AO DISCOURS SUR L ORIGINB
le commerce domestique des pères, des mères et des enfants ; mais, outre que cela ne résoudrait point les objections , ce serait commettre la faute de ceux qui, raisonnant sur l'état de nature, y transportent les idées prises dans la société , voient toujours la famille rassemblée dans une même habitation , et «es meoibres gardant entre eux une union aussi intime et aussi permanente que parmi nous , où tant d'intérêts communs les réunissent ; au lieu que, dans cet état primitif, n*ayant ni maisons, ni cabanes, ni propriétés d'aucune espèce , chacun se logeait au hasard , et souvent pour une seule nuit; les mâles et les femelles s'unissaient fortuitement , selon la rencontre , l'occasion et le désir, sans que la parole fût un interprète fort nécessaire des choses qu'ils avaient «à se dire : ils se quittaient avec la même facilité (12). La mère allaitait d*abord ses enfants pour son propre besoin; puis l'habitude les lui ayant rendus chers , elle les nourrissait ensuite pour le leur : sitôt qu'ils avaient la force de chercher leur pâture , ils ne tardaient pas à quitter la mère elle-même ; et , comme il n'y avait presque point d'autre moyen de se retrouver que de ne se pas perdre de vue , ils en étaient bientôt au point de ne pas même se reconnaître les uns les autres. Remarquez encore que Tenfant ayant tous ses besoins à expliquer, et par conséquent plus de choses à dire à la mère que la mère à l'enfant, c'est lui qui doit faire les plus grands frais de l'invention , et que la langue qu'il emploie doit être en grande partie son propre ouvrage ; ce qui multiplie autant • les langues qu'il y a d'individus pour les parler; à quoi contribue encore la vie errante et vagabonde , qui ne laisse à aucun idiome le temps de prendre de la consistance ; car de dire que la mère dicte à l'enfant les mots dont il devra se servir pour lui demander telle ou telle chose , cela montre bien comment on enseigne des langues déjà formées, mais cela n'apprend point comment elles se forment.
^^ Supposons cette première difBculté vaincue; franchissons pour un moment l'espace immense qui dut se trouver entre le pur état de nature et le besoin des langues ; et cherchons , en les supposant nécessaires (13), comment elles purent commencer à s'établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente. : car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu bieu plus besoin encore de savoir penser
DE l'inégalité PABHI LES HOMMES. 61
peur trouver Tart de ia parole ; et quand on comprendrait comment les sons de la voix ont été pris pour les interprètes conventionnels de nos idées , il resterait toujours à savoir quels ont pa être les interprètes mêmes de cette convention pour les idées qui , n'ayant point un objet sensible , ne pouvaient s'indiquer ni par le geste ni par la voix; de sorte qu*à peine peut-on former des conjectures supportables sur la naissance de cet art de communiquer ses pensées et d'établir un commerce entre les esprits ; art sublime, qui est déjà si loin de son origine , mais que le philosophe voit encore à une si prodigieuse distance de sa perfection , qu'il n'y a point d'homme assez hardi pour assurer qu'il y arriverait jamais , quand les révolutions que le temps amène nécessairement seraient suspendues en sa faveur, que les préjugés sortiraient des académies ou se tairaient devant elles , et qu'elles pourraient s'occuper de cet objet épineux durant des siècles entiers sans interruption.
/^^Le premier langage de l'homme , le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin avant qu'il fallût persuader des hommes assemblés , est le cri de la nature. Gomme oe cri n'était arraché que par une sorte d'instinct dans les occasions pressantes , pour implorer du secours dans les grands dangers ou du soulagement dans les maux violents , il n'était pas d'an grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où régnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des honmies commencèrent à s'étendre et à se multiplier , et qu'il s'établit entre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu ; ils multiplièrent les inflexions de la voix , et y joignirent les gestes , qui , par leur nature , sont plus expressifs , et dont le sens dépend moins d'une détermination antérieure. Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes , et ceux qui frappent l'ouïe par des sons imitatifs : mais comme le geste n'indique guère que les objets présents ou faciles à décrire , et les actions visibles ; qu'il n'est pas d'un usage universel, puisque l'obscurité ou rinterposition d'un corps le rendent inutile, et qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne l'excite ; on s'avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix , qui , sans avoir le même rapport avec certaines idées , sont plus propres à les représenter
62 DISCOllBS SUB LOBIGINE
toutes comme sigoes institués ; substitution qui ne put se faire que d'un commun consentement et d'une manière assez difQcile à pratiquer pour des hommes dont les organes grossiers n'avaient encore aucun exercice 9 et plus difficile encore à concevoir en elle-même , puisque cet accord unanime dut être motivé , et que la parole parait avoir été fort nécessaire pour établir Tusage 4e la parole.
