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LES BOIS DE GBENADE

Les victoires des Espagnols , surtout la prise de Cordoue , avaientconstenielesMaures.ee peuple ardent et superstitieux, ausù facile à se décourager qu'à s'enivrer d'espérances vaines , regardait son empire comme détruit , depuis que la croix triomphante couronnait le faite de la grande mosquée. Cependant Séville, Grenade, Murcie, le royaume des Algarves, étaient encore aux musulmane; ils possédaient tous les ports.

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tous les rivages du midi de TEspagne; leur étonnaate popu* lation, leurs richesses, leur industrie, leur assuraient d'immenses ressources : mais Cordoue , la ville sainte , la rivale de la Mecque dans l'Occident , Cordoue était au pouvoir dei chrétiens; les Maures Sb croyaient sans États.

Un seiil homme leur rendit l'espoir. Cet homme était Mahomet AbousaTd , de la tribu des Athamars , originaire de Coufla , ville célèbre sur la mer Rouge. Plusieurs historiens , qui lui donnent le nom de Mahomet Alhamar , assurent qu'il avait commencé par être un simple berger ; qu'ensuite, ayant porté les armes , il parvint jusqu'au trâne par ses exploits. Ce fait ne serait point eitraordiniûre chez les Arabes , où tous ceux qui ne descendaient pas de la famille du prophète ou de la race royale n'avaient aucun privilège de naissance, et n'étaient estimés que cequ'ils valaient.

Quoi qu'il en soit, Mahomet Alhamar , né avec un grand courage, rauima celui des Maures vaincus , rassembla quelques troupes dans la ville d'Arjone ; et , connaissant le caractère de la nation qu'il voulait gouverner , il mit dans ses intértts un santon , espèce de religieux fort vénéré chez les Maures , qui vint lui prédire publiquement qu'il ne tarderait pas à élre roi. T^ peuple aussitSt le proclame : plusieurs cités suivent cet exemple. Mahomet succède à Benhoud, dontU possédait les talents; et, sentant de quelle importance il était de rendre aux Arabes une ville qui remplaçât Cordoue, qui devint le centre de leurs forces , le dernier asile de leur religion, jl fonde un nouveau royaume (1) , et choisit Grenade pour sa capitale.

Cette cité , de tout temps puissante , et que l'on croit avoir été l'ancienne JUlberis des Romains , est bâtie sur deux collines , peu loin de la Sierra nevada , chaîne de montagnes couvertes de neige. Elle est traversée par te Darro ; le Xénil baigne ses murailles. Sur les sommets de ces deux collines s'élèvent

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deux forteresses, Vy4tbayzin et YAlhambra, Elles étaient assez vastes pour renfermer chacune quarante mille hommes. Les fugitifs de la villed'Alhambra , ainsi que nousl'avons dit , avaient donné le nom de leur patrie au nouveau quartier qu'ils vinrent peupler. Les Maures , chassés de Saeça lorsque Ferdinand III s'en rendit maître , étaient de même venus s'établir dans le quartier de l'Albayzin. Grenade avait recueilli plusieurs exilés de Valence , de Cordoue , des antres places désertées par tes musulmans. Ainsi, chaque jour agrandie, elle fonnait dès tors une ville de plus de trois lieues de circuit ; et des remparts inexpugnables, d^endus par mille trente tours , par un peuple brave, nombreux , semblajent assurer son indépendance (1).

D'autres avantages donnaient à Grenade la suprématie qu'elle prétendait. Sa situation, la plus belle, la plus riante de l'univers, la rend maîtresse d'un pays où la nature prodigue ses dons. Sa fameuse vega, c'est-à-dire la plaine qui l'environne , est un bassin de trente lieues de tour sur huit à peu près de largeur ; il est terminé, vers le nord , par les montagnes d'Elvire et la Sierra nevada; il est fermé des autres câtés par un amphithéâtre de collines plantées d'oliviers , de mûriers , de vignes , de citronniers. L'intérieur de cette plaine est arrosé par cinq petits fleuves (2) et par une infinité de sources qui vont serpenter dans des prés toujours verts , des iotéK dechénes,desboisd'or3ngers,descampagnesdË blé,deliD, des vergers de cannesà sucre. Toute ces productions si riches, si belles , si variées , ne demandent que peu de culture : la terre, dans une continuelle végétation, n'y connait point le repos de l'hiver; et pendantlesétésbrûlants, des ventsqui soufflent du cfité des montagnes rafraîchissent l'air qu'on respire

