‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 3 sur 116 · SUR LES SCIENCES ET LES ÀBTS · texte numérisé non relu

SUR LES SCIENCES ET LES ÀBTS

Peuples policés , callivez-les^ heureux esclaves , vous leur deveis ce goût délicat et fin dont vous vous piquez ; cette douceur de caractère et cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous le commerce si liant et si facile ; en un mot , les apparences de tou- * les les vertus sans en avoir aucune. ^— -

C'est par cette sorte de politesse , d'autant plus aimable qu'elle affecte moins de se montrer, que se distinguèrent autrefois Athènes et Rome dans les jours si vantés de leur magnificence et de leur éclat; c'est par elle, sans doute, que notre siècle et notre nation l'emporteront sur tous les temps et sur tous les peuples. Un ton philosophe sans pédanterie, des manières naturelles et pourtant prévenantes, également éloignées de la rusticité tudes- • * que et de la pantomime ultramontaine : voilà les fruits du goût acquis par de bonnes études et perfectionné dans le commerce du . monde. ^'^

Qu'il serait doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure était toujours l'image des dispositions du çcBUf; si la décence était la vertu ^ si nos' maximes nous servaient de règle , si la véritable philosophie était inséparable du titre de philosophe ! Mais tant de qualités vont trop rarement ensemble ; et la vertu ne marche guère en si grande j>ompe. La richesse de la parure peut annoncer un]6omme opulent , et son élégance uft homme de goûuO'homme sain et robuste se connaît à d'autres marques; c'est sous l'habit rustique d'un laboureur, et non sous la dorure d'un courtisan , qu'on trouvera là force et la vigueur du corps. La parure n'est pas moins étrangère à la vertu , qui est la force et la vigueur de ràme,^l^homme de bien est un athlète qui se plait à combattre nu ; il méprise tous ces vils ornements qui gène-

titesse d'âme si propre à la senritude , ils savent très4>ien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge. Alexandre , voulant maintenir les Ichthyophagç^ dans sa dépendance , les ' contraignit de renoncer à la pêche , et de se nourrir des aliments commuDs aux autres peuples; et les sauvages de 1* Amérique, qui vont tout nus, et qui ne vivent que du produit de leur chasse, n'ont Jamais pu être domptés: en effet , quel joug imposerait-on à des homn]|^^n'<>nt besoin de rien *?

* Ichthyophagos omnes Alexander vetuit piscibus vivare (Pluve, Nt/sL uat , lib. VI, cap. a5; copié depuis par Solin (cap. &4).

raient Tusage de ses forces , et dont la plupart n'ont été inventéa que pour cactier quelque difformité.

Avant que Tart eût façonné nos manières et appns à nos pas- . sions a parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques,

I mais naturelles; et la différence des procédés annonçait, au premier coup d'œil , celle des cartictères. La nature humaine , au fond , n'était pas meilleure ; mais les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement ; et cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix, leur épargnait bien des vices.

Aujourd'hui que des recherches plus subtiles et un goût plus lin ont réduit l'art de plaire en principes, jlj;ègQfi.eo nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule : sans cesse la politesse exige , la bienséance ordonne ; sans cesse on suit des usages , jamais sogj[lCOgre£énie. On n'ose plus paraître ce qu'on est; et, dans cette contrainte perpétuelle , les hommes qui forment ce troupeau qu'on appelle société , placés dans les mêmes circonstances , feront tous les mêmes choses, si des motifs pl& puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui Ton a affaire: il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les

. grandes occasions , c'est-à-dire, attendre qu'il n'en soit plus temps ; puisque c'est pour ces occasions mêmes qu'il eût été essentiel de le connaître.

Quel cortège de vices n'accompagnera point cette incertitude ! Plus d'amitiés sincères ; plus d'estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sans cesse sous c-e voile uniforme et perfide de politesse , sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. On ne pro-

" fanera plus par des jurements le nom du maître de l'univers; mais on l'insultera par des blasphèmes , sans que nos oreilles scrupuleuses en soient offensées. On ne vantera pas son propre niéril^nais on rabaissera celui d'autrui. On n'outragera point gros^^^wt son ennemi , mais on le calomniera avec adresse. Les ^^^Pationales s'éteindront, mais ce sera avec l'amour de la patne. A rignofance méprisée on substituera un dangereux

