‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 91 sur 116 · ETC · texte numérisé non relu

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n'a pas élé exécuté. En effet , diront-ils sans doute, si ses avantages sont si réels, pourquoi donc les souverains de l'Europe ne l'ont-ils pas adopté ? pourquoi négligent-ils leur propre intérêt , si cet intérêt leur est si bien démontré ? Voit-on qu'ils rejettent d'ailleurs les moyens d'augmenter leurs revenus et leur puissance? Si celui-ci était aussi bon pour cela qu'on le prétend , est-il croyable qu'ils en fussent moins empressés que de tous ceux qui les égarent depuis si longtemps , et qu'ils préférassent mille ressources trompeuses à un profit évident ?

Sans doute cela est croyable ; à moins qu'on ne suppose que leur sagesse est égale à leur ambition , et qu'ils voient d'autant mieux leurs avantages qu'ils les désirent plus fortement ; au lieu que c'est la grande punition des excès de l'amour-propre de recourir toujours à des moyens qui l'abusent , et que l'ardeur même des passions est presque toujours ce qui les détourne de leur but. Distinguons doûc , en politique ainsi qu'en morale , l'intérêt réel de l'intérêt apparent : le premier se trouverait dans la paix perpétuelle, cela est démontré dans le projet; le second se trouve dans l'état d'indépendance absolue qui soustrait les souverains à l'empire de la loi, pour les soumettre à celui de la fortune. Semblables à un pilote insensé qui , pour faire montre d'un vaiv savoir et commander à ses matelots , aimerait mieux flotter entre <ics rochers durant la tempête , que d'assujettir son vaisseau par des ancres.

Toute l'occupation des rois, ou de ceux qu'ils chargent de leurs fonctions , se rapporte à deux seuls objets, étendre leur domination au dehors, et la rendre plus absolue 4u dedans : toute autre vue , ou se rapporte à l'une de ces deux , ou ne leur sert que de prétexte ; telles sont celles du bien public , du bonheur des sujets, de la gloire de la nation; mots à jamais proscrits du cabinet , et si lourdement employés dans les édits publics , qu'ils n'annoncent jamais que des ordres funestes , et que le peuple gémit d'avance quand ses maîtres lui parlent de leurs soins paternels.

Qu'on juge, sur ces deux maximes fondamentales, comment les princes peuvent recevoir une proposition qui choque directement Tune, et qui n'est guère plus favorable à l'autre. Car on sent bien que par la diète européenne le gouverneraient de chaque État

n'est pas moins fixé que par ses limites ; qu'on ne peut garaulir les princes de la révolte des sujets sans garantir en même temps les sujets de la tyrannie des princes, et qu'autrement l'institution ne saurait subsister. Or, je demande s'il y a dans le monde un seul souverain qui, borné ainsi pour jamais dans ses projets les plus cbéris , supportât sans indignation la seule idée de se voir forcé d'être juste , non-seulement avec les étrangers, mais même avec ses propres sujets.

Il est facile encore de comprendre que d'un côté la guerre et les conquêtes, et de l'autre les progrès du despotisme, s'entr'aidcnt mutuellement ; qu'on prend à discrétion , dans un peuple d'esclaves , de l'argent et des hommes pour en subjuguer d'autres ; que réciproquement la guerre fournit un prétexte aux exactions pécuniaires , et un autre non moins spécieux d'avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Eufia chacun voit assez que les princes conquérants font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs ennemis , et que la condition des vainqueurs n'est pas meilleure que celle des vaincus: J'ai batlu les Homains, écrivait Annibal aux Carthaginois; envoyez^moi des troupes : fat mis Vltalie à contribution , envoyez-moi de Ufirgent. Voilà ce que signifient les Ye Deum , les feux de joie , et l'allégresse du peuple aux triomphes de ses maîtres.

Quant aux différends entre prince et prince, peut-on espérer de soumettre à un tribunal supérieur des hommes qui s'osent vanter de ne tenir leur pouvoir que de leur épéc , et qui ne font mention de Dieu même que parce qu'il est au ciel ? Les souverains se soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, que toute la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les particuliers d'admettre dans les leurs ? Un simple gentilhomme , offensé , dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des maréchaux de France ; et vous voulez qu'un roi porte les siennes à la diète européenne ? Encore y a-t-il celte différence , que l'un pèche contre les lois et expose doublement sa vie , au lieu que l'autre n'expose guère que ses sujets ; qu'il use , en prenant les armes , d'un droit avoué de tout le genre humain , et dont il prétend n'être comptable qu'à Dieu seul.

