‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 25 sur 116 · LETTRE DE J. J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LETTRE DE J. J. ROUSSEAU

A M. PHILOPOLIS*.

Voas voulez, monsieur, que je vous réponde, puisque vous me faites des questions. Il s*agU , d'ailleurs , d'un ouvrage dédié à mes concitoyens : je dois, en le défendant, justitier l'honneur qu'ils m'ont fait de l'accepter. Je laisse à part dans vptre lettre ce qui me regarde en bien et en mal , parce que Tun compense l'autre à peu près, que j'y prends peu d'intérêt , le public encore moins , et que tout cela ne fait rien à la recherche de la vérité. Je commence donc par le raisonnement que vous me proposez, comme essentiel à la question que j'ai tâché de résoudre.

L'état de société , me dites-vous , résulte immédiatement des facultés de Thomme, et par conséquent de sa nature. Vouloir que l'homme ne devint point sociable , ce serait donc vouloir qu'il ne fût point homme , et c'est attaquer l'ouvrage de Dieu que de s'élever contre la société humaine. Permettez-moi , monsieur , de vous proposer à mon tour une difficulté , avant de résoudre la vôtre. Je vous épargnerais ce détour, si je connaissais un chemin plus sûr pour aller au but.

Supposons que quelques savants trouvassent un jour le secret d'accélérer la vieillesse , et l'art d'engager les hommes à faire usage de cette rare découverte : persuasion qui ne serait peut-être pas si difficile à produire qu'elle parait au premier aspect , car la raison , ce grand véhicule de toutes nos sottises , n'aurait garde de nous manquer à celle-ci. Jje» philosophes , et surtout les gens sensés , pour secouer le joug des passions et goûter le précieux repos de l'àme, gagneraient à grands pas l'âge de Nestor , et reuonceraient volontiers aux désirs qu'on peut satisfaire , afin de se garantir de ceux qu'il fautétouffet : il n'y aurait que quelques étourdis qui , rougissant même de leur faiblesse , voudraient follement rester jeunes et heureux , au lieu de vieillir pour être sages.

Supposons qu'un esprit singulier, bizarre , et , pour tout dire ,

* Charles Bonnet, de Genève, métaphysicien et naturaliste célèbre, s'éUit caclié sous ce nom. Sa lettre, à laquelle celle-ci sert de réiionse, a été publiée dans le Mercure d'octobre 1753.

t44 LBTTBE DE J. J. BOUSSBAU.

un homme à paradoxes, s'avisât alors de reprocher aux autres l'absurdité de leurs maximes, de leur prouver qu'ils courent à la mort en cherchant la tranquillité, qu'ils ne font que radoter à force d'être raisonnables , et que, s'il faut qu'ils soient vieux un jour , ils devaient tâcher au moins de l'être le plus tard qu'il serait possible.

Il ne faut pas demander si nos sophistes , craignant le décri de leur arcane , se hâteraient d'interrompre ce discoureur importun : «< Sages vieillards, diraient-ils à leurs sectateurs , remerciez le <i ciel des grâces qu'il vous accorde , et félicitez-vous sans cesse « d'avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est '< vrai , languissants , cacochymes , tel est le sort inévitable de « l'homme; mais votre entendement «st sain : vous êtes perclus « de tous les membres , mais votre tête en est plus libre : vous ne '< sauriez agir, mais vous parlez comme des oracles : et si vos douu leurs augmentent de jour en jour, votre philosophie augmente «( avec elles. Plaignez cette jeunesse impétueuse , que sa brutale « santé prive des biens attachés à votre faiblesse. Heureuses inSr- « mités qui rassemblent autour de vous tant d'habiles pharmaciens « fournis de plus de drogues que vous n'avez de maux , tant de « savants médecins qui connaissent à fond votre pouls , qui sar vent en grec les noms de tous vos rhumatismes , tant de zélés B consolateurs et d'héritiers fidèles qui vous conduisent agréablei ment à votre dernière heure ! Que de secours perdus pour vous , I si vous n'aviez su vous donner les maux qui les ont rendus né- « cessaires ! »

