Fils de maître, selon les termes du compagnonnage
En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois commissaires fort majestueux. Chacun avait devant soi sa sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. La »ère des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.
— Mes petits amis, dit le président, notre ami * va chanter une nouvelle composition, intitulée la Feuille de saule.
La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d’autres. Elle imitait faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants qu'il avait dû s’entourer la tête d’un cordon, afin de les maintenir; il avait une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent doubles, — pour l'auteur et pour le chanteur.
Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Ayant frappé les trois coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge, mais qui, se dépouillant peu à peu (selon l'expression d’un de nos voisins), arrivait aux raits el aux fioritures les plus hardis. L’éducation classique n’avait pas gâté cette fraîcheur d’in- Lonation, cette pureté d’organe, cette parole émue et vibrante, qui n’appartiennent qu'aux talents vierges
encore des leçons du Conservatoire.
LE rôTissEUr.
O jeune fille à la voix perlée! — tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire; — tu ne sais pas
chanter, ainsi que dirait un critique musical... Et pourtant, ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules me remplissent d’un certain charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n’est pas carrée; — et c’est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de l'envoyer chez un maître de chant, — et dès lors te voilà perdue... perdue pour nous! — Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l’Edda. Puissé-je conserver le souvenir de La voix si pure et si ignorante, et ne t’entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, — ou seulement dans un café chantant!
Adieu, adieu, et pour jamais adieu! Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux — dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu’au jour du dernier jugement.
Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs... « spectres où saigne encore la place de l’amour »! Les tourbillons que vous formez
s’effacent peu à peu dans la brume... La Pia, la Fran-
cesca passent peut-être à nos côtés. L’adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaitre, à travers ces ombres trompeuses.
Derrière l’ancien cloître Saint-Honoré, dont les débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d’un rôtisseur ouvert jusqu'à deux heures du matin. Avant d’entrer dans l’établissement, mon ami murmura cette chanson colorée* :
«A la Grand’Pinte, quand le vent — fait grincer
alors qu'il gèle, — dans
l'enseigne en fer-blanc, la cuisine on voit briller — toujours un tronc d’arbre au foyer; — flamme éternelle, —
« Où rôtissent en chapelets, — oïisons, canards,
au tournebroche! — Et puis le
dindons, poulets, soleil jaune d’or, — sur les casseroles encor, — darde et s'accroche! »
Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé.
Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.
Allons ailleurs, dis-je. — Mais auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suflire à nous ôter l’appétit, et chez Véry cela coûterait 1 franc; ici, c’est 10 centimes. Tu conçois qu’un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d’entasser dans une marmite pour faire d'excellents consommés.
Les deux bols nous furent servis sur le comptoir,
et le bouillon était parfait. — Ensuite, on suce quelques écrevisses de Strasbourg, grosses comme de petits homards. Les moules, la friture et les volailles découpées jusque dans les prix les plus modestes composent le souper ordinaire des habitués.
Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d’un aspect majestueux, type habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaëns, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.
Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l’imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes plissées, une cravate bleue et un gilet d’un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux lumières.
— Vois-tu, #u/ffeton, disait la dame, tu n’es pas fait pour ce métier-là de vivre la nuit. Tu Cobstines, tu ne pourras pas! Le bouillon de poulet te soutient, c’est vrai; mais la liqueur t’abîme. Tu as des palpitations et les pommettes rouges le matin. Tu as Pair fort, parce que tu es nerveux... Tu ferais mieux de dormir à cette heure-c1.
— De quoi? — observa le jeune homme avec cet
accent des voyous parisiens qui semble un râle, et
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que crée l’usage précoce de l’eau-de-vie et de la pipe : est-ce qu’il ne faut pas que je fasse mon état? Ce sont les chagrins qui me font boire : pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!
— Elle t'a trahi sans te trahir... C’est une baladeuse, voilà tout.
— Je te parle comme à ma mère : si elle revient, c’est fini, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.
— Encore une bêtise!
— Puisqu’elle n’a dit que je n'avais pas d’établissement!
— Ah! jeune homme! cette femme-là, ça sera ta mort!-
— Elle ne sait pas encore la roulée qu’elle va recevoir !
— Tais-toi done! dit la femme-Rubens en souriant, ce n’est pas toi qui es capable de corriger une femme!
Je n’en voulus pas entendre davantage. — Jean- Jacques avait bien raison de s’en prendre aux mœurs des villes d’un principe de corruption qui s’étend plus tard jusqu'aux campagnes. — À travers tout cela, cependant, n'est-il pas triste d'entendre retentir l’accent de l’amour, la voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule?
Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions dou-
loureuses de l'écrivain, je n’arrêterais iei; mais mon
ami me dit, comme Virgile à Dante : — Or sie forte ed ardilo; — omai si scende per si fatte scale. À quoi je répondis sur un air de Mozart :
Andiam ! andiam ! andiamo bene!...
— Tu te trompes! reprit-il, ce n’est pas là l’enfer :
c’est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin.
La HAzze.
— Quelle belle nuit! — dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la Halle aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l’hôtel de Soissons, et qu’on appelait l'Observatoire de Catherine de Médicis, puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et plus loin la construction inachevée du marché à la viande. — La silhouette grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, où le style fleuri du moyen âge s’allie si bien aux dessins corrects de la Renaissance, s’éclaire encore magnifiquement aux rayons de la lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme les côtes d’un cétacé prodigieux et les cintres romains de ses portes et de ses fenêtres, dont les ornements semblent appartenir à la coupe
ogivale. Quel malheur qu’un si rare vaisseau soit dés-
1. Sois fort et hardi : on ne descend ici que par de tels esca-
liers.
honoré, à droite par une porte de sacristie à colonnes d’ordre ionique, et à gauche par un portail dans le goût de Vignole!
Le petit carreau des Halles commençait à s’animer. Les charrettes des maraïchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers se croisaient sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraichissaient dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent jusqu’à la Halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe Saint-Eustache à la rue du Jour.
On trouve là, à droite, des marchands de sangsues ; l’autre côté est occupé par les pharmacies Raspail et les débitants de cidre, — chez lesquels on peut se régaler d’huîtres et de tripes à la mode de Caen. Les pharmacies* ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre ou de poiré. C’est rafraîchissant.
Nous demandämes du cidre nouveau, — car il n’y a que des Normands ou des Bretons qui puissent se plaire au cidre dur. — On nous répondit que les cidres nouveaux n’arriveraient que dans huit jours, et qu’encore la récolte était mauvaise. — Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils avaient manqué l’année passée.
La ville de Domfront (ville de malheur) est cette
fois très heureuse. — Cette liqueur blanche et écu-
mante comme le champagne rappelle beaucoup la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très bien son homme. — Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la même localité, dont
le prix varie selon la grandeur des petits verres.
Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée
au flacon :
Ifetmonsieur "NI SOUS. Hademoisele "V2 "SOUS:
MÉMISÉLADI ERIC OT:
Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, n’est point mauvaise et peut servir Le d’absinthe.
— Elle est inconnue sur les g randes tables.
XIT.