‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 24 sur 116 · DISCOURS SUA L*0BIG1NB, ETC · texte numérisé non relu

DISCOURS SUA L*0BIG1NB, ETC

et le ingeoo , qui noua fournissent des exemples directement con* traires au système de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni à sa femelle , et ils nourrissent leurs petits en commun. Le canard , dont la voracité est connue , ne reconnaît ni sa femelle ni ses petits, et n*aide en rien à leur subsistance; et parmi les poules , espèce qui n'est guère moins earnassière , on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans d'autres espèces le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits, c'est que les oiseau3L , qui d'abord ne peuvent voler , et que la mère ne peut allaiter, sont beaucoup moins en état de se passer de l'assistance du père que les quadrupèdes , à qui suffit la mamelle de la mère , au moins durant quelque temps. 3. Il y a bien de l'incertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le raisonnement de M. Loct^ car pour savoir si , comme il le prétend, dans le pur état de nature la femme est pour l'ordinaire derechef grosse et fait un nouvel enfant longtemps avant que le précédent puisse pourvoir lui-même à ses besoins, il faudrait des expériences qu'assurément M. Locke n'avait pas faites, et que personne n'est à portée de faire. La cohabitation continuelle du mari et de la femme est une occasion si prochaine de s'exposer à une nouvelle grossesse, qu'il est bien difficile de croire que la rencontre fortuite, ou la seule impulsion du tempérament, produisit des effets aussi fréquents dans le pur état de nature que dans celui de la société conjugale ; lenteur qui contribuerait peut-être à rendre les enfants plus robustes, et qui d'ailleurs pourrait être compensée par la faculté de concevoir , prolongée dans un plus grand âge chez les femmes qui en auraient moins abusé dans leur jeiinesse. A l'égard des enfants , il y a bien des raisons de crou'e que leurs forces et leurs organes se développent plus tard parnri nous qu'ils ne faisaient dans l'état primitif dont je parle. La faiblesse originelle qu'ils tirent de la constitution des parents , les soins qu'on prend d'envelopper et gêner tous leurs membres , la mollesse dans laquelle ils sont élevés ; peut-être l'usage d'un autre lait que celui de leur mère , tout contrarie et retarde en eux les premiers progrès de la nature. L'application qu'on les oblige de donner à mille choses sur lesquelles on fixe continuellement leur attention , tandis qu'on ne donne aucun exercice à leurs forces corporelles , peut encore faire une diversion considérable à leur ac-

croissement ; de sorte que , si , au lieu de surcharger et fatiguer d'abord leurs esprits de mille manières, on laissait exercer leurs corps aux mouvements continuels que la nature semble leur de« mander . il est à croire qu'ils seraient beaucoup plus tôt en état de marcher, d'agir, et de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.

4. En6n M. Locke prouve tout au plus qu'il pourrait bien y avoir dans l'homme un motif de demeurer attaché à la femme lorsqu'elle a un enfant; mais il ne prouve nullement qu'il a dû s'y attacher avant l'accouchement et pendant les neuf mois de la grossesse. Si telle femme est indifférente à l'homme pendant ces neuf mois , si même elle lui devient inconnue , pourquoi la secourra-t-il après l'accouchement P Pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant qu'il ne sait pas seulement lui appartenir, et dont il n'a résolu ni prévu la naissance ? M. Locke suppose évidemment ce qui est en question ; ear il ne s'agit pas de savoir pourquoi l'homme demeurera attaché à la femme après l'accouchement, mais pourquoi il s'attachera à elle après la conception. L'appétit satisfait , l'homme n'a plus besoin de telle femme , ni la femme de tel homme. Celui-ci n'a pas le moindre souci ni peut-être la moindre idée des suites de son action. L'un s'en va d'un côté , l'autre de l'autre , et il n'y a pas d'apparence qu'au bout de neuf mois ils aient la mémoire de s'être connus : car cette espèce de mémoire par laquelle un individu donne la préfé» renceà un individu pour l'acte de la génération exige , comme je le prouve dans le texte , plus de progrès ou de corruption dans l'entendement humain , qu'on ne peut lui en supposer dans Té* tat d'animalité dont il s'agit ici. Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de l'homme aussi commodément que celle qu'il a déjà connue, et un autre homme contenter de même la femme , supposé qu'elle soit pressée du même appétit pendant l'état de grossesse, de quoi Tonpeut raisonnablement douter. Que si dans l'état de nature la femme ne ressent plus la passion de l'amour après la conception de l'enfant, l'obstacle à sa société avec l'homme en devient encore beaucoup plus grand , puisque alors elle n'a plus besoin ni de l'homme qui l'a fécondée, ni d'aucun autre. Il n'y a donc dans l'homme aucune raison de rechercher la même femme , ni dans la femme aucune raison de rechercher le même bomme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine, et toute la iHaSectiquc de ce philosophe ne l'a pas garanti de la faute que Hob-.

