‹ Petits chefs-d'œuvre de J.-J. RousseauChapitre 96 sur 116 · L£TT&B · texte numérisé non relu

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cesse et de me faire endurer toutes leurs petites tyrannies; je n*aurais point essuyé tant d'ineptes censures, et, au lieu de me blâmer si aigrement d'avoir écrit, il eût fallu me réfuter, ce qui n'est pas tout à fait si facile. Enfin , si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme , on eût d'abord un peu clabaudé, maison m'eût bientôtlaissé en paix comme tous les autres ; le peuple du Seigneur n'eût point pris inspection sur moi , chacun n'eût point cru me faire grâce, en ne me traitant pas en excommunié, et j'eusse été quitte à quitte avec tout le monde : les saintes en Israël ne m'au* raient point écrit des lettres anonymes , et leur charité ne se fût point exhalée en dévotes injures ; elles n'eussent point pris la peine de m'assurer humblement que j'étais un scélérat, un nH>nstre exécrable, et que le monde eût été trop heureux si quelque bonne ame eût pris le soin de m'étouffer au berceau : d'honnêtes gens , de leur côté, me regardant alors comme un réprouvé, ne se tourmenteraient et ne me tourmenteraient point pour me ramener dans la bonne voie ; ils ne me tirailleraient pas à droite et à gauche, ils ne m'étoufferaient pas sous le poids de leurs sermons , ils ne me forceraient pas de bénir leur zèle en maudissant leur importunité , et de sentir avec reconnaissance qu'ils sont appelés à me faire périr d'ennui.

Monseigneur, si je suis un hypocrite, je suis un fou , puisque , pour ce que je demande aux hommes , c'est une grande folie de se mettre en frais de fausseté. Si je suis un hypocrite , je suis un sot ; car il faut l'être beaucoup pour ne pas voir que le chemin que j'ai pris ne mène qu'à des malheurs dans cette vie , et que , quand j'y pourrais trouver quelque avantage , je n'en puis profiter sans me démentir. Il est vrai que j'y suis à temps encore; je n'ai qu'à vouloir un moment tromper les hommes , et je mets à mes pieds tous mes ennemis. Je n'ai point encore atteint la vieillesse; je puis avoir longtemps à souffrir; je puis voir changer derechef le public sur mon compte : mais si jamais j'arrive aux honneurs et à la fortune, par quelque route que j'y parvienne, alors je serai un hjrpocrite , cela est sûr.

La gloire de l'ami de la vérité n'est point attachée à telle opinion plutôt qu'à telle autre : quoi qu'il dise , pourvu qu'il le pense , il tend à son but. Celui qui n'a d'autre intérêt que d'être vrai n'est point tenté de mentir, et il n'y a nul homme sensé qui ne préfère le

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moyen le plus simple, quaad il est aussi le plus sûr. Mes eoDemis auront beau faire avec leurs injures, ils ne m'ôteront point Thonneur d'être un homme véridique en toute chose , d*étre le seul auteur de mon siècle et de beaucoup d'autres qui ait écrit de bonne foi , et qui n'ait dit que ce qu'il a cru : 'ils pourront un moment •souiller ma réputation à force de rumeurs et de calomnies , mais elle en triomphera tôt ou tard ; car, tandis qu'ils varieront dans leurs imputations ridicules, je resterai toujours le même, et, sans autre art que ma franchise, j'ai de quoi les désoler toujours.

Mais cette franchise est déplacée avec le public! Mais toute vérité n'est pas bonne à dire ! Mais , bien que tous les gens sensés pensent comme vous , il n'est pas bon que le vulgaire pense ainsi ! Voilà ce qu'on me crie de toutes parts ; voilà peut-être ce que vous me diriez vous-même, si nous étions tête à tête dans votre cabinet. Tels sont les hommes : ils changent de langage comme d'habits ; ils ne disent la vérité qu'en robe de chambre ; en habit de parade ils ne savent plus que mentir ; et non-seulement ils sont trompeurs et fourbes à la faC'C du genre humain, mais ils n'ont pas honte de punir, contre leur conscience , quiconque ose n'être pas fourbe et trompeur public comme eux. Mais ce principe est-il bien vrai, que toute vérité n'est pas bonne à^ire? Quand il le serait , s'ensuivrait- il que nulle erreur ne fût bonne à détruire ? et toutes les folies des hommes sont-elles si saintes qu'il n'y en ait aucune qu'on ne doive respecter? Voilà ce qu'il conviendrait d'examiner avant de me donner pour loi une maxime suspecte et vague, qui, fût-elle vraie en elle-même, peut pécher par sou application.