Un prince qui met sa cause au hasard de la guerre n'ignore pas qu'il court des risques; mais il en est moins frappé que des

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avantages qu*il se promet , parce qu*il craint bien moins la fortune qu*il n'espère de sa propre sagesse : s'il est puissant, il compte sur ses forces ; s'il est faible, il compte sur ses alliances ; quelquefois il lui est utile au dedans de purger de mauvaises humeurs, d'affaiblir des sujets indociles , d'essuyer même des revers ; et le politique habile sait tirer avantage de ses propres défaites. J'espère qu'on se souviendra que ce n'est pas moi qui raisonne ainsi, mais le sophiste de cour , qui préfère un grand territoire et peu de sujets pauvres et soumis , à l'empire inébranlable que donnent au princ« la justice et les lois sur un peuple heureux et florissant.

C'est encore par le même principe qu'il réfute en lui-même l'argument tiré de la suspension du commerce , de la dépopulation , du dérangement des finances, et des pertes réelles que cause une vaine conquête. C'est un calcul très-fautif que d'évaluer toujours en argent les gains ou lers pertes des souverains ; le degré de puissance qu'ils ont en vue ne se compte point par les millions qu'on possède. Le prince fait toujours circuler ses projets ; il veut commander pour s'enrichir, et s'enrichir pour commander; il sacrifiera tour à tour l'un et l'autre pour acquérir celui des deux qui lui manque : mais ce n'est qu'afin de parvenir à les posséder enfin tous les deux ensemble qu'il les poursuit séparément ; car, pour être le maître des hommes et des choses , il faut qu'il ait à la fois l'empire et l'argent.

Ajoutons enfin , sur les grands avantages qui doivent résulter, pour le commerce , d'une paix générale et perpétuelle , qu'ils sont jsien en eux-mêmes certains et incontestables , mais qu'étant communs à tous , ils ne seront réels pour personne , attendu que de tels avantages ne se sentent que par leurs différences, et que, pour augmenter sa puissance relative , on ne doit chercher que des biens exclusifs.

Sans cesse abusés par l'apparence des choses , les princes rejetteraient donc cette paix , quand ils pèseraient leurs intérêts euxmêmes : que sera-ce quand ils les feront peser par leurs ministres, dont les intérêts sont toujours opposés à ceux du peuple et presque toujours à ceux du prince? Les ministres ont besoin de la guerre pour se rendre nécessaires , pour jeter le prince dans des embarras dont il ne se puisse tirer sans eux, et pour perdre l'État, s'il le faut, plutôt que leur place ; ils en ont besoin pour vexer le peuple sous

prétexte des nécessités publiques ; ils en ont besoin pour placer leurs créatures , gagner sur les marchés , et faire en secret mille odieux monopoles ; ils en ont besoin pour satisfaire leurs passions , et s'expulser mutuellement; ils en ont besoin pour s'emparer du prince , en le tirant de la cour quand il s'y forme contre eux dès intrigues dangereuses : ils perdraient toutes ces ressources par la paix perpétuelle. Et le public ne laisse pas de demander pourquoi , si ce projet est possible , ils ne l'ont pas adopté ! Il ne voit pas qu'il n'y a rien d'impossible dans ce projet, sinon qu'il soit adopté par eux. Que feront-ils donc pour s'y opposer? ce qu'ils ont toujours fait; ils le tourneront en ridicule.

Il ne faut pas non plus croire avec l'abbé de Saint-Pierre que , même avec la bonne volonté que les princes ni leurs ministres n'auront jamais , il fût aisé de trouver un moment favorable à l'exécution de ce système ; car il faudrait pour cela que la somme des intérêts particuliers ne l'emportât pas sur l'intérêt commun , et que chacun crût voir dans le bien de tous le plus grand bien qu'il peut espérer pour lui-même. Or ceci demande un concours de sagesse dans tant de têtes , et un concours de rapports dans tant d'intérêts , qu'on ne doit guère espérer du hasard l'accord fortuit de toutes les circonstances nécessaires : cependant si cet accord n'a pas lieu , il n'y a que la force qui puisse y suppléer ; et alors il n'est plus question de persuader , mais de contraindre ; et il ne faut plus écrire des livres , mais lever des troupes.