^ On doit juger que les premiers mots dont les hommes firent usage eurent dans leur esprit une signification beaucoup plus étendue que n'ont ceux qu'on emploie dans les langues déjà formées , et qu'ignorant la division du discours en ses parties constitutives , ils donnèrent d'abord à chaque mot le sens d'une proposition entière. Quand ils commencèrent à distinguer le sujet d'avec l'attribut, et le verbe d'avec le nom , ce qui ne fut pas un médiocre effort de génie , les substantifs ne furent d'abord qu'autant de noms propres , le présent de l'infinitif fut le seul temps des verbes ; et à l'égard des adjectifs , la notion ne s'en dut développer que fort difficilement , parce que tout adjectif est un mot abstrait, et que les abstractions sont des opérations pénibles et peu naturelles. ^ 4 Chaque objet reçut d'abord un nom particulier , sans égard aux genres et aux espèces, que ces premiers instituteurs n'étaient pas en état de distinguer ; et tous les individus se présentèrent isolés à leur esprit comme ils le sont dans le tableau de la nature. Si un chêne s'appelait A, un autre chêne s'appelait B , car la première idée qu'on tire de deux choses , c'est qu'elles ne sont pas la même ; et il faut souvent beaucoup de temps pour observer ce qu'elles ont de commun : de sorte que plus les connaissances étaient bornées, et plus le dictionnaire devint étendu. L'embarras de toute cette nomenclature ne put être levé facilement : car , pour ranger les êtres sous des dénominations communes et génériques , il en fallait connaître les propriétés et les différences ; il fallait des observations et des définitions, c'est-à-dire de l'histoire naturelle et de la métaphysique , beaucoup plus que les hommes de ce temps-là n'en pouvaient avoir *. "«O D'ailleurs les idées générales ne peuvent s'introduire dans 'l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement ne les saisit que
* Voyez le chapitre 2 de la Grammaire de Condillac, où cette opinion est combattue. (Ed.)
par des propositions. G*esl une des raisons pourquoi les animaux ne sauraient se former de telles idées , ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une nmx à Tautre , pense-t-on qu'il ait l'idée générale de cette sorte de fruit » et qu'il compare son archétype à ces deux individus ? Non , sans doute ; mais la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations qu'il a reçues de l'autre ; et ses yeux , modifiés d'une certaine manière , annoncent à son goût la modification qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle ; pour peu que l'imagination s'en mêle , l'idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout ; malgré vous il faudra le voir petit ou grand , rare ou touffu , clair ou foncé ; et s'il dépendait de vous de n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même , ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée : sitôt que vous en figurez un dans votre esprit , c'est un tel triangle et non pas un autre , et vous ne |)ouvez éviter d'en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. 11 faut donc énoncer des propositions , il faut donc parler pour avoir des idées générales : car, sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. Si donc les premiers inventeurs n'ont pu donner des noms qu'aux idées qu'ils avaient déjà 9 il s'ensuit que les premiers substantifs n'ont jamais pu ^éitfi que des noms propres.
;i^^^ais lorsque , par des moyens que je ne conçois pas , nos néuveaux grammairiens commencèrent à étendre leurs idées et à généraliser leurs mots , l'ignorance des inventeurs dut assujettir cette méthode à des bornes fort étroites; et , comme ils avaient d'abord trop multiplié les noms des individus faute de connaître les genres et les espèces , ils firent ensuite trop peu d'espèces et de genres, faute d'avoir considéré les êtres par toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin , il eût fallu plus d'expérience et de lumières qu'il n'en pouvaient avoir , et plus de recherches et de travail qu'ils n'y en voulaient employer. Or, û, même aujourd'hui , l'on découvre chaque jour de nouvelles espèces qui avaient échappé jusqu'ici à toutes nos observations, qu'on
64 DISCOURS SUE L*ORIGTNB
pense combien il dat s'en dérober à des hommes qai Déjugeaient des choses que sur le premier aspect. Quant aux classes primitives et aux notions les plus générales , il est superflu d'ajouter qu'elles durent leur échapper encore. Gomment, par exemple, auraient-ils imagmé ou entendu les mots de matière, d'esprit» de substance, de mode , de Ggure, de mouvement, puisque nos philosophes qui s'en servent depuis si longtemps ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, et que , les idées qu'on attache à ces mots étant purement métaphysiques , ils n'en trouvaient aucun modèle dans la nature ?
