‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 19 sur 116 · DISCOURS SUB L ORIGINE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUB L ORIGINE

rait les droHs des citoyens et les libertés nationales s'éteindre pea à peu , et les réclamations des faibles traitées de marmures séditieux; on verrait la politique restreindre à une portion mercenaire du peuple l'honneur de défendre la cause commune ; on verrait de là sortir la nécessité des impôts, le cultivateur découragé quitter son champ, même durant la paix, et laisser la charrue pour ceindre i'épée ; on verrait naitie les règles funestes et bizarres du point d'honneur ; on verrait les défenseurs de la patrie en devenir tôt ou tard les ennemis, tenir sans cessé le poignard levé sur leurs concitoyens ; et il viendrait un temps où on les entendrait dire à l'oppresseur de leur pays :

Pectore si fratris gladium jugaloque parentis Gondere me jubeas, gravidaeque in viscera partu Goajugb, invita peragam tamea omnia deitra *.

^'7De l'extrême inégalité des conditions et des fortunes, de la '^ diversité des passions et des talents, des arts inutiles, des arts pernicieux , des sciences frivoles , sortiraient des foules de préjugés , également contraires à la raison , au bonheur et à la vertu : on verrait fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir des hommes rassemblés en les désunissant, tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente et y semer un germe de division réelle, tout ce qui peut inspirer aux différents ordres une défiance et une haine mutuelle par l'opposition de leurs droits et de leurs intérêts , et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.

;;.' C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa télé hideuse, et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s'établir sur les ruines de la république. Les temps qui précéderaient ce dernier changement seraient des temps de (roubles et de calamités ; mais à la fin tout serait englouti par le monstre, et les peuples n'auraient plus de chefs ni de lois, mais seulement des tyrans. Dès cet instant aussi il cesserait d'être question de mœurs et de vertu : car partout où règne le despotisme , eut ex honeslo nulla est spes , il ne souffre aucun maître; sitôt

• LOCAM. Hb. l, V. W6. ( ÉD. >

av

DE l'INBGALITB PARMI LES HOMMES. 103

qu'il parle, il n*y a dI probité ni devoir à consulter , et la plus aveugle obéissance est la seule vertu qui reste aux esclaves. C'est ici le dernier terme de l'inégalité , et le point extrême [ai ferme le cercle et touche au point d*où nous sommes partis : c'est ici que tous les particuliers redeviennent égaux , parce qu'ils ne sont rien , et que les sujets n'ayant plus d'autre loi que la volonté du maitre , ni le maître d'autre règle que ses passions, les notions du bien et les principes de la justice s'évanouissent derechef : c'est ici que tout se ramène à la seule loi du plus fort , et par conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel nous avons commencé, en ce que l'un était l'état de nature dans sa pureté , et que ce dernier est le fruit d'un excès de corruption. Il y a si peu de différence d'ailleurs entre ces deux états, et le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme , que le despote n'est le maître qu'aussi longtemps qu'il est le plus fort; et que sitôt qu'on peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la violence. L'émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est im acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse : toutes choses se passent ainsi selon l'ordre naturel ; et, quel que puisse être l'événement de ces courtes et fréquentes révolutions , nul ne peut se plaindre de l'irijustice d'autrui, mais seulement de sa --propre imprudence ou de son malheur.

i<tt^n découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues ^^i de l'état naturel ont dû mener l'homme à l'état civil ; en rétablissant , avec les positions intermédiaires que je viens de marquer, celles que le temps qui me presse m'a fait supprimer, ou que l'imagination ne m'a point suggérées , tout lecteur attentif ne pourra qu'être frappé de l'espace immense qui sépare ces deux états. C'est dans cette lente succession des choses qu'il verra la solution d'une inanité de problèmes de morale et de politique que les philosophes ne peuvent résoudre. H sentira que, le genre humain d'un âge n'étant pas le genre humain d'un autre âge , la raison pourquoi Diogène ne trouvait point d'homme , c'est qu'il cherchait parmi ses contemporains l'homme d'un temps qui n'était plus. Caton , dira*t-il , périt avec Rome et la liberté , parce qu'il fut déplacé dans son siècle ; et le plus grand des homme.^

104 BISCOUBS SUB l'oBIOIRB

ne fit qu'étonner le monde qu'il eût gouverné cinq eents ans plus (6t. En un mot , il expliquera comment Tâme et les passions humaines, s'altérant insensiblement , changent pour ainsi dire de nature ; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent d'objets à la longue; pourquoi, Fhomme originel s'ovanouissant par degrés , la société n'offre plus aux yeux du sage qu'un assemblage d'hommes artificiels et de passions factices qui sont l'ouvrage de toutes ces nouvelles relations, et n'ont aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous apprend làdessus, l'observation le confirme parfaitement: Tliomme sauvage et l'homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l'un réduirait l'autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté; il ne veut que vivre et rester oisif, et l'ataraxie même du stoïcien n'approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire , le citoyen , toujours actif, sue , s'agite , se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses ; il travaille jusqu'à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre, ou renonce à la vie pour acquérir l'immortalité : il fait sa cour aux grands qu'il hait, et aux riches qu'il méprise; il n'épargne rien pour obtenir rhonneur de Jes servir ; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection; et, fier de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n'ont pas l'honneur de le partager. Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un ministre européen! Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l'horreur d'une pareille vie , qui souvent n'est pas même adoucie par le plaisir de bien faire! Mais, pourvoir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation , eussent un sens dans son esprit ; qu'il apprit qu'il y a une sorte d'hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l'univers , qui savent être heureux et contents d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en lui-même; l'homme sociable y toujours hors de lui , ne sait vivre que dans l'opinion des autres , et c'est pour ainsi dire de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence. Il n'est pas de mon sujet de montrer