Ainsi, quoique le projet fût très-sage , les moyens de l'exécuter se sentaient de la simplicité de l'auteur. Il s'imaginait bonnement qu'il ne fallait qu'assembler un congrès , y proposer ses articles , qu'on les allait signer , et que tout serait fait. Convenons que , dans tous les projets de cet honnête homme , il voyait assez bien l'effet des choses quand elles seraient établies ; mais il jugeait comme un enfant des moyens de les établir.

Je ne voudrais , pour prouver que le projet de la république chrétienne n'est pas chimérique , que nommer son premier auteur : car assurément Henri IV n'était pas fou , ni Sully visionnaire. L'abbé de Saint Pierre s'autorisait de ces grands noms pour renouveler leur système. Mais quelle différence dans le teinps , dnis les circonstances , dans la proposition , dans la manière de la faire , et dans son auteur ! Pour en juger , jetons un coup d'œil

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sur la situation générale des choses au moment choisi par Henri IV pour Texécution de son projet.

La grandeur de Charles-Quint, qui régnait sur une partie du monde et faisait trembler l'autre, l'avaii fait aspirer à la monarchie universelle, aveccle grands moyens de succès et de grands talents pour les employer : son iils , plus riche et moins puissant, suivant sans relâche un projet qu'il n'était pas capable d'exécuter , ne laissa pas de donner à l'Europe des inquiétudes continuelles ; et la maison d'Autriche avait pris un tel ascendant sur les autres puissances, que nul prince ne régnait en sûreté s'il n'était bien avec elle. Philippe III , moins habile encore que son père , hérita de toutes ses prétentions. L'effroi de la puissance espagnole tenait encore l'Europe en respect , et l'Espagne continuait à dominer plutôt par 4'habitude de commander que par le pouvoir de se faire obéir. En effet, la révolte des Pays-Bas, les armements contre l'Angleterre , les guerres civiles de France , avaient épuisé les forces d'Espagne et les trésors des Indes ; la maison d'Autriche , partagée en deux branches , n'agissait plus avec le même concert ; et, quoique l'empereur s'efforçât de maintenir ou recouvrer en Allemagne l'autorité de Charles-Quint , il ne faisait qu'aliéner les princes, et fomenter des ligues qui ne tardèrent pas d'éclore, et faillirent à le détrôner. Ainsi se préparait de loin la décadence de la maison d'Autriche et le rétablissement de la liberté commune. Cependant nul n'osait le premier hasarder de secouer le joug, et s'exposer seul à la guerre ; l'exemple de Henri IV même , qui s'en était tiré si mal,ôtait le courage à tous les autres. D'ailleurs , si l'on excepte le duc de Savoie, trop faible et trop subjugué poui* rien entreprendre, il n'y avait pas parmi tant de souverains un seul homme de tête en état de former et soutenir une entreprise ; chacun attendait du temps et des circonstances le moment de briser ses fers. Voilà quel était en gros l'état des choses quand Henri forma le plan de la république chrétienne , et se prépara à l'exécuter. Projet bien grand , bien admirable en lui-même, et dont je ne veux pas ternir l'honneur, mais qui, ayant pour raison secrète l'espoir d'abaisser un ennemi redoutable, recevait de ce jM-essant motif une activité qu'il eût difficilement tirée de la seule utilité commune.

