‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 16 sur 116 · DISCOURS SUA L ORIGINE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUA L ORIGINE

uo logement se donna en cek des choses peu nécessaires , puis* qu*il s'en était passé jusqu'alors , et qu'on ne voit pas pourquoi il n>ùt po supporter, homme fait, un goure de vie qu'il supportait dès son enfance.

Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger, comme les animaux , qui , pensant peu , dorment , pour ainsi dire , tout le temps qu*ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique soin , ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal Tattaque et la défense , soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d*ètre celle d'un autre animal ; au contraire , les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse et la sensualité doivent rester dans un état de grossièreté qui exclut en lui toute espèce de délicatesse ; et ses sens se trouvant partagés sur ce point , il aura le toucher et le goût d'une rudesse extrême; la vue. Fouie et Todorat, de la plus grande subtilité. Tel est l'état animal en général , et c'est aussi , selon le rapport des voyageurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne faut point s'étonner que les Hottentots du cap de Bonne-Espérance découvrent à la simple vue des vaisseaux en haute roer d'aussi loin que les Hollandais avec des lunettes ; ni que les sauvages de l'Amérique sentissent les Espagnols à la piste , comme auraient pu faire les meilleurs chiens ; ni que toutes ces nations barbares supportent sans peine leur nudité , aiguisent leur goût à force de piment , et boivent les liqueurs européennes comme de l'eau. -^

Je n'ai considéré jusqu'ici que l'homme physique; tâchons de le regarder maintenant par le côté métaphysique et moral.

Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même , et pour se garantir, jusqu'à un certain point , de tout ce qui tend à la détruire ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine ; avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête , au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. L'une choisit ou rejette par instinct , et l'autre par îTn acte deTîBerté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que

Phomme s'en écarte souvent à son préjudice. G*est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes , et un chat sur des tas de fruits ou de grains , quoique l'un et l'autre pût très-bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne , s'il s'était avisé d'en essayer ; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort , parce que l'esprit déprave les sens , et que la volonté parle encore quand la Bature se tait. \^

Ifjtfloui animal a des idées , puisqu'il a des sens ; il combine même ses idées jusqu'à un certain point : et l'homme ne diffère à cet égard de la béte que du plus au moins ; quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de- différence de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête. Ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la béte obéit. L'homme éprouve la même impression , mais il se reconnaît libre d'acquiescer ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme; car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cotte puissance , on ne trouve que des actes purement spirituels , dont on n'explique rien par les lois de la mécanique. ^)dai8 quand les difficultés qui environnent toutes ces questions casseraient qtielquelieu de disputer sur celte différence de l'homme et de l'animal , il y a une autre qualité très-spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation; c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui , à l'aide des circonstances , développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu ; au lieu qu'un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie , et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec sou instinct, l'homme, reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout (fe que sa perfecUbilitè loi avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bêle même? Il

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serait triste pour nous d'être forcés de convenir qoe cette faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les malheurs de l'homme ; que c'est elle qui le tire à force de temps de cette condition originaire dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c'est elle qui , faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs , ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature (9). 11 serait affreux d'être obligé de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants » et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originel. v^ L'homme sauvage , livré par la nature au seul instinct , ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être par des facultés capables d'y suppléer d'abord et de l'élever ensuite fort au-dessus de celle-là , commencera donc par les fonctions purement animales (10). Apercevoir et sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les animaux ; vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre , seront les premières et presque les seules opérations de son àme , jusqu'à ce que de nouvelles circonstances y causent de nouveaux développements.

'^ Quoi qu'en disent les moralistes , l'entendement humain doit beaucoup aux passions, qui d'un commun aveu lui doivent beaucoup aussi : c'est par leur activité que notre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir ; et il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'aurait ni désirs ni craintes se donnerait fa peine de raisonner. Les passions à leur tour tirent leur origine de nos besoins , et leur progrès , de nos connaissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses que sur les idées qu'on en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature ; et l'homme sauvage , privé de toute sorte de lumières , n'éprouve que les passions de cette dernière espèce ; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques (il); les seuls biens qu'il connaisse dans Tuni vers sont la nourriture , une femelle et le repos ; les seuls maux qu'il craigne sont la douleur el la faim. Je dis la douleur, et non la mort; car jamais l'animal ne saura ce que c'est que mourir; et la connaissance de la mort et de ses terreurs est une des premières acquisitions que l'homme ait faites en s'éloignant de la condition animale.

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l^^ll me serait aisé, si cela m'était nécessaire , d'appuyer ce sentiment par led faits, et de faire voir que chez toutes les nations du monde tes progrès de Tesprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature , ou auxquels les circonstances les avaient assujettis , et par conséquent aux passions qui les portaient à pourvoir à ces besoins. Je montrerais en Egypte les arts naissant et s'étendant avec le débordement du Nil ; je suivrais leur progrès chez les Grecs , où Ton les vit germer, croître, et s'élever jusqu'aux cieux parmi les sables et les rochers de l'Attique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles del'Eurotas ; je remarquerais qu'en général les peuples du Nord sont plus industrieux que ceux du Midi, parce qu'ils peuvent moins se passer de l'être ; comme si la nature voulait ainsi égaliser les choses en donnant aux esprits la fertilité qu'elle refuse à la terre.