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bes et d'autres ont commise. Ils avaient à expliquer un fait de l'état de nature, c'est-à-dire, d'un état où les hommes vivaient isolés, et où tel homme n'avait aucun motif de demeurer à côté de tel homme, ni peut-être les hommes de demeurera côté les uns des autres, ce qui est bien pis; et ils n'ont pas songé à se transporter au delà des siècles de société, c'est-à-dire, de ces temps où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les uns des autres, et où tel homme a souvent une raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle femme.

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(13) Je me garderai bien de m'embarquer dans lesréfleiions philosophiques qu'il y aurait à faire sur les avantages et les inconvénients de cette institution des langues : ce n'est pas à moi qu'on permet d'attaquer les erreurs vulgaires, et le peuple lettré respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes. Laissons donc parler les gens à qui l'on n'a point fait un crime d'oser prendre quelquefois le parti de la raison contre l'avis de la multitude. Née quidquam felicitati humani generis decederd, «i, puisa tôt linguarum peste et confusionef unam ariem caUerent mortaleSjet signis» motibus gestibusque » (icitum foret qyidvis explicare, Nune vero ita comparatum est, ut animalium qua vulgo bruta creduntur melior longe quam nostra hae m parte rideatur conditio utpote quœ promptius, et forsan felicius, sensus et cogitationes suas sine interprète significent, quam ulliqueant nwrtales, prwsertim si peregrino utantur sermons, Is. Vossius, de Pœmat. cant, et viribus rhythmi , p. 66.

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(14) Platon , montrant combien les idées de la quantité discrète et de ses rapports sont nécessaires dans les moindres arts , se moque avec raison des auteurs de son temps qui prétendaientque Palamède avait inventé les nombres au siège de Troie, comme si, dit cephiiosophe,Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avait de jambes *. En effet , on sent l'impossibilité que la société

♦ De Rep., lib. Yii (tom. VU, p. 145, édJt. de Deux-Ponts ). Plalon dit senleroetit que les anteura tragiques faisaient allusion à cette orisine supposée des nombres. (Éd.)

et les arts fussent parvenus où ils étaient déjà du temps du siège de Troie, sans que les hommes eussent Tusage des nombres et du calcul : mais la nécessité de connaître les nombres avant que d'acquérir d'autres connaissances n*en rend pas Tinvention plus aisée à imaginer. Les noms des nombres une fois connus, il est aisé d en expliquer le sens, et d*exciter les idées que ces noms représentent ; mais pour les inventer il fallut, avant que de concevoir ces mêmes idées , s*ètre pour ainsi dire familiarisé avec les méditations philosophiques, s*étre exercé à considérer les êtres parleur seule essence et indépendamment de toute autre perception ; abstraction très-pénible y très-métaphysique, très-peu naturelle , et sans laquelle cependant ces idées n'eussent jamais pu se transporter d'une espèce ou d'un genre à un autre , ni les nombres devenir universels. Un sauvage pouvait considérer séparément sa jambe droite et sa jambe gauche , ou les regarder ensemble sous l'idée indivisible d'une couple , sans jamais penser qu'il en avait deux : car autre chose est l'idée représentative qui nous peint un objet, et autre chose l'idée numérique qui le détermine. Moins encore pouvait-il calculer jusqu'à cinq ; et quoique appliquant ses mains l'une sur l'autre il eût pu remarquer que les doigts se répondaient exactement, il était bien loin de songer à leur égalité numérique ; il ne savait pas plus le compte de ses doigts que de ses cheveux ; et si, après lui avoir fait entendre ce que c'est que nombres , quelqu'un lui eût ditqu'il avait autantde doigtsaux pieds qu'aux mains» il eût peut-être été fort surpris , en les comparant , de trouver que cela était vrai.

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(15) Il ne faut pas confondre l'amour propre et l'amour de soimême, deux passions très-différentes par leur nature et parleurs effets. L'amour de soi-même est un sentiment naturel qui porto tout animal à veiller à sa propre conservation , et qui , dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice , et né dans la société , qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tons les maux qu'ils se font mutuellement, et quLest la véritable source da 1 honneur.