J'ai grande envie, monseigneur, de prendre ici ma méthode ordinaire , et de donner l'histoire de mes idées pour toute réponse à mes accusateurs. Je crois ne pouvoir mieux justifier tout ce que j'ai osé dire, qu'en disant encore tout ce que j'ai pensé.

Sitôt que je fus en état d'observer les hommes, je les regardais faire, et je les écoutais parler; puis , voyant que leurs actions ne ressemblaient point à leurs discours , je cherchai la raison de cette dissemblance, et je trouvai qu'être et paraître étant pour eux deux choses aussi différentes qu'agir et parler, cette deuxième différence était la cause de l'autre, et avait elle-même une cause qui me restait à chercher.

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Je la trouvai dans notre ordre social , qui , de tout point contraire à la nature que rien ne détruit, la tyrannise sans cesse, et lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences , et je vis qu'elle expliquait seule tous les vices dés hommes et tous les maux de la société. D'où je conclus qu'il n'était pas nécessaire de supposer l'homme méchant par sa nature, lorsqu'on pouvait marquer l'origine et le progrès de sa méchanceté. Ces réflexions me conduisirent à de nouvelles recherches sur l'esprit humain considéré dans l'état civil; et je trouvai qu'alors le développement des lumières et des vices selaisait toujours en même raison , non dans les individus , mais dans les peuples : distinction que j'ai toujours soigneusement faite , et qu'aucun de ceux qui m'ont attaqué n'a jamai>'' pu concevoir.

J'ai cherché la vérité dans les livres; je n'y ai trouvé que le mensonge et l'erreur. J'ai consulté les auteurs ; je n'ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes sans autre loi que leur intérêt , sans autre dieu que leur réputation ; prompts à décrier les chefs qui ne les traitent pas à leur gré, plus prompts à louer l'iniquité qui les paye. En écoutant les gens à qui l'on permet de parler en public, j ai compris qu'ils n'osent ou ne veulent dire que ce qui convient à ceux qui Commandent , et que, payés par le fort pour prêcher le faible , ils ne savent parler au dernier que de ses devoirs , et à l'autre que de ses droits. Toute rinstruction publique tendra toujours au mensonge , tant que ceux qui la dirigent trouveront leur intérêt à mentir; et c'est pour eux seulement que la vérité n'est pas bonne à dire. Pourquoi serais-je le complice de ces gens-là?

II y a des préjugés qu'il faut respecter. Cela peut être ; mais c'est quand d'ailleurs tout est dans l'ordre, et qu'on ne peut ôter ces préjugés sans ôter aussi ce qui les rachète ; on laisse alors le mal pour l'amour du bien. Mais lorsque tel est Tétat des choses que plus rien ne saurait changer qu'en mieux , les préjugés sont* ils si respectables qu'il faille leur sacrifier la raison , la vertu , la justice , et tout le bien que la vérité pourrait faire aux hommes ? Pour moi , J'ai promis de la dire en toute chose utile , autant qu'il serait en moi; c'est un engagement que j'ai dû remplir selon mon talent , et que sûrement un autre ne remplira pas à ma place ,

A M. D£ BBAUICONT. SSfi

puisque , chacun se devant à tous, nul ne peut payer pour autrui. « La divine vérité , dit Augustin , n'est ni à moi , ni à vous, ni à « lui , mais à nous tous , qu'elle appelle avec force à la publier de « concert , sous peine d'être inutile à nous-méme si nous ne la « communiquons aux autres : car quiconque s'approprie à lui seul « un bien dont Dieu veut que tous jouissent, perd par c«lte usur- « pation ce qu'il dérobe au public , et ne trouve qu'erreur en lui- « même pour avoir trahi la vérité '. »

Les hommes ne doivent point être instruits à demi. S'ils doivent rester dans l'erreur, que ne les laissiez-vous dans Tignorance ? A quoi bon tant d'écoles et d*universités pour ne leur apprendre rien de ce qui leur importe à savoir? Quel est donc l'objet de vos collèges, de vos académies, de tant de fondations savantes? Est-ce de donner le change au peuple , d'altérer sa raison d'avance , et de l'empêcher d'aller au vrai? Professeurs de mensonge , c'est pour l'abuser que vous feignez de l'instruire, et, comme des bri^ gands qui mettent des fanaux sur les écueils , vous l'éclairez pour le perdre.