Ne pouvons-nous pas imaginer qu'apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur , ils lui parleraient à peu près ainsi :

« Cessez , déclamateur téméraire , de tenir ces discours impies. M Osez- vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre hun main ? L'état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de « l'homme? n'est-il pas naturel à l'homme de vieillir? Que faites- « vous donc dans vos discours séditieux que d'attaquer une loi de « la nature , et par conséquent la volonté de son créateur ? Puis- «( que l'homme vieillit , Dieu veut qu'il vieillisse. Les faits sont- i in « autre chose que l'expression de sa volonté ? Apprenez que « l'homme jeune n'est point celui que Dieu a voulu faire, et que , « pour s'empresser d'obéir à ses ordres il faut se hâter de vieillir. »

À M. PHILOPOLIS. HS

Tout cela supposé, je tous demande , monsieur, si Thomme aux paradoxes doit se taire ou répondre , et , dans ce dernier cas , de vouloir bien m'indiquer ce qu'il doit dire : je tâcherai de résoudre alors votre objection.

Puisque vous prétendez m'attaquer par mon propre système , n'oubliez pas, je vous prie que selon moi la société est naturelle à l'espèce humaine comme la décrépitude à l'individu , et qu'il faut des artSt des lois , des gouvernements aux peuples comme il faut des béquilles aux vieillards. Toute la différence est que l'état de vieillesse découle de la seule nature de l'homme, et que celui de société découle de la nature du genre humain , non pas immédiatement comme vous le dites , mais seulement , comme je l'ai prouvé, à l'aide de certaines circonstances extérieures qui pouvaient être ou n*étre pas, oa du moins arriver plus làt ou plus tard , et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. Plusieurs même de ces circonstances dépendent de la volonté des hommes : j'ai été obligé, pour établir une parité parfaite, de supposer dans l'individu le pouvoir d'accélérer sa vieillesse, comme l'espèce a celui de retarder la sienne. L'état de société ayant donc un terme extrême auquel les hommes sont les maîtres d'arriver plus tôt ou plus tard , il n'est pas inutile de leur montrer le danger d'aller si vite , et les misères d'une condition qu'ils prennent pour la perfection de l'espèce.

A rénumération des maux dont les hommes sont accablés , et . que je soutiens être leur propre ouvrage , voua m'assurez, Leibnitz et vous, que tout est bien , et qu'ainsi la Providence est justifiée. J'étais éloigné de croire qu'elle eût liesoin pour sa justification du secours de la philosophie leibnitzienne ni d'aucune autre. Pensez-vous sérieusement , vous-même , qu'un système de philosophie, quel qu'il soit, puisse être plus irrépréhensible que l'univers , et que , pour disculper la Providence, les arguments d'un philosophe soient plus convaincants que les ouvrages de Dieu ? Au reste , nier qoe le mal existe est un moyen fort commode d'exeuser l'auteur du mal. Les stoïciens se sont autrefois rendus ridicules à meilleur marché.

Selon Leibnitz et Pope, tout ce qui est est bien. S'il y a des sociétés, c'est que le bien général veut qu'il y en ait ; s'il n'y en a point , le bien général veut qu'il n'y en ait pas ; et si quelqu'un per-