comment d'une telle disposition naît tant d'indifférence pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale; comment tout se réduisant aux apparences , tout devient factice et joué , honneur , amitié , vertu , et souvent jusqu'aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier ; comment , en un mot , demandant toujours aux autres ce que nous sommes , et n'osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes , au milieu de tant de philosophie, d'humanité, de politesse et de maximes sublimes, nous n'avons qu'un extérieur trompeur et frivole, de l'honneur sans vertu , de la raison sans sagesse , et du plaisir sans bonheur. Il me suffit d'avoir prouvé que ce n'est point là l'état originel de l'homme , et que c'est le seul esprit de la société, et rinégalité qu'elle engendre , qui changent et altèrent ainsi toutes . ms inclinations naturelles.

(l^i^yJ'ai tâché d'exposer l'origine et le progrès de l'inégalité, l'établissement et l'abus des sociétés politiques , autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l'homme par les seules lumières de la raison , et indépendamment des dogmes sacréâ qui donnent à l'autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet ex- ^ posé que l'inégalité , étant presque nulle dans l'état de nature , tire '^ sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain , et devient enfin stable et légitime ^ par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale, autorisée par le seul droit positif , est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique ; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parooi tous les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de nature , de quelque manière qu'on la définisse , qu'un enfant commande à un vieillard , qu'un imbécile conduise un homme sage , et qu'une poignée de gens regorge de superfluités , tandis que la multitude affamée manque du nécessaire *.

* M. G. Petitain s'étonne que Rousseau, qui s'appuie souvent dutémoip»*Be de Buffon, n'ait pas rappelé le passage suivant, qui offre comme la substance de ce discours même; « L'homme sauvage est de tons les ani- « .maux le plus singulier, le moins connu et le plus difficile à déciire : « mais nous disUnguons si peu ce que la nature seule nous a donné, de • ce que l'éducation, rinùtation Part et l'eiemple nous ont communhiné.

f06 DISCOUBS SUA L*0RIOlNB, ETC.

DÉDICACBypage 31.

( 1 ) Hérodote raconte qu'après le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la Perse s'étant assemblés pour délibérer sur la forme du gouveraernent qu'ils donneraient à l'État , Otanès opina fortement pour la république; avis d'autant plus extraordinaire dans la bouche d'un satrape , qu'outre la prétention qu'il pouvait avoir à l'empire , les grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter les hommes. Otanés, comme on peut bien croire, ne fut point écouté ; et voyant qu'on allait procéder à l'élection d'un monarque , lui , qui ne voulait ni obéir ni commander , céda volontairement aux autres concurrents son droit à la couronne , demandant pour tout dédommagement d^étre libre et indépendant , lui et sa postérité ; ce qui lui fut accordé. Quand Hérodote ne nous apprendrait pas la restriction qui fut mise à ce privilège , il faudrait nécessairement la supposer^; autrement Otanès, ne reconnaissant aucune sorte de loi , et n'ayant de compte à rendre à personne , aurait été toutpuissant dans l'État , et plus puissant que le roi même. Hais il n'y avait guère d'apparence qu'un homme capable de se contenter en pareil cas , d'un tel privilège , fût capable d'en abuser. En

« on nous les confondons si bien, qu'il ne serait pas étonnant que nous nous • méconnussions totalement au portrait cTun sauvage , s il nous était ipré- « sente avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qui doivent en « faire le caractère.

« Un sauvage absolument sauvage... serait un spectacle curieux pour un « philosophe : il pourrait, en observant son sauvage, évalaer au juste la « force des appétits de la nature : il y verrait Téme à découvert, il en dis- « tinguerait tous les mouvements naturels, et peut-être y reconnaitrait-il c plus de douceur, de tranquillité et de calme que dans la sienne ; peut- « être verrait-il clairement que la vertu appartient à 1 homme sauvage plus « qu'à i'iiomme civilisé, et que le vice n*a pris naissance que dans la so- « ciété. » Histoire naturelle, Variété dans Vespèce humaine,

* Voyez Hérodote* iiv, m, cbap. 83. Montaigne aussi rapporte ce fait, ainsi que la restriction dont il s'agit, en disant d'Otanès « qu'il quittai ses coin- « paignons son droict d'y pouvoir arriver ( à l'empire ) par eslection ou « par sort, pourveu que lui et les siens vescussent en cet empire hors de « toute subjection et maistriae, sauf celle des loii antiques, et y eussent H toute liberté qui ne porteroit préjudice à ioelles, impatient de comnuiD- « der comme d'estre commandé. » Liv. m, ch. 7 (Éi>.)

effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume , ni par le sage Otanès , ni par aucun de ses descendants.

PRÉFACE , page 39.

(i) Dès mon premier pas je m'appuie avec confiance sur une de ces autorités respectables pour les philosophes , parce qu'elles viennent d'une raison solide et sublime qu'eux seuls savent trouver et sentir.