Voilà ce que je pensais en prenant la plume ; et en la quittant je n'ai pas lieu de changer de sentiment. J'ai toujours vu que l'instruction publique avait deux défauts essentiels qu'il était impossible d'en ôter. L'un est la mauvaise foi de ceux qui la donnent, et l'autre Taveuglement de ceux qui la reçoivent. Si des hommes sans passions instruisaient des hommes sans préjugés, nos connaissances resteraient plus bornées , mais plus sûres , et la raison rognerait toujours. Or, quoi qu'on fasse, l'intérêt des hommes publics sera toujours le même; mais les préjugés du peuple , n'ayant aucune base fixe , sont plus variables ; ils peuvent être altérés , changés , augmentés , ou diminués. C'est donc de ce côté seul que l'instruction peut avoir quelque prise, et c'est là que doit tendre l'ami de la vérité. Il peut espérer de rendre le peuple plus raisonnable, mais non ceux qui le mènent plus honnêtes gens.

J'ai vu dans la religion la même fausseté que dans la politique ; et j'en ai été beaucoup plus indigné : car le vice du gouvernement ne peut rendre les sujets malheureux que sur la terre : mais qui sait jusqu'où les erreurs de la conscience peuvent nuire aux in-

* Augnst.tConfess., lib. XII, cap. 25.

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fortanés mortels ? J'ai va qu*on avait des professions de foi , des doctrines , des cultes qu'on suivait sans y croire ; et que rien de tout cela , ne pénétrant ni le cœur ni la raison , n'influait que très-peu sur la conduite. Monseigneur, il faut vous parler sans détour. Le vrai croyant ne peut s'accommoder de toutes ces simagrées : il sent que l'homme est un être intelligent auquel il faut un culte raisonnable , et un être social auquel il faut une morale faite pour l'humanité. Trouvons premièrement ce culte et celte morale , cela sera de tous les hommes ; et puis , quand il faudra des formules nationales , nous en examinerons les fondements , les rapports , les convenances ; et , après avoir dit ce qui est de l'homme , nous dirons ensuite ce qui est du citoyen. Ne faisons pas surtout comme votre M. Joly de Fleury, qui , pour établir son jansénisme , veut déraciner tonte loi naturelle et toute obligation qui lie entre eux les humains , de sorte que , selon lui , le chrétien et rinlidèle qui contractent entre eux ne sont tenus à rien du tout l'un envers l'autre , puisqu'il n'y a point de loi commune à tous les deux.

Je vois donc deux manières d'examiner et comparer les religions diverses : l'une selon le vrai et le faux qui s'y trouvent , soit quant aux faits naturels ou surnaturels sur lesquels elles sont établies, soit quant aux notions que la raison nous donne de l'Être suprême et du culte qu'il veut de nous ; l'autre selon leurs effets temporels et moraux sur la terre , selon 1^ bien ou le mal qu'elles peuvent faire à la société et au genre humain. U ne faut pas , pour empêcher ce double examen , commencer par décider que ces deux choses vont toujours ensemble , et que la religion la plus vraie est aussi la plus sociale : c'est précisément ce qui est en question ; et il ne faut pas d'abord crier que celui qui traite cette question est un impie, un athée, puisque autre chose est de croire , et autre chose d'examiner l'effet de ce que l'on croit.

n parait pourtant certain , je l'avoue , que si l'homme est fait pour la société , la religion la plus vraie est aussi la plus sociale et la plus humaine ; car Dieu veut que nous soyons tels qu'il nous a faits ; et s'il était vrai qu'il nous eût faits méchants , ce serait 1 ui désobéir que de vouloir cesser de l'être. De plus, la religion, considérée comme une relation entre Dieu et l'homme , ne peut aller à la gloire de Dieu que par le bien-être de l'homme , puisque

l'autre terme de la relation , qui est Dieu , est par sa nature audessus de tout ce que peut rhomme pour ou contre lui.

