FABIO, MARCELLE
marcelli. — C'est un triste moyen, seigneur Fabio ; le vin est le plus traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse dans un ruisseau.
fabio. —Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez ?
marcelli. — Non, mais je vous entendais.
fabio. — - Ai-je rien dit qui vous ait déplu?
marcelli. — Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, ,ie suis plus gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau; je
DE B0HÊME. 53
pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant ; je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis rempli que de joie ; j'ai besoin de m'épancher comme un flacon de sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.
fabio. — De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir, et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne, je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le répéter.
makcelli. — Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieu ! un confident muet comme une tombe.
fabio. — Bon! ne sais-je pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire.
marcelli. — Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de soupçonner.
fa-bio. — Je ne sais ce. que vous voulez dire.
mârcelli. — On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence engage.
fabio. — Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.
mârcelli. — Il convient alors que je vous dise tout.
fabio. — Vous n'allez donc pas au théâtre?
mârcelli. — Non, pas ce soir; et vous?
fabio. — Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener seul.
mârcelli. — Je gage que vous composez un opéra?
fabio. — Vous avez deviné.
mârcelli. — Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des représentations de San-Carlo; vous arrivez dés l'ouverture, ce que ne fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et persévérance. Mais une seule chose m'inquiète : étes-vous poète ou musicien ?
fabio. — L'un et l'autre.
marcelli. — Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse...
fabio. — Dont je n'ai nulle envie d'être informé.
marcelli. — Oh ! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère dont mon amour a besoin.
fabio. — Il s'agit donc de quelque actrice... de la Borsella ?
marcelli. — Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine Corilla !... Par Bacchus ! vous avez bien remarqué les furieux clins d'œil que nous nous lançons ?
fabio, avec humeur. — Jamais !
marcelli. — Les signes convenus entre nous à de certains instants où l'attention du public se porte ailleurs?
fabio. — Je n'ai rien vu de pareil.
marcelli, — Quoi ! vous êtes distrait ce point9 J'ai donc eu tort de vous croire informé d'une partie de mon secret ; mais la confidence étant commencée...
fabio, vivement. — Oui. certes! vous me voyez maintenant curieux d'en connaître la fin.
marcelli. — Peut-être n'avez-vous jamais fait grande attention à la signora Corilla ? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de sa figure ? Eh bien ï regardez-la, elle est charmante !
fabio . — J'en conviens.
marcelli. — Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.
fabio. — C'est également mon avis.
marcelli. — Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de Caravagio, qui est dans le Musée royal ?
fabio. — Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, n'est-ce pas ?
marcelli. — Pardon ; je ne suis encore que son amoureux.
fabio. — Vous m'étonnez.
marcelli. — Je dois vous dire qu'elle est fort sévère.
fabio. — On le prétend.
marcelli. — Que c'est une tigresse, une Brada mante...
fabio. — Une Alcimadure.
marcelli. — Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être insensible... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins solidement sur les -planches d'une scène d'opéra... Je sondai le terrain, j'appris qu'un certain drôle nommé Mazetto avait accès près d'elle, en raison de son service au théâtre...
fabio. — Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.
marcelli. — Vous le saviez donc ?
fabio. — Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de faire.
marcelli. — Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout ?
fabio. — Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle7
marcelli. -— Aucune,
fabio. — Jl serait trop singulier que la dame elle-même, passant prés de vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous...
marcelli. — Vous êtes le diable, ou moi-
même
fabio. — Pour demain?
marge lli. — Non. pour aujourd'hui.
fabio. — A cinq heures de la nui '!
màbcellî. — A cinq heures.
fab:o. — Alors, c'est au rond-point de la Viïla-Reale?