'^;V Je m'arrête à ces premiers pas , et je supplie mes juges de su»pendre ici leur lecture pour considérer , sur l'invention des seuls substantifs physiques, c'est-à-dire , sur la partie de la langue la plus facile à trouver, le chemin qui lui reste à faire pour exprimer toutes les pensées des hommes , pour prendreune forme constante , pour pouvoir être parlée en public , et influer sur la société : je les supplie de réfléchir à ce qu'il a fallu de temps et de connaissances pour trouver les nombres (14), les mots abstraits , les aoristes et tous les temps des verbes , les particules, la syntaxe , lier les propositions , les raisonnements, et former toute la logique du discours. Quant à moi, effrayé des difficultés qui se multiplient , et convaincu de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens punement humains, je laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce difficile problème , lequel a été le plus nécessaire , de la société déjà liée à l'institution des langues , ou des langues déjà inventées à l'établissement de la société.
" % Quoi qu'il en soit de ces origines , on voit du moins , an peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de la parole , combien elle a peu préparé leur sociabilité , et combien elle a peu mis du sien dans tout ce qu'ils ont fait pour en établir les liens. En effet , il est impossible d'imaginer pourquoi , dans cet état primitif, un homme aurait plutôt besoin d'un autre homme, qu'un singe ou un loup de son semblable ; ni , ce besoin supposé , quel motif pourrait engager l'autre à y pourvoir , ni même , en ce dernier cas , comment ils pourraient convenir entre eux des conditions. Josaîs ^ qu'on nous répète sans cesse que rien n'eût été si misérable que
rhomme dans cet état ; et s'il est vrai , comme je crois l'avoir prouvé, qu'il n'eût pu qu'après bien des siècles avoir le désir et roccasion d'en sortir, ce serait un procès à faire à la nature , et non à celui qu'elle aurait ainsi constitué. Mais si j'entends bien ceterme de misérable , c'est un mot qui n'a aucun sens , ou qui ne signifie qu'une privation douloureuse , et la souffrance du corps ou de l'âme : or, je voudrais bien qu'on m'expliquât quel peut être le genre de misère d'un être libre dont le cœur est en paix et le corps en santé. Je demande laquelle , de la vie civile ou naturelle , est la ' plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent. Nous ne voyons presque autour de nous que des gens qui se plaignent de leur existence , plusieurs même qui s'en privent autant qu'il est en eux ; et la réunion des lois divine et humaine suffit à peine pour arrêter ce désordre. Je demande si jamais on a ouï dire qu'un sauvage en liberté ait seulement songé à se plaindre de la vie et à se donner la mort. Qu'on juge donc , avec moins d'orgueil , de quel côté est la véritable misère. Rien au contraire n'eût été si' misérable que l'homme sauvage ébloui par des lumières , tourmenté par des passions, et raisonnant sur un état différent du sien. Ce fut par une providence très-sage que les facultés qu'il avait en puissance ne devaient se développer qu'avec les occasions de les exercer, afin qu'elles ne lui fussent ni superflues et à charge avant le temps , ni tardives et inutiles au besoin. Il avait dans le seul instinct tout ce qu'il lui fallait pour vivre dans l'état de nature ; il n'a dans une raison cultivée que ce qu'il lui faut pour vivre en
^société.
'.it.^/ parait d'abord que les hommes dans cet état , n'ayant entre atx aucune sorte de relation morale ni de devoirs connus , ne pouvaient être ni bons ni méchants , et n'avaient ni vices ni vertus ; à moins que, prenant ces mots dans un sens physique, on n'appelle vices dans l'individu les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation, et vertus celles qui peuvent y contribuer : auquel cas il faudrait appeler le plus vertueux celui qui résisterait le moins aux simples impulsions tle la nature. Mais, sans nous écarter do sens ordinaire , il est à propos de suspendre le Jugement que nous pourrions porter sur une telle situation , et de nous défier de nos préjugés jusqu'à ce que , la balance à la main , on ait examiné s'il y a plus de vertus que de vices parmi les hora-
€6 DISCOURS SUR LOBIGINX
mes civilisés , ou si leurs vertus sont plus avantageuses que leurs vices ne sont funestes , ou si le progrès de leurs connaissances est un dédommagement suffisant des maux qu'ils se font mutuellement à mesure qu'ils s'instruisent du bien qu'ils devraient se faire , ou s'ils ne seraient pas , à tout prendre , dans une situation plus heureuse de n'avoir ni mal à craindre ni bien à espérer de personne , que de s'être soumis à une dépendance universelle , et de s'obliger à tout recevoir de ceux qui ne s'obligent à leur rien
.donner.