(I) Garibai, Compexd. hitt. lib. XXXIX, ci|i. 3; Uuperron, foyage d'E'pngiie, tome I. pag. 1S7 el Miivantet! Henri Swinbume, Lellrrt inr t'Etpagne, lettre XX: Colmenir, Dilicei û'EtpagHC, tome T, [«iK 31 el suivantes. — (2) Le Harru, le Xénfl , le Dilar, le Tagro, le Honadill.

PRÉCIS RIST. SUB LBB UAUBBS D'ESPÀGHB. 3S7

et ranimeut l'éclat des fleurs qui viennent sans cesse a côié des fruits.

C'est dans cette plaine célèbre , qu'ancone description ne peut embellir; c'est dans cette campagne enchantée, où la nature semble s'épuiser pour donner à rbomme tout ce qa*!! peut souhaiter, c'est là qu'il s'est répandu plus de sang que dans aucun lieu du monde. Là, pendant deux siècles d'une guerre interminable, qui se faisait de peuple à peuple , de ville à ville , d'homme à homme , on peut fissurer qu'il n'est pas nu seul coin de terre où les moissons n'aient été bnllé^ , les arbres coupés, les villages réduits en cendres, et les champs couverts de Maures ou de chrétiens égorgés.

Indépendamment de cette vega , trésor inépuisable pour Grenade, quatorze grand es cités, plus de cent petits villes (1), un nombre prodigieux de bourgs , dépendaient de ce beau royaume. Son étendue , depuis Gibraltar, qui ne fut pris par les chrétiens que longtemps après , jusqu'à la ville de Lorca , était de plus de quatre-vingts lieues. Il y en avait trente de laideur, depuis Cambil jusqu'à la mer. Les montagnes dont il est entrecoupé produisaient de l'or, de t%rgent , des grenats , des améthystes , toutes les espèces de marbre. Parmi ces montagnes , celles qu'on appelle AIpuiares formatent seules une province , et fournissaient aux rois de Grenade des trésors plus précieux que les mines, des hommes actiù, laboneui , d'habiles cultivateurs , des soldats infatigables. Enfin les ports d'Alméiie . de Itfalaga , d'Algésiras appelaient les vaisseaux d'Europe et d'Afrique , et devenaient l'entrepitt du commerce des deux mers.

Tel était , dès, sa naissance , le royaume de Grenade ; tel il BQlmta longtemps. Mahomet Albamar, son fondateur, fit d'inutiles efforts pour réunir sous un même sceptre tout ce qui restait encore aux musulmans en Espagne ; c'était le seul moyen de résister aux chrétiens : mais le petit pays de Hurde ,

(I) EUea >ual noaiiDén dam Garibu, lit. XXXIX, cb*p. t.

S3B FITITS CHBPS-D'OEDVtB BISTOHIQUES.

celui des AlgarreS, gouvernés par des princes partieulias, et U gmode àti de Séville , refUsèreot de reconnaître Alfaamar, pourcoDtinueraformerdesEtatsuidepeQdaats.ee fut la cause de leur perte : ils derinrent la proie des Espagnols.

Alhamar signala par des victoires les commencements de son règne. Il remporta quelques avantages sur les troupes de Ferdinand (1) : mais des révoltes à Grenade , des troubles élevés de toutes parts dans un empire si nouveau, forcèrent Mahomet de ùgner une paix peu honorable avec le roi de CastJlle : il lui fit hommage de sa couronne , remit dans ses mains la forte place de Jaèn , s'engagea de lui payer un tribut , et de lui fournir des troupes auxiliaires dans les guerres qu'il entreprendrait. A ces conditions , Ferdinand le reconnut roi de Grenade, et l'aida même a soumettre les rebelles de ses Ëtats.