« Quelque intérêt que nous ayons à nous cx)nnaitre nous-mé- « mes f je ne sais si nous ne connaissons pas mieux tout ce qui « n'est pas nous. Pourvus par la nature d'organe» uniquement des- « tioés à notre conservation, nous ne les employons qu'à recevoir « les impressions étrangères; nous ne cherchons qu'à nous rcpan- « dre au dehors, et à exister hors de nous : trop occupés à multi- « plier les fonctions de nos sens et à augmenter l'étendue exté- « rieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens in- « térieur qui nous réduit à nos vraies dimensions , et qui sépare « de nous tout ce qui n'en est pas. C'est cependant de ce sens dont « il faut nous servir si nous voulons nous connûtre , c'est le seul « par lequel nous puissions nous juger. Mais comment donner à « ce sens son activité et toute son étendue ? comment dégager no- « treàme , dans laquelle il réside , de toutes les illusions de nôtre « esprit? Nous avons perdu l'habitude de l'employer, elle est dece meurée sans exercice au milieu du tumulte de nos sensations .r corporelles, elle s'est desséchée par le feu de nos passions ; le n cœur, l'esprit, les gens, tout a travaillé contre elle. » Hist. nat.. De la nature de Vhùmme.

DISCOURS, page 48.

(3) Les changements qu'un long usage de marcher sur deux pieds a pu produire dans la conformation de l'homme, les rapports qu'on observe encore entre ses bras et les janobes antérieures des quadrupèdes, et l'induction tirée de leur manière de marcher, ont pu faire naître des doutes sur celle qui devait nous être la plus naturelle. Tous les enfants commencent par marcher à quatre pieds, et ont besoin de noire exemple et de nos leçons pour apprendre

les OISGOUBS SUR l'OBIGINE, ETC.

à se tenir debout. Il y a même des Dations sauvages, telles que les Hottentots , qui , négligeant beaucoup les enfants , les laissent marcher sur les mains si longtemps, qu'ils ont ensuite bien de la peine à les redresser ; autant en font les enfants des Caraïbes des Antilles. Il y a divers exemples d'hommes quadrupèdes; et je pourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé , en 1344 , auprès, de Hesse , où il avait été nourri par des loups , et qui disait depuis , à la cour du prince Henri, que , s'il nVût tenu qu'à lui , il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les hommes. Il avait tellement pris l'habitude de marcher comme ces animaux, qu'il fallut lui attacher des pièces de bois qui le forçaient à se tenir debdut et en équilibre sur ses deux pieds. U en était de même de l'enfant qu'on trouva , en 1694 , dans les forêts de Lithuanie, et qui vivait parmi les ours. Il ne donnait ^ dit M. de Condillac, aucune marque de raison , marchait sur ses pieds et sur ses mains , n'avait aucun langage, et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme. Le petit sauvage d'Hanovre , qu'on mena il y a plusieurs années à la cour d'Angleterre , avait toutes les peines du monde à s'assujettir à marcher sur deux pieds; et l'on trouva, en 1719, deux autres sauvages dans les Pyrénées , qui couraient par les montagnes à la manière des quadrupèdes. Quant à ce qu'on pourrait d>jecteT que c'est se priver del'usag&des mains dont nous tirons tant d'avantages, outre que l'exemple des singes montre que la main peut fort bien être employée des deux manières , cela prouverait seulement que l'homme peut donner à ses membres une destination plus commode que celle de la nature , et non que la nature a destiué l'homme à marcher autrement qu'elle ne lui enseigne.

Mais il y a, ce me semble , de beaucoup meilleures raisons à dire pour soutenir que l'homme est un bipède. Premièrement, quand on ferait voir qu'il a pu d'abord être conformé autrement que nous ne le voyons , et cependant devenir entin ce qu'il est , ce n'en serait pas assez pour conclure que cela se soit fait ainsi : car , après avoir montré la possibilité de ces changements, il faudrait encore, avant que de les admettre, en montrer au moins la vraisemblance. De plus , si les bras de l'homme paraissent avoir pu lui servir de jambes au besoin , c'est la seule observation favorable à ce système sur un grand nombre d'autres qui lui sont contraires. Les

principales sont, que la manière dont la télé de Thomme est attachée à son corps» au lieu de diriger sa vue horizontalement, comme l'ont tons les autres animaux , et comme il l'a lui-même en marchant deboot , lui eût tenu , marchant à quatre pieds , les yeux directement fixés vers la terre , situation très-peu favorable à la conservation de l'individu ; que la queue qui lui manque , et dont il n'a que faire marchant à deux pieds , est utile aux quadrupèdes yCi qu'aucun d'eux n'en est privé ; que le sein de la femme , très-bien situé pour un bipède , qui tient son enfant dans ses bras , Test si mal pour un quadrupède , que nul ne l'a placé de cette manière ; que le train de derrière étant d'une excessive hauteur à proportion des jambes de devant , ce qui fait que marchant à quatre pieds nous nous traînons sur les genoux, le tout eût fait un animal mal proportionné et marchant peu commodément ; que s'il eût posé le pied à plat ainsi que la main , il aurait eu dans la jambe postérieure une articulation de moins que les autres animaux , savoir, celle qui joint le canon au tibia ; et qu'en ne posant que la pointe du pied , comme il aurait sans doute été contraint de le faire , le tarse , sans parler de la pluralité des os qui le composent, paratt trop gros pour tenir lieu de canon , et ses articulations avec le métatarse et le tibia trop rapprochées pour donner à la jambe humaine , dans cette situation , la même flexibilité qu'ont celles des quadrupèdes. L'exemple des enfants , étant pris dans un âge où les forces naturelles ne sont point encore développées» ni les membres raffermis , ne conclut rien du tout ; et j'aimerais autant dire que les chiens ne sont pas destinés à marcher , parce qu'ils ne font que ramper quelques semaines après leur naissance. Les faits particuliers ont encore peu de force contre la pratique universelle de tous les hommes , même des nations qui» n'ayant eu aucune communication avec les autres , n'avaient pu rien imiter d'elles. Un enfant abandonné dans une forêt avant que de pouvoir marcher, et nourri par quelque bête, aura suivi l'exemple de sa nourrice, en s'exerçant à marcher comme elle ; l'habitude lui aura pu donner des facilités qu'il ne tenait point de la nature ; et comme des manchots parviennent , à force d'exercice , à faire avec leurs pieds tout ce que nous faisons de nos mains , il sera parvenu enfin à employer ses mains à l'usage des pieds«

