PETITS CHEFS-D'ŒUVRE
Si, parmi les compositions littéraires de notre âge, il en est qui se recommaDdeut à l'avenir par des litres incontestables, ce sont assurément celles qui relèvent de lasrience historique. Pendant que les coitlpognies savantes continuent, avec une ardeur et une sincérité d'érudilion qui ne semblaient plus de notre temps, l'œuvre immense des bénédictins, des écrivains snpérieurs, de hardis investigateurs, d'ingcnieux philosophes se sout comme partagé les grandes époques et les hautes questions pour raconter ou commenter les unes, pour éclaircir ou résoudre les autres, chacun à leur manière et dans la pleine indépeudance de leurs convictions. Des esprits de moindre portée, mais en grand nombre, entraînés, à leur tour, dans ce mouvement des intelligences sérieuses, contribuent à l'édifice commun par des travaux qui, sans avoir le même éclat, ont néau-
moins leur utilité réelle; et il faut déplorer que beaucoup d'autres, détournés de leur pente naturelle parle vain attrait d'une popularité facile, mais peu durable, s'en aillent dissiper dans le roman des facultés qui eussent mérité d'être appliquées à l'histoire. L'histoire devra , nous le voyons déjà , à ce vaste labeur des fondements solides et d'austères exemples , qui finiront par rappeler à elle-même et à sa vraie voeation une littérature trop longtemps livrée à toutes les séductions d'un art frivole et devenu accessible comme un métier.
Le moment nous a paru bien choisi pour essayer de rendre un solennel hommage à l'œuvre des siècles passés. Cet hommage pourrait-il être mieux placé qu'en tète d'une collection qui a pour but, en réunissant quelques anneaux intermédiaires de cette chaîne glorieuse, de renouer ainsi la tradition entre les brillants résultats de la science moderne et les monuments que nous ont laissés nos devanciers?
Loin de nous la prétention d'analyser ou de caractériser tant de tentatives diverses, et de faire, pour ainsi dire, l'bistoire complète du genre historique dans la littérature française. Nous voudrions seulement signaler, d'époque en époque, les ouvrages principaux, et, s'il était possible, les marquer au passage d'un trait particulier dans un tableau où volontiers on négligerait, d'une part, les simples matériaux, et de l'autre les considérations générales, pour ne s'attacher qu'aux récits , mais où l'on ne se bornerait
INtfiODUCTIOM. 3
pas noD plus aux histoires qui ont eu la France pour objet; où, eu un mot, le Plutarque à'À^atjot figurerait eu regard des Mémoires de Commines.
La France possède des historiens contemporains de chacun de ses âges. Dès le xiii" siècle , ils t'essayèrent à parler le français; mais sons la première, sous la seconde' race , et assez avant sons la troisième , ils ne savent encore que la langue latine. C'est dans cet idiome que, au vi' siècle , Grégoire de ïoars commence avec un vif éclat cette longue et précieuse série des témoignages de la YtancesareUi-mime {\).L'BùfoireEcelégia»tiqwdes Frmes conserve la forme religieose qoe devait nécessairement alors revêtir toute pensée; mais dans le livre du saint évèque de Tours, comme dans ceax de ses continuateurs et de ses successeurs, Éginard, Orderic Vital, etc., on sent, à défaut du sentiment moderne, l'instinct jeune et vivace des races barbares d'où il devait sortir on jour. Cet instinct est devenu, au xii° Biède, le génie même des croisades. Il s'empare de l'esprit des peuples qu'il emporte en Orient, où leurs yeux s'ouvriront à des horizons plus larges, à des perspectives plus étendues. Mais
((IVoy. leBecueil paUié iovi ce tilre : CMeclian det mémotrei relatifi à CliistoiTe de France, depuiÊ la /ondalion de lanumarchiejraaçt^eiiuqu'avim'tièele, avec une intr<id'aetitm,dti noticetetdesnotesparM. Gihïo*, 31 vol. iD-a"; Paris, BiUrelilî- 1834. vo;. eopirticulier, pour Grégoire de Tours, ËgÎDard et Orderic Vital, iea excellentes éditions publiées récemmetit aux frais et par les soins de ia Société de l'histoire de France.
