‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 13 sur 116 · MAGNIFIQUES , TRÈS-HONORÉS ET SOUVERAINS SEIGNEURS · texte numérisé non relu

MAGNIFIQUES , TRÈS-HONORÉS ET SOUVERAINS SEIGNEURS

Votre très-humble et trè»obéi8aaat senriteur et concitoyen ,

J. J. Rousseau.

A Chàmbéri, le 12 Juin 1754.

PREFACE

' r t Xa plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances

humaines m€ parait être celle de l'homme (2) ; et j'ose dire que la seule inscription du temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des moralistes. Aussi je regarde le sujet de ce discours comme une des questions les plus intéressantes que la philosophie puisse proposer, et, malheureusement poumons, comme une des plus épineuses que les philosophes puissent résoudre : car comment connaître la source de l'inégalité parmi les hommes , si l'on ne commence parles connaître eux-mêmes? et comment l'homme viendra- t-il à bout de se voir tel que l'a formé la nature» à travers tous les changements que la succession des temps et des choses a dû produire dans sa constitution originelle, et de démêler ce qu'il tient de son propre fonds d'avec ce que les circonstances et ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ? Semblable à la statue de Glaucus , que le temps , la mer et les orages avaient tellement défigurée qu'elle ressemblait moins à un dieu qu'à une hèle féroce,. Tàme humaine, altérée au sein de la société par mille causes sans cesse renaissantes , par l'acquisition d'une multitude de connais-

40 rBBPACK

i el (Terreors, par les chaogemeots arrivés à la coDstitution des corps , et par le choc eoQtinuel des passions , a poar ainsi dire diangé d'apparence au point d*ètre presque méconnaissable ; et roQ n*y retrouve plus, au lieu d*un être agissant toujours par des principes certains et invariables, au lieu de celte céleste et majestueuse simplicité dont son auteur ra3rait empreinte , que le difforme contraste de la passion qui croit raisonner, et de l'entendement en délire.

^ Ce qu'il y a de plus cruel encore , c'est que tous les progrès de Tespèce humaine réloignanl sans cesse de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles connaissances , et plus nous nous ôtons les moyens d'acqiiérir la plus importante de toutes ; et que G*est en un sens à force d'étudier l'hoomie que nous nous sommes mis hors d^état de le connaître.

, Il est aisé de voir que c'est dans ces changements successifs de la constitution humaine qu'il faut chercher la première origine des différences qui distinguent les hommes; lesquels , d'un commun aveu , sont naturellement aussi égaux entre eux que l'étaient les animaux de chaque espèce avant que diverses causes physiques eussent introduit dans quelques-unes les variétés que nous y remarquons. En effet , il n*est pas concevable que ces premiers changements, par quelque moyen qu'ils soient arrivés, aient , altéré , tout à la fois et de la même manière, tous les individus de ' l'espèce ; mais les uns s'étant perfectionnes ou détériorés , et ayant acquis diverses qualités, bonnes ou mauvaises, qui n'étaient point inhérentes à leur nature , les autres restèrent plus longtemps dans leur état originel : et telle fut parmi les hommes la première source de Tinégalité , qu'il est plus aisé de démontrer ainsi eu général, que d'en assigner avec précision les véritables causes.

Que mes lecteurs ne s'imaginent donc pas que j'ose me flatter d^avoir vu ce qui me parait si difficile à voir. J'ai commencé quelques raisonnements , j'ai hasardé quelques conjectures, moins dans l'espoir de résoudre la question , que dans l'intention de l'éclaireir et de la réduire à son véritable état. D'autres pourront aisément aller plus loin dans la même route , sans qu'il soit facile à personne d'arriver au terme ; car ce n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire et d'artiGciel dans la nature actuelle de l'homme , et de bien connaître un état qui