^ N'allons pas surtout conclure avec Hobbesque, pour n'avoir aucune idée de la bonté, l'homme soit naturellement méchant; qu'il soit vicieux , parce qu'il ne connait pas la vertu ; qu'il refuse toujours à ses semblables des services qu'il ne croit pas leur devoir ; ni qu'en vertu du droit qu'il s'attribue avec raison aux choses dont il a besoin , il slmagine follement être le seul propriétaire de tout l'univers. Hobbes a très-bien vu le défaut de toutes les définitions modernes du droit naturel : mais les conséquences qu'il tire de la sienne montrent qu'il la prend dans un sens qui n'est pas moins faux. En raisonnant sur les principes qu'il établit , cet auteur devait dire que l'état de nature étant celui où le soin de notre conservation est le moins préjudiciable à ce21e d'autrui , cet état était par conséquent le plus propre à la paix et le plus convenable au genre humain. 11 dit précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal à propos dans le soin de la conservation de l'homme sauvage le besoin de satisfaire une multitude de passions qui sont l'ouvrage de la société, et qui ont rendu les lois nécessaires. Le méchant, dit-il, est un enfant robuste. Il reste à savoir si l'homme sauvage est un enfant robuste. Quand on le lui accorderait , qu'en conclurait-il? Que si , quand il est robuste, cet homme était aussi dépendant des autres que quand il est faible , il n'y a sorte d'excès auxquels il ne se portât ; qu'il ne battit sa mère lorsqu'elle tarderait trop à lui donner la mamelle, qu'il n'étranglât un de ses jeunes frères lorsqu'il en serait incommodé; qu'il ne mordit la jambe à l'autre lorsqu'il en serait heurté ou troublé : mais ce sont deux suppositions contradictoires dans l'état de nature qu'être robuste et dépendant. L'homme est faible quand il est dépendant , et il est émancipé avant que d'être robuste. Hobbes n'a pas vu que la même cause
DE L'mÉGALITÉ PABMl LES HOMMES. 67
qui empéch6 les sauvages d'user de leur raison , comme le prétendent nos jurisconsultes, les empêche en même temps d'abuser de leurs facultés , comme il le prétend lui-même ; de sorte qu'on pourrait dire que les sauvages ne sont pas méchants précisément parce qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'être bons ; car ce n'est ni le développement des lumières , ni le frein de la loi , mais le calme des passions et l'ignorance du vice , qui les empêchent de mal faire : Tanto plus in illis proficit vitiorum ignoraiiOf quam in his cognitio virtuiis *. Il y a d'ailleurs un autre principe que Hobbes n'a point aperçu , et qui , ayant été donné à l'homme pour adoucir en certaines circonstances la férocité de son amour-propre, ou le désir de se conserver avant la naissance de cet amour (15), tempère l'ardeur qu'il a pour son bien-être par une répugnance innée à voir souffrir son semblable. Je ne crois pas avoir aucune contradiction à craindre en accordant à l'homme la seule vertu naturelle qu'ait été forcé de reconnaître le détracteur le plus outré des vertus humaines. Je parle de la pitié , disposition convenable à des êtres aussi faibles et sujets à autant de maux que nous le sommes, vertu d'autant plus universelle et d'autant plus utile à l'homme, qu'elle précède en lui l'usage de toute réflexion , et si naturelle , que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la tendresse des mères pour leurs petits , et des périls qu'elles bravent pour les en garantir , on observe tous les jours la répugnance qu'ont les chevaux à fouler aux pieds un corps vivant. Un animal ne passe point sans inquiétude auprès d'un animal mort de son espèce : il y en a même qui leur donnent une sorte de sépulture; et les tristes mugissements du bétail entrant dans une boucherie , annoncent l'impression quMl reçoit de l'horrible spectacle qui le frappe. On voit avec plaisir fauteur de la Fable des Abeilles ** , forcé de reconnaitre l'homme pour un être com-
• JpffnN.» Hisior., lib. 11, cap. 2.— Le passage entier qui s^appliquc aux Scythes mérite d'être rapporté. Prorsus ut admirabile videaiur hoc iltiê naturam darequod Grœci longa sapieniium doctrina prœceptlsque philosophorum consequi nequeunt, cultosquemor^s incultœ barbarict vollatione superari: tanto plus, etc.
** Handeville, médecin hollandais établi en Angleterre , mort en 1735. La Fable des Jbeilles fut publiée à Londres en <725, en anglais; la traduction française y fut imprimée en 1740, 4 vol. in-8». Mandetille prétend, dans cet ouvrage, que le luxe et les vices des particuliei*s tournent au bien et à i*<ivantage de la société. (Éd.)