4 PETITS CHEFS-D (EUVBE HISTOBIQUES.
pcodaut les premières croisades, l'histoire est encore latine , et Gaillaume de Tyr , Raymond d'Agiles, trouvent encore tout simple de raconter dans la languede l'Église ces merveilleuses expéditions. Peu à peu cependant la croisade secoue le joug exclusif de la foi, et à la grande pensée de la délivrance de Jérusalem elle associe insensiblement des espérances et des passions plus terrestres , quelque chose cnlin de ces intérêts vulgaires qui tiendront, un jour, tant de place dans la vie des sociétés nouvelles. Alors ces espérances, ces passions, ces intérêts, qui s'éveillent et se fortifient , se créent un idiome qui leur est propre; il se forme une langue populaire, déjà française malgré sa rudesse, sous la plume du bon maréchal de Champagne (l),déjà vive et alerte, malgré sou inexpérience, dans l'émouvant récit du sire de Joinville (2). Le premier raconte avec une forte simplicité la croisade dont il fut à la fois le héroset l'historien, et qui aboutit, en 1204, à la prise de Constantinople ; le second , compagnon de saint Louis, fait comprendre ce monarque à force de le faire aimer. Dans ses mémoires. In sainteté de l'homme laisse au roi toute sa grandeur.
Une fois que l'esprit français a senti sa lan;?ue se
(1) De la Cojiquesle de ConstantiAoble , par Je/froi de Villehardouin ; Piris, I83S, I toi. m-g°. Société de l'histoire <)e Francv.
(2) Voy. les Mémoires de Joinville, dans le t. ii delà seconde série delà collection de M. M, Petitot ; Paris, Fouuult. Le*éritable lilre de ces méoMires ot : HMMre de saint Louys , IX du nom , Kogde France.
InTBODDCTIOR. S
délier , OD le voit chaque jour, de plus en plus, en humeur de bien dire. Le beau diseur par excellence, c'est Froissard ((). Hélé à-la grande affaire de sou temps, VillehardODiD se plaît à raconter ce qu'il a va , comme pour entretenir et satisfaire en lui, par une noble illusion, ce besoin d'action qui est le tourment des Ages héroïques. Si Joinville, un siècle plus tard, et à une époque où des sentiments plus doux commencent à îe développer dans lésâmes, écrit la vie de saint Louis, c'est pour rendre un dernier hommage au tombeau dn saint roi. Ah! le fidèle sénéchal ne se serait jamais consolé de n'avoir pu suivre son maltre àla dernière croisade, si, fante d'un historien, le souvenir de tant de belles actions avait dû rester enseveli aux sables de Tunis. Pour Froissard, ce n'est piuBuu héros, c'est un trouvère; il va de chAteau en cfaAtean, payant son écot en longs récits. Tout ce qu'il a vD, il le dit ; tout ce qu'il a entendu, il le répète, le faux comme le vrai : qu'importe , si l'aventure est belle et les coups bien portés? Fils d'un peintre d'armoiries, Froissard continue h exercer l'art de son père sous une autre forme. Sa chronique a tout l'attrait d'un roman ; mais cette qualité même avertit qu'il j faut prendre garde.
Avec Philippe de Commines (2), l'histoire sort des
. (I) Chroniques de Jean Froiisarl. Elles forment les qutue première Talumei de I* c<d1«ctioDdeM. BpciioDi ParU, Verdlère, !8M. (1) MinMrei de Philippe de Commgnet, édition de midaïucdttlle Dupont, Société de l'tiitloire do France.