Mais ce sentiment, tout probable qu'il est , esit sujet à de grandes difficultés par l'historique et les faits qui le contrarient. Les Juifs étaient les ennemis nés de tous les autres peuples , et ils commencèrent leur établissement par détruire sept nations , selon Tordre exprès qu'ils en avaient reçu. Tous les chrétiens ont eu des guerres de religion , et la guerre est nuisible aux hommes ; tous les partis ont été persécuteurs et persécutés , et la persécution est nuisible aux hommes; plusieurs sectes rantent le célibat , et le célibat est si nuisible * à l'espèce humaine , que, s'il était suivi partout , elle périrait. Si cela ne fait pas preuve pour décider, cela fait raison pour examiner ; et je ne demandais autre chose sinon qu'on permit cet examen.

Je ne dis ni ne pense qu'il n'y ait aucune bonne religion sur la terre ; mais je dis , et il est trop vrai , qu'il n'y en a aucune , parmi celles qui sont ou qui ont été dominantes , qui n'ait fait à l'humanité des plaies cruelles. Tous les partis ont tourmenté leurs frères , tous ont offert à Dieu de» sacrifices de sang humain. Quelle que soit la source de ces contradictions , elles existent : est-ce un crime devouloir les ôter?

La charité n'est point meurtrière ; Tamour du prochain ne porte

> La continence et la pureté ont leur usage , même pour la population t il est toujours beau de se commander à soi-même, et yétat de Tirginité est par ces raisons très-digne d'estime : mais il ne s'ensuit pas qu'il soit beau, ni bon, ni louable, de persévérer toute la vie dans cet état, en offensant la nature et en trompant sa destination. L^on a plus de respect pour une jeune vierge nubile que pour une jeune femme; mais on en a plus pour une mère de famille que pour une vieille fille , et cela me parait très-sensé. Comme on ne se marie pas en naissant , et quMl n'est pas même à propos de se marier fort jeune, la virginité, que tous ont dft porter et honorer, a sa nécessité , son utilité , son prix et sa gloire : mais c'est pour aller, quand il convient, déposer toute sa pureté dans le mariage. Quoi ! disent-ils de leur air bêtement triomphant, des célibataires prêchent le nœud conjugal ! pourquoi donc ne se marient-ils pas? Ahl pourquoi? parce qu'un état si saint et si doux en lui-même est devenu, par vos sottes institutions , un état malheureux et ridicule, dans lequel il est désormais presque impossible de vivre sans être un fripon ou un sot. Sceptres de fer , lois insensées , c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs sur la terre , et c'est par nous que le cri de la nature s'élève contre votre barbarie. Comment osez-vous la ix>usser jusqu'à nous reprocher la misère où vous nous avez réduits !

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point à le massacrer. Ainsi le zèle du salut des hommes n*est point la cause des persécutions; c'est l'amour-propre et Torgueil qui en sont la cause. Moins un culte est raisonnable , plus on cherche à rétablir par la force : celui qui professe une doctrine insensée ne peut souffrir qu'on ose la voir telle qu'elle est. La raison devient alors le plus grand des crimes ; à quelque prix que ce soit, il faut Tôteraux autres, parce qu'on a honte d'en masquer à leurs yeux. Ainsi Tintotérance et Tinconséquence ont la même source. U faut sans cesse intimider, effrayer les hommes. Si vous les livrez un moment à leur raison , vous êtes perdus.

De cela seul il suit que c'est un grand bien à faire aux peuples dans ce délire , que de leur apprendre à raisonner sur la religion : car c'est les rapprocher des devoirs de l'homme , c'est ôter le poignarda l'intolérance , c'est rendre à l'humanité tous ses droits. Mais il faut remonter à des principes généraux et communs à tous les hommes; car si,- voulant raisonner, vous laissez quelque prise à l'autorité des prêtres , vous rendez au fanatisme son arme, et vous lui fournissez de quoi devenir plus cruel.

Celui qui aime la paix ne doit point recourir à des livres , c'est lis moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de disputes intarissables: parcourez l'histoire des peuples, ceux qui n'ont point de livres ne disputent point. Voulez-vous asservir les hommes à des autorités humaines ; l'un sera plus près , l'autre plus loin de la preuve ; ils en seront diversement affectés : avec la bonne foi la plus entière , avec le meilleur jugement du monde , il est impossible qu'ils soient jamais d'accord. N'arjgumentez point sur des arguments, et ne vous fondez point sur des discours. Le langage humain n'est pas assez clair. Dieu lui-même , s'il daignait nous parler dans nos langues , ne nous dirait rien sur quoi l'on ne pût disputer.