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Ceci bien entendu f je dis que , dans notre état primitif , dans le véritable état de nature , Tamour-propre n'existe pas ; car chaque homme en particulier se regardant lui-même comme le seul spectateur qui Tobserve , comme le seul être dans l'univers qui prenne intérêt à lui , comme le seul juge de son propre mérite, il n'est pas possible qu'un sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu'il n'est pas à portée de faire puisse germer dans son âme : par la même raison cet homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance , passions qui ne peuvent naitre que de l'opinion de quelque offense reçue ; et comme c'est le mépris ou l'intention de nuire , et non le mal , qui constitue l'offense , des hommes qui ne savent ni s'apprécier ni se comparer peuvent se faire beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage , sans jamais s'offenser réciproquement. En un mot , chaque homme , ne voyant guère ses semblabes que comme il verrait des animaux d'une autre espèce» peut ravir la proie au plus faible ou céder la sienne au plus fort , sans envisager ces rapines que comme des événements naturels , sans le moindre mouvement d'insolence ou de dépit , et sans autre passion que la douleur ou la joie d'un bon ou mauvais succès.

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(16) C'est une chose extrêmement remarquable que, depuis tant d^années que les Européens se tourmentent pour amener les sauvages de diverses contrées du monde à leur manière de vivre» ils n'aient pas pu encore en gagner un seul , non pas même à la faveur du christianisme ; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens , mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter l'invincible répugnance qu'ils ont à prendre nos mœurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sont aussi malheureux qu'on le prétend , par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policerànotre imitation» ou d'apprendre à vivre heureux parmi nous, tandis qu'on lit en mille endroits que des Français et d'autres Européens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations , y ont passéieur vie entière sans pouvoir plus quitter une si étrange manière de vivre , et qu'on voit même des missionnaires sensés regretter avec atten-

drissement lea jours calmes etiDnocents qu ils ont passés chez ces peuples si méprisés * ? Si Von répond qu'ils n*ont pas assez de lumières pour juger sainement de leur état et du nôtre , je répliquerai que l'estimation du bonheur est moins Taf faire de la raison que du sentiment. D'ailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore ; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d'esprit où il faudrait être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages à leur manière de vivre , que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet , après quelques observations , il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets ; savoir, pour soi les commodités de la vie , et la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d'imaginer la sorte de plaisir qu'un sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois , ou à la pé* che, ou à souffler dans une mauvaise flûte , sans jamais savoir en tirer un seul ton, et sans se soucier de l'apprendre?

On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris , à Londres , et dans d'autres villes ; on s'est empressé de leur étaler notre luxe ^ nos richesses , et tous nos arts les plus utiles et les plus curieux ; tout cela n'a jamais excité chez eux qu'une admiration stupide , sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entre autres de l'histoire d'un chef de quelques Américains septentrionaux qu'on mena à la cour d'Angleterre, il y a une trentaine d'années : on lui fit pass-er mille choses devant les yeux, pour chercher à lui faire quelque présent qui pût lui plaire, sans qu'on trouvât rien dont il parût se soucier. Nos armes lui semblaient lourdes et incommodes , nos souliers lui blessaient les pieds , nos habits le gênaient , il rebutait tout ; enfin on s'aperçut qu'ayant pris une couverture de laine, il semblait prendre plaisir à s'en envelopper les épaules. Vous conviendrez au moins , lui dit-on aussitôt , de l'utilité de ce meuble ? Oui , répondit-il , cela me parait presque aussi

♦ L*au(eor des Lettres d*un Cultivateur américain^ (Crevecœur de Saint-John ) dit quelque pari que ce que les colons des États-Unis établis wr les frontières ont le plus à craindre du foisinage des peuples sauvages est reflet que produit surleui-s enfants cette vie errante et libre dont ils ne voient (lue les plaisirs et les avantages, et dont r attrait est tel que beaucoup d*entre eux abandonnent la maison paternelle pour se joindre à Tune de ces peuplades, et partager son genre de vie. (G. Pbtitain.)

MO DISCOUBS SUB LOBIGINB, ETC.

boa qu'une peau de bêle. Eacore n'eùt-ilpas dit cela s'il eut porté Tune et Tautre à la pluie.

Peut-être me dira-t-ou que c'est Thabitude qui , attachant chacun à sa manière de vivre, empêche les sauvages de sentir ce qu'il y a de bon dans la nôtre : et sur ce pied-là, il doit paraître au moins fort extraordinaire que Thabitude ait plus de force pour maintenir les sauvages dans le goût de ieur misère que les Européens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à cette dernière objection une réponse à laquelle il n'y ait pas un mot à répliquer , sans alléguer tous les jeunes sauvages qu'on s'est vainement efforcé de civiliser , sans parler des Groênlandais et des habitants de l'Islande qu'on a tenté d'élever et nourrir en Danemarck, et que la tristesse et le désespoir ont tous fait périr, soit de langueur, soit dans la mer, où ils avaient tenté de regagner leur pays à la nage, i me contenterai de citer un seul exemple bien allesté, et que je donne à examiner aux admirateurs de la poUee européenne.

