‹ Petits chefs-d'œuvre historiques ...: précédés d'une introduction et deChapitre 1 sur 23 · M" LA C'^'D'EGMONT LA JEUNE · texte numérisé non relu

M" LA C'^'D'EGMONT LA JEUNE

DUCHESSE DE GUELDUES, «rc

Madame ,

Cet ouvrage tous appartieat : j'avais , il est vrai , employé tous mes soins à démêler les plus sacrâtes iotrigues de l'événement que j'y raconte; mais je ne songeais point à en écrire l'histoire : votre seule volonté m'y a détermine; et dans le s^le même dout j'ai fait clioïx, n'ayant point eu de modèle, c'est votre goût ^e j'ai suivi. ' '

En vous racontant et à M. le comte d'Egmoat , au retour de mes voyages, la révolutioD arrivée à Pétersbourg en 1762, jetais enhardi, par cette gaieté si naturelle et si heureuse qui ue vous abandonne presque jamais, à faite entrer dans le récit d'un événement terrible toutes les circonstances', quelquefois plaisantes, relatives aux mœurs de la nation russe; et je sentis alors que ce rapport avec ces mceurs était Te vrai poial de vue sous lequel il

11 PETITS CBEPS-D'flCDVnE BISTORIQnBS.

fallait envisager cet événement. Les fréquentes ques* tions que TOUS me faisiez l'un etl'autre dirigeaient, pnur ainsi dire, mon récit, et me forçaient à mêler de l'indulgence et du badinage à des narrations plus importantes et plus sévères. Tel est, en effet, le genre de cette histoire, où tous avezTOulu que je conservasse l'esprit et le toD même que cette con- Tersa^ori avait donnés à mon récit.

Peut-être , en effet , qu'un éTenement si étrange exigeait un genre singulier de narration. L'importance des différents intérêts, puisqu'il s'agit ici d'un empire, la 'singularité de l'action, fhorreur de la catastrophe, le nom de Catherine II, donnent, il esl vrai, à cette révolution de la grandeur et de la célébrité; mais la frivolité des intrigues qui en ont été les ressorts, la licence des mœurs russes, elles puérilités qui ont perdu le malheureux empereur Pierre III, ne pouTaient être racontées d'un style sérieux et soutenu ; les représenter par des traits généraux, comme ce style l'aurait exigé, c'eût été s'exposer à perdre toute croyance : la nécessité de les'pemdre en détail, et, pour ainsi dire, de leur couleur propre, aurait forcé l'auteur le plus grave a descendre au ton des mémoires les plus familiers; et en racontant ces TÎsibles anecdotes , s'il n'avait pas quelquefois paru en rire le premier, sa gravité l'aurait rendu lui-même ridicule.

Quelques censeurs pourront me reprocher de n a-

aivoLUtiOH DB suBsn u IT63. m

voir proDODcé Dulle part , dans un réât de cette na- Uire, les □ema de venu ou de crime, de n'y avoir donoé , à aucune action principale , aucune épithète qui seiTÎt à ta &ire regarder comme bonaeou comme mauTaise. Je n'ai songé qu'à peindre; mais cette maaière, qui produit chex les poètes de si heureux effets, ne suffit pas cbez les historiens. Celui qui veut transmettre à la postérité la mémoire du bien et du mal qu'il a vus dans son siècle, ne doit pas se fier uniquement à l'impression qu'un simple récit fera sur l'esprit de ses lecteurs. Ce ne sont point les sentiments d'admiration, d'intérêt ou de pitié, qu'il faut consulter pour juger toutes les actions humaines; une certaine ^ndeur se trouve quelquefois mêlée à des actions vicieuses. On peut porter du génie dans le orime, de l'agrément dans les faiblesses, de l'héroïsme dans de fatales imprudences. D est trop vrai que dans de pareilles suppositions le sentiment serait un juge très-iaSdèle ; et c'est en géuéral la source de tant de jugements défectueux que le commun des lecteurs ne cesse de porter dans la lecture de l'histoire. Mais dans le récit d'une révt^ution toute récente , il étal l'essentiel de n'inspirer aucune défiance à mes lecteurs. Une épithète plus ou moins rigoureuse m'aurait mndu suspect de partialité. D'ailleurs, quand je vous racontai pour la première fois' cette longue suite d'anecdotes, liées nécessairement eatie elles par le rapport qu'el-