6 PETITS CHBFa-U'CElIVBB HISTORIQUES.
routes aveotureuBes, et entre vraiment dans son domaine ; noa que Commiiies n'ait souvent été le témoin de ce qu'il raconte, et par là son livre mérite parfaitement son titre ; mais après qu'il a tu, il se recueille , et le conseiller de Louis XI se retrouve bientAt dans son historien. lÀ même où la réflexion s'abstient et se réserve, le ton du récit juge le récit même. La familiarité de Louis XI communique à son biographe cette défiance des hommes qui est le fond de sa prudence, et à laquelle, par un légitime retour , Louis XI lui-même n'échappera pas.
Le Loyal Serviteur, par sa charmante naïveté, nous ramène un siècle eu arrière. C'est Joinvilte et Froissard tout ensemble , comme il y a dans Bayard luimême, dont il raconte les eiploits, quelque chose de Faimable sainteté de Louis iX et de l'bumear guerroyante des héros de FroiBsard(l).
Après Commines et le Loyal Serviteur, nous quittons la France, et Jacques Amyot nous rejette brusquement au sein de l'antiqnité et parmi les hommes illustres de Plutarque. LeUvre d'Amyot (2), imprimé
(1) Voy. le t. ïT dans la I'" série de la ci)l[ection Pelitot. Ces mé- ■noires sur Bayard, imprimés pour la première Toia en 1âï7, trois ans après ea mort, ont pour titre : JM très-joi/euse , plaisante et récréative tUstaii-e, composée par le loyal serviteur, des fais, gestes , triamphes et proueues du bon chevalier sans poowr et sans reprouehe, le gentii setgneur de Bayart.
(2) Œuvres complitet de Plutarque, traduites par Jacques Amgot,'>.b vol. iD-a°; Parie, Cnuao, 1801-1806, avec noies deCla-
d'abord ea 1559, n'eet qa'Dne tradnctioD, mais le Bt}>le en a fait un monumeat original. Celui-ci d'ailleurs tient si natarellement sa place dans le travail de renaissance qui se poursuivait alors dans les lettres comme dans les arts, qu'on ne saurait le passer sons silence. Peat-ëtre aussi pourrait-on dire que , dans l'horreur des guerres de religion, Amjot avait le mérite de raviver et de proposer de nobles exemples , que trop peu sans doute se montrèrent empressés d'imiter, mais qui, dans ce triomphe de la passion individuelle , maintenaient du moins audessus des partis un idéal de justice et d'héroïsme qui pouvait, à la longue, agir sur quelqnes-ans. Qui oserait dire que le chancelier de l'Hoapital ne fut pas un de ceux-là P Quoi qu'il en soit à cet égard, la traduction d'Aïuyot enrichissait la laugue d'une foule de tonrs nouveaux, d'expressions heureuses, et initiait en particulier l'histoire aux belles formes de la narration antique. Ne craignez pas que le génie de . nos écrivains contracte en ce commerce des tial}itudes serviles, et qu'il échange contre les faciles allures d'une inspiration étrangère sa libre originalité. Pendant que le bon Amyot traduisait Plutarque, en achevant l'édncation de Charles IX, Montluc préludait , par les tetribles aventures de sa vie, à ces Commentaires qui en sont le reflet énergique , et que Henri IV appelait la Bible du soldat (1). C'est surtout
(1) La première édjlien des Commentaires de HodUuc a été impricnée à Bordeaux en IS92. Voy. la collection Petitol.
8 PETITS CHBIW-D OeuVKB HISTOBIQUBS.
comme contraste à l'œuvre d'Amyot qae nous distinguons les Commenlaireê de Montluc de tantd'autres mémoires précieux à divers titres. Ils méritaient d'ailleurs cette exception par la loyauté do récit et par l'incomparable vigueur du langage.
Montluc n son pendant chez les tiuguenote : c'est Agrippa d'Aubigné. Poëte, liistorien, pamphlétaire, d'Aubigué fut tout cela dans les camps et en pleine guerre civile ; on peut laisser du côté son Histoire universelle, imprimée en 1 626, et si fièrement dédiée à la postérité, qui s'en est peu inquiétée; en revanche , rien de plus intéressant que ses Mémoires {l), courte et forte peinture de la vie d'un partisan durant les guerres de la religion. Ij bic^rajAie de d'Aubigné est plus ou moins celle de la plupart de ses contemporains.
