AUTREFOIS
Pendant un des nombreux loisirs que les grands théâtres nous laissent*, soit en ne donnant rien de nouveau, soit en ne donnant rien de neuf, j'ai voulu, — pardon de me servir du singulier, mais toute la rédaction d’un journal grave ne doit pas être compromise dans les hasards d’une telle pérégrination, — j'ai voulu voir où en était l’art dramatique sur toute la ligne des boulevards. Par une fantaisie analogue à celle de lady Henriette*, — mais je n'avais pas tant à risquer, — ou, si vous voulez, à celle du prince Rodolphe*, — mais je n'avais pas tant à perdre*, — je me suis promis de passer une soirée à visiter l’espace compris entre le Château-d’'Eau et le Cadran-Bleu*, ou, comme on disait jadis, entre le rempart du Temple et le Pont-aux-Choux, enfin ce qui est aujourd’hui et ce qui fut toujours l’ultima
Thule dramatique.
Quel courage! dira-t-on, quel dévouement à l’art! Mais rien de pareil, je vous le jure; je m'amuse beaucoup en réalité aux petits théâtres, et je n'ai pas même ici tout le mérite d’un savant connu, qui poussa fort loin dernièrement la curiosité scientifique.
Cet académicien, ayant à faire des recherches sur l’origine de la comédie latine, entreprit de comparer le Polichinelle dés Osques avec le nôtre. Il se rendit aux Champs-Élysées, allée Marigny, où subsiste le dernier Polichinelle exact et fidèle à la tradition; il ne s’arrêta ni au théâtre de Guignol, indigne profanation, ni au Polichinelle modernisé, avec accompagnement de deux chats, d’un papillon, d’un chien de bois et d’une scène de potence, digne conception d’un siècle qui lit les Mystères et qui prépare ses enfants* à les lire; — le savant s’arrêta devant une humble baraque abandonnée des enfants et des militaires, s’assit tout seul sur le bane de bois, et assista au drame pur de Polichinelle, seul véritable, seul approuvé du bon Nodier* de son vivant, el qui ne lui survivra guère, hélas!
« Monsieur, dit le savant au saltimbanque caché dans la baraque, au moment où la toile se baissait, il me semble que vous avez passé quelque chose... » L'homme ne répondit pas; mais la bonne vieille femme chargée du recouvrement de la recette dit à son spectateur : « Monsieur, il ne peut pas parler
sur la scène, ça lui est défendu par les autorités;
mais, à tous les entr’actes, vous le trouverez chez le marchand de vin du Cours-la-Reine; vous demanderez Parisot. »
Notre savant alla rejoindre ce brave homme, qui se désaltérait avec les cochers de coucous, tristes débris eux-mêmes de l’ordre de choses actuel.
« Monsieur, dit le saltimbanque en s’abreuvant d’un polichinelle liquide, vous aviez raison; j'ai passé un couplet; il y à longtemps que la censure
me l’a coupé. Le voici :
Tous les mures de mon palais Sont pavés des os des Anglais ; Quand je marche, la terre tremble.
C'était bon encore du temps de l'Autre ; mais aujourd’'hui, vous comprenez... Cela se disait dans le rôle
du Capitan :
C'est moi qui conduis le soleil...
— Ah! fort bien, dit l’académicien; Polichinelle répond : € Et moi la lune! »
— Avec un coup de bâton; c’est la réplique.
— Le Polichinelle des Osques se servait d'autre chose. Il avait beaucoup de rapport avec celui des Turcs. Pardon, monsieur, je voudrais savoir comment vous faites la voix de Polichinelle. Arrivezvous à ce résultat par l'habitude seulement?
— |,'habitude, certainement; mais il faut encore
la pratique.
— Je crois que c’est la même chose.
— Nous ne nous comprenons pas. Voici ce qui s'appelle pratique en terme du métier... »
Et le saltimbanque exhiba de sa poche un petit instrument à anche, d’un métal flexible, dont le savant voulut lui-même essayer l'effet. « Est-ce bien ainsi? dit-il en répétant des phrases de Polichinelle.
— À peu près; vous avez des dispositions.
— Mais c’est bien petit; cela doit s'engager facilement dans l’estomac.
— Oh! soyez tranquille; cela passe sans accident : celui que vous tenez dans votre bouche, je l'ai déjà avalé deux fois. »
Je m’arrête dans ce dialogue, qui sent Janot plus que Polichinelle. Mais ce souvenir ne me ramène-t-il pas en plein boulevard du Temple, là où Volange, dans ce personnage, attira longtemps tout Paris*? C'était aux Variétés-Amusantes, si j’en crois quelques brochures du temps, que j'ai réunies en vue de cette expédition. Je ne puis m'intéresser aux lieux que je vois, sans chercher à y faire lever le spectre de ce qu'ils furent dans un autre temps; mais ces souvenirs ont d'autant plus d'agrément, quand la forme extérieure n’a pas entièrement changé. Le besoin d’embellissement et d’élargissement qui tourmente les villes modernes aura bientôt rendu notre vieille Europe aussi insipide que l'Amérique, qui n’a pas eu de passé. Je plains les gens qui viendront après
nous, mais J'espère pour eux, — les formes exté-
rieures des choses influant évidemment sur le développement de l'intelligence, — qu'ils seront stupides. Jamais un homme d'imagination n’est né dans une laide ville, ou dans un pays dénué de toute beauté pittoresque.