L'habile Ferdinand ne laissait en paix Grenade que pour tourner tout l'eSort de ses armes contre Séville , qu'il désirait depuis longtemps de conquérir. Cette importante ville n'avait plus de rois ; elle formait une espèce de république gouvernée par des magistrats guerriers. Sa position près de l'embouchure du Guadalquivir, son commerce, sa population, les délices de son climat, la fertilité de ses campagnes, la rendaient une des plus florissantes cités de l'Espagne. Ferdinand, qui prévoyait une longue résistance , cojnmença par s'emparer de toutes les places qui l' environnaient. Ensuite il vint mettre Iç siège devant Séville ; et sa flotte , placée à l'embouchure du fleuve, ferma le chemin aux secours que pouvait envoyer l'AMque.

Le siège fut long et meurtrier. Les Sévillans étaient nombreux et aguerris. Le roi des Algarves, leur allié, harcelait sans cesse les assî^^nts. Malgré la valeur extrême que montraient les Espagnols dans les assauts , malgré la âmine qui commençait à se faire sentir , la ville, après un an desié;.-o.

PRÉCIS BIST. SUS LBS HIIIBBS d'iSPAGNB. 33I> -

refusait encore de se rendre , lorsque Ferdinand fit sommer le roi de Grenade de venir, selon leur traité, combattre sous s«s drapeaux. Alhaniar fut forcé d'obéir : il arriva suivi d'une brillaute armée. Séville perdit tout espoir, elle se rendit au roi de CastiUe(l);et le monarque grenadin s'en retourna dans ses États avec la gloire humiliante d'avoir contribué par ses exploits il la perte de ses frères.

Fenlinand, plus pieux que politique, chassa les Maures de Sévillel Cent mille infortunés en sortirent pour aller se réfugieren Afrique ou dans les états de Grenade. Ce royaume devenait alors l'unique et dernier asile drs musulmans espagnols. Le petit pays des Algarves reçut bientôt le joug des Portugais; et Mureie, qui n'aurait pas dû se séparer de Grenade,, ne tarda pas à devenir la conquête des Castillans.

Tant que Ferdinand III vécut, rien n'altéra la bonne intelligence qui régnait entre ce monarque et Mahomet Alhamar. Celui-ci mit à profit ce l«mps de paix pour affermir sa couronne, pour se prémunir contre les chrétiens, qu'il prévoyait ne pouvoir rester ses amis. 11 se trouvait en état de laire une longue défense : maître d'un pays d'une grande étendue , il possédait des revenus considérables , qu'il serait . difficile d'apprécier, attendu la valeur peu connue des monnaies arabes et les différentes sources où puisait le trésor public. Toutes les terres, par exemple, payaient au souverain le septième de leurs productions en tout genre; les troupeaux étaient soumis à la même imposition. Des fermes nombreuses et magnifiques formaient le domaine royal; et l'agriculture, poussée au dernier degré de perfection dans un pays aussi abondant, devait porter cette espèce de revenu à une somme prodigieuse. Ces richesses étaient augmentées par plusieurs droits que prélevait le souverain sur la vente, sur la marque, sur le passage de toute espèce de bé-

[1] J. C. tut. HéR. s<e.

.,Got>gL-

330 PETITS CHBFS-DCSUVBE BISTOBIQUES.

tail. Une loi rendait le monarque héritier de tout masolman inort sans enfants , et lui donnait vue part dans les autres héritages. Il possédait, comme on l'a vu, des mines d'or, d'ai^ent, de pierres précieuses; et, quoique les Maures fussent peu habiles dans l'art d'exploiter les mines, Grenade était cependant le pays de l'Europe où l'or et l'argent étaient le plus communs. Le commerce de ses belles soies , la variété de ses autres productions , le voisinage des deux mers , l'actiTité, l'industrie, l'étonnante population des Maures, leur profonde science dans l'agriculture, la sobriété naturelle aux habitants de l'Espagne , cette propriété des pays chauds qui fait donner beaucoup à la terre et fait vivre de peu son possesseur, tant d'avantages réunis doivent nous donner une grande idée des ressources et de la puissance de cette singuliËreuatton(l).

