‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 95 sur 116 · LETTHB · texte numérisé non relu

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très qui croienl en Dieu ; mais encore n'est-il pas prouvé qu'il n'y en ait point du tout. Je reprends votre texte.

> Que veut donc dire cet auteur téméraire?.,, VtMité de IHeu lui parait une Question oiseuse, et supérieure à sa raison : comme si la multiplicité des dieux n'était pas la plus grande des absurdités ! « La pluralité des dieux, « dit énergiquem£nt Tertullien» «. est « une nullité de Dieu. » Admettre un Dieu, c'est adntettreunÊtre suprême et indépendant , auquel tous les autres êtres soient subordonnés '. // imptû^ue donc qu'U y ait plusieurs dieux.

Mais qui est-ce qui dit qu'il y a plusieurs dieux? Ah ! monseigneur, vous voudriez biea que j'eusse dit de pareilles folies, vous n'auriez sûrement pas pris la peine de faire un mandement contre moi.

Je ne sais ni pourquoi ni comment ce qui est est, et bien d'autres qui se piquent de le direnelesavent pas mieux que moi; mais je vois qu'il n'y a qu'une première cause motrice, puisque tout concourt sensiblement aux mêmes fins. Je reconnais donc une volonté unique et suprême qui dirige tout , et une puissance unique et suprême qui exécute tout. J'attribue cette puissance et cette volonté au même être, à cause de leur parfait accord, qui se conçoit mieux dans un que dans deux , et parce qu'il ne faut pas sans raison multiplier les êtres : car le mal même que nous voyons n'est point un mal absolu , et , loin de combattre directement le bien , il concourt avec lui à l'harmonie universelle.

Mais ce par quoi les choses sont se distingue très-nettement sous deux idées : savoir, la chose qui fait , et la chose qui est faite : même ces deux idées ne se réunissent pas dans le même être sans quelque effort d'esprit , et l'on ne conçoit guère une chose qui agit sans en supposer une autre sur laquelle elle agit. De plus , il est certain que nous avons l'idée de deux substances distinctes ; savoir, l'esprit et la matière , ce qui pense et ce qui est étendu; et ces deux idées se conçoivent très-bien l'une sans l'autre.

Il y a donc deux manières de concevoir l'origine des choses : sa-

' Mandement* S xm.

' Tertullien fait ici un sophisme très-familier aux Pères de l'Eglise : il définit le mot Dieu selon les clirétiens. et puis il accuse les païens de contradiction , parce que, contre sa définition , ils admettent plusieurs dieux. Ce n'était pas la peine de m'imputer une erreur que Je n'ai pas commise , uniquement pour citer si hors de propos un sophisme de Tertullien.

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voir, ou dans deux causes diverses, Tune vive et l'autre morte, l'une motrice et Taulre mue , l'une active et Tautre passive , Tune efficiente et Tautre instrumentale ; ou dans une cause unique qui tire d'elle seule tout ce qui est et tout ce qui se fait. Chacun de ces deux sentiments, débattus par les métaphysiciens depuis tant de siècles» n'en est pas devenu plus croyable à la raison humaine : et si l'existence étemelle et nécessaire de la matière a pour nous ses difficultés , sa création n'en a pas de moindres , puisque tant d'hommes et de philosophes , qui dans tous les temps ont médité sur ce sujet, ont tous unanimement rejeté la possibilité de la création, excepté peut-être un très-petit nombre qui paraissent avoir sincèrement soumis leur raison à l'autorité ; sincérité que les motifs de leur intérêt, de leur sûreté, de leur repos, rendent fort suspecte , et dont il sera toujours impossible de s'assurer tant que l'on risquera quelque chose à parler vrai.

Supposé qu'il y ait un principe éternel et unique des choses, ce principe, étant simple dans son essence , n'est pas composé de matière et d*esprit, mais il est matière ou esprit seulement. Sur les raisons déduites par le vicaire ,-il ne saurait concevoir que ce principe soit matière ; et s'il est esprit , il ne saurait concevoir que par lui la matière ait reçu Tétre ; car il faudrait pour cela concevoir la création. Or l'idée de création , l'idée sous laquelle on conçoit que , par un simple acte de volonté , rien devient quelque chose , est , de toutes les idées qui ne sont pas clairement contradictoires, la moins compréhensible à l'esprit humain.

