DISCOURS SUR L^OBIGINK, ETC
dam le troisième tome de la même Histoire des Voyages, sous le nom de beggos et de mandriUs : mais , pour nous en tenir alix relations précédentes , on trouve dans la description de ces prétendus monstres des conformités frappantes avec Tespèce humaine , et des différences moindres que celles qu'on pourrait assigner d'homme à homme. On ne voit point dans ces passages les raisons sur lesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux en question le nom d*hommes sauvages : mais il est aisé de conjecturer que c'est à cause de leur stupidité, et aussi parce qu'ils ne parlaient pas ; raisons faibles pour ceux qui savent que , quoique Torgane de la parole soit naturel à Thomme , la parole elle-même ne lui est pourtant pas naturelle , et qui connaissent jusqu'à quel point sa perfectibilité peut avoir élevé l'homme civil au-dessus de son état originel. Le petit nombre de lignes que contiennent ces descriptions nous peut faire juger combien ces animaux ont été mal observés, et avec quels préjugés ils ont été vus. Par exemple , ils sont qualifiés de monstres, et cependant on convient qu'ils engendrent. Dans un endroit , Battel dit que les pongos tuent les nègres qui traversent les forêts ; dans un autre , Purchass ajoute qu'ils ne leur font aucun mal , même quand ils les surprennent , du moins lorsque les nègres ne s'attachent pas à les regarder. Les pcngos s'assemblent autour des feux allumés par les nègres quand ceux-ci se retirent , et se retirent à leur tour quand le feu^t éteint; voilà le fait : voici maintenant le commentaire de l'observateur ; car, avec beaucoup d'adresse, Us n'ont pas assez de sens pour Ventretenir en y apportant du bois. Je voudrais deviner comment Battel , ou Purchass son compilateur, a pu savoir que la retraite des pongos était un effet de leur bêtise plutôt que de leur volonté. Dans un climat tel que Loango', le feu n'est pas une chose fort nécessaire aux animaux : et si les nègres en allument, c'est moins contre le froid que pour effrayer les bé* tes féroces : il est donc très^simple qu'après avoir été quelque temps réjouis par la flamme , ou s'être bien réchauffés , les pongos s'ennuient de rester toujours à la même place , et s'en aillent à leur pâture , qui demande plus de temps que s'ils mangeaient de la chair. D'ailleurs on sait que la plupart des animaux , sans en excepter l'homme, sont naturellement paresseux , et qu'ils se refusent à toutes sortes de soins qui ne sont pas d' ne abs ilue iiéies-
sUé. Enfin il parait fort étrange que les pongos, dont bu vante l'adresse et la force, les pongos, qui savent enterrer leurs morts et se faire des toits de branchages , ne sachent pas pousser des tisons dans le feu. Je me souviens d'avoir vu un singe faire cette même manœuvre qu'on ne veut pas que les pongos puissent faire : il est vrai que mes idées n'étant pas alors tournées de ce côté, je lis moi-même la faute que je reproche à nos voyageurs , et je négligeai d'examiner si l'intention du singe était en effet d'entretenir le feu, ou simplement, comme je crois, d'imiter l'action d'un homme. Quoi qu'il en soit, il est bien démontré que le singe n'est pas une variété de l'homme , non>seulement parce qu'il est privé de la faculté de parler, mais surtout parce qu'on est sûr que son espèce n'a point celle de se perfectionner, qui est le caractère spécifique de l'espèce humaine : expériences qui ne paraissent pas avoir été faites sur le pongo et l'orang-outang avec assez de soin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y aurait pour<» tant un moyen par lequel , si l'orang-outang ou d'autres étaient de l'espèce humaine, les observateurs les plus grossiers pourraient s'en assurer même avec démonstration : mais outre qu'une seule génération ne suffirait pas pour cette expérience, elle doit passer pour impraticable, parce qu'il faudrait que ce qui n'est qu'une supposition fût démontré vrai avant que l'épreuve qui devrait constater le fait pût être tentée innocemment.
Les jugements précipités , qui ne sont point le fruit d'une raison éclairée, sont sujets à donner dans l'exc/ès. Nos voyageurs font sans façon des bêtes sous les noms de pongos , de mandrills , d^orangs^utangs f de ces mêmes êtres dont, sous les noms de satyres, ûefaunes, de sylvains, les anciens faisaient des divinités. Peut-être , après des recherches plus exactes , trouvera-t-on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux , mais des hommes. Eu littendant , il me parait qu'il y a bien autant de raison de s'en rap* porter lâ-dessus à MeroUa , religieux lettré , témoin oculaire , et qui , avec toute sa naïveté , ne laissait pas d'être homme d'esprit , qu'au marchand Battel , à Dapper, àPurchass , et aux autres compilateurs.