. Nos langues sont l'ouvrage des hommes , et les hommes sont bornés. Nos langues sont l'ouvrage des hommes , et les hommes sont menteurs. Comme il n'y a point de vérité si clairement énoncée où l'on ne puisse trouver quelque chicane à faire, il n'y a point de si grossier mensonge qu'on ne puisse étayer de quelque fausse raison.

Supposons qu'un particulier vienne à minuit nous crier qu'il est jour, on se moquera de lui : mais laissez à ce particulier le

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temps et les moyens de se faire une secte , tôt ou tard ses partisans viendront à bout de vous prouver qu'il disait vrai : car enfin , diront-ils , quand il a prononcé qu'il était jour, il était jour en quelque lieu de la terre , rien n'est plus certain. D'autres , ayant établi qu'il y a toujours dans l'air quelques particules de lumière , soutiendront qu'en un autre sens encore il est très-vrai qu'il est jour la nuit. Pourvu que les gens subtils s'en mêlent, bientôt on vous fera voir le soleil en plein minuit. Tout le monde ne se rendra pas à cette évidence. Il y aura des débats , qui dégénéreront , selon l'usage , en guerres et en cruautés. Les uns voudront des explications , les autres n'en voudront point ; l'un voudra prendre la proposition au figuré , l'autre au propre. L'un dira : Û a dit à minuit qu'il était jour, et il était nuit. L'autre dira : Il a dit à minuit qu'il était jour, et il était jour. Chacun taxera de mauvaise foi le parti contraire , et n'y verra que des obstinés. On finira par se battre , se massacrer, les flots de sang couleront de toutes parts; et si la nouvelle secte est enfin victorieuse, il restera démontré qu'il est jour la huit. C'est à peu près l'histoire de toutes les querelles de religion.

La plupart des cultes nouveaux s'établissent par le fanatisme, et se maintiennent par l'hypocrisie ; de là vient qu'ils choquent la raison et ne mènent point à la vertu. L'enthousiasme et le délire ne raisonnent pas ; tant qu'ils durent , tout passe , et Ton marchande peu sur les dogmes : cela est d'ailleurs si commode I la doctrine coûte si peu à suivre , et la morale coûte tant à pratiquer, qu'en se jetant du côté le plus facile , on rachète les bonnes œuvres par le mérite d'une grande foi. Mais , quoi qu'on fuisse , le fanatisme est un état de crise qui ne peut durer toujours : il a ses accès plus ou moins longs , plus ou moins fréquents , et il a aussi ses relâches , durant lesquels on est de sang-froid. C'est alors qu'en revenant sur soi-même on est tout surpris de se voir enchaîné par tant d'absurdités. Cependant le culte est réglé , les formes sont prescrites , les lois sont établies , les transgresseurs sont punis. Ira-t-on protester seul contre tout cela , récuser les lois de son pays, et renier la religion de son père? Qui l'oserait? On se soumet en silence ; l'intérêt veut qu'on soit de l'avis de celui dont on hérite. On fait donc comme les autres , sauf à rire à son aise en particulier de ce qu'on feint de respecter en public. Voilà, mon-

seigneur, comme pense le gros des hommes dans la plupart des religions , et surtout dans la vôtre ; et voilà la clef des inconséquences qu'on remarque entre leur morale et leurs actions. Leur croyance n*est qu'apparence , et leurs mœurs sont comme leur foi.

Pourquoi un homme a-t-il inspection sur la croyance d'un autre? et pourquoi TËtat a-t-il inspection sur celle des citoyens^ C'est parce qu'on suppose que la croyance des hommes détermine leur morale , et que des idées qu'ils ont de la vie à venir dépend leur conduite en celle-ci. Quand cela n'est pas , qu'importe ce qu'ils croient ou ce qu'ils font semblant de croire ? L'apparence de la religion ne sert plus qu'à les dispenser d'en avoir une.

Dans la société chacun est en droit de s'informer si un autre se croit obligé d'être juste , et le souverain est en droit d'examiner les raisons sur lesquelles chacun fonde cette obligation. De plus, les formes nationales doivent être observées ; c'est sur quoi j'ai beau • coup insisté. Mais, quant aux opinions qui ne tiennent point à la morale , qui n'influent en aucune manière sur les actions ,' et qui ne tendent point à transgresser les lois , chacun n'a là-dessus que son jugement pour maître , et nul n'a ni droit ni intéi*ét de prescrire à d'autres sa façon de penser. Si, par exemple, quelqu'un, même constitué en autorité , venait me demander mon sentiment sur la fameuse question de l'hypostase , dont la Bible ne dit pas un mot, mais pour laquelle tant de grands enfants ont tenu des conciles et tant d'hommes ont été tourmentés * ; après lui avoir dit que je ne l'entends point et ne me soucie point de l'entendre , je le prierais le plus honnêtement que je pourrais de se mêler de ses affaires ; et , s'il insistait , je le laisserais là.