Souvent la guerre étrangère retrempe les Ames, mais plus souvent encore la guerre civile les corromptetles déprave. Est-ce par là qu'il faut expliquer le Ion des ouvrages de Brantôme? La lecture en est triste ; mais l'histoire, la bit^aphie surtout, y peuvent recueillir des renseignements précieux; et quelques pages très- ton chantes sur la mort de l'infortunée Mûrie Stunrt y demandent grâce pour bien des coniidences honteuses (2).
(I) ftémoii-es de la vie de Tliéodore-Agrippa d'Aubigné, aieul de mad. de Mainlenon, écrits par lui-Tnénte, tic- ; Amslenlmii , Préd. Bernard, 1731, j toI. in-n.
(1) BraDlAme, né veni»40, mort ea I6i0. Ses (Jiuvret CùMpUlet
INTBODUCTIOK. 9
I.a véritable histoire générale de ce temps est celle du président de Thou. Tour n tonr couseiller d'État, président au parlement, et négociateur ferme et heureux dans plusieurs affaires importantes, Jacqnes- Auguste de Thon porta dans ces divers emplois an jugement droit, un respect înfletthie de la vérité, un dévouement sans réserve à son pays et à son roi, et ces qualités de l'homme éclatèrent dans l'historien (I). Son récit s'étend de 15*46 à iC07, et il ne lui a manqué , pour être mis à sa vraie place, que d'être écrit en français. En se servant de l'idiome vulgaire , il se fût attiré peut-être un peu plus de l>ersécutions ; mais son courage était au niveau de toutes les épreuves, et on regrettera toujours qu'un tel exemple d'impartialité et de modération n'ait pas été donné à la France dans la langue où l'on venait d'écrire la Satire Ménippée (2).
Signalons en passant la touchante histoire de Pé-
ont été réimprimAm uaei récemment; Piria, Fouctull, ISIl-M, 8 Tol. in-»".
(0 DeTiKm, DéàPariten ISï3,y mourut en ISIB. Voici le titra de MD histoire : HUtoHarwn libH CXXXVIII , ab anno 1516 ad atHHtnt IM7, etc. ; Landini, Sam. BwkU^, 1733, 7 tdI. iD-folki: — La DKiUeore traduction de cette histoire e«l cdic qui a été lUte nr l'édition latine de Londres, par I.-B. Lemascrier, Ch. Lebeau, l'alM DesrDDtairies, etc.; Paria, 1734, lG*ol.iD-4°.
(l}i;uûècle plu» tard, Paul Rapin de Tojm écrivait anaai en htin RHi Histoire (TÀngltterre , mais iTec toute l'aigreur d'un réfugié qui »en« des Tepréuillea. RapiD de Tojras , Dé à Cattréi enl SB I , mou' rut A Weael en 1735, Voj. pour son HUtmre l'édition de l,efètre de Saint-Marc; ta Haye, 1749, IB vol. iiM°.
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10 PETITS CHEFS-D <EUVnB HISTORIQUES.
réfixe ( L). Après plus de deux BÎëdes, elle est encore pour quelque cboae dans la popularité de Henri IV. Cette pensée doit suffire à la glure d'un écrivain , et le bon Péréfixe eAt préféré sans doute cette gloire à toute autre.
L'ouvrage de Mézeray ne va pas plus loin que celui du président de Thou, mais il a sar l'histoire de ce dernier le double avantage de n'être pas écrit en latin et de remonter au berceau de nos origines (2J. lïe demandez à Mézeray ni l'autorité de son grave devancier, ni l'Apre énergie de Moutluc; de la critique : qui en avait alors? Mais il a un fond d'iudépeudance qui vous sollicite, et une certaine naïveté qui cbarme et le fait lire. On j sent un temps plus calme, et que depuis la mort de de Thou les âmes se sont apaisées ; un grand nombre du moins commencent à se désintéresser assez du présent pour se retourner vers ie passé. La fronde pourra remuer encore les esprits, mais seulement à la surface ; elle pourra les passionner encore , mais pour peu de temps et comme parsurprise. L'historien qu'elle suscitera poiu*
(I) Histoire du rog Henri U Grand , parBardouin dePéréJixe: Fkiis, Henouaril, iSlfl, ItoI. îd-S". Pérëfiieutouruli Paris, en 1670, membre de l'Académie et archevêque de Paris.