BOUSi. — DISCOURS. 10*

ItO DISCOURS SUR l'ORIGINK, ETC.

Page 48.

(4) S'il se trouvait parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me faire des difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la terre, je vais lui répondre par le passage suivant :

« Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup « plus de substance de Tair et de Teau qu'ils n'en tirent de la terre, il « arrive qu'en pourrissant ils rendent à la terre plus qu'ils n'en ont « tiré ; d'ailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie en ar- « rélant les vapeurs. Ainsi , dans un bois que l'on conserverait « bien longtemps sans y toucher, la couche de terre qui sert à la « végétation augmenterait considérablement; mais les animaux « rendant moins à la terre qu'ils n'en tirent, et les hommes faisant « des consommations énormes de bois et de plantes pour le feu et « pour d'autres usages, il s'ensuit que la couche de terre végétale « d'un pays habité doit toujours diminuer, et devenir enfin comme « le terrain de l'Arabie Pétrée, et comme celui de tant d'autres pron vinces de l'Orient, qui est en effet le climat le plus anciennement « habité, où l'on ne trouve que du sel et des sables : carie sel fixe « des plantes et des animaux reste, tandis que toutes les autres « parties se volatilisent. » Hist. nat.. Preuves de la Théorie de la terre, art. 7.

On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité d'arbres et de plantes de toute espèce dont étaient remplies presque toutes les îles désertes qui ont été découvertes dans ces derniers siècles , et par ce que l'histoire nous apprend des forêts immenses qu'il a fallu abattre par toute la terre à mesure qu'elle s'est peuplée ou policée. Sur quoi je ferai encore les trois remarques suivantes : l'une , que s'il y a une sorte de végétaux qui puissent compenser la déperdition de matière végétale qui se fait par les animaux , selon le raisonnement de M. de Buffon , ce sont surtout les bois , dont les tètes et les feuilles rassemblent et s'approprient plus d'eaux et de vapeurs que ne font les autres plantes ; la seconde , que la destruction du sol , c'est-à-dire la perte de la substance propre à la végétation , doit s'aoc>élérer à proportion que la terre est plus cultivée , et que les habitants plus industrieux consommeut en plus grande abondance ses productions de toute espèce. Ma

troisième et plus importante remarque est que les fruits des arbres fournissent à Tanimal une nourriture plus abondante que ne peuvent faire les autres végétaux; expérience que j'ai faite moi-même, en comparant les produits de deux terrains égaux en grandeur et en qualité, Fun couvert de châtaigniers , et l'autre semé de blé. Page. 48.

(5) Parmi les quadrupèdes, les deux distinctions les plus universelles des espèces voraces se tirent, l'une delà figure des dents, et Tautre de la conformation des intestins. Les animaux qui ne vivent que de végétaux ont tous les dents plates, comme le cheval , le bœuf, le mouton , le lièvre; mais les voraces les ont pointues , comme le chat , le chien , le loup , le renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels que le colon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que rhomme ayant les dents et les intestins comme les ont les animaux frugivores, devrait naturellement être rangé dans cette classe; et non-seulement les observations anatomiques confirment cette opinion , mais les monuments de l'antiquité y sont encore très-favorables. « Dicéarque , dit saint Jérôme, rapporte, dans ses « livres des antiquités grecques , que , sous le règne de Saturne , « où la terre était encore fertile par elle-même , nul homme ne « mangeait de chair, mais que tous vivaient des fruits et des lé- « gumesqui croissaient naturellement. » (Lib. W^adv. Jovinian.) Ottc opinion se peut encore appuyer sur les relations de plusieurs voyageurs modernes. François Corrcal témoigne entre autres que la plupart des habitants des Lucayes que les Espagnols transportèrent aux îles de Cuba , de Saint-Domingue et ailleurs, moururent pour avoir mangé de la chair. On peut voir par là que je néglige bien des avantages que je pourrais faire valoir. Car la proie étant presque Tunique sujet de combat entre les animaux carnassiers, et les frugivores vivant entre eux dans une paix continuelle , si Tespèce humaine était de ce dernier genre, il est clair qu'elle aurait eu beaucoup plus de facilité à subsister daits l'état de nature , beaucoup moins de besoins et d'occasions d'en sortir^

Page 49.

(6) Toutes les connaissances qui demandent de la réflexion , toutes celles qui ne s'acquièrent que par l'enchaînement des idée»

lia DISCOUBS SUR l'OBIGINB, etc.

et ne se perfectionnent qae successivement» semblent être tout à fait hors de la portée de l*hommé sauvage, faate de communication avec ses semblables, c'est-à-dire faute de rinstrument qui sert à cette communication, et des besoins qui la rendent nécessaire. Son savoir et son industrie se bornent à sauter, courir, se battre, lancer une pierre, escalader un arbre. Mais s'il ne sait que ces choses , en revanche il les sait beaucoup mieux que nous, qui n'en avons pas le même besoin que lui ; et comme elles dépendent uniquement de l'exercice du corps , et ne sont susceptibles d'aucune communication ni d'aucun progrès d'un individu à l'autre, le premier homme a pu y être tout aussi babil» que ses derniers descendants.