Leurs forces , je ne dirai pas en temps de paix , car presque jamais ils ne furent en i>aix , étaient à peu près dt cent mille hommes. Cette armée dans un besoin pouvait aisément se doubler. La seule ville de Grenade fournissait cinquante mille guerriers. D'ailleurs tout Maure était soldat pour combattre les Espagnols, La différence des cultes rendait ces guerres sacrées ; et la haine des deux nations , presque paiement superstitieuses, armait toujours desdeux câ tés jusqu'aux enfants et aux vieillards.

Indépendamment de ces troupes nombreuses, braves , mais mal disciplinées, qui se rassemblaient pour une campagne, s'en retournaient ensuite dans leurs foyers, et ne coûtaient rien à l'État, le monarque entretenait un corps considérable de cavaliers , dispersés sur les frontières , surtout du côté de Murcieetde Jaën, pays sans cesse exposés aux incursions des Espagnols. Chacun de ces cavaliers avait une petite habitation , un petit champ , que le roi lui donnait pendant sa

(UGaribai, Compmd. Hàt LUi. XXXtX.cap. 4; Abi-AI>daUa-ben-AIkahllbi Al>iaiicni, elc i Manuterit de CEtcunal; Swlnburoe, luttrta sm VËipagne, lettre XXU.

PBECIS HIST. SUB LBS HjllIBES d'eSPAANB. SSt

vie , et qui sufQsait à son «utretien , à celui de sa faniille et de SOD cheval. Cette manière de stipendier les soldats n'était point à charge au trésor public : elle les attachait davantage i leur patrie , et les intéressait surtout à bien défendre leur patrimoine , toujours le premier ravagé s'ils n'arrStaient pas l'ennemi. Dans un temps où l'art de la guerre n'exigeait pas, fomme de nos jours, d'eiercer continuellement de grandes troupes rassemblées, cette cavalerie était excellente. Montée sur des chevaux andalous ou africains, dont le mérite est assez connu , composée de cavaliers accoutumés dès l'enfance à manier ces légers coursiers, à les soigner, à les chérir. ■ B les regarder comme les compagnons de leur vie , elle avait acquis dès lors cette supériorité que nous reconnaissons encore à la cavalerie maure.

Ces redoutables escadrons , dont rien n'égalait la vélocité, qui dans le même instant chargeaient en masse , se rompaient par troupe , s'éparpillaient , se ralliaient , fuyaient , revenaient en ligne ; ces cavaliers , dont la voix , dont le moindre geste , dont la pensée «pour ainsi dire , était entendue de leurs admirables coursiers, et qui ramassaient au galop leur lance ou leur sabre tombés à terre , faisaient la principale force des Maures. Leur infanterie ne valait rien ; et leurs places , mal fortifiées , entourées seulement de murailles et de fossés , défendues par cette inianterie peu estimée, ne pouvaient résister longtemps à celle des Espagnols, qui commençait dès lors i devenir ce qu'elle fut depuis en Italie sous Gonzalve le grand capitaine.

Après la mort de saint Ferdinand, Alphonse le Sage[aJ, son lils, monta (1) sur le troue. Le premier soin d'Alhamai ' fut d'aller lui-même à Tolède , suivi d'une brillante cour, renonrelw avec Alphonse le traité d'alliance, ou plutôt de dépendance, qui l'unissait à Ferdinand. Le nouveau roi remit an Maure une partie du ttibut auquel il s'était soumis,

(l}J.C. ISn. H<g. 630.

saa nriTB chefs-d'œovbe historiques.

Mais cette paix Qe fut pas de longue durée : les deux nations recoin meacèrent la guerre avec des avantages à peu près ^ux. Je n'en rapporterai qu'une action qui fait autant d'honneur à rhumanité des Maures qu'au coui^edesEsp^pioIs: c'est celle de Garcias Gomès , gouverneur de la ville de Xérès. Assiégé parlesGrenadins, sa garnison presque détruite, il refusait de se rendre; et, debout sur le rempart, couvert de sang , hérissé de flèches , il soutenait seul le choc des assaillants. Les Maures , d'un commun accord , convinrent de ne pas tuer ce héros: ils lujjetèrentdescrochetsdefer, l'enlevèrent vivant malgré lui, le traitèrent avec respect, firent guérir soi blessures , el le renvoyèrent avec des présents.