Voilà le seul principe sur lequel on puisse établir quelque chose de fixe et d'équitable sur les disputes de religion ; sans quoi» chacun posant de son côté ae qui est en question , jamais on ne conviendra de rien , l'on ne s'entendra de la vie ; et la religion , qui devrait faire le bonheur des hommes , fera toujours leurs plus grands maux.

* Mypostane, diaprés son étymologle grecque, est un root qui signl» fie. à la lettre, substance ou essence. Mais il excita autrefois de grands démêlés entre les Grecs, puis entre les Grecs et les Latins, les uns reconnaissant dans la Divinité trois hypostases^ les autres prétendant qu'il ne fallait se servir que du terme de personnes. ( Note de M. 6. PETiTàiN. )

À M. I>£ BEÀUMONT. 341

Mais plus les religions vieillissent , plus leur objet se perd de vue ; les subtilités se multiplient ; on veut tout expliquer» tout décider, tout entendre; incessamment la doctrine se raffine, et la morale dépérit toujours plus. Assurément il y a loin de Tesprit du Deutéronome à Tesprit du Talmud et de la Misnah , et de l'esprit de FÉvangile aux querelles sur la Constitution. Saint Thomas demande ' si par la succession des temps les articles de foi se sont multipliés , et il se déclare pour l'aftirmative. C'est-à-dire que les docteurs » renchérissant les uns sur les autres , en savent plus que n'en ont dit les apôtres et Jésus-Christ. Saint Paul avoue ne voir qu'obscurément et ne connaître qu'en partie *. Vraiment nos théologiens sont bien plus avancés que cela ; ils voient tout , ils savent tout : ils nous rendent clair ce qui est obscur dans TÉcriture ; ils prononcent sur ce qui était indécis ; ils nous font sentir, avec leur modestie ordinaire , que les auteurs sacrés avaient grand besoin de leur secours pour se faire entendre , et que le Saint-Esprit n'eût pas su s'expliquer clairement sans eux.

Quand on perd de vue les devoirs de l'homme pour ne s'occuper que des opinions des prêtres et de leurs frivoles disputes, on ne demande plus d'un chrétien s'il craint Dieu > mais s'il est orthodoxe; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent les plus inintelligibles ; et quand il a signé , tout va bien , l'on ne s'informe plus du reste ; pourvu qu'il n'aille pas se faire pendre , il peut vivre au surplus comme il lui plaira ; ses mœurs ne font rien à l'affaire , la doctrine est en sûreté. Quand la religion en est là , quel bien fait-elle à la société? de quel avantage est-elle aux hommes? Elle ne sert qu'à exciter entre eux des dissensions , des troubles , des guerres de toute espèce ; à les faire s'entr'égorger pour des logogryphes. Il vaudrait mieux alors n'avoir point de religion , que d'en avoir une si mal entendue. Empèchons-la , s'il se peut, de dégénérer à ce point, et soyons sûrs, malgré les bûchers et les chaînes, d'avoir bien mérité du genre humain.

Supposons que , las des querelles qui le déchirent , il s'assemble pour les terminer et convenir d'une religion commune à tous les peuples , chacuff commencera , cela est sûr , par proposer la sienne

* Seconda seconda quast.^ l, art. vu- » LCor. XUI,9,<2.

comme la seule vraie , la seule raisonnable et démontrée , la seule agréable à Dieu et utile aux hommes : mais ses preuves ne répondant pas là-dessus à sa persuasion , du moins au gré des autres sectes, chaque parti n'aura de voix que la sienne, tous les autres se réuniront contre lui ; cela n'est pas moins sûr. La délibération fera le tour de cette manière , un seul proposant, et tous rejetant. Ce n*est pas le moyen d'être d'accord. Il est croyable qu'après bien du temps perdu dans ce% altercations puériles, les hommes de sens chercheront des moyens de conciliation. Ils proposeront pour cela de commencer par chasser tous les théologiens de l'assemblée, et il ne leur sera pas difficile de faire voir combien ce préliminaire est indispensable. Cette bonne œuvre faite, ils diront aux peuples : « Tant que vous ne conviendrez pas de quelque « principe, il n'est pas possible même que vous vous entendiez ; « et c'est un argument qui n'a jamais convaincu personne, que « de dire. Vous avez tort , car j'ai raison.