68 DISCOURS SUB LOBIGINE
pâtissant et sensible , sortir , dans l'exemple qu'il en donne , de soo style froid et subtil , pour nous offrir la pathétique image d'un homme enfermé qui aperçoit au dehors une bête féroce arrachant un enfant du sein de sa mère , brisant sous sa dent meurtrière ses faibles membres, et déchirant de ses ongles les entrailles palpitantes de cet enfant. Quelle affreuse agitation n'éprouve point ee témoin d'un événement auquel il ne prend aucun intérêt personnel ! quelles angoisses ne souffre-t-il pas à cette vue , de ne pouvoir porter aucun secours à la mère évanouie , ni à l'enfant expirant I ;.&Telest le pur mouvement de la nature, antérieur à toute réflexion; telle est la force de la pitié naturelle, que les mœurs les. plus dépravées ont encore peine à détruire, puisqu'on voit tous les jours dans nos spectacles s'attendrir et pleurer, aux malheurs d'un infortuné, tel qui, s'il était à la place du tyran, aggraverait encore les tourments de son ennemi : semblable au sanguinaire Sylla , si sensible aux maux qu'il n'avait pas causés , ou à cet Alexandre de Phère qui n'osait assister à la représentation d'aucune tragédie , de peur qu'on ne le vit gémir avec Andromaque et Priam , tandis qu'il écoutait sans émotion les cris de tant de citoyens qu'on égorgeait tous les jours par ses ordres :
MoUiitsiina corda Humano generi date se natura faietur, Quœ lacrymas dédit *,
'\ Mandeville a bien senti qu'avec toute leur morale les hommes n^eussent jamais été que des monstres , si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison : mais il n'a pas vu que de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales qu'il veut disputer aux hommes. En effet, qu'est-ce que ta générosité, la clémence, l'humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l'espèce humaine en général? La bienveillance et l'amitié même sont, à le bien prendre, des productions d'une pitié constante, fixée sur un objet particulier : car désirer que quelqu'un ne souffre point , qu'est-ce autre chose que désirer qu'il soit heureux? Quand il serait vrai que la commisération ne serait qu'un sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre ,
♦ JUVEN., sat. XV, V. 45<.
DE LlNéGÀLITi PABMI LES HOMMES. 69
flentiment obscur et vif dans l'homme sauvage , développé mais faible dans l'homme civil , qu'importerait cette idée à la vérité ' de ce que je dis, sinon de lui donner plus de force? En effet, la commisération sera d'autant plus énergique, que l'animal spectateur s'identifiera plus intimement avec l'animal souffrant. Or , il est évident que cette identification a dû être infiniment pfeis étroite dans l'état de nature que dans l'état de raisonnement. C'est la raison qui engendre l'amour-propre, et c'est la réflexion qui le fortifie; c'est elle qui replie l'homme sur lui-même ; c'est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l'aflige. C'est la philosophie qui l'isole; c'est par die qu'il dit en secret, à l'aspect d'un homme souffrant : Péris si tu veux , je suis en sûreté. Il n'ya plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l'arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre, il n'a qu'à mettre ses mains sur ses oreilles , et s'argumenter un peu , pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l'identifier avec oehii qu'on assassine. L'homme sauvage n'a point cet admirable talent; et, faute de sagesse et de raison, on le voit toujours se livrer étourdiment au premier sentiment de l'humanité. Dans les émeutes, dans les querelles des rues , la populace s'assemble, l'homme prudent s'éloigne; c'est la canaille, ce sont les femmes des halles qui séparent les combattants , et qui empêchent les
^boonêtes gens de s'entr'égorger.
'/^l est donc bien certain que la pitié est un sentiment naturel , qui, modérant dans diaque individu l'activité de l'amour de soi-même , concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous pgrte.sans réflexion au secours d^ ceux que nous voyons souffrir; c'est elle qui, dans l'état de nature, tienJL liëûdélois^ dé mœurs etie vertuy^vec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix : c'est elle qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un viefllard infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-môme espère pouvoir trouver la sienne ailleurs : c'est elle qui, au lieu de cette maxime sublimede justice raisonnée. Fais à autrui comme tu veux qu'an te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle , bien moins parfaite , mais plus utile peut-être que la précédente, Fats ton bien avec le moindre mal
70 DISCOURS SUR L'ORIOINB
d*aii(ruî 9tc*tl tst possible. C'est , en un mot, dans ce sentimeiil naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l'éducation. Quoiqu'il puisse appartenir à Socrate et aux esprits de sa trempe d'acquérir de la vertu par raison, il y a longtemps que le genre humain ne serait plus , si sa conservation n'eût dépendu que des raisonnements de ceux qui le composent.
