II
de voir toutes ces belles passer çà et là, l’une celignoter d’un œil assassin, l’autre vous faire remarquer, en affectant de rire, une petite bouche qu’elle pince en retirant ses joues; et celle-ci, dans sa voiture, un élégant à sa portière, qui, tout en ricanant, lui déclare ses feux, tandis que, par-dessus sa tête aux boucles flottantes, parfumées de l’odeur la plus forte, elle fait des signes à d’autres. Quel tableau! O Athènes! tu crois ne plus exister et l’on te retrouve sur ce boulevard! »
La compagnie a bien changé sur ce boulevard, ou du moins elle s’est transportée, durant les beaux jours, de l’autre côté de la chaussée, devant le Jardin-Ture*, plus brillant que dans ce temps-là. Voici ce qu’en dit le même auteur :
« Après avoir joui quelques instants de cette bigarrure, j'entre au Café-ture. Là, je cause un moment avec la limonadière, si elle est seule, car presque toute la journée on trouve, jasant avec elle, un certain officier ruiné, couvert d’un méchant habit noir, mais la dragonne à l'épée, la cocarde au chapeau, enfin une espèce de eroc qui, je pense, lui fait les yeux doux pour lui soutirer quelques écus.. »
On voit que la liberté des critiques de cette époque s’étendait des théâtres jusqu'aux boutiques. Il y avait, plus loin encore, le café des Babillards*, orné de deux jardins charmants, € où l’on repaît ses yeux du plaisir de voir jouer au tonneau, à la toupie,
aux échecs et au triste domino... ». C'était le ren-
dez-vous des littérateurs de bas étage, qui se lisaient leurs vers à peu près en public : écoutait qui voulait.
En face, se trouvait la salle des Élèves pour la danse de l’Opéra*. Deux demoiselles Spinacuta, deux autres demoiselles Tabrèze*, un danseur et un enfant, € à qui le public avait imposé le nom de l'Amour », formaient le fond de cette troupe, et furent débauchés par le sieur Audinot*, ce qui amena la fermeture de la salle et une longue querelle, tant littéraire que processive, entre les deux directeurs. Nicolet dirigeait près de là les Grands- Danseurs du roi*, où brillaient la Forêt, la Rivière et la France, danseuses dont les noms firent naître mille équivoques. Quant aux danseurs mâles, on ne les goûtait guère plus alors qu'aujourd'hui, si on en croit surtout cette ronde sur le refrain : « Ma-
man, j'aime Robin. »
Les danseurs de ballets, Ah! grand Dieu, qu'ils sont laids!
Ils font sauver les chiens!..., etc.
C'était le Larifla du temps; les couplets en sont innombrables. Le café de Cretté, près de Nicolet, élait tenu par une belle dame et ses trois filles, entourées de cent adorateurs, dont la flamme s’arrosait d’une large consommation de bière. Pendant que son café prospérait ainsi, le sieur Cretté se ruinait du même train chez l’ambassadeur de Venise.
Outre les cafés des spectacles*, il y en avait cinq
autres, « tous remplis de la plus mauvaise compagnie »*. On y faisait de la musique; la célèbre Fanchon-la-Vielleuse chanta plus tard à la porte de ces cafés.
Comptons maintenant le théâtre des Associés”, situé entre Comus et Curtius*, où l’on jouait le répertoire même des Français et des Italiens. Puis l’A/»bigu-Comique*, où l’on ne donna d’abord que des pantomimes et des ballets, sous la direction d’Audinot. Là débuta la célèbre Colombe et sa sœur, encore enfants; Colombe fit plus tard les beaux jours de l’Opéra-Comique, situé encore rue Mauconseil. Les Varietes-Amusantes* venaient ensuite; c'était un spectacle qui tenait de la parade et du vaudeville ; Janot, ou les Battus payent l'amende fut le chef-d'œuvre du genre, et força tout Paris à venir s’entasser dans ce théâtre, dont la scène, comme celle des Associés, reposait sur des tonneaux. Colalto, avant Volange, avait illustré cette humble salle, dont le poète ordinaire était Dorvigny* qui passait pour bâtard de Louis XV.
