‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 102 sur 116 · A M. DE MALESHERBES · texte numérisé non relu

A M. DE MALESHERBES

quelque talent , et qui larde jusqu'à quarante ans à le faire con naître, soit assez fou pour aller 8*ennuyer le reste de ses jours dans un désert, uniquement pour acquérir la réputation d'un misanthrope.

Mais, monsieur, quoique je haïsse souverainement Tinjustiee et la méchanceté, cette passion n*est pas assez dominante pour me déterminer seule à fuir la société des hommes , si j^avais , et les quittant, quelque grand sacrifice à faire. Non, mon motif esi moins noble et plus près de moi. Je suis né avec un am^ur natu.

rel pour la solitude , qui n'a fait qu'augmenter à mesure que j'a: mieux connu les hommes. Je trouve mieux mon compte avec lei êtres chimériques que je rassemble autour de moi , qu'avec ceus que je vois dans le monde; et la société, dont mon imagination fait les frais dans ma retraite, achève de me dégoûter de toutes celles que j'ai quittées. Vous me supposez malheureux et consumé de mélancolie. O monsieur, combien vous vous trompez! C'est à Paris que je Tétais, c'est à Paris qu'une bile noire rongeait mon cœur ; et Tamerture de cette bile ne se fait que trop sentir dans tous les écrits que j'ai publiés tant que j'y suis resté. Mais, monsieur , comparez ces écrits avec ceux que j'ai faits dans ma solitude: ou je suis trompé, ou vous sentirez dans ces derniers une certaine sérénité d'àme qui ne se joue point , et sur laquelle on peut porter un jugement certain de l'état intérieur de Fauteur. L'extrême agitation que je viens d'éprouver vous a pu faire porter un jugement contraire : mais il est facile à voir que cette agitation n'a point son principe dans ma situation actuelle , mais dans une imagination déréglée , prête à s'effaroucher sur tout , et à porter tout à l'extrême. Des succès continus m'ont rendu sensible à la gloire ; et il n'y a point d'homme , ayant quelque hauteur d'àme et quelque vertu, qui pût penser, sans le plus mortel désespoir, qu'après sa mort on substituerait sous son nom , à un ouvrage utile , un ouvrage pernicieux , capable de déshonorer sa mémoire , et faire beaucoup de mal. Il se peut qu'un tel bouleversement ait accéléré le progrès de mes maux; mais, dans la supposition qu'un tel accès de folie m'eût pris à Paris , il n'est point sûr que ma propre volonté n'eût pas épargné le reste de l'ouvrage à la nature. Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet invmcible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des

500 LElTfiB

|iomm£&;^ je Tattribuais aa chagrin de *D*ayoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la conversation le peu que j*en ai, et, par contre-coup , à celui de ne pas occuper dans le monde la place que j'y croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé do papier, j'étais bien sûr, même en disant des sottises , de n'être pas pris pour un sot; quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé prétendre ; et que , malgré cela , j*ai senti ce même dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause , et que ces espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.

QueHe est donc enfin cette cause ? Elle n'estaulre que cet indomptable esprit dfl lihfirté que rien n'a pu vaincre , et devant lequel les honneurs, la fortune, et la réputation même, ne me sont rien, ll^est certain que cet^8ppit^4tfaerté-4ne Yientjaflitts. d'orgueil que de paresse : mais cette paresse est incroyable; tout l'effarouche ; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupporta hies ; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dès qu'il le faut , sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, quoique le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l'intime amitié m'est si chère, parce qu'il n'y a plus de devoir poqr elle ; on suit son cœur, et tout est fait. Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits ; car tout bienfait eiige reconnaissance , et je me sens le cœur ingrat, par cela seul que la reconnaissance est un devoir. Eu un mot , l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux , que de ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me tente ; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi; et j'ai c«nt fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien du tout qu'à rester là.