Les relations des voyageurs sont pleines d'exemples de la force et de la vigueur des hommes chez les nations barbares et sauvages ; elles ne vantent guère moins leur adresse et leur légèreté : et comme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, rien n'empêche qu'on n'ajoute foi à ce que certifient là-dessus des té* moins oculaires; j'en tire au hasard quelques exemples des premiers livres qui me tombent sous la main.

« Les Hottentots, dit Kolben , entendent mieux la pêche que les A Européens du Cap. Leur habileté est égale au filet , à l'hameçon « et au dard, dans les anses comme dans les rivières. Ils ne « prennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sont « d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager « a quelque chose de surprenant, et qui leur est tout à fait propre. « Ils nagent le corps droit et les mains étendues hors de l'eau , de « sorte qu'ils paraissent marcher sur la terre. Dans la pins grande « agitation de la mer, et lorsque les flots forment autant de mon- «( tagnes , ils dansent en quelque sorte sur le dos des vagues, mon <t tant et descendant comme un morceau de liège.

« Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont d'une n adresse surprenante à la chasse, et la légèreté de leur course passe « l'imagination. » Il s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtant quelquefois, comme on peut juger par l'exemple qu'il en donne. « Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea, dit il , « un Hottentot de le suivre à la ville avec un rouleau de tabac K d'environ vingt livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque

« distance de la troupe, le Hottentot demanda au matelot 8*iT « savait courir. Courir? répond le Hollandais; oui, fort bien. « Voyons, reprit TA fricain; et, fuyant avec le tabac, il disparut « presque aussitôt. Le matelot, confondu de cette merveilleuse « vitesse , ne pensa point à le poursuivre , et ne revit jamais ni son « tabac ni son porteur.

« Ils ont la vue si prompte et la main si certaine, que les << Européens n*en approchent point. A o«nt pas ils toucheront d'un «I coup de pierre une marque de la grandeur d'un demi-sou; et ce « qu'A y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer comme nous « les yeux sur le but , ils font des mouvements, et des contor- « sions continuelles. Il semble que leur pierre soit portée par une «« main invisible. »

Le P. du Tertre dit à peu près, sur les sauvages des Antilles, les mêmes choses qu'on vient de dire sur les Hottentots du cap de Bonne-Espérance. Il vante surtout leur justesse à tirer avec leurs flèches les oiseaux au vol et les poissons à la nage, qu'ils prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de l'Amérique septentrionale ne sont pas moins célèbres par leur force et par leur adresse ; et voici un exemple qui pourra faire juger de celle des Indiens de l'Amérique méridionale :

En l'année 1746 , un Indien de Buenos- Ayres , ayant été condamné aux galères à Cadix , proposa au gouverneur de racheter sa liberté en exposant sa vie dans une fête publique. Il promit qu'il attaquerait seul le plus furieux taureau, sans autre arme en main qu'une corde ; qu'il le terrasserait, qu'il le saisirait avec sa corde par telle partie qu'on indiquerait, qu'il le sellerait, le briderait, le monterait, et combattrait , ainsi monté , deux autres taureaux des plus furieux qu'on ferait sortir du Torillo, et qu'il les mettrait tous à mort l'un après l'autre dans l'instant qu'on le lui commanderait , et sans le secours de personne ; ce qui lui fut accordé. L'Indien tint parole, et réussit dans tout ce qu'il avait promis. Sur la manière dont il s'y prit , et sur tout le détail du combat , on peut consulter le premier tome in-12 des Observations sur l'Histoire naturelle, de M. Gautier, d'où ce fait est tiré, page 262.

IN DISGOUBS SUR l'ORIGINB, ETC.

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(7) « La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est, « comme dans toutes les autres espèces d'animaux , proportionnée « à la durée du temps de leur accroissement. L'homme , qui est n quatorze ans à croître , peut vivre six ou sept fois autant de " temps , c'est-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans ; le cheval , dont » l*accroissement se fait en quatre ans , peut vivre six ou sept fois «autant, o'est-à- dire, vingt- cinq ou trente ans. Les exemples qui « pourraient être contraires à cette règle sont si rares, qu'on ne « doit pas même les regarder comme une exception dont on puisse 1 tirer des conséquences; et comme les gros chevaux prennent <( leur accroissement en moins de temps que les chevaux fins , ils 'i vivent aussi moins de temps , et sont vieux dès l'âge de quinze « ans. » HisT. nat., du Cheval.