,^cj( Avec des passions si peu actives et un frein si salutaire, les ' hommes , plutôt farouches que méchants , et plus attentifs à se garantir du mal qu'ils pouvaient recevoir que tentés d'en faire à autrui, n'étaient pas sujets à des démêlés fort dangereux : comme ils n'avaient entre eux aucune espèce de commerce ; qu'ils ne connaissaient par conséquent ni la vanité, ni la considération , ni l'estime , ni le mépris; qu'ils n'avaient pas la moindre notion du tien et du mien , ni aucune véritable idée de la justice; qu'ils regardaient les violences qu'ils pouvaient essuyer comme un mal facile à réparer , et non comme une injure qu'il faut punir, et qu'ils ne songeaient pas même à la vengeance, si ce n'est peutêtre machinalement et sur-le-champ, comme le chien qui mord la pierre qu'on lui jette, leurs disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles n'eussent point eu de sujet plus sensible que la pâture. Mais j'en vois un plus dangereux , dont il me reste à parler.
^Q) Parmi les passions qui agitent le cœur de l'homme, il en est une ardente , impétueuse, qui rend un sexe nécessaire à l'autre; passion terrible qui brave tous les dangers, renverse tous les obstacles, et qui, dans ses fureurs, semble propre à détruire le genre humain, qu'elle est destinée à conserver. Que deviendront les hommes en proie à cette rage effrénée et brutale , sans pudeur , sans retenue, et se disputant chaque jour leurs amours
. au prix de leur sang?
\ 11 faut convenir d'abord que plus les passions sont violentes, plus les lois sont nécessaires pour les contenir : mais outre que les désordres et les crimes que ces passions causent tous les jours parmi nous montrent assez l'insuffisance des lois à cet égard, il serait encore bon d'examiner si ces désordres ne sont point nés avec les lois mêmes; car alors , quand elles seraient capables de
DK L INEGALITE PABMI LES HOMMES. 71
les réprimer, ce serait bien le moins qu'on en dûl exiger que d'arrêter an mal qui n'existerait point sans elles. t^^ommençons par distinguer le moral du physique dans le senttkbent de l'amour. Le physique est ce désir gépéral qui porte un sexe à s'unir à l'autre. Le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet exciusivement, ou qui du moins lui donne pour cet objet préféré un plus grand degré d'énergie. Or il est facile de voir que le moral de l'amour est un sentiment foctice né del'usage de la société , et célébré par les femmes avec beaucoup d'habileté et de soin pour établir leur empire , et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines notions du mérite ou de la beauté, qu'un sauvage n'est point en état d'avoir, et sur des comparaisons qu'il n'est point en état de faire, doit être presque nul pour lui : car comme son esprit n'a pu se former des idées abstraites de régularité et de proportion , son cœur n'est point non plus susceptible des sentiments d'admiration et d'amour, qui, même sans qu'on s'en aperçoive, naissent de l'application de ces idées : il écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature , et non le goût qu'il n'a pu acquérir , et toute femme est bonne pour lui. l^v^Bomés an seul physique de l'amour , et assez heureux pour ignorer ces préférences qui en irritent le sentiment et en augmentent les difficultés, les hommes doivent sentir moins fréquemment et moins vivement les ardeurs du tempérament , et par conséquent avoir entre eux des disputes plus rares et moins cruelles. L'imagination , qui fait tant de ravages parmi nous , ne parie point à des cœurs sauvages; chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature, s'y livre sans choix, avec p]usdepiai-^ wque de fureur ; et , le besoin satisfait , tout le désir est éteint. ,j,«|IP'est donc une chose incontestable que l'amour même / ainsi que toutes les autres passions , n'a acquis que dans la société, cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes ; et il est d'autant plus ridicule de représenter les sauvages comme s'enlr'égorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité, que cette opinion est directement contraire à l'expérience , et que les Caraïbes , celui de tous les peuples existants qui jusqu'ici s'est écarté le moins de l'état de nature, sont précisément les plus paisibles dans leurs amours , et les moins sujets à la jalousie ,
73 DISCOURS SUB L OfilGIRE