■OIISS. — DI8COUB8. IS

146 LETTRE DE S. J, HOUSSBAU.

suadait aux hommes de retourner vivre dans les forêts, il serait bon qu*ils y retournassent vivre. On ne doit pa» appliquer à la nature des choses une idée de bien ou de mal qu'on ne tire que de leurs rapports; car elles peuvent être bonnes relativement au tout , quoique mauvaises en elles-mêmes, Ce qui concourt au bien général peut être un mal particulier, dont il est permis de se délivrer quand il est possible. Car si ce mal, tandis qu*on le supporte, est utile au tout, le bien contraire, qu*on s'efforce de lui substituer , ne lui sera pas moins utile sitôt qu'il aura lieu. Par la même raison que tout est bien comme il est, si quelqu'un s'efforce de changer l'état des choses , il est bon qu'il s'efforce de le changer ; et s'il est bien ou mal qu'il réussisse, c'est ce qu'on peut apprendre de l'événement seul , et non de Ja raison. "Rien n'empêche en cela 'que le mal particulier ne «oit un mal réel pour celui qui le souffre. Il était bon pour le tout que nous fussions -civilisés, puisque nous le sommes ; mais il eût certainement été mieux pour nous de « ne pas l'être. Leibnitz n'eut jamais rien tiré de son 8]f6tème qui pût combattre cette proposition ; et il est clair que l'optimisaoe bien entendu ne fait rien ni pour ni contre moi.

Aussi n'est-ce ni à Leibnitz ni à Pope que j'ai à répondre , mais à vous seul, qui, sans distinguer le mal universel qu'ils nient , du mal particulier qu'ils ne nient pas , prétendez que c*est assez qu'une chose existe pour qu'il ne soit pas permis de désirer qu'elle existât autrement. Mais, monsieur , si tout est bien comme il est, tout était bien comme il était avant qu'il y eût des\ gouvernements et des lois : il fut donc au moins superflu de les établir ; et Jean- Jacques alors , avec votre système , eût eu beau jeu contre Philopolis. Si tout est bien comme il est, de la manière que vous l'entendez , à quoi bon corriger nos vices , guérir nos maux , redresser nos erreurs ? Que servent nos chaires, nos tribunaux , nos académies ? Pourquoi faire appeler un médecin quand vous avez la fièvre? Que savez-vous si le bien du plus grand tout que vous ne connaissez pas n'exige point que vous ayez le transport, et si la santé des habitants de Saturne ou de Sirius ne souffrirait point du rétablissement de la vôtre ? Laissez aller tout comme il pourra, alin que tout aille toujours bien. Si tout est le mieux qu'il peut être , vous devez blâmer toute action quelconque; car toute action produit nécessairement quelque change«>

k M. PHILOPOUS, M 7

ment dans l'état où sont les choses au moment qu'elle se fait ; oa ne peut donc toucher à rien sans mal faire ; et le -quiélisme le plus parfait est la seule vertu qui reste à Thomme. Enfin , si tout est bien comme il est, il est bon qu'il y ait des Lapons, des Esqui- «laux, des Algonquins, desChicacas, des Caraïbes, qui se passent de notre police , des Hotteutols qui s*cn moquent , et un Genevois. qui les approuve. Leibnitz lui-même conviendrait de ceci.

L'homme» dites-vous, est tel que^l'exigeait la place qu'il devait occuper dans l'univers. Mais les hommes diffèrent tellement selon les temps et les lieux, qu'avec une pareille logique on serait sujet à tirer du partioutier à l'universel des conséquences fort contradictoires et fort peu concluantes. Il ne faut qu'une erreur de géographie pour bouleverser toute cette prétendue doctrine qui déduit i*« qui doit être de ce qu'où voit. C'est à faire aux castors , dira l'Indien , de s'enfouir dans des tanières; l'homme doit dormir à l'air dans un hamac suspendu à des arbres. Non» non, dira le Tartare, l'homme est fait pour coucher dans un chariot. Pauvres gens! s'écrieront nos Philopolis d'un air de pitié, ne voyez-vous pas que 1 homme est (ait pour bâtir des villes.^ Quand il est question de raisonner sur la nature humaine , le vrai philosophe n'est ni Indien , ni Tartare , ni de Genève , ni de Paris ; mais il est

Que le singe soit une bêle , je le crois , et j'en ai dit la raison : que l'orang-outang en soit une aussi , voilà ce que vous avez la l>onté de m'apprendre ; et j'avoue qu'après les faits que j'ai cités , la preuve de celui-là me semblait difficile. Vous philosophez trop bien pour prononcer là-dessus aussi légèrement que nos voyageurs, qui s'exposent quelquefois , sans t)eaucoup de façons , à mettre leurs semblables au rang des bêtes. Vous obligerez donc sûrement le public , et vous instruirez même les naturalistes , en nous apprenant les moyens que vous avez employés pour décider celle question.

