‹ Petits châteaux de Bohême; prose et poésieChapitre 12 sur 22 · PETITS CHAT-EAUX · texte numérisé non relu

PETITS CHAT-EAUX

rien à faire qu'à vous promener le loniz de ce quai, presque désert à cette heure; elle passera, cachant son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour ce soir, car l'endroit est peu propre à une conversation suivie. Serezvous content ?

fabio. — 0 Mazetto! si tu dis vrai, tu me sauves la vie !

mazetto. — Et. par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis convenus.

fabio. — Tu les recevras quand je lui aurai parlé.

mazetto. — Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille. Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise.

(Il sort.)

I'ABIO, seul.

Je vais la voir ! la voir pour la première fois à la lumière du ciel, entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées ! Un mot d'elle va réaliser mon rêve, ou le faire envoler pour toujours! Ali ! j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était gronde et pure, et rasait le inonde sans le toucher , elle n'habitait que des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, j'adorais la forme extérieure d'une femme ; seulement la statue se mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodie. Et mainte* nant voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour anoi cette idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle vient, c'est bien elle; oh ! le cœur me man-

que. et je serais tenté de m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà !

FABIO, USE DAME en mantille.

la dame, passant près de lui. — Seigneur cavalier, donnez-moi le bras, je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement. Vous m'avez écrit...

fabio. — Et je n'ai reçu de vous aucune réponse...

la dame. — Tiendriez-vous plus à mon écriture qif à mes paroles ?

fabio. — Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir.

la dame. — Que l'une soit le garant de l'autre : vos lettres m'ont touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez.

Vous savez pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi ?

fabio. — On me l'a dit.

la dame. — Je suis trés-eiitourée, trèsgênée dans toutes mes démarches. Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au

rond-point de la Villa-Reale, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir quelques instants d'entretien.

fabio. — J'y serai.

la dame. — Maintenant, quittez mon bras, et ne me suivez pas, je me rends au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et confiant. (Elle sort.)

fabio, seul. — C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est toute révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile.

J'avais à peine reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant de simples paroles ; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce qu'elle m'a dit vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de Cimarosa. Ah ! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe, Alcime, Herminie, et même celte blonde Molinara, qu'elle joue à ravir

avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin. , . Encore Mazetto !

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