Alhamar ne put empêcher Alphonse de s'emparer du royaume de Murcie ; et pour obtenir la paix il fut forcé de nouveau de se soumettre au tribut (1). Les divisions qui s'élevèrent bientôt entre le monarque castillan el quelques grands de son royaume, donnèrent au Grenadin l'espoir de réparer ses pertes. Le frère d'Alphonse et plusieurs seigneurs des premières maisons de Costille (2) , mécontents de leur souverain, se retirèrent à Grenade, et servirent utilement Albamar contre deux rebelles de ses États , prcJtégés par les Espagnols. Mais Alhamar mourut alors (3) , laissant letrdne qu'il avait acquis et conservé par ses talents à son fils Mahomet II el Fakih.

Ce nouveau roi, qui prit le titre d'Emir al Muménim, marcha sur les tracée de son père. Il profita de la discorde qui régnait à la cour de Castille et des inutiles voyages qu'entreprit Alphonse le Sage dans l'espoir de se faire élire empe< reur (6). Mahomet , pendant son absence, fit une ligue offensive avec le roi de Maroc Jacob , de la race des MérinU, vainqueurs et successeurs des Almohades. Il lui céda les deux fortes places de Tariffe et d'Algésiras , pour l'engager à pas-

(i)J. C. I3B6. ll<|t.e6S. — (l)li« Un laHiro.lei Hendow, etc. — (3)J. CI3T3. ll«g. 871.

PBÉCIS HIST. SUR LES XIUIBS D'BBPIGNE. 333

ser en Espagne. Jacob viot eo effet (1) , suivi d'une armée. Les deux Maures , agissant de concert , remportèrent quelques avanti^es : mais la criminelle révolte de l'infant de Castille Sanche contre son père Alphonse le Si^e , désunit bientôt les monarques musulmans. Le roi de Grenade MaliO' met prit le parti du fils rebelle. Alphonse , abandonné de ses sujets, implora le secours du roi de Mbioc. Jacob repassa la mar avec ses troupes : il vit Alphonse à Zara. Dans cette célèbre entrevue, l'infortimé Castillan voulut céder la place d'hon^ neur à celui qui venait le défendre. « Elle vous appartient , lui dit Jacob, tant que vous serez malheureux. Je viens venger la cause des pères ; je viens vous aider à punir un ingrat qui a reçu de vous la vie et veut vous ôter la couronne. Quand j'aurai rempli ce devoir, quand vous serez heureux et puissant, je vous disputerai tout et redeviendrai votre ennemi. >

Alphonse ne fiit pas assez grand pour se fier au monarque qui lui tenait ce noble langage; il s'échappa de son camp. Bientôt aprèsil mourut (3), en déshéritant le coupableSanche, qui n'en régna pas moins après lui (c). De nouveaux troubles agitèrent la Castille, et Mahomet saisit cet instant pour entrer dans l'Andalousie. Il gagna des batailles , s'empara de quelques places, et termina (3] par des victoires un règne long et glorieux. Son Sis Mahomet lU lui succéda.

Ce Mahomet Émir al Muménim , dont je viens de rapporter les principales actions politiques , fut un prince ami des beaux-arts : U les attirait à sa cour, que les poètes , les philosophes, les astKmomes rendirent célèbre. Les Mauresétaient encore si supérieurs aux Espagnols pour les sciences , qu'Alphonse le Sage , roi de Castille , dont nous avons des tables astronomiques, nommées les Tables a^Aoruinec, appela près de lui des savants arabes pour l'aider à les rédiger. Grenade commençait à remplacer Cordoue. L'architecture surtout y

- PI J. C IMi.

384 PETITS CaBFS-n'lEDVBK BISTOBIQUBS.

faisait de grands progrès. Ce fut sous le règne de Mabomet )[ qae l'on commença ce fameux palais de l'Alhambra, qui subsiste encore en grande partie , étonne les Toyageurs, que son nom s^attireà Grenade, et nous prouve jusqu'à quel point les Maures avaient sn porter cet art , si peu connu des Eun>péeus, d'accorder toujours la maguificence avec lesrecbaches de la volupté. On me pardonnera peut-être quelques détails sur ce singulier monument; ils feront connaître les mreurs , les usages particuliers des Maures.

