SUR LES SCIENCES ET LES A.BTS
«stanU? Il est en Asie une contrée immense, où les lettres honorées conduisent aux premières dignités de TÉtdt. Si les sciences épuraient les mœurs , si elles apprenaient aux hommes à^erser leur sang pour la patrie , si elles animaient le courage , les peuples de la Chine devraient être sages , libres et invincibles. Mais s'il n*y a point de vice qui ne les domine, point de crime qui ne leur soit familier; si les lumières des ministres, ni la prétendue sagesse des lois , ni la multitude des habitants de ce vaste empire , n'ont pu le garantir du joug du Tartare ignorant et grossier, de quoi lui ont servi tous ses savants? Quel fruit a-t-il retiré des honneurs dont ils sont comblés ? Serait-ce d*étre peuplé d'esclaves et de méchants?
Opposons à ces tableaux celui des mœurs du petit nombre de peuples qui , préservés de cette contagion des vaines connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et l'exemple des autres nations. Tels furent les premiers Perses : nation singulière, chez laquelle on apprenait la vertu comme chez nous on apprend la science; qui subjugua l'Asie avec tant de facilité, et qui seule a eu cette gloire, que l'histoire de ses institutions ait passé pour un roman de philosophie. Tels furent les Scythes , dont on nous a laissé de si magnifiques éloges. Tels les Gernuiins, dont une plume, lasse de tracer les crimes et les noirceurs d'un peuple instruit, opulent et voluptueux, se soulageait à peindre la simplicité, l'innocence et les vertus. Telle avait étéJLome même, dans les temps de sa pauvreté et de son ignorance ; telle enfin s'est montrée jusqu'à nos jours cette nation rustique si vantée pour son courage, que l'adversité n'a pu abattre, et pour sa fidélité, que l'exemple n'a pu corrompre *.
Ce n'est point par stupidité que ceux-ci ont préféré d'autres exercices à ceux de l'esprit. Ils n'ignoraient pas que dans d'autres contrées des hommes oisifs passaient leur vie à disputer sur le
* Je n'ose parler de ces nations heureuses qui ne connaissent pas même de nom les vices que nous avons tant de peine à réprimer, de ces saunages de l'Amérique dont Montaigne ne balance point à préférer la «impie et naturelle police, non-seulement aux lois de Platon, mais même à tout ce que la philosophie pourra jamais imaginer de plus parfait pour le gouvernement des peurdes. Il en cite quantité d'exemples frappants, pour qui les saurait admirer i c Mais quoy ! dit-il, ils ne portent point de hauU de chaowes. v (Liv. i , cbap. 30.)
fO DISGOUBS
souverain bien , sur le vice et sur la vertu , et que d'orgueilleux raisonneurs, se donnant à eux-mêmes les plus grands éloges, confondaient les autres peuples sous le nom méprisant de barbares ; mais ils ont cpnsidéré leurs mœurs et appris à dédaigner leur doctrine ^y^
Oublierai-je que ce fut dans le sein même de la Grèce qu'on vit s'élever cette cité aussi célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses lois, cette république de demi-dieux plutôt que d'hommes, tant leurs vertus semblaient supérieures à Thu' manité ? O Sparte, opprobre éternel d'une vaine doctrine! tandis que les vices conduits par les beaux-arts s'introduisaient ensemble dans Athènes, tandis qu'un tyran y rassemblait avec tant de soin les ouvrages du prince des poètes , tu chassais de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les savants !
L'événement marqua cette différence. Athènes devint le séjour de la politesse et du bon goût , le pays des orateurs et des philosophes : l'élégance des bâtiments y répondait à celle du langage : on y voyait de toutes parts le marbre et la toile animés par les mains des maîtres les plus habiles : c'est d'Athènes que sont sortis ces ouvrages surprenants qui serviront de modèles dans tous les Ages corrompus. Le tableau do Lacédémone est moins brillant. Là, disaient les autres peuples , U$ hommes naissent vertueux , et Vairmême du pays semble inspirer la vertu. Il ne nous reste de ses habitants que la mémoire de leurs actions héroïques. De tels monuments vaudraient-ils moins pour nous que les marbres curieux qu'Athènes nous a laissés? *
Quelques sages , il est vrai , ont résisté au torrent général , et se sont garantis du vice dans le séjour des Muses. Mais qu'on
- * De bonne foi , qu'on me dise quelle opinion les Athéniens mêmes devaient avoir de l'éloquence, qoand ils l'écartèrent avec tant de soins de ce tribunal intègre , des jugements duquel les dieux mêmes n'appelaient pas. Que pensaient les Romains de U médecine, quand ils la bannirent de leurrépublique?Et quand un reste d'humanité porta les Espagnols à interdire à leurs gens de loi l'entrée de l'Amérique, quelle idée fallait il qu'ils eussent de la jurisprudence? Ne dirait-on pas qu'ils ont cru réparer par ce seul acte tous les maux qu'ils avaient faits à ces malheureux Indiens *? ^^
* « Le roy Ferdinand , envoyant des colonies aux Indes , pourveut sagcnaent <• qu'on Yi'y menast aulcuns eschollers de la Jurisprudence... Jugeant, avccqiiea « Platon, que e'est une mauvaise provision de païs, que jurisoonsuUeê et u médecins, » Montaigne , liv. m , chap. i3. (Éo.)