« Vous parlez de ce qui est agréable à Dieu : voilà précisément ' « ce qui est en question. Si nous savions quel culte lui est le plus « agréable , il n'y aurait plus de dispute entre nous. Vous parloz « aussi de ce qui est utile aux hommes : c'est autre chose ; les « hommes peuvent juger de cela. Prenons donc cette utilité pour « règle , et puis établissons la doctrine qui s'y rapporte le plus. « Nous pourrons espérer d'approcher ainsi de la vérité autant « qu'il est possible à des hommes : car il est à présumer que ce <t qui est le plus utile aux créatures est le plus agréable au Créateur.

« Cherchons d'abord s'il y a quelque affinité naturelle entre « nous , si nous sommes.quelque chose les uns aux autres. Vous, «juifs, que pensez- vous sur l'origine du genre humain? Nous « pensons qu'il est sorti d'un même père. Et vous, chrétiens? « Nous pensons là-dessus comme les juifs. Et vous, Turcs? Nous u pensons comme les juifs et les chrétiens. Cela est déjà bon : « puisque les hommes sont tous frères, ils doivent s'aimer comme « tels.

« Dites-nous maintenant de qui leur père commun avait reçu « l'être; car il ne s'était pas fait tout seul. Du Créateur du ciel et « de la terre. Juifs , chrétiens et Turcs sont d'afbord aussi sur « cela; c'est encore un très- grand point.

« Et cet homnre, ouvrage du Créateur, fst-il lui être simple ou

tt mixte? est-il formé d'une substance unique ou de plusieurs? « Chrétiens, répondez. Il est composé de deux substances, dont «Tune est mortelle, et dont Tautre ne peut mourir. Et vous, « Turcs? Nous pensons de même. Et vous, juifs? Autrefois nos « idées là-dessus étaient fort confuses, comme les expressions de <t nos livres sacrés ; mais les Esséniens nous ont éclairés, et nous « pensons encore sur ce point comme les chrétiens. »

En procédant ainsi d'interrogations en interrogations sur la Providence divine , sur l'économie de la vie à venir, et sur toutes les questions essentielles au bon ordre du genre humain, ces mêmes hommes , ayant obtenu de tous des rçponses presque uniformes, leur diront (on se souviendra que les théologiens n'y sont plus } : « Mes amis , de quoi vous tourmentez-vous ? Vous « voilà tous d'accord sur ce qui vous importe : quand vous dif- « férerez de sentiment sur le reste, j'y vois peu d'inconvénient. « Formez de ce petit nombre d'articles une religion universelle , « qui soit, pour ainsi dire, la religion humaine et sociale que « tout homme vivant en société soit obligé d'admettre. Si queln qu'un dogmatise contre elle, qu'il soit banni de la société « comme ennemi de ses lois fondamentales. Quant au reste , sur « quoi vous n'êtes pas d'accord , formez chacun de vos croyances « particulières autant de religions nationales , et suivez-les en « sincérité de cœur : mais n'allez point vous tourmentant pour <c les faire admettre aux autres peuples , et soyez assurés que « Dieu n'exige pas cela. Car il est aussi injuste de vouloir les « soumettre à vos opinions qu'à vos lois, et les missionnaires ne « me semblent guère plus sages que les conquérants.

« En suivant vos diverses doctrines , cessez de vous les tigu- « rer si démontrées, que quiconque ne les voit pas telles soit « coupable à vos yeux de mauvaise foi : ne croyez point que « tous ceux qui pèsent vos preuves et les rejettent soient pour « cela des obstinés que leur incrédulité rende punissables ; ne « croyez point que la raison , l'amour du vrai , la sincérité , soient « pour voHs seuls. Quoi qu'on fasse , on sera toujours porté à «(traiter en ennemis ceux qu'on accusera de se refusera l'éyi- « dence. Oif plaint l'erreur, mais on hait l'opiniâtreté. Donnez la tt préférence à vos raisons , à la bonne heure ; mais sachez que « ceux qui ne s'y rendent pas ont les leurs.

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