IV PETITS CBBFS-StEUVRB HISTORIQUBS.

les ont au même évéoement , j'étais attentif à vous lei exposer dans leur véritable jour, sans prévenir votre opiaion. Mais j'étudiais avec plus d'attention encore tous les mouvements d'intérêt ou de mépris, d'admiration ou d'horreur que vous éprouviez^en m' écoutant , et qui semblaient justifier ou condamner, sans le secours d'aucune réflexion, les différentes actions que je vous racontais. Toutes ces impressions doivent se faire sentir dans mon récit. Qui vous avue une seule fois, madame, sait combien il m'a. été facile d'en conserver un souvenir durable, de me les rappeler en écrivant, d'avoir toujours devant les yeux ces mouvements rapides qui expriment si vivement sur votre physionomie toutes vos pensées, ces traits de feu, s'il est permis de parler ainsi, qui semblent vous donner sans cesse tant de cat^ctères différents. J'ose donc croirç qu'on trouvera en général dans cette histoire les grandes ac- Uons racontées avec un sentiment d'enthousiasme, les faiblesses avec indulgence , les crimes avec horreur, et les vices avec quelques traits deridicnle.

Un des meilleurs préceptes que nous ayons reçus d'un excellent maître dans l'art d'écrire , est celui de nous persuader k nous-mêmes que nous aurons pour lecteurs et pour juges les plus grands hommes qui se soient immortalisés par leur génie ; de nom figurer, en tenant la plume, que nous sommes en leurprésence; de nous demander, Que dirait Platon,

BSTOLUnOM DS lUUIB SU I7SS. V

que dirait Tacite, s'ils entendaient lire cet ouvrage? J'avoue qu'au lieu de me représenter ces grands hommes , en écrivant cette histoire pour vous seule, c'est eu votre présence que je croyais récrire. Je suivais ainsi d'une manière moins sévère le véritable esprit de ce précepte. Mais puisque je me suis imposé pour règle, dans toute cette relation , de pendre et de nepoint juger, permettez-moi, madame, de vous développer ici mon opinion générale sur les mœurs que j'ai. peintes.

On ne connaît sur la terre aucune puissance plus absolue que celle des souTerains de Russie : dans tout leur empire, leur volonté est l'unique loi; l'obeissance est la seule morale. On verra cependant id leur misérable condition, et comment leur puissance , en passant toutes les bornes prescrites aux hommes, s'est ruinée elle-même , et se trouve bien plus malheureusement' bornée de toutes parts , puisqu'elle est obligée d'obéir aux instruments qu'elle emploie, aux milices,. à la superstition, aux préjugés publics. C'est donc par un véritable aveuglement que la plupart des princes s'occupent à se foirer de pareilles chaînes i-'ils oublient qu'en cessant de respecter les volontés d'un peuple libre, il leur &udra tôt ou tard obéir aux caprices d'un vulgaire imbécile.