Arrêté des deux côtés par ces difficultés , le bon prêtre demeure indécis , et ne se tourmente pointd'un doute de pure spéculation , qui n'influe en aucune manière sur ses devoirs en ce monde ; car enfin que m'importe d'expliquer l'origine des êtres, pourvu que je sache comment ils subsistent, quelle place j'y dois remplir, et en vertu de quoi cette obligation m'est imposée ?

Mais supposer deux principes ' des choses , supposition que pourtant le vicaire ne fait point, ce n'est pas pour cela supposer deux

< Celui qui ne connatt que deux substances ne peut non plus imaginer que deux principes; et le terme , ou plusieurs, ajouté dans Fendroit cité, n'est Là qu'une espèce d'explétif, serrant tout au plus à faire entendre que i« nombre de ces principes n'importe pas plus à connaître que lenr nature.

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dieux ; à moins que , comme les manicbéens , on ne suppose aussi ces principes tous deux actifs : doctrine absolument contraire à ceHe du vicaire , qui très-positivement n'admet qu'une intelligence première, qu'un seul principe actif, et par conséquent qu'un seul Dieu.

J'avoue bien que la création du monde étant clairement énoncée dans nos traductions de la Genèse , la rejeter positivement serait à cet égard rejeter l'autorité, sinon des livres sacrés, au moins des traductions qu'on nous en donne : et c'est aussi ce qui tient le vicaire dans un doute qu'il n'aurait peut-être pas sans cette autorité; car d'ailleurs la coexistence des deux principes ' semble expliquer mieux la constitution de l'univers , et lever des difficultés qu'on a peine à résoudre sans elle , comme entre autres celle de l'origine du mal. De plus, il faudrait entendre parfaitement l'hébreu, et même avoir été contemporain de Moïse, pour savoir certainement quel sens il a donné au mot qu'on nous rend par le mot créa. Ce terme est trop philosophique pour avoir eu dans son origine l'acception connue et populaire que nous lui donnons maintenant, sur la foi de nos docteurs. Rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de temps , et qui font attribuer aux anciens auteurs qui s'en sont servis des idées qu'ils n'ont point eues. Le mot hébreu qu'on a traduit par créer , faire quelque chose de rien, signitie faire , produire quelque chose avec magnificence. Rivet prétend même que ce mot hébreu hara, ni le mot grec qui lui répond, ni même le mot latin creare , ne peuvent se restreindre à celte signification particulière de produire quelque chose de rien : U est sî certain du moins que le mot latin se prend dans un autre sens , que Lucrèce, qui nie formellement la possibilité de toute création, ne laisse pas d'employer souvent le même terme pour exprimer la formation de l'univers et de ses parties. Enfin , M. de Reausobre a

• Il est bon de remarquer que cette question de Vétemité de la matière, qui effarouche si fort nos Uiéologiens, effarouchait assez peu les Pères de rÉglise , moins éloignés des sentiments de Platon. Sans parler de Justin martyr, d'Origène et d'autres, Clément Alexandrin prend si bien Taftirmative dans ses hypotyposes, que Photius veut, à cause de cela, que ce livre ait été falsifié. Mais le même sentiment reparait encore dans les Stromates, où Clément rapporte celui d'Heraclite sans l*improuver. Ce Père , livre V , tâche à la vérité d'établir un seul principe ; mais c'est parce qu'il refuse ce nom à la matière, même en admettant son éternité.

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prouvé ' que la notion de la création ne se trouve point dans l'ancienne théologie judaïque ; et vous êtes trop instruit , monseigneur, pour ignorer que beaucoup d'hommes, pleins de respect pour nos livres sacrés, n'ont cependant point reconnu dans le récit de Moise l'absolue création de l'univers. Ainsi le vicaire , à qui le despotisme des théologiens n'en impose pas, peut très-bien, sans eu être moins orthodoxe , douter s'il y a deux principes éternels des choses , ou s'il n'y en a qu'un. C'est un débat purement grammatical ou philosophique , où la révélation n'entre pour rien.