J'ai cependant fait dans ma jeunesse quelques efforts pour parvenir. Mais ces efforts n'ont jamais eu pour but que la retraite et le repos dans ma vieillesse ; et comme ils n'ont été que par secousse, comme ceux d'un paresseux, ils n'ont jamais eu le moindre succès. Quand les maux sont venus, ils m'out fourni un beau prétexte pour me livrer à ma passion dominante. Trouvant que c'était une folie de me tourmenter pour un âge auquel je ne parviendrais pas, j'ai tout planté là, et je me suis dépêché de jouir. Voilà, mon-

▲ M. DE MALBSHEABES. 60 1

siear, je vous le jure, la véritable cause de cette retraite, à laquelle nos gens de lettres ont été chercher des motifs d'ostentation, qui supposent une constance, ou plutôt une obstination à tenir à ce qui me coûte , directement contraire à mon caractère naturel.

Vous me direz , monsieur, que cette indolence supposée s*ac* corde mal avec les écrits que j'ai composés depuis dix ans, et avec ce désir de gloire qui a dû m*exciter à les publier. Voilà une objection à résoudre, qui m'oblige à prolonger ma lettre, et qui, par conséquent, me force à la finir. J*y reviendrai, monsieur, si mon ton familier ne vous déplaît pas; car, dans lepanchement de mon cœur, je n*en saurais prendre un autre : je me peindrai sans fard et sans modestie, je me montrerai à vous tel que je me vois et tel que je suis; car, passant ma vie avec moi , je dois me connaître , et je vois, par la manière dont ceux qui pensent me connaître interprètent mes actions et ma conduite, qu'ils n'y connaissent rien. Personne au monde ne me connaît que moi seul. Vous en jugerez quand j'aurai tout dit.

Ne me renvoyez point mes lettres , monsieur, je vous supplie; brûlez-les, parce qu'elles ne valent pas la peine d'être gardées, mais non pas par égard pour moi. Ne songez pas non plus, de grâce , à retirer celles qui sont entre les mains de Duchesne. S'il fallait effacer dans le monde les traces de toutes mes folies , il y aurait trop de lettres à retirer, et je ne remuerais pas le bout du doigt pour cela. A charge et à décharge , je ne crains point d'être vu tel que je suis. Je connais mes grands défauts, et je sens vivement tous mes vices. Avec tout cela, je mourrai plein d'espoir dans le Dieu suprême, et trèspersuadé que, de tous les hommes que j'ai connus en ma vie , aucun ne fut meilleur que moi.

SECONDE LErrRB.

11 avoue à M. de Malesherbes qu'il est né avec un tempérament ardent, très-facile à s'émouvoir, et sensible à l'excès. £n allant ?oir Diderot , il se sent affecté jusqu'aux larmes dans l'avenue de Vincennes , et y médite son Discours sur les sciences. Motifs qui lui ont fait quitter Paris.

Montmorency, le 12 Janvier 1762.

Je continue, monsieur, à vous rendre compte de moi, puisque l'ai commencé ; car ce qui peut m'être le plus défavorable est d'être