Les choses changent partout si vite en ce moment, que l'Italie commence à n'être plus reconnaissable. Je me souviens d’avoir, il y a dix ans*, trouvé la place du Môle de Naples toute semblable à notre boulevard du Temple, sauf le caractère particulier du pays; c'était de même une douzaine de théâtres, entremêlés de cafés et de cabarets, s’échelonnant en une longue file semi-cireulaire de bätiments variés, bigarrés, couverts du haut en bas de peintures, d’enseignes et d’afliches grotesques; depuis San Carlo jusqu'au théâtre del Fondo, tout retentissait de la musique, du dialogue et des cris joyeux des bateleurs. Les limonadiers, dans leurs boutiques en forme de chapelles peintes et dorées, les marchands de pastèques et de figues de cactus, les chanteurs de légendes avec leurs tableaux à compartiments, les vendeurs de macaroni, de friture et de frutti di mare, tout cela fourmillait sur une étendue d’un quart de lieue, — d’un kilomètre, veux-je dire, — attroupant sans relâche la foule émerveillée. Entrez ici; c’est le Theatro Fencie, où l’on entend Mozart, Rossini et Bellini pour un demi-carlin (vingt centimes); plus loin, voilà San Carlino, le
berceau de Pulcinella, — c’est le Polichinelle sans
bosse, comme on sait, avec une souquenille blanche et un nez noir; — voici encore le Theatro Partenope, puis le Theatro Sebeto, où Pulcinella se mêle à des vaudevilles, à des drames, chanteur, danseur, pantomime, selon l'extension du privilège; puis, ensuite, des marionnettes, con pulcinella di legno, et encore des spectacles dans les cafés, où l’on pouvait boire des sorbets sous la treille et jouir de la comédie, soit du dehors, soit du dedans. N'est-ce pas là le tableau qu'offre toujours, chaque soir, notre boulevard du Temple? Eh bien, à Naples, c'était ainsi toute la journée, il y a dix ans. — J’y ai passé, il y a quelques semaines à peine”, rien de tout cela n’était plus.
La Ville avait démoli toutes ces baraques joyeuses, et construit, au grand applaudissement de messieurs les voyageurs anglais, une longue suite de maisons neuves à huit étages; la Police avait balayé tous ces bateleurs sans aveu qui vivaient si bien en faisant rire, — et qui sont déjà passés, sans nul doute, à l’état de voleurs et de meurtriers; — et quant aux petits théâtres, qu'on ne pourrait fermer sans causer une révolution à Naples, on les a logés dans les caves des maisons nouvelles, où l’on descend, — au lieu de monter, — dans les loges et galeries, le parquet se trouvant exactement au-dessous du niveau de la mer. — L'industrie qui fleurit actuellement le long des trottoirs de bitume est un commerce de bouts de cigares, compensation presque dérisoire pour le
peuple napolitain.
ME
Voilà ce qu’est devenue la célèbre place du Môle, voilà ce que deviendra notre boulevard du Temple, que les belles maisons envahissent déjà d’un tiers*. Il est évident que la Ville possède en ce moment dans ses cartons des plans tendant à aligner géométriquement ce boulevard jusqu’au coin de la rue du Temple, en faisant disparaître les dernières façades du xvin® siècle, respectées par tant d’incendies. Sans avoir une grande valeur d'architecture, ces constructions ne manquent pas d'élégance et font trêve un peu à ces froides bâtisses, plates, chargées d’étages et criblées de fenêtres, où le jour et l’espace se mesurent si tristement à nos pâles concitoyens! Savez-vous que ce boulevard, qu’on va rétrécir de deux allées, fut une des plus charmantes promenades de nos pères, et des plus distinguées même? Voici comment le dépeignait un auteur de la fin du xvur° siècle * :
« Quel coup d'œil agréable! deux triples rangées de chaises occupées par autant de Vénus que d’Adonis. Que de bons mots dits et rendus, de fines agaceries! Les femmes tâchent d'offrir à nos yeux blasés une nouvelle coiffure qui les réveille. Le hérisson leur donnait un air boudeur, et vite la coiffure à l'enfant; elles sont mieux ainsi qu'à l’époque où elles avaient la tête chargée de panaches énormes, qu’elles ont quittés parce que des plaisants leur reprochaïent de porter les plumes des dindons qu'elles
avaient plumés. Enfin, c’est une grande satisfaction