‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 14 sur 116 · SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENTS · texte numérisé non relu

SUR L'ORIGINE ET LES FONDEMENTS

DE

'\ ^ C'est de Iliomme que j'ai à parler; et la question que j'examine m'apprend que je vais parler à des hommes; car on n'en propose point de semblables quand on craint d'honorer la vérité. Je défendrai donc avec confiance la cause de l'humanité devant les sages qui m'y invitent, et je ne serai pas mécontent de moi-même si je me rends digne de mon sujet et de mes juges. ^ ' Je conçois dans Tespèce humaine deux sortes d'inégalités : l'une, que j'appelle naturelle ou physique, parce qu'elle est établie par la Bature , et qui consiste dans la différence des âges, de la santé , des forces du corps et des qualités de l'esprit ou de l'âme; l'autre, qu'où peut appeler inégalité morale ou politique , parce qu'elle dépend d'une sorte de C/Onvention , et qu'elle est établie ou du moins autorisée par le consentement des nommes. Gelle^i consiste dans les différents privilèges dont quelques-uns jouissent au préjudice des autres, comme d'être plus riches, plus honorés, plus puissants qu'eux , ou même de s'en faire obéir. '^X)n ne peut pas demander quelle est la source de l'inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s'il n'y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités ; car ce serait demander en d'autres termes si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent , et si là force du corps ou de l'esprit, la sagesse ou la vertu , se trouvent toujours dans les mêmes individus en proportion de la puissance ou de la richesse : question bonne peut-être à agiter entre des esclaves

* Voici dans quels termes était conçue la question proposée par l'Académie de Dijon : Quelle est Corigine'de Cinégalité parmi les hommes, et ù elle est autorisée par la loi naturelle ?

Le Discours de Rousseau n^obtint pas le prix; il fut décerné à celui de M. t*abbé Talbert ( publié en f 754 ; in-S* de S3 pages ).

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entendus de leurs maîtres , mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres , qui cberdient la vérité.

De quoi s'agit-il donc précisément dans ce Discours? De marquer dans te progrès des choses le moment où , le droit succédant à la violence , la nature fut soumise à la loi ; d'eipUquer par quel enchaînement de prodiges le Tort put se résoudre à servir le faible , et le peuple à acheter un repos en idée au prix d'une félicité réelle.

Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu'à Tétat de nature , mais aucun d'eux n'y est arrivé. Les uns n'ont point balancé à supposer à l'homme dans cet état la notion du juste et de l'injuste , sans se soucier de montrer qu'il dût avoir cette notion » ni même qu'elle lui fût utile. D'autres ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient , sans expliquer ce qu'ils entendaient par appartenir. D'autres, donnant d'abord au plus fort l'autorité sur le pluâ faible , ont aussitôt fait naître le gouvernement, sans songer au temps qui dut s'écouler avant que le sens des mots d'autorité et de gouvernement pût exister parmi les hommes. Enfin tous , parlant sans cesse de besoin , d'avidité , d'oppression , de désir et d'orgueil'/ont transporté à l'état de nature des idées qu'ils avaient prises dans la société : ils parlaient de l'homme sauvage , et ils peignaient l'homme civil. Il n'est pas même venu dans l'esprit de la plupart des nôtres de douter que l'état dénature eût existé , tandis qu'il est évident , par la lecture des livres sacres, que le premier homme, ayant reçu immédiatement de Dieu des lumières et des préceptes , n'était point lui-même dans cet état , et qu'en ajoutant aux écrits de Moïse la foi que leur doit tout philosophe chrétien , il faut nier que, même avant le déluge , les hommes se soient jamais trouvés dans le pur état de nature , à moins qu'ils n'y soient retombés par quelque événement extraordinaire : paradoxe fort embarrassant à défendre , et tout à fait impossible à prouver.

Commençons donc par écarter tous les faits , car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques , mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels , plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine , et semblables à ceux que font tous

les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré ïes hommes de l'état de nature immédiatement après la création , ils sont inégaux parce qu'il a touIu qu'ils le fussent ; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées dçla seule i^ature de l'homme

Ït des êtres qui Tenvironnent , sur ce qu'aurait pu devenir le , cnre humain s'il fut resté abandonné à lui-même. Voilà ce qu'on ^ me demande, et ce que je me propose d'ezaminer dans ce Discours. Mon sujet intéressant l'homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations ; ou plutôt , oubliant Jes temps et les lieux pour ne songer qu'aux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le Lycée d'Athènes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges, et le £;^Dre humain pour auditeur.

fTjO homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient Tes opinions , écoute : voici ton histoire , telle que j'ai cru la lire , non dans les livres de tes semblables , qui sont menteurs, mais dans la nature, qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d'elle sera yrai; il n'y aura de faux que ce que j'y aurai mêlé du mien sans le Youloir. Les temps dont je vais parler sont bien élpi^nés f combien tu as changé de ce que tu étais ! C'est , pour ainsi dire , la vie de ton espèce que je te vais décrire d'après les qualités que tu as reçues , que ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu'elles n'ont pu détruire. 1 1 y a, je le sens , un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter : tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent par des raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentements encore, peut-être voudrais-tu pouvoir rétrograder; et ce sentiment doit faire l'éloge de tes premiers w, aïeux, la critique de tes contemporains , et fëffroi de ceux qui . ,. . auront le malheur de vivre après toi.

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