quoique vivant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité. {j3^ regard des inductions qu'on pourrait tirer, dans plusieurs ^«Spëces d'animaux « des combats des mâles qui ensanglantent en tout temps nos basses-cours, ou qui font retentir au printemps nos forêts de leurs cris en se disputant la femelle , il faut commencer par exclure toutes les espèces où la nature a manifestement établi dans la puissance relative des sexes d'autres rapports que parmi nous : ainsi les combats des coqs ne forment point une induction pour l'espèce humaine. Dans les espèces où la proportion est mieux observée , ces combats ne peuvent avoir pour causes que la rareté des femelles eu égard au nombre des mâles , ou les intervalles exclusifs durant lesquels la femelle refuse constamment l'approche du mâle , ce qui revient à la première cause; car si chaque femelle ne souffre le mâle que durant deux mois de l'année , c'est à cet égard comme si le nombre des femelles était moindre des cinq sixièmes. Or, aucun de ces deux cas n'est api^cable à l'espèce humaine , où le nombre des femelles surpasse généralement celui des mâles , et où l'on n'a jamais observé que, même parmi les sauvages , les femelles aient , comme celles des autres espèces , des temps de chaleur et d'exclusion. De plus, parmi plusieurs de on animaux , toute l'espèce entrant à la fois en effervescence , il vient un moment terrible d'ardeur commune, de tumulte, de désordre et de combat ; moment qui n'a point lieu parmi l'espèce humaine. Où l'amour n'est jamais périodique. On ne peut donc pas conclure des combats de certains animaux pour la possession des femelles , que la même chose arriverait à l'homme dans l'état de nature; et quand même on pourrait tirer cette conclusion , comme ces dissensions ne détruisent point les autres espèces , on doit penser au moins qu'elles ne seraient pas plus funestes à la nôtre; et il est très-apparent 'qu'elles y causeraient encore moins de ravages qu'elles ne 'font dans la société , surtout dans les pays où , les mœurs étant encore comptées pour quelque chose , la jalousie des amants et la vengeance des époux causent chaque jour des duels , des meurtres, et pis encore ; où le devoir d'une étemelle fidélité ne sert qu'à faire des aduHè^ês , et où les lois mêmes de la conti> nence et de l'honneur étendent nécessairement la débauche et multiplient les avortemonts.
D£ l'inégalité PABMI LES HOMMES 73
^Vàonciuoosqu'errantdans les forêts , sans industrie , sans parole, sans domicile , sans guerre et sans liaison , sans nul besoin de ses semblables comme sans nul désir de leur nuire , jpeut-étre même sans jamais en reconnaître aucun individuellement, l'homme sauvage , sujet à peu de passions , et se suffisant à lui-même , n'avait qae les sentiments et les lumières propres à cet état ; qu'il ne sentait que ses vrais besoins , ne regardait que ce qu'il croyait avoir intérêt de voir , et que son intelligence ne faisait pas plus de progrès que sa vanité. Si par hasard il faisait quelque découverte, il pouvait d'autant moins la communiquer qu'il ne reconnaissait pas même ses enfants. L'art périssait avec l'inventeur. Il n'y avait ni éducation ni progrès ; les générations se multipliaient inutilement ; et chacune partant toujours du même point , les siècles s'écou- ^ laient dans toute la grossièreté des premiers âges , l'espèce était déjà vieille , et l'homme restait toujours enfant. ^^ je me suis étendu si longtemps sur la supposition de cette condition primitive , c'est qu'ayant d'anciennes erreurs et des préjugés invétérés à détruire , j'ai cru devoir creuser jusqu'à la racine, et montrer, dans le tableau du véritable état de nature, combien l'inégalité, même naturelle, est loin d'avoir dans cet état 4tttantde réalité et d'influence que le prétendent nos écrivains. ^|En effet, il est aisé de voir qu'entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l'ouvrage de l'habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dure ou efféminée dont on a été élevé, que de la cons- ^ titntion primitive des corps. Il en est de même des forces de l'esprit ; et non-seulement l'éducation met de la différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sont pas , mais elle augmente ceUe qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture ; car qu'un géant et un nain marchent sur la même route , chaque pas qu'ils feront l'un et l'autre donnera un nouvel avantage au géant. Or, si l'on compare la diversité prodigieuse d'éducations et de genres de vie qui règne dans les différents ordres de l'état civil avec la simplicité et l'uniformité de la vie animale et sauvage , où tous se nourrissent des mêmes aliments , vivent de la même manière , et font exactement les mêmes choses , on comprendra
■OUSS. — DISCOURS. 7
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eombien la différence d'homme à homme doit être moindre dans l'état de nature qae dans celui de société, et combien Tinégaiité naturelle doit augmenter dans l'espèce humaine par l'inégalité d'instiijtttion.
