‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 7 sur 116 · SUR LES SCIENCES ET LES ÀATS · texte numérisé non relu

SUR LES SCIENCES ET LES ÀATS

Que de dangers, que de fausses routes dans Tinvestigatiou des sciences ! Par combien d'erreurs , miUe fois plus dangereuses que la vérité n'est utile, ne faut-il point passer pour arriver a elle? Le désavantage est visible : car le faux est susceptible d'une infinité de combinaisons; mais la vérité n'a qu'une manière d'être *, Qui est-ce d'ailleurs qui la cherche bien sincèrement? Même avec la meilleure volonté , à quelles marques est-on sûr de la reconnaître? Dans cette foule de sentiments différents , quel sera notre critérium pour en bien juger ^? Et, ce qui est le plus difticile, si par bonheur nous le trouvons à la fin, qui de nous en saura faire un bon usage?

y Si nos sciences sont vaincs dans l'objet qu'elles se proposent , elles sont encore plus dangereuses parles effets qu'elles produisent. Nées dans l'oisiveté , elles la nourrissent à leur tour, et la perte irréparable du temps est le premier préjudice qu'elles causent nécessairement à la société. En politique comme en morale , c est un grand mal que de ne point faire de bien ; et tout citoyen inutile peut être regardé comme un homme pernicieux. Répondez- moi donc, philosophes illustres, vous par qui nous savons en quelles raisons les corps s'attirent dans le vide; quels sont, dans les révolutions des planètes, les rapports des aires parcourues en temps égaux ; quelles courbes ont des points conjugués , des points d'inflexion et de rebroussement; comment l'homme voit tout en Dieu ; comment Pâme et le corps se correspondent sans communication , ainsi que feraient deux horloges ; quels astres peuvent être habités; quels insectes se produisent d'une manière extraordinaire : répondez-moi, dis-je, vous de qui nous avons reçu tant de sublimes connaissances : quand vous ne nous auriez jamais rien appris de ces choses, en serions-nous moins nombreux,

* c Si comme la vérité, le mensonge n'avoit qu'an Tisage, nons se- « rions en meilleurs termes ; car nous prendrions pour certain l'opposé c de ce que diroit le menteur : mais le revers de la vérité a cent mille figu- « res et un champ indéfini;... Mille routes desvoyent du blanc; une y « va. > HoNTAiGNB, Uv. I, chap. 9. (Ed.)

I Moins on sait, plus on croit savoir. Les péripatéticiens doutaientils de rien ? Descartes n'a-t-il pas construit l'univers avec des cubes et des tourbillons? Et y a-t-il aujourd'hui même en Europe si mince physicien qui n'explique hardiment ce profond mystère de Télectricité , qui fera peut-être à jamais le désespoir des vrais philosophes?

16 DISGOUBS

oaoinsbien goaveroés, moins redoutables, moins florissants, ou plus pervers? Revenez donc sur l'importance de vos productions ; et si les travaux des plus éclairés de nos savants et de nos meilleurs citoyens nous procurent si peu d*utilité , dites-nous ce que nous devons penser de cette foule d'écrivains obscurs et de lettrés oisifs qui dévorent en pure perte la substance de TÉtat.

Que dis-je , oisifs ? et plût à Dieu qu'ils le fussent en effet? Les mœurs en seraient plus saines et la société plus paisible. Mais ces vains et futiles déclamateurs vont de tous côtés , armés de leurs funestes paradoxes , sapant les fondements de la foi , et anéantissant la vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. Non qu'au fond ils haïssent ni la vertu ni nos dogmes ; c'est de l'opinion publique qu'ils sont ennemis; et, pour les ramener au pied des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point!

C'est un grand mal que l'abus du temps. D'autres maux pires encore suivent les lettres et les arts. Tel est le luxe , né comme eux de l'oisiveté et de la vanité des hommes. Le luxe va rarement sans les sciences et les arts, et jamais ils ne vont sans lui. Je sais que notre philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l'expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des États : mais , après avoir oublié la nécessité des lois somptuaires, osera-t-elle nier encore que les bonnes mœurs ne soient essentielles à la durée des empires, et que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes mœurs? Que le luxe soit un signe certain des richesses ; qu'il serve même si l'on veut à les multiplier : que faudra-t-il conclure de ce paradoxe , si digne d'être né de nos jours? et que deviendra la vertu , quand il faudra s'enrichir à quelque prix que ce soit? Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent. L'un vous dira qu'un homme vaut en telle contrée la somme qu'on le vendrait à Alger ; un autre , en suivant ce calcul , trouvera des pays où un homme ne vaut rien , et d'autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme né vaut à l'État que la consommation qu'il y fait ; ainsi un Sybarite aurait

Page 1