{%) Histoire de France depitit Pharamond jusqu'à maintettatit (IbSS); Paris, août IB30, 18 lOl- la-S°.
Héiera; publia lui^uéme as abr^ de u grande iTb/ofre, quieal généralemeiitpréKré; Amst., WOtrgaDg, 1673-74, StoI. petit io-S". Mézeray était néiSjr, près FalBiae,en IBIO, et mouimt i Ptns,en 1683, meioljre de l'Académie, dont il était secrétaire perpétnel.
INTBODrCTtOH. 1 1
se raconter elIe-lnémË, le fera sans grande colère, et écrira sod liÎBtoire comme il s'y est mêlé, en conspirateur de ruelles , et, si oq osait le dire d'uD tel personnage, en amateur. Le cardinal de Betz est une manière d'artiste ; c'est déjà pour nous une raison de classer ici ses singuliers Mémoires (1), et de les compter parmi les plus heureuses promesses d'un siècle qui s'essayait déjà à produire ses chefs-d'œuvre. D'ailleurs, comme témoignage historique, ces Mimoires ont nne valeur positive. L'auteur, eu se peignant lui-même, a peint inTolootairement son époque , et, jusque dans les réticences du frondeur, je lis les mille contradictions de la Fronde.
Les Mémoirti du célèbre cardinal , publiés trèstard, sont le dernier fruit de la littérnture qui n sfs racines dans le xti' siècle , comme la Fronde ellemême est la dernière convulsion de ce siècle violent. Après la Fronde et ces mémoires qui en retracent d'une manière si piquante les agitations et les intrigues, noua entrons [deinement dans la vie r^ulière, dans le gouvernement sérieux, dims une littérature qui se rend compte d'elle-même. Les pensées des hommes se sont calmées comme leurs passions. L'histoire tient noblement sa place dans la splendeur du règne de Louis XIV. A ce moment unique, Bossuct, qu'il faut toujours nommer avant tous, écrit le Dis-
(0 Mémoirûi dv cardinal dt Selt , éà\t. c<AM\<maée «ir les manuBcritsauthcnliqsesdelaAiliiiatlièqueroïale; Ptrift, Hengnet, [843, îTol. gr,in-I8.
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13 PETITS CHErS-ll OEDVHE HISTOBIQUXS.
court sur l'histoire universelle (i), cette supTëme oraison funèbre de l'humanité, depuis U création jusqu'à Cliariemagiie. S'il se fût borné à retracer la succession des faits et des empires, Bosanet , malgré tout sou génie, n'aurait pu se soustraire au reproche de manquer de critique comme les meilleurs esprits de son temps ; mais, enveloppé de l'idée sublime qui domine et pour iiinsi dire engendre son récit, il échappe à ce côté mesquin de l'appréciation des œuvres humaines, et, pour qui se place comme lui au point de vue chrétien, son Discours restera l'éternelle histoire du monde.
Devons-nous joindre à ce premier monument ï Histoire des vartafions (2)? Oui, sans doute, puisque parmi les discussions thér,logique8 et à côté de l'es- ])osition du dogme, on y voit se dérouler dans lenr ordre logique et routier toutes les phases delà réforme; histoire d'autant plus neuve et saisissante qu'elle a pour théittre non plus seulement le monde des faits matériels, mais le cœur même et la pensée de l'homme, ce double champ de ses croyances.