« Tous les efforts des missionnaires hollandais du cap de « Bonne-Espérance n'ont jamais été capables de convertir un seul » Hottentot. Van der Stel , gouverneur dû Cap , en ayant pris un n dès l'enfance , le fit élever dans les principes de la religion chré- « tienne , et dans la pratique des usages de l'Europe. On le vêtit n richement , on lui fit apprendre plusieurs langues , et ses « progrès répondirent fort bien aux soins qu'on prit pour son « éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit, « l'envoya aux Indes avec un commissaire général qui l'employa « utilement aux affaires de la compagnie. Il revient au Gap après « la mort du commissaire. Peu de jours après son retour , dans « une visite qu'il rendit à quelques Hottentots de ses parents, il « prit le partir de se dépouiller de sa parure européenne, pour se « revêtir d'une peau de brebis. Il retourna au fort dans ce nouvel <i ajustement , chargé d'un paquet qui contenait ses anciens habits ; « et les présentant au gouverneur, il lui tint ce discours : Ayez la « bonté , monsieur , de faire attention que je renonce pour toujours « à cet appareil :je renonce aussi pour toute ma vie à la religion « chrétienne ; ma résolution est de vivre et mourir dans la religion , « les manières et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je K vous demande est de me laisser le collier et le coutelas que je porte :

« je Us garderai pour Vaniour de vous. Aussitôt , Bans attendre la « réponse de Vander Stel , il se déroba par la fuite , et jamais on ne « le revit au Cap. » Histoire des Voyages, Xome Y, page 175.

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(17) On pourrait m*objecter que, dans un pareil désordre, les hommes, au lieu de s'entr'égorger opiniâtrement, se seraient dispersés, s'il n'y avait point eu de bornes à leur dispersion : mais, premièrement, ces bornes eussent au moins été celles du monde ; et si Ton pense à Texcessive population qui résulte de l'état de nature , on jugera que la terre , dans cet état , n'eût pas tardé à être couverte d'hommes, ainsi forcés à se tenir rassemblés. D'ailleurs , ils se seraient dispersés si le mal avait été rapide , et que c'eût été un changement fait du jour au lendemain : mais ils naissaient fious le joug; ils avaient l'iudsitude de le porter quand ils en sentaient la pesanteur, et ils se contentaient d'attendre l'occasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les forçaient à se tenir rassemblés , la dispersion n'était plus si facile que dans les premiers temps, où, nul n'ayant besoin que de soimême, chacun prenait son parti sans attendre le consentement d'un autre.

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(18) Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes , les excessives friponneries d'un entrepreneur des vivres ayant fait souffrir et murmurer l'armée, U le tança vertement « et le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, hii répond hardiment le fripon ; et je suis bien aise de vous dire qu'on ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutait naïvement le maréchal; mais en effet il ne fut point pendu, quoiqu'il eût cent fois mérité de l'être.

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(t9) La justice distributive s'opposerait même à cette égalité rigoureuse de l'état de nature, quand elle serait praticable dans la société civile ; et comme tous les membres de l'État lui doivent

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des services proportionDés à leurs talents et à leurs forces , les citoyens à leur tour doivent être distingués et favorisés à proportion de leurs services. C'est en ce sens qu'il faut entendre un passage d'Isocrate * , dans lequel il loue les premiers Athéniens d'avoir bien su distinguer quelle était la plus avantageuse des deux sortes d'égalité , dont Tune consiste à faire part des mêmes avantages à tous les citoyens indifféremment , et l'autre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles politi(iues , ajoute l'orateur, bannissant celte injuste égalité qui ne met aucune différence entre les méchants et les gens de bien , s'attachèrent inviolablement à celle qui récompense et punit chacun selon son mérite. Mais, premièrement, 11 n'a jamais existé de société, à quelque degré de corruption qu'elles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fit aucune différence des méchants et des gens de bien: et dans les matières de mœurs , où la loi ne peut fixer de mesure assez exacte pour servir de règle au magistrat , c'est très-sagement que , pour ne pas laisser le sort ou le rang des citoyens à sa > discrétion, elle lui interdit lejugement des personnes, pour ne lui laisser que celui des actions. Il n'y a que des mœuro aussi pures que celles des anciens Romains qui puissent supporter des censeurs ; et de pareils tribunaux auraient bientôt tout bouleversé parmi nous. C'est à l'estime publique à mettre de la différence entre les méchants et les gens de bien. Le magistrat n'est juge que du droit rigoureux : mais le peuple est le véritable juge des mœurs, juge intègre et même éclairé sur ce point, qu'on abuse quelquefois , mais qu'on ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens doivent donc être réglés , non sur leur mérite personnel, ce qui serait laisser aux magistrats le moyen de faire une application presque arbitraire de la loi, mais sur les services réels qu'ils rendent a TÉtat, et qui sont suscepliles d'une estimation plus exacte.

* Aréopagit., S », édit. Coray.

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