PBÉFAC6. 4 1

n*existe plus . qui n'a peut-être point existé , qui probablement n'existera jamais , et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des vk^^^ - " ' < notions justes, pour bien juger de notre état présent. Il faudrait même plus de philosophie qu'on ne pense à celui qui entreprendrait de déterminer exactement les précautions à prendre pour faire sur ce sujet de solides observations ; et une bonne solution du problème suivant ne me paraîtrait pas indigne des Aristotes et des Plines de notre siècle : Quelles expériences seraient nèces' saires pour parvenir à connaître l'homme naturel ; et quels sont les moyens de faire ces expériences au sein de la société? Loin d'entre- ■ ■ prendre de résoudre ce problème , je crois en avoir assez médité : , ^ le sujet pour oser répondre d'avance que les plus grands philosophes ne seront pas .trop bons pour diriger ces expériences, ni les plus ^^ -* puissants souverainspour les faire ; concours auquel il n'est guère raisonnable de s'attendre , surtout avec la persévérance ou plutôt la succession de lumières et de bonne volonté nécessaire de part £jt d'autre pour arriver au succès.

<Ç\jes recherches si difficiles à faire , et auxquelles on a si pou songé jusqu'ici, sont pourtant les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés qui nous dérobent la connaissance des fondements réels de la société humaine. C'est cette ignorance de la nature de l'homme qui jette tant d'incertitude et d'obscurité sur la véritable définition du droit naturel : car l'idée du droit, dit M. Burlamaqui, et plus encore celle du droit naturel, sont manifestement des idées relatives à la nature de l'homme. C'est donc de cotte nature même de l'homme , continue-t-il , de sa constitution et de son état , qu'il faut déduire les principes de cette

^^ence.

' ■> Ce n'est point sans surprise et sans scandale qu'on remarque le peu d'accord qui règne sur cette importante matière entre les divers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus graves écrivains, à

j^pe en trouve-t-on deux qui soient du même avis sur ce point. Sans parler des anciens philosophes , qui semblent avoir pris à tâche de se contredire entre eux sur les principes les plus fondamentaux, les jurisconsultes romains assujettissent indifféremment l'homme et tous les autres animaux à la même loi naturelle , parce qu'ils considèrent plutôt sous ce nom la loi que la nature s'impose à elle-même que celle qu'elle prescrit , ou plutôt .à cause

49 PBBFÀGE.

de l'aoception particulière selon laquelle ces jurisconsultes entendent le mot de toi, qu'ils semblent n'avoir pris en cette occasion que pour Texpression des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation. Les modernes, ne reconnaissant , sous le nom de loi , qu'une règle prescrite à un être moral, c'est-à-dire intelligent, libre, et considéré dans ses rapports avec d'autres êtres , bornent conséquemmentau seul animal doué de raison, c'est-à-dire à l'homme, la compétence de la loi nàlurelie; mais, définissant cette loi chacun à sa mode , ils l'établissent tous sur des principes si métaphysiques , qu'il y a , même parmi nous , bien peu de gens en état de comprendre ces principes, loin de pouvoir les trouver d'eux-mêmes. De sorte que toutes les définitions de ces savants hommes , d'ailleurs on perpétuelle contradiction entre elles , s'ac cordent seulement en ceci , qu'il est impossible d'entendre la loi de nature , et par conséquent d'y obéir, sans être un très-grand raisonneur et un profond métaphysicien : ce qui signifie précisément que les hommes ont dû employer pour rétablissement de la société des lumières qui ne se développent qu'avec beaucoup de peine, et pour fort peu de gens, dans le sein de la société même. \ Connaissant si peu la nature , et s'accordant si mat sur le sens du mot toi, il serait bien difficile de convenir d'une bonne définition de la loi naturelle. Aussi toutes celles qu'on trouve dans les livres , outre le défaut de n'être point uniformes, ont-elles encore celui d'être tirées de plusieurs connaissances que les hommes n'ont point naturellement , et des avantages dont ils ne peuvent concevoir l'idée qu'après être sortis de l'état de nature. On commence par rechercher les règles dont , pour l'utilité commune , il serait à propos que les hommes convinssent entre eux ; et puis on donne le nom de loi naturelle à la collection de ces règles , sans autre preuve que le bien qu'on trouve qui résulterait de leur pratique universelle. Voilà assurément une manière très-commode de composer des définitions, et d'expliquer la nafture des choses par des convenances presque arbitraires.