L'Alhambra, comme je l'ai dit, était une vaste forteresse, construite sur une des deux collines renfermées dans Grenade. La colline, embrassée de tous côtés parles eaux du Xénil et du Darro, était encore défendue par une double enceinte de murs. Cest au sommet de cette montagne, qui domine toute la ville , et d'où l'on découvre au loin la plus belle vue de l'univers, c'est au milieu d'une esplanade couverte d'arbres et de fontaines , que Mahomet choisit la place de son palais.

Kien de ce que nous connaissons en architecture ne peut nous représenter cette des Maures. Ils entassaient les bâtiments sans ordre, sans symétrie, sans faire aucune attention à l'aspect qu'ils offraient au dehors ; tous leurs soins étaient potir l'intérieur. Là, ils épuisaient les ressources du gbdt, de la magnificence , pour réunir dans leurs appartements les commodités du luxe aux charmes de la nature champêtre : là, dans des salons revêtus de marbre, pavés d'une faïence brillante, auprès délits de repos couverts d'étoffes d'or Ht d'argent , des jets d'eau s'élançaient vers la voûte , des vases précieux exhalaientdes parfums-, et des myrtes, des orangers, des fleurs embaumaient les appartements.

Le beau palais de l'Alhambra , que l'on voit encore à Grenade , ne présente poiut de façade. On y parvient par une promenadecharraante, coupée sans cesse par des ruisseaux qui serpentent dans des bouquets de bois. L'entrée est une grande tour carrée qui s'appelait autrefois la Porte du Jugement. Une inscription religieuse annonce que c'était là que le roi

PBBCIS HUT. 8IID LIS UAUBBS li BSPAGHE. 33û

rendait la justice, selon l'antique usage des Hébreux et des peuples de l'Orient. Plusieurs bâtiments qui venaient ensuite ont été détruits pour élever à Charles-Quint un magnifique palais dont la description n'est pas de mon s<ijet. On pénètre, du calé du nord, dans l'ancien palais des rois maures, et l'on se croit transporté dans le pays des féeries. I-a première cour est un carré long, environné d'une galerie en arcades, dont les murs et le plafond sont couverts de uwsaïques, de festons, d'arabesques pûnts, dorés, ciselés en stuc, d'un travail admirable. Tous les carloucbes sont remplis de passages de l'Alcoran , ou d'inscriptions telles que celle-ci , qui sufGra pour donner une idée du style figuré des Maures.

« O Nazar, tu naquis sur le trône ; et , semblable à l'étoile

• qui nous annonce le jour, tu ne brilles que de tou propre ' éclat! Ton bras est notrerempart, ta Justice notre lumièlre. ■ Tu sais dompter par ta valeur ceux qui donnent à Dieu

> des compagnons. Tu rends beureux par ta bonté les nom-

> breux enfants de tou peuple. Les astres du firmament t'é- " clairent avec respect, le soleil avec amour; et le cèdre, roi

• des forêts, qui baisse devant toi sa tête oi^eilleuse, e^t " relevé par ta main puissante. »

Au milieu de cette conr, pavée de marbre blanc, est un loogbassinrempli d'eau courante, assez profond pour qu'on puisse y ni^er. Il est bordé de chaque côté par des plates* bandes de fleurs et des allées d'orangers. Ce lieu s'appelait le Mesuar, et servait de bains communs aux personnes atlachées au service du palais.

On passe de là dans la cour célèbre appelée des Lions . Elle a cent pieds de long sur cinquante de lai^e. Une colonnade de marbre blanc soutient la galerie qui règne alentour. Les colonnes, placées deux à deux, et quelquefois trois à trois, sont minces, d'un goilt bizarre; mais leur légèreté, leur grâce, plaisent à l'œil étonné. Les murs et surtout le plafond delà galerie tournante sont revêtus d'or, d'azur et de stuc, travaillés en arabesques avec un soin , une délicatesse que nos plus