Quelques traits d'habileté et de courage qu'on frouvera dans cette histoire ne doivent pas faire

VI KTRS CRm^s'OEDTHB HtRCmiQITU.

itiusiouj et si quelques-uns de mes lecteurs out pris de l'estune ponr une nadon où il se rencontre de tels hommes, je les prie d'observer que ce qu'ils admirent tient à l'habitude des Conjurations, à l'espérance dei fortunes rapides , et que ces conTulsions sont toujours momentanées. Tout l'État est réellement' affaissé jous le poids du gouvernement; ta crainte est partout, la- méfiance est sur le trône; mais l'espérance est aux portes du palais. Le premier soldat qui voit le gibet sans effroi ne Toit point de liermâ à son ambition , et quelques Ames fortes, placées entre la bassesse de l'esdavage et l'audace des conjurations, deviennent nécessairement atroces : telles sont les mœurs qui commencèrent à Rome, sous les premiers empereurs. Il me semblait difficile d'ajouter foi à l'historien de ces temps déplorables; mais à peine arrivé en Russie, tout ce que Tacite a peint prit à mes yeux un nouveau caractère de vraisemblance. Les Russes , daas te progrès de leur civilisation , mé donnèrent une faible idée de ce que Rome ptait devenue dans sa ruine ; cette triste conformité me frappa les yeux de toutes paits. Ce respect superstitieux et insensé que les empereurs romains exigeaient pour leurs images n'a rien produit de plus mémorable ijne le trait suivant, arrivé de dos jours. Dans l'année 1734, où la ville de Pétersbourg fut presque entièrement détruite par un incendie ( c'était sous le règne de

BirOLurnir m kuhib ir iiss. vu

riii4>ératnce Anne ) , le quartier qui brùls le premier communiquait à ua paUis de bois par un arc de triomphe éj^lement de bois, et l'unique manière de sauver le reste de la vîtle était d'abattre ce misérable manumeat ;.maîs le général russe qui commandait les secours, ayant montré qu'il y avait sur cette porte ua A , première lettre du' nom de riroperatrice, n'osa toucher à ce symbole sacré ; il dépédia un courrier k huit lieues, où était la cour, pour demander des ordres ; et pendant qu'il les atteadait, le feu, ayant gagné par cette cotnmunica' tioD , reduiàt en cendres le palais et tu ville.

Je conviens que les souverains de Russie, secondés par les étrangers qu'ils ont appelés , ont tiché , depuis quelques règnes, de civiliser leur nation ; au lieu que les Néron, les Domitien, employaient toute leur puissance au dessàn de ramener la barbarie. Hais il y a ici une observation très-impor» tante : ces tmciens tyrans, devenus l'exécration du genre humain , étaient conséquents dans leurs efforts destructeurs , au lieu que les souverains de Russie, attachés à policer leur nation , eu y aggravant le despotisme, ont fait, avec de grands travaux, deux choses contradictoires. Suivant l'expression d'un sage magistrat de Genève : • Partout où le plus grand nombre des hommes sera réduit à n'avoir ni volonté ni opinion, il faudra bien le priver de connaissances. * Cette vérité étant incontestable, que

TIII PITITS CHlFfrDtEDTBB HIST0B1QDB8.

derons-iiDua penser de cette entreprise dea czan , célébrée par. tant de panégyristes? N* est-elle pas évidemment semblable au dessein formé autrefois par Tibère, quand il voulait être servilement obéi par UD sénat qui conserrâtdes lumières et de la dignité, dessein qui nous a été transmis comme la chimère d'un tyran?

Ainsi, la relation que j'ai l'honneur de tous offrir, madame, est conséquente à toutes les notionj qu'on a prises dans l'histoire, à tous les principes des meilleurs écrivains politiques; et cette conformité pourrait, auprès de quelques esprits , me tenir lieu des preuves les plus positives. Mais j'ai raconté des anecdotes si particulières, qu'on peut s'étonner qu'elles aient été sues, et n'ayant pas droit d'exiger, sur des faits aussi graves, qu'on m'en croie à ma simple parole, je dois citer et mes garants, et les moyens que j'ai eus de m'instruire : les voici. Dans un séjour de quinze mois à la cour de Russie, où j'étais à la suite du ministre plénipotentiaire de France , M. le baron de Breteuil , la conSance dont il ïn'honora ne me laisse aucun doute que je n'aie suies mêmes choses qu'il a apprises; et, par une position rare, que son habileté lui avait ménagée, il eut, après cette révolution, la conEancp de tous les partis : avant cette époque , il avait eu celle des deux premières confidentes de l'impératrice. Ma position personnelle dans ce pays m'y donna des liaisons