MAftcELLt. — Non ! devant les bains de Neptune.
fabïo. — Je n'y comprends plus rien.
marcelli. — Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dil, il est de votre honneur d'être discret.
fabio, — Bien. Ecoutez-moi. mon ami...
nous sommes joués l'un on l'autre.
malcei h. — Que dites-vous ?
fabio. — Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la même personne; à la même heure : vous, devant
l)E BOHEME. (31
les bains de Neptune ; moi, à la \ illa-Realel
marcelli. — Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande raison de cette lourde plaisanterie.
fabio. — Si c'est la raison qui vous manque, je ne me charge pas de vous en donner ; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre.
marcelli. — Je fais une réflexion : vous avez sur moi tout avantage en ce moment.
fabio. — Vous en convenez?
marcelli. — Pardieu ! vous êtes un amant malheureux, c'est clair ; vous alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je suis reçu, favorisé, presque vainqueur ; je soupe ce soir avec l'objet de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant, et non après. Les choses ne sont pas égales ; remettons l'affaire à demain.
fabio. — Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne
vous punir que demain de votre folle vaulcrie. Je ne vous croyais qu'indiscret.
marcelli. — Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous contraindre a des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous donnerai demain matin des nouvelles de ma soirée.
fabio. — Je vous en promets autant ; mais ensuite nous ferraillerons de bon cœur. A demain donc.
MAiicEtxi. — A demain, seigneur Fabio,
TABIû, seul.
Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu d'aller de mon côté. Retournons! [Il fait quelques pas.) il est impassible déporter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il guère revenir sur
sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement, d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche, et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. Mais en vérité n'aperçois-je p.°s là-bas Marcelli qui donne le bras à une femme?... Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut être elle... Que faire ? Si je vais de leur côté, je manque l'heure de mon rendez-vous... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d'un sot. C'est là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être? 11 aura su mon amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à quelque obs-
cure fourberie que je saurai bien démêler. — Décidément, je prends mon parti, je cours à la Villa-Reale. (Il revient.) Sur mon âme, ils approchent ; c'est la même mantille garnie de longues dentelles ; c'est la même robe de soie grise... en deux pas ils vont être ici. Oh ! si c'est elle, si je suis trompé.. . je n'attendrai pas à demain pour me venger de tous les deux !... Que vais-je faire? un éclat ridicule... retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont bien eux-mêmes.
FABIO, caché; MARCELLI; la signora C0RILLA, lui
donnant le bras.
marcelli. — - Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance ds certaines gens. 11 y a par la ville un cavalier qui se vante d'avoir aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n'étais sur de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle ta une douce promesse trop longtemps différée...
corilla. — Allons, vous plaisantez, soi-
gneur Marcelli. Et ce cavalier si avantageux... le connaissez-vous?
marcelli. — C'est à moi justement qu'il a fait des confidences...
fabio, se montrant. — Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d'aller plus loin ; je suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. Le seigneur Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous lui avez donné le bras ; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je l'attends, moi.
marcelli. — Écoutez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n'être que ridicule.
fabio. — Ridicule, dites- vous?
marcelli. — Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie point de me faire arrêter par la garde de nuit.
corilla. — Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas? Éloignons-nous.
fabio. —Ah! madame! il suffît... ne brisez pas entièrement cette belle image que je portais pure et sainte au fond de mon cœur.
Hélas î content de vous aimer de loin, de vous écrire... j'avais peu d'espérance, et je demandais moins que vous ne m'avez promis !
corilla. — Vous m'avez écrit? à moi !...
marcelli. — Ehî qu'importe? ce n'est pas ici le lieu d'une telle explication...
corilla. — Et que vous ai-je promis, monsieur?... je ne vous connais pas et ne vous ai jamais parlé.
marcelli. — Bon ! quand vous lui auriez dit quelques paroles en l'air, le grand mal î Pensez-vous que mon amour s'en inquiète?
corilla. — Mais quelle idée avez-vous aussi, seigneur? Puisque les choses sont allées si loin, je veux que tout s'explique à l'instant. Ce cavalier croit avoir à se plaindre de moi : qu'il parle et qu'il se nomme avant tout ; car j'ignore ce qu'il est et ce qu'il veut.