- pyrrhonisme. II y aura des excès proscrits, des vices déshonorés ;

sus LES SCIENCES ET LES ABTS. 7

mais d*autres seront décorés du nom de vertus ; il faudra ou les avoir ou les affecter. Vantera qui voudra la sobriété des sages du temps ; je n'y vois , pour moi , qu'un raffinement d'intempérance autant digne de mon élogie que leur artificieuse simplicité * . - Telle est la pureté que nos mœurs ont acquise; c'est ainsi que ' nous sommes devenas(jgens de bien; C'est aux lettres , aux scien* \ ces et aux arts , à revendiquer ce qui leur appartient dans un si * \ salutaire ouvrage. J'ajouterai seulement une réflexion : c'est '* qu'un habitant de quelques contrées éloignées qui chercherait à se former une idée des mœurs européennes sur l'état des sciences parmi nous , sur la perfection de nos arts , sur la bienséance de nos spectacles, sur la politesse de nos manières, sur l'affabilito de nos discours , sur nos démonstrations perpétuelles de bienveillance , et sur ce concours tumultueux d'hommes de tout âge et de tout état qui semblent empressés depuis le lever de Taurore jusqu'au coucher du soleil à s'obliger réciproquement ; c'est que cet étranger, dis-je , devinerait exactement de nos mœurs le

contraire de ce qu'elfes^ sont. "^

Où il n'y a nul effet , il n'y a point de cause à chercher : mais ici l'effet est certain , la dépravation réelle ; et nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. Dira-t-on que c'est udT malheur particulier à notre âge ? Non , messidirs : les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que le monde. L'élévation et l'abaissement journaliers des eaux de l'Océan n'ont pas été plus régulièrement assujettis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit, que le sort des mœurs et de la probité au progrès des scieoces et des arts. On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux.

Voyez l'Egypte, cette première école de l'univers , ce climat si

' * J'aime, dit Montaigne, à contester et à discourir, mais c'est avec-

< qnes yea d'hommes , et pour moy. Car de servir de spectacle aux grands, • et faire à Venvy parade de son esprit et de son caquet, je treuve que

< c'est nn mestier tresmesseant à un homme d'honneur. » (Liv. m , chap. 8.) C'est celui de tous nos beaux esprits, hors un *

* C'est probablement Diderot, le seul homme de Icllrcs avec lequel Rous* «caa éUit alors en étroite liaison. (Ko.)

* fertile sous un ciel d'airain , cette contrée célèbre d*où Sésoslris partit autrefois pour conquérir le mou^e. Elle devient la mère de la philosophie et des beaox-arts, et, bientôt après , la conquête de Carobyse , puis celle des Grecs , des Romains , des^AraEeSyèt enfin des Turcs. ^ — - ~

Voyez la Grèce , jadis peuplée de héros qui vainquirent deux fois l'Asie , l'une devant Troie , et l'autre dans leurs propres foyers. Les lettres naissantes bravaient point porté encore la cor- ^f uption dans les cœurs de ses habitants; mais le progrès des arts, la dissolution des mœurs, et le joug du Macédonien, se suivirent de près; et la Grèce, toujours savante, toujours voluptueuse, et toujours esclave, n'éprouva plus dans ses révolutions que des changements de maîtres. Toute l'éloquence de Démosthène ne put jamais ranimer un corps que le luxe et les vts avaient énervé.

C'est au temps des Ennius et des Térence que Rome , fondée

• par un pâtre et illustrée par des laboureurs, commence à dégénérer. Mais après les Ovide, les Catulle, les Martial, et cette foule d'auteurs obscènes dont les noms seuls alarment la pudeur, Rome , jadis le temple de la vertu , devient le théâtre du crime , l'opprobre des nations , et le jouet des barbares. Cette capitale du monde tombe enfin sous le joug qu'elle avait imposé à tant de peuples , et le jour de sa chute fut la veille de celui où Ton donna à l'un de ses citoyens le titre d'arbitre d#bon goût *.

Que dirai-je de cette métropole de l'empire d'Orient , qui par sa position semblait devdr l'être du monde entier, de cet asile des sciences et des arts proscrits du reste de l'Europe, plus peut-être par sagesse que par barbarie? Tout ce que la débauche et la corruption ont de plus honteux ; les trahisons , les assassinats et les poisons, de plus noir; le concours de tous les crimes, de plus atroce : voilà ce qui forme le tissu de l'histoire de Constantinop!^; voilà la source pure d'où nous sont émanées les lumières dont notre siècle se glorifie.

Mais pourquoi chercher dans des temps reculés des preuves d'une vérité dont nous avons sous nos yeux des témoignages«ub-

* Pétrone, qui posséda d'abord toute la faveorde Néron, et dont le goût faisait loi dans toutes les fêtes et les amusements de sa cour, reçut le surnom & Arbiter e le g antiarum, que la postérité lui a conservé. (ÉD.)

Page 1