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(8) Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivores une autre différence encore plus générale que celle que j'ai remarquée dans la note 5 , puisque celle-ci s'étend jusqu'aux oiseaux» Cette différence consiste dans le nombre des petits, qui n'excède jamais deux à chaque portée pour les espèces qui ne vivent que de végétaux , et qui va ordinairement au delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé de connaître, à ^t égard , la destination de la nature par le nombre des mamelles, qui n'est que de deux dans chaque femelle de la première espèce, comme la jument, la vache, la chèvre, la biche, la brebis, etc., et qui est toujours de six ou de huit dans les autres femelles, comme la chienne, la chatte, la louve , la tigresse , etc. La poule , l'oie, la cane , qui sont toutes des oiseaux voraces, ainsi que l'aigle, l'épervier, la chouette, pondent aussi et couvent un grand nombre d'œufs, ce qui n'arrive jamais à la colombe, à la tourterelle, ni aux oiseaux qui ne mangent absolument que du grain , lesquels ne pondent et ne couvent guère que deux œufs à la fois. La raison qu'on peut donner de cette différence est que les animaux qui ne vivent que d'herbes et de plantes, demeurant presque tout le jour à la pâture, et étant forcés d'employer beaucoup de temps à se nourrir , ne pourraient suffire à allaiter plusieurs petits ; au lieu que les voraces, faisant leur repas

NOTES. Ii6

presque ea un instant, peuvent plus aisément et plus souvent retourner à leurs pelits et à leur ctiasse, et réparer la dissipation d'une si grande quantité de lait. 11 y aurait à tout ceci bien des observations particulières et des réflexions à faire ; mais ce n*en est pas ici le lieu , et il me suffit d'avoir montré dans cette partie le système le plus général de la nature , système qui fournit une nouvelle raison de tirer Thomme de la classe des animaux carnassiers, et de le ranger parmi les espèces frugivores.

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(9) Un auteur célèbre, calculant les biens et les maux de la vie humaine , et comparant les deux sommes , a trouvé que la dernière surpassait Tautre de beaucoup, et qu'à tout prendre la vie était pour rbomme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l'homme civil : s'il fut remonté jusqu'à l'homme naturel , on peut juger qu'il eut trouvé des résultats très-différents, qu'il eût aperçu cpie P homme n'a guère de maux que ceux qu'il s*est donnés lui-même, et que la nature eût été justifiée. Ce n^est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d'un côté l'on considère les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies , tant d'arts inventés , tant de forces employées , des abimes comblés , des montagnes rasées , des rochers brisés , des fleuves rendus navigables , des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre, la mer couverte de vaisseaux et de matelots, et que de l'autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l'espèce humaine , on ne peut qu'être frappé de l'étonnante disproportion qui règne entre ces choses , et déplorer l'aveuglement de l'homme, qui, pour nourrir son fol orgueil, et je ne sais quelle vaine admiralion de lui-même , le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible , et que la bienfaisante nature avait pris soin d'écarter de lui.

Les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispense de la preuve ; cependant l'homme est naturellement bon , je crois l'avoir démontré : qu'est-ce donc qui peut l'avoir déprave à ce point , sinon les changements survenus dans sa constitution ,

116 DISCOURS SUR l'origine, ETC.

les progrès qu'il a faits et les coDnaissances qu'il a acquises? Qu'on admire tant qu'on voudra la société humaine, il n'en sera pas moins vrai qu'elle porte nécessairement les hommes à s'entreh^r à proportion que leurs intérêts se cnHsent, à se rendre mutuellement des services apparents , et à se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on penser d'un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prèiîhe au corps de la société , et où chacun trouve son compte dans le malheur d'autrui ? Il n'y a peutêtre pas un homme aisé à qui des héritiers avides , et souvent ses propres enfants, ne souhaitent la mort en secret; pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fut une bonne nouvelle pour quelque Dcgodant, pas une maison qu'un débiteur de mauvaise foi ne voulût voir brûler avec tous les papiers qu'elle contient, pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins. C'est ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos semblables , et que la perte de l'un fait presque toujours la prospérité de l'autre. Mais ce qu'il y a de plus dangereux encore, c'est que les calamités publiques font l'attente et l'espoir d'une multitude de particuliers : les uns veulent des maladies, d'autres la mortalité, d'autres la guerre, d'autres la famine. J'ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d'une année fertile ; et le grand et funeste incendie de Londres, qui coûta la vie ou les biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille personnes. Je sais que Montaigne blâme l'Athénien Démàdes d'avoir fait punir un ouvrier qui, vendant fort cher des cercueils , gagnait beaucoup à la mort des citoyens : mais la raison que Montaigne allègue étant qu'il faudrait punir tout le monde, il est évident qu'elle confirme les miennes. Qu'on pénètre donc , au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance , ce qui se passe au fond des cceurs ; et qu'on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement, et où ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt. Si Ton me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres , je répliquerai que cela serait fort bien s'il ne gagnait encore plus à leur nuire.. Il n'y a point de profit tii légitime qui ne soit surpassé par celui qu'on peut faire illégitimement , et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que

les services. l\ ne s'agit donc plus que de (rouver Içs moyens de s'assurer l'impunité, et c'est à quoi les puissants emploient toutes leurs forces , et les faibles toutes leurs ruses.

L'homme sauvage , quand il a diné , est en paix avee toute la nature , et l'ami de tous ses semblables. S'agit-il quelquefois de disputer son repas, il n'en vient jamais aux coups sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance; et comme l'orgueil ne se mêle pas du combat , il se termine par quelques coups de poing ; le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, et tout est pacifié. Mais chez l'homme en société ce sont bien d'autres affaires : il s'agit premièrement de pourvoir au nécessaire , et puis au superflu ; ensuite viennent les délices , et puis des immenses richesses , et puis des sujets , et puis des esclaves ; il n'a pas un moment de relâche : ce qu'il y a de plus singulier, c'est que moins les besoins sont naturels et pressants , plus les passions augmentent , et, qui pis est , le pouvoir de les satisfaire ; de sorte qu'après de longues prospérités , après avoir englouti bien des trésors et désolé bien des hommes, mon héros finira par tout égorger, jusqu'à ce qu'il soit l'unique maître de l'univers. Tel est en abrégé le tableau moral , sinon de la vie humaine, au moins des prétentions secrètes du cœur de tout homme civilisé.

