‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 20 sur 116 · DISCOURS SUB L*ORIGINB, ETC · texte numérisé non relu

DISCOURS SUB L*ORIGINB, ETC

venir que de leur laisser la houle de la tirer. O tous à qui la voix céleste ne s'est point fait entendre , et qui ne reconnaissez pour votre espèce d'autre destination que d'achever en paix cette courte vie ; vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets , vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés ; reprenez , puisqu'il dépend de vous, votre antique et première innocence; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes do vos contemporains, et ne craignez point d'avilir votre espèce en renonçant à ses lumières pour renoncer k ses vices. Quant aux hommes semblables à moi , dont les passions ont détruit pour toujours l'originelle simplicité , qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands , ni se passer do lois et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles; ceux qui verront, dans l'intention de donner d'abord aux actions humaines une moralité qu'elles n'eussent de longtemps acquise, la raison d'un précepte indifférent par luimême et hiexplicable dans tout autre système ; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes intelligences : tous ceux-là tâcheront, par l'exercice des vertus qu'ils s'obligent à pratiquer en apprenant à les connaître , de mériter le prix étemel qu'ils en doivent attendre ; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres ; ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux lois , et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres ; ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule d'abus et de maux toujours prêts à nous accabler ; ils animeront le zèle de ces dignes chefs , en leur montrant , sans crainte et sans flatterie, la grandeur de leur tâche et la rigueur de leur devoir : mais ils n'en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu'à l'aide de tant de gens respectables qu'on désire plus souvent qu'on ne les obtient , et de laquelle , malgré tous leurs soins , naissent toujours plus de calamités réelles que d'avantages apparents.

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(10) Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nousmêmes , ou par les historiens , ou par les voyageurs , les uns sont

noirs , les autres blancs , les autres rouges ; les uns portent de longs cheveux , les autres n'ont que de la laine frisée ; les uns sont presque tout velus, les autres n'ont pas même de barbe. Il y a en , et il y a peut-être encore , des nations d'hommes d'une taille gigantesque; et, laissant à part la fable des Pygmées, qui peut bien n'être qu'une exagération , on sait que les Lapons , et surtout les Groënlandais, sont fort au-dessous delà taille moyenne de Thomme. On prétend même qu'il y a des peuples entiers qui ont des queues comme les quadrupèdes. Et , sans ajouter une foi aveugle aux relations d'Hérodote et de Ctcsias , ou en peut du moins tirer cette opinion très-vraisemblable , que , si l'on avait pu faire de bonnes observations dans ces temps anciens où les peuples divers suivaient des manières de vivre plus différentes entre elles qu'ils ne font aujourd'hui, on y aurait aussi remarqué , dans la figure et l'habitude du corps , des variétés beaucoup plus frappantes. Tous ces faits , dont il est aisé de fournir des preuves incontestables , ne peuvent surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent , et qui ignorent les puissants effets de la diversité des climats, de Tair, des aliments , de la manière de vivre , des habitudes en général , et surtout la force étonnante des mômes causes , quand elles agissent continuellement sur de longues suites de générations. Aujourd'hui que le commerce, les voyages et les conquêtes, réunissent davantage les peuples divers , et que leurs manières de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquente communication , on s'aperçoit que certaines différences nationales ont diminué; et, par exemple , chacun peut remarquer que les Français d'aujourd'hui ne sont plus ces grands corps blancs et blonds décrits par les historiens latins , quoique le temps , joint au mélange des Francs et des Normands, blancs et blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avait pu ôter à l'influence du climat, dans la constitution naturelle et le teint des habitants. Toutes ces observations sur les variétés que mille causes peuvent produire et ont produites en effet dans l'espèce humaine , me font douter si divers animaux semblables aux hommes , pris par les voyageurs pour des bêtes sans beaucoup d'examen, ou à cause de quelques différences qu'ils remarquaient dans la conformation extérieure, ou seulement k)arce que ces animaux ne parlaient

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pas y ne seraient point en effet dé véritables hobames sauvages, dont la race dispersée anciennement dans les bois n'avait ^u occasion de développer aucune de ses facultés virtuelles, n*avait acquis aucun degré de perfection , et se trouvait encore dans Télat primitif de nature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.

« On trouve, dit le traducteur de V Histoire des Voyages , dans le « royau me de Congo , quantité de ces grands animaux qu*on nomme « orangs-outangs aux Indes orientales , qui tiennent comme le « milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Battel raconte » que dans les forêts de Mayomba , au royaume de Loango, on « voit deux sortes de monstres dont les plus grands se nomment « pongos,ei les autres enjocos. Les premiers ont une ressemblance « exacte avec Thomme, mais ils sont beaucoup plus gros et de « fort haute taille. Avec un visage humain , ils ont les yeux fort « enfoncés. Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles sont sans poil, « à l'exception des sourcils, qu'ils ont fort longs. Quoiqu'ils aient le « reste du corps as^ez velu, le poil n'en est pas fort épais, et sa coûte leur est brune. Enfin la seule partie qui les distingue des hommes « est lajambe, qu'ils ont sans mollet. Ils marchent droits, en se tenant « de la main le poil du cou. Leur retraite est dans les bois ; ils « dorment sur les arbres , et s'y font une espèce de toit qui les « met à couvert de la pluie. Leurs aliments sont des fruits ou des « noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair. L'usage des nè- « grès qui traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant « la nuit : ils remarquent que le matin , à leur départ , les pongos « prennent leur place autour du feu , et ne se retirent pas qu'il « ne soit éteint ; car, avec beaucoup d'adresse , ils n'ont point as- « sez de sens pour l'entretenir en y apportant du bois.

« Ils marchent quelquefois en troupes , et tuent les nègres qui « traversent les forêts. Ils tombent même sur les éléphanls qui « viennent paître dans les lieux qu'ils habitent, et lesincommo- (( dent si fort à coups de poing ou de bâton , qu'ils les forcent « à prendre la fuite en poussant des cris. On ne prend jamais de « pongos en vie, parce qu'ils sont si robustes que dix hommes ne « suffiraient pas pour les arrêter : mais les nègres en prennent « quantité de jeunes après avoir tué la mère , au corps de laquelle «< le petit s'attache fortement. Lorsqu'un de ces animaux meurt , «« les autres couvrent son corps d'un amas de branches ou de

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