‹ Petits châteaux de Bohême, La Bohême galanteChapitre 34 sur 72 · LES CHARNIERS · texte numérisé non relu

LES CHARNIERS

Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères, en chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu’il ne semble, et la fortune

même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon com-

pagnon prit plaisir à s’entretenir très longtemps avec une jolie blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû faire l’un des plus beaux ornements.. Elle répondait fort élégamment et comme une personne du monde, quand, je ne sais par quelle fantaisie, il s’adressa à la mère en lui disant : «Mais votre demoiselle est charmante... A-t-elle le sac? (cela veut dire en langage des halles : a-t-elle de l'argent?) — Non, mon fy, dit la mère, c’est moi qui l’ai, le sac! — Eh mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait... Nous recauserons de cela! — Va-t’en donc, vieux z7u/l!» cria la jeune fille avec un accent entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.

Elle me fit l’effet de la blonde sorcière de Faust, qui, causant tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris rouge.

Nous tournâmes les talons, poursuivis d’imprécations railleuses, qui rappelaient d’une façon assez classique les colloques de Vadé.

— Il s’agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, mais la salle est étroite. C’est le rendez-vous des fruitiers-orangers et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles, fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la Reynie... Mais autant vaudrait la Maison d'Or. Ù

— En voilà d’autres, dis-je en tournant les yeux

vers celte longue ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacrée aux choux.

— Ÿ penses-tu? Ce sont les charniers*. C’est là que des poètes en habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers par habitude aux rouliers, aux maraichers et aux forts : (Jamais je n’ai eu tant de succès, disait Robbé*, qu'auprès de ce public formé aux arts par les mains de la nature! »

Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s’étendaient, après le souper, sur les banes ou sur les tables, et il fallait, le lendemain matin, qu'ils se fissent poudrer à deux sols par quelque 2erlan en plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller aux petits levers de madame de Luxem-

bourg, de mademoiselle Hus ou de la comtesse de

g, Beauharnais*.

BaRATTE.

Ces temps sont passés. — Les caves des charniers sont aujourd’hui restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, elil est défendu d’y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronne-

rie en est également remplie, et le cloître voisin de

Sainte-Opportune en présente de véritables monlagnes. La carotte et le navet appartiennent au même département : « Voulez-vous des frisés, des milans, des cabus, mes petits amours? » nous crie une marchande.

En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, — et au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont installés, en plein vent, d’autres soupeurs plus modestes encore que ceux des charniers.

Nous fermons l'oreille aux provocations et nous nous dirigeons vers Baratte, en fendant la presse des marchandes de fruits et de fleurs. — L'une crie : « Mes petits choux, fleurissez vos dames! » Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir beaucoup de dames à fleurir pour acheter de telles bottes de bouquets; — une autre chante la chanson de son état :

« Pommes de reinette et pommes d’api! — Cal-

ville, calville, calville rouge! — Calville rouge et cal-

ville gris! —

« Etant en crique, — dans ma boutique, — j'vis des inconnus qui m’dirent : Mon p'tit cœur, — ve-

nez me voir, vous aurez grand débit! —

« Nenni, messieurs! — je n’puis, d’ailleurs, —

car il n°m'reste — qu'un artichaut et trois petits choux-fleurs ! »

Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons

enfin chez Baratte. Un individu en blouse, qui semblait avoir son petit jeune homme (être gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec force, parce qu'il avait fait du bruit. Il s’apprête

à dormir sur un amas de roses rouges, imaginant

$ sans doute être le vieux Silène, et que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d’Orphée... Un sergent de ville s’entremet et le conduit au poste de la Halle aux cuirs, signalé de loin par un campanile et un cadran éclairé.

La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler que c’est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d’échalotes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huitres. Ensuite, c’est la soupe à l'oignon, qui s’exécute admirablement à la Halle, et dans laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé. — Ajoutez à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on oblient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruits premier choix, et vous conviendrez qu’on soupe fort bien à la Halle. — C’est une affaire de sept francs par personne environ.

On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue

en cornettes et en marmottes, se nourrissent si con-

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venablement; mais, je l’ai dit, ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs capitaux les maisons qui les font travailler.

Pau Niquer.

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l’établissement célèbre de Paul Niquet*.— Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte... Les murs, très élevés et surmontés d’un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l’endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, — le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l’eau-de-vie, avait fait établir des conduits d’eau très utiles dans le cas d’une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un

certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue.

Alors l’eau monte, et les plus furieux demandent grâce; c’est, du moins, ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'établissement en cas de dispute. C’est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeoïs. Ensuite, vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. — Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l’eau-de-vie : — Tu sais bien que ça l’est défendu! répondit le garçon limonadier. — Eh bien, alors, un petit verjus, mon amour de Polyte! Tues si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore... ce que j'ai été! Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l’eau-de-vie, que l’on ramassa aussitôt; — les petits verres, chez Paul Niquet, sont épais comme des bouchons de carafe : ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

— Un autre verjus! dit mon ami.

— Toi, Les bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière ; tu me happelles le p'tit Ba’as (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angueleterre... Ah! c'était z'un homme aux oiseaux, mon p’lit fy, aux oizeaux!... vrai! z'un bel homme comme toi!

Après le second verjus elle nous dit : — Vous ne savez pas, mes enfants, que j’ai été une des merveilleuses de ce temps-là... J’ai eu des bagues à mes doigts de pied... Il y a des »nirliflores et des géné-

raux qui se sont battus pour moi!

— Tout ça, c’est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce qu'il est, à présent, ton phaélon?

— Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c’est le diable!

Un homme maigre, en habit noir räpé, qui dormait sur un bane, se leva en trébuchant : Si le bon Dieu c’est le diable, alors c’est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours au même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.

— Et un petit verre! dit mon compagnon.

— J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine.

La tête commençait à me tourner, au milieu de ce public étrange; mon ami, cependant, prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l’entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n'étaient exacts, etsi je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l’abrutissement! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire d’où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces plaies, sans prétendre à les

fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou thibétaines, n’accompliraient-ils pas, dans de pareils lieux, de dangereuses et sublimes missions? — Pourquoile Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains ?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s’éclaire. Je m’élance de cet enfer au moment d’une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes dont l’aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d’après la mercuriale fixée.

Je crois qu'il est temps de me diriger vers l’embarcadère de Strasbourg, emportant dans ma pensée

le vain fantôme de cette nuit.

Meaux.

Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer!

Je m’appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin de Strasbourg, — et je me flattais… car je n’avais pas* encore pénétré jusqu'aux plus profondes souricières ; je n'avais guère, au fond, ren-

contré que d’honnêtes travailleurs, — des pauvres

diables avinés, des malheureux sans asile... Là n’est pas encore le dernier abîme.

L’air frais du matin, l’aspect des vertes campagnes, les bords riants de la Marne, Pantin à droite, d’abord, — le vrai Pantin, — Chelles à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.

Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l’horizon, et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai dans un café, où je fus frappé par l’aspect d’une énorme afliche rouge

conçue en ces termes :

PAR PERMISSION DE M. LE MAIRE (de Meaux) MERVEILLE SURPRENANTE Tout ce que la nature offre de plus bizarre : UNE TRÈS JOLIE FEMME Ayant pour chevelure une belle TOISON DE MÉRINOS

Couleur marron.

« M. Montaldo, de passage en cette ville, a l’honneur d’exposer au public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n’ont pu encore le définir.

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