Il sera paiilé ailleurs, et avec détail, de Saint-Béul
et de Yertot. Il faut néaumoins marquer ici lenr
rang, et dire qu'aux qualités désormais acquises en
' Trance au genre historique, ces deux parfaits écri-
(l)(2) Vojezdans le* Œvvres de Boeeuet, édit. Je Lebel.Ver- Mllles,43T0l. iu-8°, 18l&-l9,ou JaoB U colleclian des clutlquesde KM. Didol.
inTBObUCllOH. 1 3
vains ajoutèrent plus particalièreoieDt la vivacité élégante et la prc^cîsîon.
Parlous maintenant de deux antres lilstonais qnî méritent d'être lus, sinon avec confiance, du moins avec quelque attention: l'un, le père Daniel (I), pour le mouvement et l'intértt qui se retrouvent encore dans saa Hisloire de France ; l'autre, le père d'Orléans (2) qui, en cela imitant lesanciens, a semé çà et là dans ses Bévoluliom d'Angleterre quelques petites harangues assez bien liées au fond des choses pour paraître vraisemblables ; mais, jésuites l'un et l'autre, ces deux écrivains n'ont pas toujours voulu dire toute la vérité, quand il a fallu la mettre plus haut que l'intérêt de parti.
Je leur préfère de beaucoup d'autres écrivains qui , uniquement préoccupés du souci d'être justes, ont su rendre la vérité attrayante et se confier noblement à elle. C'est d'abord celui que nous devons, comme nos pères, nommer le bon Itoilln Ci). ■ Un
■ honnête bommc, dit Montesquieu, a, par ses his-
■ toires, enchanté le publicj c'est l'abeille de la
(0 Gabriel Daniel , né à Kuiien en JG49 , morl à Paris en I72S. Son meilleur ouvrage tit son Histoire de France; Paris, I75S, 17 vol. iii-4°. lia écrit au»! nue curieute Biliaire de la milice /rançaite; Pari», iTîl.lTOl.in-*".
(2) Pierre-] osepli d'Orléans , né à Bombes en IG4I, morl fi P.iiij en I69S. SiMi meilleur livre est \'HisttÀre des révolutions d'Angleterre; Paris, 1698, 1 toi. iii-4'', ou i vol. in-13.
(3j Clitrle«Bollio,uéï Paris en l«6l, mort à Paris en 1741, M. p. Didola poblië nue excellente ëdilion de «e« Œum-a, Paris, IS1I-1&, 30 Tol. in-S", avec le» note» de M. LetroDiie.
■ France. » Itoilin a peu de critique, même pour son temps, et de jour en jour sou autorité diminue ; mais l'enchantement est encore le même : c'est une grAee de cœur qui désarme la science elle-même ; ajoutez qne dans l'épisode des successeare d'Alexandre, Bollin a eu l'art de débrouiller, avant personne, uae des époques les plus confuses de l'histoire ancieuDe. On ne peut guère séparer Bollin de ses continuateurs, Crévier et Le Beau, sages et sincères écrivains, mais à ^i la probité ne tient pas assez lieu de critique et d'éloquence.
Un autre historien qui a sa place naturelle à côlé de Bollin, et qui a d'avance réfuté bien des erreurs, c'est Fleurir (1), dont l'ouvrage immense eut pour introduction deni livres aujourd'hui plus populaires , et qui n'en font plus qu'un , les Mœurs des Chritiem et des Israélites. Mais nulle part encore, comme dans VHisloire ecclésiastique , les premiers siècles, et ce qu'on pourrait appeler l'Age d'or de l'Église naissante , n'avaient été racontés avec ce charme et cette émotion bienfaisante, pendant que les hautes questions abordées avec autorité dans les discours préliminaires, y sont iraitées avec science et modération. Le livre de Fleury est tout à la fois la légende et l'histoire du christianisme.
(l)ClandeFleurï, néïParUenl640,ynKiun]teD 1733. Sa grande histoire a pmir IsUt : Bisloire etelétUutiqve (inaqu'eti 1414), ner. la coBtinuBtioil {)ii«qu'en 1595 par le P. JeBivCI. Fabre etGOnget); Paris, 1691 ou 1722-1737, l«val. is-i*.