Comparez sans préjugés l'état de l'homme civil avec celui de l'homme sauvage , et recherchez , si vous le pouvez , combien , outre sa méchanceté , ses besoins et ses misères , le premier a ouvert de nouvelles portes à la douleur et à la mort. Si vous considérez les peines d'esprit qui nous consument , les passions violentes qui nous épuisent et nous désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont surchargés , la mollesse encore plus dangereuse à laquelle les riches s'abandonnent, et qui font mourir les uns de leurs besoins et les autres de leurs excès ; si vous songez aux monstrueux mélanges des aliments, à leurs pernicieux assaisonnements , aux denrées corrompues , aux drogues falsifiées ^ aux friponneries de ceux qui les vendent, aux erreurs de ceux qui les administrent, au poison des vaisseaux dans lesquels on les prépare ; si vous faites attention aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des multitudes d'hommes rassemblés , à celles qu'occasionnent la délicatesse de notre manière de vivre, les pas-

118 Dl&COURS SUR l'OBIGINE, ETC.

sages alternatifs de Tintérlear de nos maisons au grand air, 1* usage des habillements pris ou quittés avec trop peu de précaution , et tous les soins (jue notre sensualité excessive a tournés en habitudes nécessaires , et dont la négligence ou la privation nous coûte eusuite la vie ou la santé ; si vous mettez en ligne de compte les incendies et les tremblements de terre qui , consumant ou renversant des villes entières, en font périr les habitants par milliers ; en un mot, si vous réunissez les dangers que toutes ces causes assemblent continuellement sur nos tètes » vous sentirez combien Ja nat ture nous fait payer cher le mépris que nous avons fait de ses leçons.

Je ne répéterai point ici sur la guerre ce que j'en ai dit ailleurs ; mais je voudrais que les gens instruits voulussent ou osassent donner une fois au public le détail des horreurs qui se commettent dans les armées par les entrepreneurs des vivres et des hôpitaux : on verrait que leurs manoeuvres, non trop secrètes , par lesquelles les plus brillantes armées se fondent en moins de rien , font plus périr de soldais que n'en moissonne le fer ennemi. C'est encore uu calcul non moins étonnant que celui des hommes que la mer en* gloutit tous les ans , soit par la faim, soit par le scorbut, soit par les pirates , soit par le feu , soit par les naufrages. Il est clair qu*il faut mettre aussi sur le compte de la propriété établie, et par conséquent de la société, les assassinats, les empoisonnements, les vols de grands chemins , et les punitions mêmes de ces crimes , punitions nécessaires pour prévenir de plus grands maux , mais qui , pour le meurtre d'un homme, coûtant la vie à deux ou davantage, ne laissent pas de doubler réellement la perte de Tespèce humaine. Combien de moyens honteux d'empêcher la naissance des hommes, et de tromper la nature ; soit par ces goûts brutaux et dépravés qui insultent son plus charmant ouvrage , goûts que les sauvages ni les animaux ne connurent jamais, et qui ne sont nés dans les pays policés que d'une imagination corrompue ; soit par ces avortements secrets, dignes fruits de la débauche et de l'honneur vicieux ; soit par l'exposition ou le meurtre d'une multitude d'enfants, victimes de la misère de leurs parents, ou de la honte barbare de leurs mères ; soit enfin par la mutilation de ces malheureux dont une partie de Texistence et toute la postérité sont sacrifiées à de vaincs chansons , ou ce qui est pis encore , à la brutale jalousie de

quelques hommes; mutilation qui , daus ce dernier cas, outrage doublement la nature , et par le traitement que reçoivent ceux qui la souffrent, et par l'usage auquel ils sont destinés !

Mais n*est-il pas mille cas plus fréquents et plus dangereux encore, où les droits paternels offensent ouvertement l'humanité? Combien de talents enfouis et d'inclinations forcées par Timprudente contrainte des pères ! combien d'hommes se seraient distingués dans un étatsorlable , qui meurent malheureux et déshonorés dans un autre état pour lequel ils n'avaient aucun goût! combien de mariages heureux, mais inégaux, ont été rompus ou troublés, et combien de chastes épouses déshonorées par cet ordre des conditions, toujours en contradiction avec celui de la nature! combien d'autres unions bizarres formées par l'intérêt et désa> vouées par l'amour et par la raison ! combien même d'époux honnêtes et vertueux font mutuellement leur supplice pour avoir été mal assortis! combien déjeunes et malheureuses victimes de l'avarice de leurs parents se plongent dans le vice, ou passent leurs tristes jours dans les larmes , et gémissent dans des liens indissolubles que le cœur repousse et que l'or seul a formés ! Heureuses quelquefois celles que leur courage et leur vertu même arrachent à la vie avant qu'une violence barbare les force à la passer dans le crime ou dans le désespoir! Pardonnez-le-moi , père et mère à jamais déplorables : j'aigris à regret vos douleurs; mais puissentelles servir d'exemple éternel et terrible à quiconque ose, au nom même de la nature , violer le plus sacré de ses droits !