Quoi qu'il en soit , ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre nous ; et, sans soutenir les sentiments du vicaire, je n'ai rien à faire ici qu'à montrer vos torts.

Or vous avez tort d'avancer que l'unité de Dieu me parait une question oiseuse et supérieure à la raison , puisque , dans t'écrit que vous censurez , cette unité est établie et soutenue par le raisonnement : et vous avez tort de vous étayer d'un passage de Tertullien pour conclure contre moi qu*il implique qu'il y ait plusieurs dieux ; car , sans avoir besoin de Tertuliien , je conclus aussi de mon côté qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux.

Vous avez tort de me qualifier pour cela d'auteur téméraire, puisqu'où il n'y a point d'assertion il n'y a point de témérité. On ne peut concevoir qu'un auteur soit un téméraire , uniquement pour être moins hardi que vous.

Enfin vous avez tort de croire avoir bien justifié les dogmes particuliers qui donnent à Dieu les passions humaines , et qui , loin d'éclaircir les notions du grand Être , les embrouillent et les avilissent , en m'accusant faussement d'embrouiller et d'avilir moimême ces notions , d'attaquer directement l'essence divine , que je n'ai point attaquée , et de révoquer en doute son unité, que je n'ai point révoquée endoute. Si je l'avais fait , que &'ensuivrait-il ? Récriminer n'est pas se justifier : mais celui qui , pour toute défense, ne sait que récriminer à faux , a bien l'air d'être seul coupable.

La contradiction que vous me reprochez dans le même lieu est tout aussi bien fondée que la précédente accusation. Il ne saU y dites-vous, quelle est ta nature de Dieu, et bientôt après il reconnaît

' HÎBtoire du Manicttéisme , tome II.

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que cet Être suprême est doué d'inteUigence , de puissance, de volonté et de bonté : n*esi-cepa$ là avoir une idée de la nature divine?

Voici , monseigneur, là-dessus ce que j*ai à vous dire :

'( Dieu est intcUigeut ; mais comment Test-il ? L'homme est in- « lelligent quand il raisonne , et la suprême intelligence n'a pas « besoin de raisonner ; il n'y a pour elle ni prémisses , ni consé- « quences , il n'y a pas même de proposition ; elle est purement « intuitive , elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut « être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu*uue seule idée , « comme tous les lieux un seul point et tous les temps un seul <• moment. La puissance humaine agit par des moyens; la puis- «( sance divine agit par elle-même : Dieu peut parce qu'il veut , sa H volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n'est plus manifeste ; « mais la bonté dan» l'homme est Tamour de ses semblables , et *< la bonté de Dieu est Famour de Tordre ; car c'est par l'ordre qu'il « maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est « Juste , j'en suis convaincu , c'est une suite de sa bonté ; l'injus* « tice des hommes est leur œuvre , et non pas la sienne ;.le désor- " dre moral , qui dépose contre la Providence aux yeux des philo- " sophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de " l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient ; et la » justice de Dieu , de demander compte à chacun de ce qu'il lui a •' donné.

« Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont « je n'ai nulle idée absolue , c'est par des conséquences forcées* « c'est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans les H comprendre , et dans le fond c'est n'affirmer rien. J'ai beau me « dire , Dieu est ainsi; je le sens , je me le prouve : je n'en oon- '> cois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.

« Enfin, plus je m'efforce de contempler son essence infinie, <i moins je la conçois : mais elle est , cela me suffit ; moins je la « conçois , plus je l'adore. Je m'humilie et lui dis : Être des élres» « je suis parce que tu es; c'est m'élever à ma source que de te « méditer sans cesse ; le plus digue usage de ma raison est do s'a- « néantir devant toi ; c'est mon ravissement d'esprit , c'est le charme « de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur. »

Voilà ma réponse, et je la crois péremptoire. Faut-il vous dire à présent où je l'ai prise ? je l'ai tirée mot à mot de l'endroit même

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que vous accusez de contradiction *. Vous en usez comme tous mes adversaires, qui, pour me réfuter, ne font qu'écrire les objections que je me suis faites , et supprimer mes solutions. La réponse est déjà toute prête ; c'est l'ouvrage qu'ils ont réfuté.