503 LETTBES

connu à demi ; et puisque mes fautes ne m'ont point ôté votre A^time , je ne présume pas que ma franchise me la doive ôter. 1 Une âme paresseuse qui «'effraye de tout soin, un tempérament {ardent , bilieux , facile à s'affecter, et sensible à l'excès à tout ce bui l'affecte , semblent ne pouvoir s'allier dans le même caractère ; et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien. Quoique je ne puisse résoudre cette opposition par des principes, elle existe pourtant; je la sens, rien n'est plus certain, et j'en puis du moins donner par les faits une espèce d'historique qui peut servir à la concevoir. J'ai eu plus d'activité dans l'enfance , mais jamais comme un autre enfaant. Cet ennui de tout m'a de bonne heure jeté dans la lecture. A six ans, Platarque me tomba sous la main ; à huit , je le savais par cœur ; j'avais lu tous les romans ; ils m'avaient bit verser des seaux de larmes avant l'âge où le cœur prend intérêt aux romans. De là se forma dans le mien ce goût héroïque et romanesque qui n'a fait qu'augmenter jusqu'à présent, et qui acheva de me dégoûter de fout, hors de ce. qui ressemblait à mes folies. Dans ma jeunesse, que je croyais trouver dans le monde les mêmes gens que j'avais connus dans mes livres , je me livrais sans réserve à quiconque s;ivait m'en imposer par un certain jargon dont j'ai toujours été la dupe. J'étais actif, parce que j'étais fou; à mesure que j'étais détrompé, je changeais de goûts , d'attachements , de projets; et dans tous ces changements je perdais toujours ma peine et mon temps , parce que je cherchais toujours ce qui n'était point. En devenant plus expérimenté, j'ai perdu peu à peu l'espoir de le trouver, et par conséquent le zèle de le chercher. Aigri par les injustices que j'avais éprouvées , par celles dont j'avais été le témoin , souvent affligé du désordre où l'exemple et la force des choses m'avaient entraîné moi-même, j'ai pris en mépris mon siècle et mes contemporains; et, sentant que je ne trouverais point au milieu d'eux une situation qui pût contenter mon cœur, je l'ai peu à peu détaché de la société des hommes , et je m'en suis fait une autre dans mon imagination, laquelle m'a d'autant plus charmé» que je la pouvais cultiver sans peine, sans risque, et la trouver toujours sûre et telle qu'il me la fallait.

I Après avoir passé quarante ans de ma vie ainsi mécontent de 1 moi-même et des autres , je cherchais inutilement à rompre les

A M. DE MALESRERBES. 50S

tiens qui me tenaient attaché à cette société qnè j'estimais si peu, et qai m'enchainait aux occupations le moins de mon goût, par des besoins que j*estimais ceux de la nature, et qui n'étaient que ceux de l'opinion : tout à coup un heureux hasard Tint m'éclairer sur ce que j'airais à faire pour moi-même , et à penser de mes semblables, sur lesquels mon cœur était sans cesse en contradiction avec mon esprit , et que je me sentais encore porté à aimer, avec tant déraisons de les haïr. Je voudrais, monsieur, vous pouvoir peindre ce moment qui a fait dans ma vie une si singulière époque , et qui me sera toujours présent, quand je vi^ vrais éternellement.

J'allais voir Diderot , alors prisonnier à Vincennes ; j'avais dans ma poche un Mercure de France , que je me mis à feuilleter Je long du chemin. Je tombe sur la question de TAcadémie de Dijon , qui a donné lieu à mon premier écrit. Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture : tout à coup je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable ; je sens ma tète prise par un étourdissement . semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse , soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant , je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue , et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation , qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes , sans avoir senti que j'en répandais. 0 monsieur, si j'avais jamais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous .cet arbre , avec quelle clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social ! avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ! avec quelle simplicité j'aurais démontré que l'homme est bon naturel^ lemcnt , et que c'est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants l Tout ce que j'ai pu retenir de ces foules de grandes vérités , qui dans un quart d'heure m'illuminèrent sous cet arbre, a été bien faiblement épars dans les trois principaux de mes écrits ; savoir, ce premier Discours» celui àur l'Inégalité , et le Traité de l'éducation ; lesquels trois ouvrages sont inséparables, et forment ensemble un même tout. Tout le reste a été perdu ; et il n'y eut d'écrit sur le lieu même que la prosopopée de

S04 LSTTBC»

FabrieiiB. Voilà comment, lorsque j*y pensais le moins, je devins auteur presque malgré moi. Il est aisé de concevoir comment Fattrait d'un premier succès et les critiques des barbouilleurs me jetèrent tout de bon dans la carrière. Avais«je quelque vrai talent pour écrire? je ne sais. Une vive persuasion m*a toujours tenu lieu d*cloquence, et j'ai toujours écrit lâchement et mal quand je n'ai pas été fortement persuadé : ainsi c'est peut-être un retour caché d'amour-propre qui m'a fait choisir et mériter ma devise» et m'a si passionnément attaché à la yérité, ou à tout ce que j'ai pris pour elle. Si je n'avais écrit que pour écrire, je suis convaincu qu'on ne m'aurait jamais lu '