Si je n'ai parlé que de ces nœuds mal formés qui sont l'ouvrage de notre police, pense-t-on que ceux où l'amour et la sjrmpathie ODtprésidé soient eux-mêmes exempts d'inconvénients? Que seraitce si j'entreprenais de montrer l'espèce humaine attaquée dans sa source même , et jusque dans le plus saint de tous les liens , où l'on n'ose plus écouter la nature qu'après avoir consulté la fortune , et où, le désordre civil confondant les vertus et les vices, la continence devient une précaution criminelle, et le refus de donner la vie à son semblable un acte d'humanité! Mais, sans déchirer le voile qui couvre tant d'horreurs, contentons-nous d'indiquer le mal auquel d'autres doivent apporter le remède.

Qu'on ajoute à tout cela cette quantité de métiers malsains qui abrègent les jours ou détruisent le tempérament , tels que sont les

120 DISCOUBS sua LOBIGINB, ETC.

travaux des mines , les diverses préparations de métaux, des minéraux, surtout du plomb, du cuivre, du mercure, du cobalt, de Tarsenic , du réalgar ; ces autres métiers périlleux qui coûtent tous les jours la vie à quantité d'ouvriers , les uns couvreurs , d'autres charpentiers , d'autres maçons , d'autres travaillant aux carrières ; qu'on réunisse, dis-je, tous ces objets, et l'on pourra voir dans rétablissement et la perfection des sociétés les raisons de la diminution de l'espèce , observée par plus d'un philosophe.

Le luxe , impossible à prévenir chez des hommes avides de leurs propres commodités et de la considération des autres, achève bientôt le mai que les sociétés ont commencé; et, sous prétexte de faire vivre les pauvres , qu'il n'eût pas fallu faire, il appauvrit tout le reste, et dépeuple l'État tôt ou tard.

Le luxe est un remède beaucoup pire que le mal qu'il prétend guérir; ou plutôt il est lui-même le pire de tous les niaux dans quelque État, grand ou petit, que ce puisse être, et qui, pour nourrir des foules de valets et de misérables qu'il a faits, accable et ruine le laboureur et le citoyen; semblable à ces vents brûlants du midi qui , couvrant l'herbe et la verdure d'insectes dévorants, ôtent la subsistance aux animaux utiles , et portent la disette et la mort dans tous les lieux où ils se font sentir.

De la société et du luxe qu'elle engendre naissent les arts libéraux et mécaniques , le commerce, les lettres, et toutes ces inutilités qui font fleurir l'industrie , enrichissent et perdent les États. La raison de ce dépérissement est très-simple. Il est aisé de voir que , par sa nature , l'agriculture doit être le moins lucratif de tous les arts , parce que son produit étant de l'usage le plus indispensable pour tous les hommes , le prix en doit être proportionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut tirer celte règle, qu'en général les arts sont lucratifs en raison inverse de leur utilité, et que les plus nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où l'on voit ce qu'il faut penser des vrais avantages de l'industrie, et de l'effet réel qui résulte de ses progrès.

Telles sont les causes sensibles de toutes les misères où l'opulence précipite enfln les nations les plus admirées. A mesure que l'industrie et les arts s'étendent et fleurissent, le cultivateur méprisé, chargé d'impôts nécessaires à l'entretien du luxe, et coa-

NOTES. m

damné à passer sa vie entre le travail et la faim , abandonne ses champs pour aller chercher dans les villes le pain qu'il y devrait porter. Plus les ca|)itales frappent d'admiration les yeux stupidcs du peuple , plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, lesJterres en friche, et les grands chemins inondés de malheureux citoyensdevenus mendiants ou voleurs, et destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou sur un fumier. C'est ainsi que l'État s'enrichissant d'un côté, s'affaiblit et se dépeuple de l'autre, et que les plus puissantes monarchies , après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes , finissent par devenir la proie des nations pauvres, qui succombent à la funeste tentation de les envahir , et qui s'enrichissent et s'affaiblissent à leur tour, jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes envahies et détruites par d'autres.

Qu'on daigne nous expliquer une fois ce qui avait pu produire ces nuées de barbares qui , durant tant de siècles , ont inondé l'Europe , l'Asie et l'Afrique. Était-ce à l'industrie de leurs arts . à la sagesse de leurs lois , à l'excellence de leur police , qu'ils devaient cette prodigieuse population? Que nos savants veuillent bien nous dire pourquoi , loin de multiplier à c« point, ces hommes féroces et brutaux, sans lumières, sans frein, sans éducation , ne s'entr'égorgeaient pas tous à chaque instant pour se disputer leur pâture ou leur chasse : qu'ils nous expliquent comment ces misera* bles ont eu seulement la hardiesse de regarder en face de si habiles gens que àous étions, avec une si belle discipline militaire; de si beaux codes et de si sages lois ; enfin pourquoi , depuis que la société s'est perfectionnée dans les pays du Nord , et qu'on y a tant pris de peine pour apprendre aux hommes leurs devoirs mutuels et l'art de vivre agréablement et paisiblement ensemble , on n'en voit plus rien sortir de semblable à ces multitudes d'hommes qu'il produisait autrefois. J'ai bien peur que quelqu'un ne s'avise à la fin de me répondre que toutes ces grandes choses , savoir, les arts, les sciences et les lois, ont été très-sagement inventées par les hommes comme une peste salutaire pour prévenir l'excessive multiplication de l'espèce , de peur que ce monde, qui nous est destiné , ne devint à la -fin trop petit pour ses habitants.

Quoi donc ! faut-il détruire les sociétés , anéantir le tien et le mien , et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? conséquence à la manière de mes adversaires , que j'aime autant pré-

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