ai peur de ne plus parler français, — c’est pourquoi je viens de me permettre cette dernière parenthèse. — Le français de M. Scribe, celui de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des

concierges, des réunions bourgeoises, des salons,

commence à s'éloigner des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet devient peu à peu du sanscrit (langue savante). Le règne du précrit (langue vulgaire) commence pour nous, — je m'en suis convaincu en prenant mon billet et celui de mon ami — au bal situé rue Æonore, que les envieux désignent sous le nom de Bal des chiens*. Un habitué nous a dit : Vous roulez (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c’est assez rigollot ce soir.

Rigollot signifie amusant.

£n effet, c'était rigollot.

La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au rez-de-chaussée, le café-billard; au premier, la salle de danse; au second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype, instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui, détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.

Mais, la nuit, il n’est question ni de boxe ni de portraits; un orchestre étourdissant de cuivres, dirigés par M. Hesse, dit Décati, vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l’on a le droit d'échanger son

billet de 25 centimes contre la même somme ex con-

sommation. Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s’agitent des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement que l’on ne peut fumer que dans la salle d'entrée, — le prodrome. Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes gens moins fortunés que

pDous. Mais, vraiment, le bal est très bien; on se

croirait dans le monde — si l’on ne s’arrêtait à quelques imperfections de costume. C’est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un bal néglivé.

Ne faites pas le fier. — Les femmes qui sont là en valent bien d’autres, et l’on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de Musset sur

les derviches tures :

Ne les dérange pas, ils t’appelleraient chien. Ne les insulte pas, car ils te valent bien!

Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s’adossent aux colonnes, avec défense de fumer, et n’exposent que leurs poitrines aux coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements publics. L’orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne s’arrête

que vers minuit,

LA GOGUETrE*.

Nous n’attendimes pas cette heure. Une afliche bizarre attira notre attention. Le règlement d’une go-

guette était affiché dans la salle :

SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TrouBapours.

Bury, président. Beauvais, maitre de chant, etc.

Art. 1°". Toutes chansons politiques ou atteignant la religion ou les mœurs sont formellement interdites.

2° Les échos ne seront accordés que lorsque le président le jugera convenable.

3° Toute personne se présentant en état de troubler l’ordre de la soirée, l’entrée lui en sera refusée.

4° Toute personne qui aurait troublé l’ordre, qui, après deux avertissements dans la soirée, n’en tiendrait pas compte, sera priée de sortir immédiatement.

Approuvé, etc.

Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des Troubadours, si bien placée en face de l’ancien Athénée, ne se réunit pas ce soir-là. Une autre goguette existait dans une autre cour du quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée d’une équerre dorée.

Un contrôleur vous prie de déposer le montant

d’ 2 : Ne à > une chopine (six sous), et l’on arrive au premier,

où, derrière la porte, se rencontre le chef d'ordre. — « Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il. — Oui, nous sommes du bâtiment, » répondit mon ami.

Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la salle.

Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l’étonnement d’un loupeteau! nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se croit obligé de la célébrer : « Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?

« Des menuisiers ! des ébénisses!

Des entrepreneurs de bâtisses!.….

Qu'on dirait un bouquet de fleurs, Paré de ses mille couleurs! »

Enfin, nous étions du bâtiment, — et le mot se dit aussi au moral, attendu que le bétiment n'exclut pas les poètes; — Amphyon, qui élevait des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. — Il en est de même des artistes peintres et statuaires, qui en sont les enfants gâtés.

Comme le louveteau, je fus ébloui de la splendeur du coup d’œil. Le chef d'ordre nous fit asseoir à une table, d’où nous pûmes admirer les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y rencontrer les anciennes légendes obligées : « Respect aux dames! Honneur aux Polonais! » Comme les tra-

ditions se perdent!

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