j^ais sans recourir aux témoignages incertains de l'histoire , qui ne voit que tout semble éloigner de l'homme sauvage la tentation et les moyens de cesser de l'être? Son imagination ne lui peint rien; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main , et il est si loin du degré de connaissances nécessaire pour désirer d'en acquérir de plus grandes , qu'il ne peut avoir ni prévoyance ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indifférent à force de lui devenir familier : c'est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions ; il n'a pas l'esprit de s'étonner des plus grandes merveilles; et ce n'est pas chez lui qu'il faut chercher la philosophie dont rhoaame a besoin pour savoir observer une fois ce qu'il a vu tous les jours. Son âme , que rien n'agite , se livre au seul sentiment de son existence actuelle sans aucune idée de l'avenir, quelque procbaiD qu'il puisse être ; et ses projets , bornés comme ses vues , s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est encore aujourd'hui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le matin son lit de coton, et vient pleurer le soir pour le racheter, faute d'avoir fsrévu qu'il en aurait besoin pour la nuit prochaine. . vPlus on médite sur ce sujet, plus la distance des pures sensa- 1 \ tioDS aux plus simples connaissances s'agrandit à nos regards ; et i îl est impossible de concevoir comment un homme aurait pu par * ses seules forces, sans le secours de la communication et sans l'ai-

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guilion de la nécessité , franchir un si grand intervalle. Combien de siècles se sonl peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée devoir d^autres feux que celui du ciel 1 combien ne leur a-t-il pas fallu de différents hasards pour apprendre les usages les plus communs de cet élément 1 combien de fois ne Font-ils pas laissé éteindre avant que d'avoir acquis Fart de le reproduire ! et combien de fois peut-être chacun de ces secrets n'est-il pas mort avec celui qui Tavait découvert! Que dirons-nous de l'agriculture, art qui demande tant de travail et de prévoyance , qui tient à tant d'autres arts , qui très-évidemment n'est praticable que dans une société au moins commencée, et qui ne nous sert pas tant à tirer de la terre des aliments qu'elle fournirait bien sans cela , qu'à la forcer aux préférences qui sont le plus de notre goût? Mais supposons que les hommes eussent tellement multiplié que les productions naturelles n'eussent plus suffi pour les nourrir, supposition qui, pour le dire en passant, montrerait un grand avantage pour l'espèce humaine dans cette manière de vivre; supposons que, sans forges et sans ateliers , les instruments du labourage fussent tombés du ciel entre les mains des sauvages ; que ces hommes eussent vaincu la haine mortelle qu'ils ont tous pour un travail continu ; qu'ils eussent appris à prévoir de si loin leurs besoins ; qu'ils eussent deviné comment il faut cultiver la terre, semer les grains , et planter les arbres ; qu'ils eussent trouvé l'art de moudre le blé et de mettre le raisin en fermentation; toutes choses qu'il leur a fallu faire enseigner par les dieux , faute de concevoir comment ils les auraient apprises d'eux-mêmes : quel serait après cela l'homme assez insensé pour se tourmenter à la culture d'un champ qui sera dépouillé par le premier venu , homme ou bête indifféremment , à qui cette moisson conviendra? et comment chacun pourra-t-iJ se résoudre à passer sa vie à un travail pénible , dont il est d'autant plus sûr de ne pas recueillir le prix qu'il lui sera plus nécessaire? En un mot , comment cette situation pourra-t-elle porter les hommes à cultiver la terre tant qu'elle ne sera point partagée entre eux, c'est-à-dire, tant que l'état de nature ne sera point anéanti ? / ^ Quand nous voudrions supposer un homme sauvage aussi ha- '^bîle dans l'art de penser que nous le font nos philosophes ; quand nous en ferions, à leur exemple, un philosophe lui-même, découvrant seul les plus sublimes vérités; se faisant par des suites

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de raisonnements très-abstraits des maximes de justice et de raison tirées de Tamoar de Tordre en géoéral , ou de la volonté connue de son créateur; en un mot, quand nous lui supposerions dans Tesprit autant d'intelligence et de lumières qu*il doit avoir et qu'on lui trouve en effet de pesanteur et de stupidité , quelle utilité retirerait l'espèce de toute cette métaphysique, qui ne pourrait se communiquer et qui périrait avec l'individu qui l'aurait inventée? Quel progrès pourrait faire le genre humain épars dans les bois parmi les animaux? et jusqu'à quel point pourraient se perfectionner et s'éclairer mutuellement des hommes qui , n'ayant ni domicile fixe, ni aucun besoin l'un de l'autre, se rencontreraient peut-être à peine deux fois en leur vie , sans se connaître et sans «e parler ?

^ %^'on songe de combien d'idées nous sommes redevables à Tu- ^ge de la parole ; c^ombieo la grammaire exerce et facilite les opérations de l'esprit; et qu'on pense aux peines inconcevables et au temps infini qu'a dû coûter la première invention des langues : qu'on joigne ces réflexions aux précédentes , et l'on jugera combien il eût fallu de milliers de siècles pour développer successive- ^ntdans l'esprit humain les. opérations dont il était capable, ^u'il me soit permis déconsidérer un instant les embarras de l'origine des langues. Je pourrais me contenter de citer ou de répéter ici les recherches que M. l'abbé de Condillaca faites sur cette matière *, qui toutes confirment pleinement mon sentiment, et qui peut-être m'en ont donné- la première idée. Mais la manière dont ce philosophe résout les difficultés qu'il se fait à lui-même sur l'origine des signes institués, montrant qu'il a supposé ce que je mets en question, savoir, une sorte de société déjà établie entre les inventeurs du langage , je crois , en renvoyant à ses réflexions, devoir y joindre les miennes , pour exposer les mêmes dif licultés dans le jour qui convient à mon sujet. La première qui se présente est d'imaginer comment elles purent devenir nécessaires ; car les hommes n'ayant nulle correspondance entre eux , ni aucun besoin d'en avoir, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention, ni sa possibilité, si elle ne fut pas indispensable. Je dirais bien, comme beaucoup d'autres, que les langues sont nées dans

* Voyez sa Grammaire, premii^re partie, chap. 2. ( Ed. ;

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