Voyons maintenant quels moyens ce grand homme avait cm-

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ployés à préparer anesi haute entreprise. Je compterais volontiers pour le premier d'en avoir bien vu toutes les difficultés , de telle sorte qu'ayant formé ce projet dès son enfance, il le médita toute sa viç , et réserva l'exécution pour sa vieillesse : conduite qui prouve premièrement ce désir ardent et soutenu qui seul , dans les choses difficiles, peut vaincre les grands obstacles ; et , de plus , cette sagesse patiente et réfléchie qui s'aplanit les routes de longue main, à force de prévoyance et de préparation. Car il y a bien de la différence entre les entreprises nécessaires dans lesquelles la prudence même veut qu'on donne quelque chose au hasard , et celles que le succès seul peut justifier, parce qu'ayant pu se passer de les faire, on n'a dû les tenter qu'à coup sûr. Le profond secret qu'il garda toute sa vie, jusqu'au moment de l'exécution , était encore aussi essentiel que difficile dans une si grande affaire , où le concours de tant de gens était nécessaire , et (fue tant de gens avaient intérêt de traverser. Il parait que , quoiqu'il eût mis la plus grande partie de l'Europe dans son parti , et qu'il fût ligué avec les plus puissants potentats , il n'eut jamais qu'un seul confident qui connût toute l'étendue de son plan; et, par un bonheur que le ciel n'accorda qu'au meilleur des rois, ce confident fut un ministre intègre. Mais, sans que rien transpirât de ses grands desseins , tout marchait en silence vers leur exécution. Deux fois Sully était alléà Londres; la partie était liée avec le roi Jacques, et le roi de Suède était engagé de son côté : la ligue était conclue avec les protestants d'Allemagne : on était même sûr des princes d'Italie , et tous concouraient au grand but sans pouvoir dire quel il était , comme les ouvriers qui travaillent séparément aux pièces d'une nouvelle machine dont ils ignorent la forme et l'usage. Qu'est-ce donc qui favorisait ce mouvement général? Ëtait-ce la paix perpé* tuelle, que nul ne prévoyait, et dont peu se seraient souciés ? Étaitce l'intérêt public, qui n'est jamais celui de pers^onne ? L'abbé de Saint-Pierre eût pu l'espérer. Mais réellement chacun ne travaillait que dans la vue de son intérêt particulier, que Henri avait eu le secret de leur montrer à tous sous une face très -attrayante. Le roi d'Angleterre avait à se délivrer des continuelles conspirations des catholiques de son royaume , toutes fomentées par l'Espagne. Il trouvait de plus un grand avantage à l'affranchissement des Provinces-Unies, qui lui coûtaient beaucoup à soutenir, et le

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meklaient chaque joiir à la veille d'ane guerre qu'il redoutait, ou à laquelle il aimait mieux cootribuer une fois avec tous les autres, afiu de 8*en délivrer pour toujours. Le roi de Suède voulait s'as* surer de la Poméranie, et mettre un pied dans l' Allemagne, L'électeur palatin, alors protestant, et chef de la confession d'Augsbourg, avait des vues sur la Bohême , et entrait dans toutes celles du roi d'Angleterre. Les princes d'Allemagne avaient à réprimer les usurpations de la maison d'Autriche. Le duc de Savoie obtenait Milan et la couronne de Lombardie, qu'il désirait avec ardeur. Le pape même , fatigué de la tyrannie espagnole , était de la partie au moyen du royaume de Naples qu'on lui avait promis. Les Hollandais, mieux payés que tous les autres, gagnaient l'assurance de leur liberté. Enfin , outre^'intérêt commun d'abaisser une puissance orgueilleuse qui voulait dominer partout , chacun en avait un particulier, très- vif , très-sensible , et qui n'était point balancé par la crainte de substituer un tyran à l'autre, puisqu'il était convenu que les conquêtes seraient partagées entre tous les alliés ^ excepté la France et l'Angleterre , qui ne pouvaient rien garder pour elles. C'en était assez pour calmer les plus inquiets sur l'ambition de Henri IV. Mais ce sage prince n'ignorait pas qu'en ne se réservant rien par ce traité, il y gagnait pourtant plus qu'aucun autre ; car, sans rien ajouter à son patrimoine , il lui suffisait de diviser celui du seul plus puissant que lui , pour devenir le plus puissant lui-même ; et l'on voit très-clairement qu'en prenant toutes les précautions qui pouvaient assurer le succès de l'entreprise, il ne négligeait pas celles qui devaient lui donner la primauté dans le corps qu'il voulait instituer.

De plus , ses apprêts ne se bornaient point à former au dehors des ligues redoutables, ni à contracter alliance avec ses voisins et ceux de son ennemi. En intéressant tant de peuples à l'abaissement du premier potentat de l'Europe, il n'oubliait pas de se mettre en état par lui-même de le devenir à son tour. Il employa quinze ans de paix à faire des préparatifs dignes de l'entreprise qu'il méditait. U remplit d'argent ses coffres , ses arsenaux d'artillerie , d'armes , de munitions ; il ménagea de loin des ressources pour les besoins imprévus : mais il fit plus que tout cela sans doute en gouvernant sagement ses peuples , en déracinant insensiblement toutes les semences de divisions, et en mettant un si bon ordre à ses financ-es , qu'elles pussent fournir à tout sans fouler ses sujets ;

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