Nous avançons , monseigneur, vers les discussions les plus im^ portantes.

Après avoir attaqué mon système et mon livre , vous attaquez aussi ma religion ; et parce que le vicaire catholique fait des objecr tions contre son Église , vous cherchez à me faire passer pour ennemi de la mienne : comme si proposer des difficultés sur un sentiment , c'était y renoncer ; comme si toute connaissance humaine n'avait pas les siennes ; comme si la géométrie elle-même n'en avait pas, ou que les géomètres se fissent une loi de les taire, pour ne pas nuire à la certitude de leur art !

La réponse que j'ai d'avance à voua faire est de vous déclarer, avec ma franchise ordinaire , mes sentiments en matière de religion , tels que je les ai professés dans tous mes écrits , et tels qu'ils ont toujours été dans ma bouche et dans mon cœur. Je vous dirai de plus pourquoi j'ai publié la Profession de foi du vicaire , et pourquoi , malgré tant de clameurs , je la tiendrai toujours pour l'écrit le meilleur et le plus utile dans le siècle où je l'ai publiée. Les bûchers ni les décrets ne me feront point changer de langage ; les théologiens, en m'ordonnant d'être humble , ne me feront point être faux ; et les philosophes, en me taxant d'hypocrisie , ne me feront point professer l'incrédulité. Je dirai ma religion, parce que j'en ai une ; et je la dirai hautement , parce que j'ai le courage de la dire , et qu'il serait à désirer, pour le bien des hommes , que ce fut celle du genre humain.

Monseigneur, je suis chrétien , et sincèrement chrétien , selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien , non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. Mon maître a peu subtilisé sur le dogme et beaucoup insisté sur les devoirs : il prescrivait moins d'articles de foi que de bonnes œuvres; il n'ordonnait de croire que ce qui était nécessaire pour être bon ; quand il résumait la loi et les prophètes , c'était bien plus dans des

* Emile, pages 338 et 559, éd. D:dol. {Ckefs-d^œuvre de ta liitem' iure française. )

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actes de vertu que dans des formules de croyanèe ■ ; et il m'a dit par lui-même et par ses apôtres que celui qui aime son frère a accompli la loi \

Moi, de mon côté, très-convaincu des vérités essentielles au christianisme, lesquelles servent de fondement à toute bonne morale , cherchant au surplus à nourrir mon cœur de Tesprit de l'Évangile, sans tourmenter ma raison de ce qui m'y parait obscur ; enfin , persuadé que quiconque aime Dieu par-dessus toute chose et son prochain comme soi-même est un vrai chrétien , je m'efforce derétre , laissant à part toutes ces subtilités dedoctrine , tous ces importants galimatias dont les pharisiens embrouillent nos devoirs et offusquent notre foi , et mettant avec saint Paul la foi même au-dessous de la charité ^,

Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soit sur la terre , je reste inviolablement attaché au culte de mes pères : comme eux je prends TÉcriture et la raison pour les uniques règles de ma croyance ; comme eux je récuse l'autorité des hommes , et n'entends me soumettre à leurs formules qu'autant que j'en aperçois la vérité ; comme eux je me réunis de cœur avec les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs de Dieu , pour lui offrir dans la communion des fidèles les hommages de son Église. Il m'est consolant et doux d'être compté parmi ses membres , de participer au culte public qu'ils rendent à la Divinité , et de me dire, au milieu d'eux : Je suis avec mes frères.

Pénétré de reconnaissance pour le digne pasteur qui , résistant au torrent de l'exemple , et jugeant dans la vérité , n'a point exclu de l'Église un défenseur de la cause de Dieu , je conserverai toute ma vie un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne *. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau , et j'espère n'en point scandaliser les membres ni par mes sentiments ni par ma conduite. Mais lorsque d'injustes prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance , et viendront me dire arrogamment :

> Matth., TU, 12.