t, Googjc

BiroLUTion db bussii in 1763. ii

iiitinies avec des genB qui l'habitaient depuis quarante ans, et qui, par 'état, y avaient les rapports les plus secrets et les plus sûrs, entre autres avec M. d' AgeuCeld , seorétaire de la cour de Vienne ; c'était un sage et honnête vieillard, qui, depuis les dernières années de Pieire I", avait travaillé sous onze ambassadeurs. L'usage du nÙDistère de Vienne étant d'accorder seulement pour récompense , à ses secrétaires d'ambassade, des augmentations d'appointements, et de les laisser vieillir dans leurs emplois, il a, pour ainsi dire, dans tous les pays, des archives vivantes. Les faits indiqués rapidement dans les caractères de Bireo , de Munich et de Lestok, se sont passés pendant l'ambassade de M. de la Chetardie, dont toutes les dépêches m'<mt été confiées, et plusieurs de ces' anecdotes m'ont été racontées par le feld -maréchal Munich, Qu'il me soit permis de le dire, labienveillanceque m'accorda ce grand homme me paraît encore aujourd'hui la plus précieuse récompense de mes voyages. J'ai eu quelques liaisons avec la' princesse d'Aschekof, avec le Piémontais Odart, et une plus grande avec le grand maître d' artillerie Villebois. En un mot, de tous ceux que j'ai nommés dans cette relation , il n'y en a aucun que je n'aie connu personnellement ; et le jour m|me de la révolution, je le passai tont entier, soit dans la place publique, soit dans les sociétés les mieuii informées. L'impératrice elle-même, a raconté lemo-

X PETITS <:HBFS-t>CeilVBB UISTOBIOUBS.

ment singulier de son réyei) à M. le comte de Mercy, ambassadeur de Vienae à sa cour, et maiatenaDt i celle de France ; c'est'delui que je tiens celte anecdote. L'amvée de l'impëratrice à Péterabourg , et ses premiers mouvements me furent racontés , peu de jours après la révolution , par son valet de chambre, Michel, ^ila suivait. .EnBu , l'anecdote qu'il est plus étonnant d'avoir sue, est l'entretien que l'impératrice eut dans son cabinet avec son ministre.- Tout ce qu'tm devoir indispensable me permet de dire à ce sujet, c'est qu'il n'y a qu'une seule personne importante et d'une autorilé très-^rave entre ce ministre et moi.

Je ne me suis point dissimulé les inconvénients d'écrire l'histoire de me» contemporains j mabsiune telle considération doit m'inspirer quelque ménagemenbsur l'usage que je ferai de cette histoire, en l'écrivant je les ai tous oubliés.

Je me sub dit, avec Cicéron : « Il ne suffit pas que - tout ce que vous dites soit vrai, il fout avoir le 1 courage de dire toutes les vérités, o Et , suivant un txès-beau mot dé Mably, ■ Un historien n'est plus ' un homme privé ; il Juge les peuples et les rois. ■

Mais en attendant le moment de publier cette histoire, quelque éloigné qu'il puisse être, la copie que je remets en vos mains, madame, sera la seule qui sortira des miennes.

Vos vertus ne me laissent pas la moindre alarme

BeTOLDTIOR DE RUSSIE EN IT02. XI

siircctie conbancej ehl qui doit connaître mieux les égards dus aux souveraios pendant leur vie, que vous , madame , à qui il reste encore , d'une souve^ raineté possédée longtemps par la maison d'Egroont, un ancien droit aux niâmes égards , et un plus grand attaché à votre nom ?

Je suis, avec le plus profond respect , Madame ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

RU1,HIÈRS.

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