l/\ Mais quand la nature affecterait dans la distribution de ses dons autant de préférences qu'on le prétend , quel avantage les plus favorisés en tireraient>ils au préjudice des autres dans un état de choses qui n'admettrait presque aucune sorte de relation entré eux ? Là où il n'y a point d'amour , de quoi servira la beauté ? Que sert l'esprit à des gens qui ne parlent point , et la ruse à ceux qui n'ont point d'affaires ? J'entends toujours répéter que les plus forts opprimeront les faibles. Mais qu'on m'explique ce qu'on veut dire par ce mot d'oppression. Les uns domineront avec violence, les autres gémiront asservis à tous leurs caprices. Voilà précisément ce que j'observe parmi nous ; mais je ne vois pas comment cela pourrait se dire des hommes sauvages , à qui l'on aurait même bien de la peine à faire entendre ce que c'est que servitude et do» raination. Un homme pourra bien s'emparer des fruits qu'un autre a cueillis , du gibier qu'il a tué , de l'antre qui lui servait d'asile ; mais comment viendra-t-iljamaisà bout de s'en faire obéir? et quelles pourront être les chaînes de la dépendance parmi des hommes qui ne possèdent rien ? Si l'on me chasse d'un arbre, j'en suis quitte pour aller à un autre; si l'on me tourmente dans un lieu , qui m'empêchera de passer ailleurs ? Se trouve-t-il un homme d'une force assez supérieure à la mienne , et de plus assez dépravé, as- «ez paresseux et assez féroce, pour me cx)ntraindre à pourvoir à sa subsistance pendant qu'il demeure oisif; il faut qu'il se résolve à ne pas me perdre de vue un seul instant, à me tenir lié avec un très-grand soin durant son sommeil , de peur que je ne m'échappe ou que je ne le tue ; c'est-à-dire qu'il est obligé de s'exposer volontairement à une peine beaucoup plus grande que celle qu'il veut éviter , et que celle qu'il me donne à moi-même. Après tout cela , sa vigilance se relâche-t-elle un moment, un bruit imprévu lui faitil détourner la tête; je fais vingt pas dans la forêt , mes fers sont brisés, et il ne me revoit de sa vie.
^ Sans prolonger inutilement ces détails, chacun doit voir queks* liens de la servitude n'étant formés quode la dépendance mutuelle des hommes et dos besoins réciproques qui les unissent ,11 est impos»
DE L*1NÉGALIT£ PABMI LES HOMMES. 75
sible d'asservir un homme sans l'avoir mis auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d'un autre ; situation qui , n'existant pas dans l'état de nature, y laisse chacun libre du joug, et rend vaine ia loi du plus fort.
^VAprès avoir prouvé que l'inégalité est à peine sensible dans l'état
•^'de nature, et que son influence y est presque nulle , il me reste à montrer son origine et ses progrès dans les développements successifs de l'esprit humain. Après avoir montré que h perfectibilité , les vertus sociales, et les autres facultés que l'homme naturel avait reçues en puissance , ne pouvaient jamais se développer d'elles-mêmes ; qu'elles avaient besoin pour cela du concours fortuit de plusieurs causes étrangères, qui pouvaient ne jamais naître, et sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive , il me reste à considérer et à rapprocher les différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce , rendre un être méchant en le rendant sociable , et , d'un terme si éloigné , amener enfin l'homme et le monde
.au point où nous les voyons.
- -^J'avoue que les événements que j'ai à décrire ayant pu arriver de plusieurs manières , je ne puis me déterminer sur le choix que par des conjectures ; mais outre que ces conjectures devien- nent des raisons quand elles sont les plus probables qu'on puisse tirer de la nature des choses , et les seuls moyens qu'on puisse avoir de découvrir la vérité, les conséquences que je veux déduire des mjepnefrfle-^aront point pour cela conjecturales , puisque , sur les principes que jeviens d'éfâblir , on ne saurait former aucun autre système qui ne me fournisse les mêmes résultats, et dont je se puisse tirer les mêmes conclusions.
^Mleci me dispensera d'étendre mes réflexions sur la manière dont KHaps de temps compense le peu de vraisemblance des événements ; sur la puissance surprenante des causes très-légères , lorsqu'elles agissent sans relâche ; sur l'impossibilité où l'on est , d'un côté , de détruire certaines hypothèses , si de l'autre on se trouve hors d'état de leur donner le degré de certitude des faits ; sur oe que deux faits étant donnés comme réels à lier par une suite de faits intermédiaires, inconnus, ou regardés comme tels, c'est à l'histoire, quand on l'a , de donner tes faits qui les lient; c'est à la philosophie , à son défaut > de déterminer les faits semblables qui
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peuvent les lier; enfin, sur ce qu*en matière d'évéDemenU , la similitude réduit les faits à un i>eaucoap plus petit nombre de classes différentes qu'on ne se Timagiiie. Il me suffit d'offrir ces objets à la considération de mes juges ; il me suffit d'avoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires n'eussent pas besoin de les considérer.