2 Galat. ,v, 14.

* I.Cor., xiu, 2, 13. •

* M. de Montmollin. Mais plus tard Rousseau rétracta cette exception.

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Kétractez-vous , dëgùisez-yous , expliquez ceci , désavouez cela ; leurs hauteurs ne m'en imposeront point ; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe , ni dire pour leur plaire ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les offense , et qu'ils veuillent me retrancher de TÉglise, je craindrai peu cette menace, dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Ils ne m'empêcheront pas d'être uni de cœur avec les fidèles ; ils ne m'ôterontpas du rang des élus si j'y suis inscrit. Ils peuvent m'en ôter les consolations dans cette vie, mais non l'espoir dans celle qui doit la suivre ; et c'est là que mon vœu le plus ardent et le plus sincère est d'avoir Jésus- Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi.

Tels sont, monseigneur , mes vrais sentiments , que je ne donne pour règle à personne, mais que je déclare être les miens, et qui resteront tels tant qu'il plaira , non aux hommes , mais à Dieu » seul maître de changer mon cœur et ma raison ; car aussi longtemps que je serai ce que je suis et que je penserai comme je pense , je parlerai comme je parle : bien différent , je l'avoue , de vos chrétiens en effigie , toujours prêts à croire ce qu'il faut croire , ou à dire ce qu'il faut dire , pour leur intérêt ou pour leur repos , et toujours sûrs d'être assez bons chrétiens , pourvu qu'on ne brûle pas leurs livres et qu'ils ne soient pas décrétés. Ils vivent en gens persuadés que non-seulement il faut confesser tel et tel article, mais que cela suffit pour aller en paradis : et moi je pense , au contraire , que l'essentiel de la religion consiste en pratique ; que tion-seulement il faut être homme de bien, miséricordieux , humain , charitable , mais que quiconque est vraiment tel en croit assez pour être sauvé. J'avoue au reste que leur doctrine est plus commode que la mienne , et qu'il en coûte bien moins de se mettre au nombre des fidèles par des opinions que par des vertus.

Que si j'ai dû garder ces sentiments pour moi seul , comme ils ne cessent de le dire ; si, lorsque j'ai eu le courage de les publier et de me nommer , j'ai attaqué les lois et troublé l'ordre public ; c'est ce que j'examinerai tout à l'heure. Mais qu'il me soit permis auparavant de vous supplier, monseigneur, vous et tous ceux qui liront cet écrit , d'ajouter quelque foi aux déclarations d'un ami de la vérité, et de ne pas imiter ceux qui, sans preuve, sans vraisemblance, et sur le seul témoignage de leur propre cœur, m'accusent d'athéisme et d'irréligion contre des protestations si

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positives, et que rien de ma part n'a jamais démenties. Je n^ai pas trop , ce me semble , Tair d*un homme qui se déguise , et il n'est pas aisé de voir quel intérêt j'aurais à me déguiser ainsi. L'on doit présumer que celui qui s'exprime si librement sur ce qu'il ne croit pas est sincère eu ce qu'il doit croire ; et quand ses discours , sa conduite et ses écrits sont toujours d'accord sur ce point , quiconque ose affirmer qu'il ment , et n'est pas un dieu , ment infailliblement lui-même.