/ Mais , tant que nous ne connaîtrons point l'homme naturel , c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue, ou celle qui convient le mieux à sa constitution. Tout ce que nous pouvons voir très-clairement au sujet de celte loi, c'est que non-

PBÉFÀCE. 43

seulement , pour qu'elle soit loi , il faut que la volonté de celui qu'elle oblige puisse s'y soumettre avec connaiasance , mais qu*ti faut encore, pour qu'elle soit naturelle, qu'elle parle immédiate-

^ment par la voix de la nature

^" Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous appren* iîentqu'à voiries hommes tels qu'ils se sont faits, et méditant sur lea premières et plus simples opérations de f àme humaine , j'y crois apercevoir deux principes antérieurs à la raison , dont fan nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservalion de nous-mêmes , et l'autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible , et principalement nos semblables. C'est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes , sans qu'il soit nécessaire d*y faire entrer celui de la sociabilité , que me paraissent découler toutes les règles du droit naturel : règles que la raison est ensuite forcée de rétablir sur d'autres fondements, quand , par ses développements successifs , elle est venue à bout

>^louffer la nature.

■ i ^fcc cette manière on n'est point obligé de faire de Phomme un phirosophe avant que d'en faire un homme ; ses devoirs envers autrui ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives leçons de la sagesse ; et tant qu'il ne résistera point à l'impulsion intérieure de la commisération , il ne fera jamais du mal à un autre homme, ni même à aucun être sensible , excepté dans le cas légitime où , sa conservation se trouvant intéressée , il est obligé de se donner la préférence à lui-même. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux à la loi naturelle : car il est clair que, dépourvus de lumières et de liberté, ils ne peuvent reconnaître cette loi ; mais, tenant en quelque chose à notre nature par la sensibilité dont ils sont doués, on jugera qu'ils doivent aussi participer au droit naturel , et que l'homme est assujetti envers eux à quelque espèce de devoirs. 11 semble en effet qiie si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable , c'est moins parce qu'il est un être raisonnable que parce qu'il est un être sensible , qualité qui , éUnt commune à la bête et à l'homme, doit au moins donner à l'une le droit de n'être point maltraitée mutilement par l'autre.

. Cette même étude de l'homme originel , de ses vrais besoins.

44 PREFACE

et des principes fondamentaux de ses devoirs , esl encore le seul bon moyen qu'on puisse employer pour lever ces foules de difficultés qui se présentent sur Torigine de l'inégalité morale, sur les vrais fondements du corps politique, sur les droits réciproques de ses membres, et sur mille autres questions semblables, aussi importantes que mal éclaircies.

I .En considérant la société humaine d'un regard tranquille et désintéressé, elle ne semble montrer d'abord que la violence des hommes puissants et l'oppression des faibles : l'esprit se révolte contre la dureté des uns, ou est porté à déplorer l'aveuglement des autres; et comme rien n'est moins stable parmi les hommes que ces relations extérieures que le hasard produit plus souvent que la sagesse , et que l'on appelle faiblesse ou puissance, richesse ou pauvreté, les établissements humains paraissent, au premier coup d'œil, fondés sur des monceaux de sable mouvant : ce n'est qu'en les examinant de près, ce n'est qu'après avoir écarté la poussière et le sable qui environnent l'édifice, qu'on aperçoit la base inébranlable sur laquelle il est élevé, et qu'on apprend à en respecter les fondements. Or, sans l'étude sérieuse de l'homme, de ses facultés naturelles et de leurs développements successifs, on ne viendra jamais à bout de faire ces distinctions , et de séparer, dans l'actuelle constitution des choses, ce qu'a fait la volonté divine d'avec ce que l'art humain a prétendu faire. Les recherches politiques et morales auxquelles donne lieu l'importante question que j'examine sont donc utiles de toutes manières , et l'histoire hypothétique des gouvernements est pour l'homme une leçon instructive à tous égards. En considérant ce que nous serions devenus abandonnés à nous-mêmes, nous devons apprendre à bénir celui dont la main bienfaisante, corrigeant nos institutions et leur donnant une assiette inébranlable, a prévenu les désordres qui devraient en résulter, et fait naître notre bonheur des moyens qui semblaient devoir combler notre misère.

Quem te Deusesse Jussitf et humana qua parte locatus es in re, DUce,

Pus., sat. ui, ?. 71 .

Page 1