Ajoutons à cette liste de théâtres forains un jeu de paume, un concert de verres (l’harmonica), une ménagerie où l’on montrait quelques singes et des chiens... « qu’on a tondus et peints, de façon à en imposer aux gens peu instruits ». Ensuite, une géante, accompagnée d’un poisson empaillé, des marionnettes et une représentation mécanique du Siège
de Gibraltar. Tels étaient, catégoriquement, tous
les amusements qu’étalait alors le boulevard du Temple. Il m'a paru curieux de résumer tout ce tableau, dont je regrette de ne pouvoir emprunter plus de détails au chroniqueur que j'ai cité. Les pamphlétaires d'alors avaient des privilèges de style et d’investigation que l’on conteste fort à nos feuilletonistes qui leur ont succédé. Il y aurait aujourd’hui dix procès pour chaque page d’écrits pareils, frondant sans façon auteurs, acteurs, directeurs et limonadiers. Il est vrai que cela s’imprimait à Memphis, ou bien
dans le fond du Puits de la Vérité.
AusourD’HUI*.
[. — Les tréteaux. — Les saltimbanques.
Incendie du Diorama. — Paphos et Jardin.
Le Gymnase pittoresque.
L'Épi-Scie. — Une sylphide et un soldat.
La polka des noirs.
Il n’y a plus de tréteaux!... Où sont les tréteaux de Bobêche? où sont ceux de Galimäfré, son rival? art perdu, noms éternels! En vérité, la joie populaire s’en va : les règlements de police l’ont tuée. Le spectacle des bagatelles de la porte n'était-il pas le seul spectacle des pauvres gens, la consolation de leur soirée, l’attrait tout-puissant qui les empêchait
de porter leur dernier sol au cabaret? N'’était-ce pas
même toujours une représentation gratuite beaucoup plus amusante que celle du dedans? Les provinciaux, les gobe-mouches, les conscrits se laissaient prendre à celle-là, et répondaient imprudemment à l'appel de la grosse caisse et aux instances ironiques de l’aboyeur; mais les vrais connaisseurs, les Parisiens pur sang, les vétérans de la goipe se bornaïent à faire partie du publie externe, payant après tout leur place en rires et en applaudissements, formant parfois de grands acteurs par des marques d’un goût épuré. Volange, Taconet et tant d’autres ont commencé par les tréteaux; en Angleterre, le grand David Kean n’en était-il pas sorti? — Et maintenant, demandez encore au boulevard ce qu’il a fait de cette forte femme qui se faisait casser des pierres sur le ventre, et du physicien Moreau, je veux dire même de toute la dynastie des Moreau. Et cette jolie fille aux cheveux rouges, avec son intéressante famille et son frère vêtu en Grec : qui de nous ne l’a aimée et admirée, et ne lui a consacré quelques rêveries de sa Jeunesse lycéenne, elle qui soulevait si gracieusement ses petits frères, étagés en pyramide sur sa poitrine blanche et forte, pendant que tout son corps se repliait en queue de dauphin, image classique de l'antique sirène! Oh! ses cheveux aux ondes pourprées comme ceux de la reine de Saba, qui n’a frémi de les voir tendus par des poids de cinquante, qu’elle
enlevait en se jouant!... Cette fille étrange n'’aura-
t-elle pas inspiré bien des poètes, qui n’ont pas osé
le lui dire? Ce fut la dernière des vraies bohémiennes de Paris. Il nous reste la Mignon de Gœthe, l’'Esméralda de Victor Hugo et la Preciosa de Weber; mais, pour le peuple des boulevards, il n’est rien resté!
Je parle ici de cette portion des allées qui avoisine le Château-d’Eau; ce n’est pas encore le boulevard du Temple, mais c’en était jadis le prodrome joyeux et animé. À gauche, dans la rue Basse, se trouvait l’entrée du Vauxhall* (de l’allemand volkssaal, salle du peuple), où l’on dansait le dimanche dans un jardin aujourd’hui couvert de bâtisses. Il y avait là des ombrages frais et parfumés, et même un petit lac sillonné par des nacelles : tout cela a disparu depuis cinq ans. En même temps, le Diorama voisin (l’ancien) s’abimait dans les flammes. Je l’ai vu flamber et crouler en dix minutes, et j'ai rédigé la réclame qui apprenait cette nouvelle à tout Paris ; cela commençait ainsi : « Un nouveau sinistre vient d’afiliger la capitale... » Le feu s'était vengé ainsi de ce pauvre Daguerre, qui, pendant ce temps, lui dérobait ses secrets et faisait travailler les rayons du soleil à des planches en manière noire. Je dirais plus de mal encore de cet élément perfde, s’il ne m'avait fourni là un motif de rédaction.
Mais comment oublier ses ravages, en songeant au Cirque-Olympique, brülé deux fois, d’abord dans le faubourg, puis sur le boulevard du Temple, et à l'Ambigu, dont la façade, seule respectée des
flammes, sert aujourd’hui aux Folies-Dramatiques,
et à la Gaieté, consumée aussi en quelques instants?