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inTROMIGTIOR. 1 5
Hais Fleur; appartient encore au mi* siècle ; les deux véritables historiens du xvii», ce sont Voltaire et Montesquieu.
L'Etprit de$ tois pourrait à la rigueur Ure rangé parmi les monuments historiques. Bien, en effet, ne tient plus essenUellement à l'histoire d'un pays que l'explication de ses tois et de ses institutions ; mais ce serait quitter rhistoini proprement dite pour la philosophie de l'histoire. Nous avons dû nous interdire des excursions qui nous eussent forcé d'élargir le cadre de cette préface, pour y faire entrer successivcmeat Boulainvilliers, Dnbos, Sfably et mademoiselle de Lézardière, en attendant le comte de Montlosier. Si l'Esprit des lois nous échappe par ses généralités philosophiques, il ne saurait en être ainsi du Traité sur la grandeur et la décadence des Roniains{{), Un célèbre écrivain de nos jours, juge très-compétent en matière d'histoire romaine , est tenté de ne voir dans ce petit livre qu'un chefd'œuvre de style , qui n'offrirait d'ailleurs rien de nouveau, sous le rapport des idées. Quelques-unes, ii est vrai, appartenaient déjà à Saint-Évremont (3); mais pour ce qui est des autres, si, grâce au style,
(1) Voy.lcsOEiiTrea complues de MoDtesquieu, éditkiQ de Lerèfre ; Paris, 1826, 8T0l.in-8°.
(?) Réfiexlons sur le génie du peuple romain ; DijoD , Causse , amUl {179j), JD-a». ce petit ouTrageieiit Ure lu : il y a des chose»
nouvelles pour le temps. La manière île Saint-ËTcemoDt , un peu atteiiée et TÏsaiit au Irait, n'est pas d'ailleurs sans quelque analogie avec celle de Moniefli]iiieii,
16 PETITS CHBP8-11 OKUVBE HlSTOBIQtlBS .
les idées de Montesqoieu sont deveone» anjourd'hui teUement communes , qu'elles paraissent désormais élémentaires, est-ii juste d'en conclure qu'en 1732 elles n'étaient pas nonvelles? Elles l'étaient pour la plupart, et le livre immortel qui les a fait entrer dans tous les esprits, annonçait dignement l'Etprit dei lois. Montesquieu ansst, comme ce roi de Borne dont il parle, commençait à \M\r la \ille éternelle, notre science orgueilleuse l'achèvera-t-elte?
Il reste à Voltaire, comme bistorieu, autre chose encore que l'admirable netteté de son style. Ce sont d'abord, au jugement de tons, deux monuments achevés en eux-mêmes, le Siècle de Louis XIV et l'Histoire de CharlesXII (l); ce double modèle du récit vif et rapide qui convient généralement aux habitudes de l'esprit moderne, et qui, du moins ponr certaines époques , est une garantie de {dus de la véracité de l'historien. Celle de Voltaire, souvent suspectée , méritait cependant moins de déiavenr ; muis en cela il porte encore la peine de sa mauvaise réputation. 11 a si bien enseigné le doute et la moquerie, qu'il a accoutumé la critique à douter de lui, et II se moquer de celui qui s'est moqué de tout le monde. Aussi est-ce avec une surprise croissante qu'on avance dans la lecture de VBssai sur les mauTS. L'érudition y est plus sincère et plus étendue,
mplèles de Vûtlatre,
iimoDncnon. 1 7
la critique pins impartiale, la narration pins eiocte qa'oQ ne s'y serait attendu. Sachons le reconnaître hautement, et ne calomnions personne, pas même Voltaire.
Après ce grand et dangereux esprit, le niveau haisse tout à coup, et de Voltaire nous tombons à Duclos. Penseur ingénieux, écrivain parfois délicat dans ses Considérations sur les mteurs, on vendrait retrouver dans sa Vie de Louis XI quelque cliose de la vivacité originale de sou humeur bretonne ; mais rien de pins égal , c'est presque dire rien de plus froid que ces trots volumes. C'est une histoire judicieuse, mais qui ne consolera jamais la postérité de celle que, par une cruelle méprise, Montesquieu aurait, dit-on, brûlée en manuscrit (I).