fario. — Rassurez-vous, madame î j'ai honle d'avoir fait cet éclat et d'avoir cédé à un premier mouvement de surprise. Vous m'accusez d'imposture, et votre belle bouche ne peut mentir. Vous l'avez dit, je suis fou, j'ai rêvé. Ici même, il y a une heure, quel-
que chose comme votre fantôme passait, m'adressait de douces paroles et promettait de revenir... Il y avait de la magie, sans doute, et cependant tous les détails restent présents à ma pensée. J'étais là, je venais de voir le soleil se coucher derrière le Pausilippe, en jetant sur Ischia le bord de son manteau rougefitre, la mer noircissait dans le golfe, et les voiles blanches se hâtaient vers la terre comme des colombes attardées... Vous voyez, je suis un triste rêveur, mes lettres ont du vous l'apprendre, mais vous n'entendrez plus parler de moi, je le jure, et vous dis adieu.
corilla. — Vos lettres... Tenez, tout cela a l'air d'un imbroglio de comédie, permettez-moi de ne m'y point arrêter davantage ; seigneur Marcelli, veuillez reprendre mon bras et me reconduire en toute hâte chez moi. (Fabio salue et s'éloigne.)
marcelli. — Chez vous, madame ?
corilla. — Oui, cette scène m'a bouleversée !... Vit-on jamais rien déplus bizarre? Si la place du Palais n'est pas encore déserte, nous trouverons bien une chaise, ou tout au moins un falot. Voici justement les valets
68 PETITS CHATEAIX
du théâtre qui sortent ; appelez un d'entre eux...
marcklli. — Holà! quelqu'un ! par ici... Mais, en vérité, vous sentez-vous malade?
corilla. — A ne pouvoir marcher plus loin...
FAB10, MAZETTO, les prlcldlm
fabio. entraînant Mazetto. — Tenez, c'est le ciel qui nous l'amené; voilà le traître qui s'est joué de moi.
marcelli. — C'est Mazetto ! le plus grand fripon des Deux-Siciles. Quoi! c'était aussi votre messager ?
mazetto. — Au diable! vous m'étouffez.
fabio. — Tu vas nous expliquer...
mazetto. — Et que faites-vous ici, seigneur ? je vous croyais en bonne fortune ?
fabio. — C'est la tienne qui ne vaut rien. Tu vas mourir situ ne confesses pas toute ta fourberie.
marcelli. — Attendez, seigneur Fabio, j'ai aussi des droits à faire valoir sur ses épaules. A nous deux, maintenant.
mazetto. — Messieurs, si vous voulez que je comprenne, ne frappez pas tous les deux à la fois. De quoi s'agit-il?
fabio. — Et de quoi peut-il être question, misérable ? Mes lettres, qu'en as-tu fait?
mabcelli. — Et de quelle façon as-tu compromis l'honneur de la signora Corilla ?
mazetto. — Messieurs., l'on pourrait nous entendre.
mabcelli.— 11 n'y a ici que la signora ellemême et nous deux, c'est-à-dire deux hommes qui vont s'entre- tuer demain à cause d'elle ou à cause de toi.
mazetto. — Permettez : ceci dés lors est grave, et mon humanité me défend de dissimuler davantage. . .
fabio. — Parle.
mazetto. — Au moins, remettez vos épées.
fabio.— Alors nous prendrons des bâtons.
mabcelli. — Non ; nous devons le ménager s'il dit la vérité tout entière, mais à ce prix-là seulement.
cobilla. — Son insolence m'indigne au dernier point.
mabcelli. — Le faut-il assommer avant qu'il ait parlé?
corilla. — Non ; je veux tout savoir, et que, dans une si noire aventure, il ne reste du moins aucun doute sur .ma loyauté.
