‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 8 sur 116 · SUR LES SCIBNGBS ET LES ARTS · texte numérisé non relu

SUR LES SCIBNGBS ET LES ARTS

bien vala trente Lacédémoniens. Qu'on devine donc laquelle de ces deux républiques , de Sparte ou de Sybaris , fut subjuguée par une poignée de paysans , et laquelle fit trembler l'Asie.

La monarcbie de Gyrus a été conquise avec trente mille hommes par un prince plus pauvre que le moindre des satrapes de Perse; et les Scythes, le plus misérable de tous les peuples, ont résisté aux plus puissants monarques de l'univers. Deux fameuses républiques se disputèrent Tempire du monde; Tune était trèsriche, Tautre n'avait rien, et ce fut celle-ci qui détruisit l'autre. L'empire romain, à son tour, après avoir englouti toutes les richesses de l'univers , fut la proie de gens qui ne savaient pas même ce que c'était que richesse. Les Francs conquirent les Gaules , les Saxons l'Angleterre , sans autres trésors que leur bravoure et leur pauvreté. Une troupe de pauvres montagnards dont toute l'avidité se bornait à quelques peaux de montons , après avoir dompté la fierté autrichienne , écrasa cette opulente et redoutable maison deBourgogne» qui faisait trembler les potentats de l'Europe. Enfin toute la puissance et toute la sagesse de l'héritier de Charles-Quint, soutenues de tous les trésors des Indes, vinrent se briser contre une poignée de pécheurs de harengs. Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples , et qu'ils apprennent une fois qu'on a de tout avec de l'argent , hormis des mœurs et des citoyens.

De quoi s'agit-il donc précisément dans cette question du luxe? De savoir lequel importe le plus aux empireç^ d'être brillants et ' momentanés, ou vertueux et durables. Je dis brillants , mais de . de quel éclat? Le goût du faste ne s'associe guère dans les mêmes • âmes avec celui de l'honnête. Non , il n'est pas possible que des esprits dégradés par une multitude de soins futiles s'élèveat jamais à rien de grand; et quand ils en auraient la force, le ct>uo rage leur manquerait.

Tout artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contempQ.rains sont la partie la plus précieuse de ses récompenses. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s'il a le malheur d'être né chez un peuple et dans des temps où les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton ; où les hommes ont sacrifié leur goût aux tyrans de leur liberté * ; où , l'un des sexes

' Je suis bien éloigtié de penser que cet ascendant des femmes soit

n*osaDt approuver que ce qui est proporlioDué à la pusiiJaoimité de l'autre, on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique, et des prodiges d'harmonie sont rebutés? ce qu'il fera» messieurs ?I1 rabaissera son génie au niveau de son siècle, et aimera mieux composer des ouvrages communs qu'on admire pendant savie,quedes merveilles qu'on n'admirerait que longtemps après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacriQé de beautés mâles et fortes à notrç fausse délicatesse ! et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous^eaa coûté de grandes !

f'^G'est ainsi que la dissolution des mœurs , suite nécessaire du Mtixe, entralneÀAQU tour lajcprruption du goût. Que si par ha- "8Sf3, entre les hommes extraordin<iires par leurs talents, il s'en trouve quelqu'un qui ait de la fermeté dans l'âme, et qui refuse de se prêter au génie de son siècle et de s'avilir par des productions puériles , malheur à luil II mourra dans l'indigence et daiis l'oubli. Que n'est-ce ici un pronostic que je fais , et non une expérience que je rapporte 1 Carie, Pierre*, le moment est venu où ce pinceau destiné à augmenter la majesté de nos temples par des images sublimes et saintes tombera de vos mains , ou sera ' prostitué à orner de peintures lascives les panneaux d'un vis-à*vis. Et toi, rival des Praxitèle et des Phidias; toi, dont les anciens auraient employé le ciseau à leur faire des dieux capables d'excuser à nos yeux leur idolàttjft ; inimitable Pigal , ta main se résou- Ira à ravaler le ventre d'un magot , ou il faudra qu'elle demeure oisive.

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un mal en soi. C'est un présent que leur a fait la nature, pour le lx)iiheur du genre humain ; mieux dirigé , il pourrait produire autant de bien qu'il a fait de mal aujourd'hui. On ne sent point assez quels avantages naîtraient dans la société d'une meilleure éducation donnée à cette moitié du genre humain , qui gouverne l'autre. Les hommes seront toujours ce qu'il plaira aux femmes : si vous voulez donc qu'ils deviennent grands et vertueux , apprenez aux femmes ce que c'est que grandeur d'âme et vertu. Les réflexions que ce sujet fournit, et que Platon a faites autrefois , mériteraient fort d'être mieux développées par une plume digne d'écrire d'après un tel maître, et de défendre une si grande cause.

• Gable Vanloo et Piebbb , peintres célèl)r(*s alors , le premier mort en 1763 , le second en 1789, ont principalement travaillé à la décoration des églises, mais sont plus connus comme |)eintrc8 de tableaux de boudoir. (ÉD.)

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