Après avoir découvert ou cru découvrir, dans les fausses opinions des hommes, la source de leurs misères et de leur méchanceté , je sentis qu'il n'y avait que ces mêmes opinions qui m'eussent rendu malheureux moi-même , et que mes maux et mes vices me venaient bien plus de ma situation que de moi-même. Dans le même temps , une maladie, dont j'avais dès l'enfance senti les premières atteintes, s'étant déclarée absolument incurable, malgré toutes les promesses des faux guérisseurs dont je n'ai pas été longtemps la dupe, je jugeai que si je voulais être conséquent, et secouer une fois de dessus mes épaules le pesant joug de l'opinion , je n'avais pas un moment à perdre. Je pris brusquement mon parti avec assez de courage , et je Tai assez bien soutenu jusqu'ici avec une fermeté dont moi seul peux sentir le prix, parce qu'il n'y a que moi seul qui sache quels obstacles j'ai eu et j'ai encore tous les jours à combattre pour me maintenir sans cesse contre le courant. Je sens pourtant bien que depuis dix ans j'ai un peu dérivé ; mais , si j'estimais seulement en avoir encore quatre à vivre, on me verrait donner une deuxième secousse , et %%montertout au moins à mon premier niveau, pour n'en plus guère redescendre; car toutes les grandes épreuves sont faites, et il est désormais démontré pour moi, par l'expérience , que l'état où je me suis mis est le seul où l'homme puisse vivre bon et heureux , puisqu'il est le plus indépendant de tous , et le seul où on ne se trouve jamais pour sou propre avantage dans la nécessité de nuire à autrui.

J'avoue que le nom que m'ont fait mes écrits a beaucoup facilité l'exécution du parti que j'ai pris. Il faut être cru bon auteur.

À H. DE HALESHEBBES. 50S

poar se faire impunément mauvais copiste , et ne pas manquer de travail pour cela. Sans ce premier titre , on m'eût pu trop prendre au mot surTautre, et peut-être cela m'aurait-il mortifié; car je brave aisément le ridicule, mais je ne supporterais pas si bien le mépris. Mais si quelque réputation me donne à cet égard un peu d'avantage, il est bien compensé partons les inconvénients attachés à cette même réputation , quand on n'en veut point être esclave , et qu'on veut vivre isolé et indépendant. Ce sont ces inconvénients en partie qui m'ont chassé de Paris , et qui , me poursuivant encore dans mon asile, me chasseraient très-certainement plus loin , pour peu que ma santé vint à se raffermir. Un autre de mes fléaux dans cette grande ville était ces foules de prétendus amis qui s'étaient emparés de moi, et qui , jugeant de mon cœur parles leurs, voulaient absolument me rendre heureux à leur mode , et non pas à la mienne. Au désespoir de ma retraite j ils m'y ont poursuivi pour m'en tirer. Je n'ai pu m'y maintenir sans tout rompre. Je ne suis vraiment libre que depuis ce temps-là.

Libre! non , je ne le suis point encore ; mes derniers écrits ne sont point encore imprimés ; et , vu le déplorable état de ma pauvre machine , je n'espère plus survivre à l'impression du recueil de tous : mais si , contre mon attente, je puis aller jusque-là et prendre une fois congé du public , croyez , monsieur, qu'alors je serai libre , ou que jamais homme ne l'aura été. Outinam l 0 jour trois f«}is heureux ! Non , il ne me sera pas donné de le voir.

Je n'ai pas tout dit , monsieur, et vous aurez peut-être encore au moins une lettre à essuyer. Heureusement rien ne vous oblige à les lire , et peut-être y seriez-vous bien embarrassé. Mais pardonnez , de grâce ; pour recopier ces longs fatras , il faudrait les refaire , et en vérité je n'en ai pas le courage. J'ai sûrement bien du plaisir à vous écrire , mais je n'en ai pas moins à me reposer, ' et mon état ne me permet pas d'écrire longtemps de suite.

ROl'SS — DISCOURS. 43

Page 1