Quel jugement pense-t-on qu'eussent porté de pareils observateurs 8ur l'enfant trouvé en 1694, dont j'ai déjà parlé ci-devant ( note 3 ), qui ne donnait aucune marque de raison , marchait sur
128 DISCOURS 8UB l'OBIGINE , £TG.
ses pieds et sur ses mains , n*avait aucun langage , et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d*un homme ? Il fut longtemps, continue le même philosophe qui me fournit ce fait, avant de pouvoir proférer quelques paroles; encore le fit-il d*une manière barbare. Aussitôt qu'il put parler, on l'interrogea sur son premier état ; mais il ne s'en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau. Si malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos voyageurs , on ne peut douter qu'après avoir remarqué son silence et sa stupidité, ils n'eussent pris le parti de le renvoyer dans les bois ou de l'enfermer dans une ménagerie; après quoi ils en auraient savamment parlé dans de belles relations, comme d'une béte fort curieuse qui ressemblait assez à l'homme.
Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l'Europe inondentles autres parties du monde, et publientsans cesse de nouj|eaux recueils de voyages et de relations , je suis persuadé que nous ne connaissons d'hommes que les seuls Européens ; encore parait-il, aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints même parmi les gens de lettres , que. chacun ne fait guère , sous le nom pompeux d'étude de l'homme , que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point; aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées : il n'y a guère que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours , les marins , les marchands, les soldats et les missionnaires. Or on ne doit guère s'attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs ; et quant à ceux de la quatrième , occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité, et qui les détourneraient des travaux plus importants auxquels ils se destinent. D'ailleurs , pour prêcher utilement l'Évangile , il ne faut que du zèle , et Dieu donne le reste ; mais pour étudier les hommes, il faut des talents que Dieu ne s'engage à donner à personne , et qui ne sont pas toujours le partage des saints. On n'ouvre pas un livre de voyages où l'on ne trouve des descriptions de caractères et de mœurs : mais on est tout étonné
nOTES. 1 29
d'y voir qae ces gens qui ont tant décrit de choses n'ont dit que ce que chacun savait déjà , n'ont su apercevoir, à l'autre bout du monde , que ce qu'il n'eût tenu qu'à eux de remarquer sans sortir (le leur rue , et que ces traits vrais qui distinguent les nations, et qui frappent les yeux faits pourvoir, ont presque toujours échappé aux leurs. De là est venu ce bel adage de morale , si rebattu par la tourbe philosophesque : Que les hommes sont partout les mêmes, qu'ayant partout les mêmes passions et les mêmes vices, il est assez inutile de chercher à caractériser les différents peuples ; ce qui est à peu près aussi bien raisonné que si l'on disait qulon ne saurait distinguer Pierre d'avec Jacques, parce qu'ils ont tous deux un nez , une bouche et des yeux.
Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux où les peuples ne se mêlaient point de philosopher, mais où Tes Platon , les Thaïes et les Pythagore , épris d'un ardent désir de savoir, entreprenaient les plus grands voyages uniquement pour s'instruire, et allaient au loin secouer le joug des préjuges nationaux, apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et par leurs différen* ces, et acquérir ces connaissances universelles qui ne sont point celles d'un siècle ou d'un pays exclusivement , mais qui , étant de tous les teipps et de tous les lieux , sont pour ainsi dire la science commune des sages ?
On admire la magni6cenc« de quelques curieux qui ont fait oa fait faire à grands frais des voyages en Orient avec des savants et des peintres, pour y dessiner des masures et déchiffrer ou copier des inscriptions ; mais j'ai peine à concevoir comment, dans un siècle où l'on se pique de belles connaissances, il ne se trouve pas deux hommes bien unis , riches , l'un en argent , l'autre en génie , tous deux aimant la gloire et aspirant à l'immortalité, dont l'un saifrifie vingt mille écus de son bien , et l'autre dix ans de sa vie , à un célèbre voyage autour du monde, pour y étudier, non toujours des pierres et des plantes , mais une fois les hommes et les mœurs, et qui , après tant de siècles employés à mesurer et considérer la maison , s'avisent enfin d'en vouloir connaître les habitants.
Les académiciens qui ont pai'couru les parties septentrionales de l'Europe , et méridionales de l'Amérique , avaient plus pour objet de les visiter en géomètres qu'en philosophes. Cependant , comme ils étaient à la fois l'un et l'autre , on ne peut pas regarder