Je parle de mes souvenirs seuls; en consultant les vieillards, on apprend que Paphos* faisait le coin de la rue du Temple, et qu'un restaurateur nommé Jardin formait celui du faubourg. En face, du côté de la rue de Bondy, était le théâtre des Variétés- Amusantes; ensuite, venait Bobêche, puis Galimäfré, puis le théâtre Éphébique*, Audinot, Nicolet. Nous avons parlé de tout cela. Aujourd’hui, un bâtiment neuf, étincelant le soir de lumières à tous ses étages, remplace l’illustre restaurant Jardin par un café toujours rempli. Après vient Defieux. La maison qui suit est un hôtel de la fin du xvinr° siècle, mais cet élégant débris ne fait plus qu'abriter des cabarets : « Au Rendez-vous et à la Descente des théâtres », et quelque établissement de pâtisserie : « À l'Épi-scié. » Mais, je n’y songeais pas, voici un nouveau théâtre forain sous le titre de Gymnase pittoresque. Une étoile illuminée par le gaz l’annonce de loin à la foule; on s’amasse autour d’un péristyle orné d’afliches et de tableaux : c’est l’/rcendie de Hambourg; le Tremblement de terre de la Guadeloupe; le Guide des Alpes, drame à spectacle; ce sont encore des évocations, des prestiges. Il n’y a plus de tréteaux! disais-je tout à l’heure; mais ceci est une terrasse élégante, où se donne pourtant la représentation d’une parade épurée. Un monsieur
en habit noir, qui ne déparerait aucune société, fait
assaut de calembours et de dissertations plaisantes avec un nain bizarre, homme par la tête et marionnette par le reste du corps; on parle de sujets fort élevés, d'histoire, de philosophie, de magnétisme; il n'est plus question là de coups de bâton ni de coups de savate : le spectacle même de l’intérieur vise à l'instruction et à la morale... Je regrette seulement d’avoir entendu dire au guide des Alpes qu'il se plaisait à chasser le chameau dans les montagnes; autrement, son drame est rempli d'intérêt. Ce brave guide s'expose à la mort pour sauver une belle infortunée qui périssait dans les neiges; il la recueille dans sa chaumière, et, s’apercevant qu'elle veut quitter ses vêtements pour reposer, il s'éloigne modestement et va sortir malgré l'orage; mais la maligne beauté le rappelle et se montre à ses yeux dans le costume léger des sylphides; puis, elle lui fait présent d’un talisman et d’un petit démon pour le servir. Ce troisième personnage est muet, de par M. le préfet de police, qui ne permet que le dialogue aux théâtres dits forains. Une foule d'incidents, de transformations et de péripéties jettent de l'intérêt dans ce drame naïf. Au milieu d’une scène touchante, où l’honnête guide, effrayé par quelques malices du jeune lutin, craint d’avoir hébergé une fille de l’enfer au lieu d’une aimable sylphide, cette dernière répond au scrupuleux Savoyard que ses prodiges n'ont rien qui puisse offenser la religion : « Et,
ajoute-t-elle, je vais t’en donner une preuve. »
Ici, cette jolie personne, vêtue de gaze pailletée, descend de la scène dans l’orchestre, et reprend avec grâce : « Y a-t-il quelqu'un dans l’aimable société qui veuille choisir une carte? » Un militaire se dévoue et prend le neuf de cœur; la sylphide remonte et fait sortir d’un autre jeu la même carte, qu'elle n’a point vue. Le jeune héros rougit de cette sympathique divination. On continue par d’autres exercices de magie blanche, qui procurent au guide la conviction qu'il ne risque point son salut en usant de la protection qui lui est offerte, si bien que la sylphide l’enlève dans un char attelé de dragons, pour aller recevoir au ciel la récompense de son humanité.
J'avoue que cette intervention du spectateur dans le drame, ce frottement inattendu d’un soldat du 17° léger et d’une personne fantastique, m'avait enlevé un instant à l'illusion de la pièce. Le publie a paru, au contraire, charmé de cet intermède, qui lui procure l’avantage de voir de près une jolie fille et de toucher du doigt son idéal. Bien des sylphides de nos grands théâtres ne gagneraient rien à se faire voir de si près.
Le Tremblement de terre de la Guadeloupe appartient au genre créé par M. Pierre; le mouvement des vaisseaux et des chaloupes est habilement imité. Pendant le plus fort du sinistre, des noirs délivrés dansent la polka. Quelle protestation contre l'esclavage! M. Schælcher applaudirait, — si un tel philanthrope osait descendre à ces humbles délassements.