mazetto. — Ma confession est votre panégyrique» madame ; tout Naples connaît l'austérité de votre vie. Or, le seigneur Marcelli, que voilà, était passionnément épris de vous; il allait jusqu'à promettre de vous offrir son nom si vous vouliez quitter le théâtre; mais il fallait qu'il pût du moins mettre à vos genoux l'hommage de son cœur, je ne dis pas de sa fortune ; mais vous en avez bien pour deux, on le sait, et lui aussi.
marcelli. — Faquin!...
fabio. — Laissez-le finir.
mazetto. — La délicatesse du motif m'engagea dans son parti. Comme valet du théâtre, il m'était aisé de mettre ses billets sur votre toilette. Les premiers furent brûlés ; d'autres, laissés ouverts, reçurent un meilleur accueil. Le dernier vous décida à accorder un rendez-vous au seigneur Marcelli, lequel m'en a fort bien récompensé !...
marcelli. — Mais qui te demande tout ce récit ?
fabio, — Et moi, traître ! àme à double
face! comment m'as-tu servi? Mes lettres, les as-tu remises ? Quelle est cette femme voilée que tu m'as envoyée tantôt, et que tu m'as dit être la signora Corilla ellemême?
màzetto. — Ali ! seigneurs , qu'eussiezvous dit de moi et quelle idée madame en eùt-elle pu concevoir, si je lui avais remis des lettres de deux écritures différentes et des bouquets de deux amoureux? Il faut de l'ordre en toute chose, et je respecte trop madame pour lui avoir supposé la fantaisie de mener de front deux amours. Cependant le désespoir du seigneur Fabio, à mon premier refus de le servir, m'avait singulièrement touché. Je le laissai d'abord épancher sa verve en lettres et en sonnets que je feignis de remettre à la signora, supposant que son amour pourrait bien être de ceux qui viennent si fréquemment se brûler les ailes aux llammes de la rampe ; passions d'écoliers et de poëtes, comme nous en voyons tant... Mais c'était plus sérieux, car la bourse du seigneur Fabio s'épuisait à fléchir ma résolution vertueuse...
marcelli. — En voilà assez ! Signora ,
nous n'avons point affaire, n'est-ce pas, de ces divagations...
cobilla. — Laissez-le dire, rien ne nous presse, monsieur.
mazetto. — Enfin, j'imaginai que le seigneur Fabio étant épris par les yeux seulement, puisqu'il n'avait jamais pu réussir à s'approcher de madame et n'avait jamais entendu sa voix qu'en musique, il suffirait de lui procurer la satisfaction d'un entretien avec quelque créature de la taille et de l'air de la signora Corilla... Il faut dire que j'avais déjà remarqué une petitebouquetiére qui vend ses fleurs le long de la rue de Tolède eu devant les cafés de la place du Môle. Quelquefois elle s'arrête un instant, et chante des chansonnettes espagnoles avec une voix d'un timbre fort clair...
marcelli. — Une bouquetière qui ressemble à la signora; allons doncî ne l'aurais -je point aussi remarquée?
mazetto. — Seigneur, elle arrive tout fraîchement par le galion de Sicile, et porte encore le costume de son pays.
corilla. ~— Cela n'est pas vraisemblable, assurément.
mazetto. — Demandez au seigneur Fabio si, le costume aidant, il n'a pas cru tantôt voir passer madame elle-même ?
fabio. — En bien ! cette femme...
mazetto. — Cette femme, seigneur, est celle qui vous attend à la Villa-Reale, ou plutôt qui ne vous attend plus, l'heure étant de beaucoup passée.
fabio. — Peut-on imaginer une plus noire complication d'intrigues ?
marcelli. —Mais non; l'aventure est plaisante. Et, voyez, la signora elle-même ne peut s'empêcher d'en rire... Allons, beau cavalier, séparons-nous sans rancune, et corrigez-moi ce drôle d'importance... Ou plutôt, tenez, profitez de son idée : la nuée qu'embrassait Ixion valait bien pour lui la divinité dont elle était l'image, et je vous crois assez poëte pour vous soucier peu des réalités. — Bonsoir, seigneur Fabio !