« Dans mon épitre dédicatoirc , j'ai félicité ma patrie d'avoir un des meilleurs gouvernements qui pussent exister ; j'ai prouvé dans le discours qu'il devait y avoir très-peu de bons gouvernements ; je ne Vois pas où est la contradiction que vous remarquez en cela. Mais comment savez-vous, monsieur, que j'irais vivre dans les

148 LETTRE DE J. J. BOUSSSAU

bois 8f ma santé me le permettait, plutôt que parmi mes concitoyen», pour lesquels vous coonaissez ma tendresse? Loin de rien dire de semblable dans mon ouvrage , vous y avez dû voir des raisons très-fortes do ne point choisir ce genre de vie. Je sens trop en mon particulier combien peu je puis me passer de vivre avec des hommes aussi corrompus que moi ; et le sage même , s'il en est , n'ira pas aujourd'hui chercher le bonheur au fond d'un désert. Il faut fixer, quand on le peut, son séjour dans sa patrie, pour l'aimer et la servir. Heureux celui qui , privé de cet avantage, peut au moins vivre au sein de l'amitié, dans la patrie commune du genre humain, dans cet asile immense ouvert à tous les hommes , où se plaisent également l'austère sagesse et la jeunesse folâtre; où régnent l'humanité , l'hospitalité , la douceur , ettous les charmes d'une société facile ; où le pauvre trouve encore des amis, la vertu des exemples qui l'animent , et la raison des guides qui l'éclairentl C'est sur ce grand théâtre de la fortune , du vice , et quelquefois des vertus , qu'on peut observer avec fruit le spectacle do la vie : mais c'est dans son pays que chacun devrait en paix achever la sienne.

Je finis, monsieur, en répondant à vos trois dernières questions. Je n'abuserai pas du temps que vous me donnez pour y réfléchir ; c'est un soin que j'avais pris d'avance.

Un homme j ou tout autre être sensible, qui n'aurait jamais connu la douleur, aurait-il de la pitié, et seratt-U ému à la vue d'un enfant qu'on égorgerait ? Je réponds que non.

Pourquoi la populace , à qui M. Rousseau accorde une si grande dose de pitié , se repaU-elle avec tant d'avidité du spec' tacle d'un malheureux expirant sur la roue? Par la même raison que vous allez pleurer au théâtre , et voir Séide égorger son père , ou Thyeste boire le sang de son fils. La pitié est un senti* ment si délicieux , qu'il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'éprouver. D'ailleurs , chacun a une curiosité secrète d'étudier les mouvements de la nature aux approches de ce moment redoutable que nul ne peut éviter. Ajoutez à cela Le plaisir d'être pendant deux mois l'orateur du quartier , et de raconter pathétiquement aux voisins la belle mort du dernier roué.

Vaffection que les femelles des animaux témoignent pour leurs petits a-t-elle ces petits pour objet , ou la mère? D'abord la mère

À M. PHILOPOLIS. 149

pour son besoin , puis les petits par habitude. Je Tavais dit daus le discours. Si par hasard c'était celle-ci , le bien-être des petits n'en serait que plus assuré. Je le croirais ainsi. Cependant cette maxime demande moins à être étendue que resserrée ; car , dès que tes poussins sont éclos, on ne voit pas que la poule ait aucun besoin d'eux , et sa tendresse maternelle ne le cède pourtant à nulle autre.

Voilà , monsieur , mes réponses. Remarquez au reste que , dans cette affaire comme dans celle du premier discours» je suis toujours le monstre qui soutiens que Thomme est naturellement bon , et que mes adversaires sont toujours les honnêtes gens qui , à l'édification publique , s'efforcent de prouver que la nature n'a fait que des scélérats.

Je sois , autant qu'on peut l'être de quelqu'un qu'on ne connaît point • monsieur , etc.

ou

Page 1