Il faut bien citer ici, nefAt-ce qu'en passant, et pour en nommer les auteurs, quelques ouvrages auiquels s'attache encore, non plus dans les écoles mais dans le monde, un reste de popularité équivoquequi témoigne du moins de l'estime des contemporains. Telle est V Histoire de la rivalité de la France et de l'Angleterre , par Gaillard , et du même écrivain V Histoire de François I' (2).
Dans le recueil voluu ineui des œuvres d'Anquetil, ce qu'on voudrait sauver d'un entier oubli, ce
(1) Pinraii Duclos, mort à PAiiscn 1771, Bhloire deLottia XI, 3. vol. iu-lZ, 1745.
(i) Gaillard, oéeD 173S, mort en ISM. — HUlMre lie la livaiité de la France et de l'ÂTiçtclerre; Pari», 1771*77, 7 toI. io-ti. Histoire de Françoul":VW\t,t\nae, 1819,4 vol. in-<l°.
n'est certes Di bob Histoire utàverùUe, ni même son Hiitoire ie France; ce serait plutôt V Esprit de ta Ligue (l).
La célébrité de Bulhière repose presque toute aujoui-d'ltui sur quelques vers heureux ; mais les Anec dotes sur la révolution de Russie, et, de l'avis du savant Daunou , VHisioire de l'anarchie de Pologne, doivent être pour Bulhière des titres plus sérieux à la renommée (2).
Hais arrètons-nouB, si nous ne voulons nous laisser eutrainer trop uvant dans l'époque moderne. La tentation est trop périlleuse; mieux vaut céder à de plus babiles le difficile honneur de décrire les formes nonvelles que l'histoire a revêtues chez nous, depuis bientàt trente ans, sous la plume savante ou hardie de MM. de Chàteauhriand, Guizot, Thierry, Michelet, Sismondi, Villemnin, Barante, Tbîcrs, Mignet; jene puis dire tous les nom^, mais les livres sont dans toutes les mains. On a dû se borner ici à dresser on inventaire plos ou moins complet des richesses du passé. N'avous-nous ouhtié aucune œuvre importante? II est quelques morceaux à part, qu'on se sera étonné de ne pas rencontrer sur notre liste; mais nous ne les avons omis que pour y reve-
(1) Anquetil , Dé à Paris en 1723, mort eu ISOH.— L'Esprit de la llgm; Paris, 1S18, 1 vol. in-S".
(1) Rulliière, néàfiondyeii I73J, mort près de Paris en 17SI. — OEuTrcsdeHulLièrc, G vol, îd 8°; Patis, Mesmrd, 1819. VBisloire de Canarehie de Pologne iiaitéléfobWée, pour )a|H«niièrerois, par U. DatiDou, ea 1807 ; Paris, De«aiDe, 4 vol. in-S''.
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nir, et parce qu'ils étaient destinés à entrer dans ce recueil en deux volumes. Rechercher un certain nombre d'ouvrages très-courtB, dont les uns deviennent , chaque jour , plus rares et moins connus, et dont les autres veulent être détachés des collectionB volumineuses, exposés, la plupart, à suivre dans l'oubli ces collections qu'on ne lit plus guère, si on ue prenait soin de les en séparer ; rassembler sous un titre comman ces perles de l'histoire , en faire connaître les auteurs, apprécier dans de simples notices celles des compositions de ces auteurs qne l'on a cru devoii écarter : tel est notre dessein ; henreux si, en le poursuivant, il nous était donué de pouvoir ^appeler l'attention nn peu dàlaigneuse de la foule sur quelques titres à demi oubliés d'une littérature tellement riche eu grands chefs-d'œuvre, qu'elle commence à devenir indifférente pour les petits.
Amtoihb de LATOUR.