Je n'ai pas toujours eu le bonheur de vivre seul ; j'ai fréquenté des hommes de toute espèce; j'ai vu des gens de tous les partis, des croyants de toutes les sectes , des esprits forts de tous les systèmes : j'ai vu des grands , des petits» des libertins» des philosophes : j'ai eu des amis sûrs et d'autres qui l'étaient moins : j'ai été environné d'espions, de malveillants, et le monde est plein de gens qui me haïssent à cause du mal qu'ils m'ont fait. Je les adjure tous, quels qu'ils puissent être, de déclarer au public ce qu'ils savent de ma croyance en matière de religion ; si dans le commerce le plus suivi , si dans la plus étroite familiarité, si dans la gaieté des repas, si dans les confidences du tête-à-tète, ils m'ont jamais trouvé différent de moi-même ; si , lorsqu'ils ont voulu disputer ou plaisanter, leurs arguments ou leurs railleries m'ont un moment ébranlé; s'ils m'ont surpris à varier dans mes sentiments; si dans le secret de mon cœur ils.en ont pénétré que je cachais au public; si , dans quelcflie temps que ce soit» ils oiit trouvé en moi une ombre de fausseté ou d'hypocrisie : qu'ils le disent , qu'ils révèlent tout , qu'ils me dévoilent ; j'y consens, je les en prie , je les dispense du secret de l'amitié; qu'ils disent hautement , non ce qu'ils voudraient que je fusse, mais ce qu'ils savent que je suis : qu'ils me jugent selon leur conscience ; je leur confie mon honneur ^ns crsdnte , et je promets de ne les point récuser.

Que ceux qui m'accusent d'être sans religion , parce qu'ils ne conçoivent pas qu'on en puisse avoir une , s'accordent au moins s'ils peuvent entre eux. Les uns ne trouvent dans mes livres qu'un système d'athéisme; les autres (gisent que je rends gloire à Dieu dans mes livres sans y croire au ifond de mon cœur. Ils taxent mes écrits d'impiété, et mes sentiments d'hypocrisie. Mais si je prêche en public l'athéisme, je ne suis donc pas un hypocrite; et si j'affecte une foi que je n'ai point, je n'enseigne donc pas l'impiété.

En entassant des imputations contradictoires, la calomnie se découvre elle-même : mais la malignité est aveugle, et la passion ne raisonne* pas.

Je n'ai pas , il est vrai , cette foi dont j*ontends se vanter tant de gens d*une probité si médiocre, cette foi robuste qui ne doute jamais de rien, qui croit sans façon tout ce qu*on lut présente à croire , et qui met à part ou dissimule les objections qu'elle ne sait pas résoudre. Je n'ai pas le bonheur de voir dans la révélation l'évidence qu'ils y trouvent ; et si je me détermine pour elle , c'est parce que mon cœur m'y porte, qu'elle n'a rien que de consolant pour moi , et qu'à la rejeter les difficultés ne sont pas moindres ; mais ce n'est pas parce que je la vois démontrée , car très-sûrement elle ne l'est pas à mes yeux. Je ne suis pas même assez instruit , à beaucoup près, pour qu'une démonstration qui demande un si profond savoir soit jamais à ma portée. N'est-il pas plaisant que moi, qui propose ouvertement mes objections et mes doutes , je sois l'hypocrite , et que tous ces gens si décidés, qui disent sans cesse croire fermement ceci et cela , que ces gens, si sûrs de tout sans avoir pourtant de meilleures preuves que les miennes , que ces gens enQn dont la plupart ne sont guère plus savants que moi, et qui, sans lever mes difficultés, me reprochent de les avoir proposées , soient les gens de bonne foi?

Pourquoi serais-jeun hypocrite? et que gagnerais- je à Tétre? J'ai attaqué tous les intérêts particuliers , j'ai suscité contre moi tous les partis , je n'ai soutenu que la cause de Dieu et de l'humanité : et qui est-ce qui s'en soucie ? Ce que j'en ai dit n'a pas même fait la moindre sensation , et pas une âme ne m'en a su gré. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, les dévots ne m'auraient pas fait pis y et d'autres ennemis non moins dangereux ne me porteraient point leurs coups en secret. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme , les uns m'eussent attaqué avec plus de réserve, en me voyant défendu par les autres, et disposé moi-même à la vengeance : mais un homme qui craint Dieu n'est guère à craindre ; son parti n'est pas redoutable ; il est seul ou à peu près , et l'on est sûr de pouvoir lui faire beaucoup de mal avant qu'il songe à le rendre. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, en me séparant ainsi de l'Église, j'aurais ôté tout d'un coup à ses ministres le moyen de me harceler sans

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