t, Gooy le

336 PETITS CHEFS-d'OBDTU RIBTOUQOES.

habiles ouvriers modernes seraient emban-asBés d'imiter. An milieu des fleurons , des ornemeiils toujours variés , on lit ces passages de l'Aleoran , que tout boa musulman d<Ht répéter sans cesse -.Dieuett grand. — Dieu teul ett vainquatr. — U rieit de Dieu que Dieu. — Gaieté célette, épanchementt du cœur, déUees de FAme, à ceux ^ui n'ofenf/ Aux deux extrémités du carré long, deux charmantes coupoles, de quinze à seize pieds en tous sens, s'aranceot en saillie dans l'intérieur, soutenues , comme tout le reste , par des colonnes de marbre. Sous ces coupoles sont des jets d'eau. Enfin, dans le centre de l'édifice, s'élève du milieu d'un Tostebassin une superbe coupe d'albâtre de six pieds de diamètre, portée par douze lions de marbre blanc. Cette coupe, que l'on croit avoir été fkite sur la modèle de la mer de bronze du temple de Salomon , est encore surmontée d'une coupe plus petite, d'oir s'élançait une grande gerbe qui, retombant d'une cuve dans l'autre et des cuves dans le grand bassin, formait une cascade continuelle, grossie par les flots d'eau limpide que jetaient les mufles de chaque Itou.

Cette fontaine, comme tout le reste, est ornée d'inscriptions ; car les Arabes se plaisaient à mêler la poésie et la sculpture. Leurs idées nous semblent recherchées , leurs expressitms gigantesques ; mais nous sommes si loin de leurs mœurs, nous connaissons si peu le génie de leur langue, que nous n'avons peut-être pas le droit de les juger sévèrement. D'ailleurs les vers que l'on faisait en Esp^ue et en France dans les treizième et quatorzième siècles, ne valaient guère mieux que ceux-ci , gravés sur la fontaine des lions :

loi qui prOQtâna tea regardi Sur cei lions, ceteani, ces prodige» des *rts, Du Knnd roiUahamettu toLsIcI l'ouvrage.

La paix qui règne daoi cet Hem , Dr U pldi de iod cœar ttt U Sdile inia(e i Semblable 1 cet Honi dana lea cbampi de carnage,

Qui , s'Metuit dini fm, retombe l^vtbaallloni, ne oèine b nuln UenTaiBiitB Sur Nm pNfile répand lea dons (I]'

Je ne décrirai point avec autant âe détaUs les autres pièces qui subastent encore dans l'Alhambra. Lea unes servaient de salles d'audience ou de justice ; les autres reafermaient les bains du roi , de la reiae , de leurs enfants. On y voit encore leur chambre à coucher, où les lits, près d'une fontaine, étaient placés dans des alcôves, sur une estrade de faïence. Dans le salon de musique , quatre tribunes exhaussées étaient remplies par les musiciens, tandis que toute la cour était assise sur des tapis , au bord d'un bassin d'albâtre. Dans le cabinet où la reine faisait sa toilette ou ses prières , et dont la vueest enchanta, on trouve une dalle de marbre, percée d'uae infinité d'ouvertures pour laisser e:ihaler les parfums qtii briMaieHt sans cesse sous la voûte. Partout les fenêtres , les portes, les jours sont ménagés de manière que les aspects les plus riants , les effets de la lumière les plus doux , reposent toujours les yeux satisfaits , et les courants d'air qu'ona dirigés viennent renouveler à chaque instant la délicieuse fraicheurqu'on respire dans cet édifice.

En sortant del'Alhanibra , l'on distingue sur une montagne le bmeuK jardin du Généralif, dont le nom veut dire la mabon d'amùtir. Dans ce jardin l'on voyait un palais où les rois de Grenade venaient passer le printemps. Il était bâti dans le même genre que l'Alhambra ; la même magniScence s'y remarquait. Il est détruit aujourd'hui; mais ce qu'on ne

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338 PETITS CHEre-DŒUVBE HISTOHtQDBS

peut se lasser d'admirar eaeoto daos le GénéniM, c'est sa situation pittoresque , ce sont ses points de vue variés et toujours charmants : les fontaines , les jets d'eau , les cascades jaillissent, tombent de toutes parts. Les terrasses enamptiithéâtre, pavées de débris de mosaïque, sont ombragées de cyprès immenses, de vieux myrtes, qui ont prêté leurs ombres auirois, aux reioesde Grenade. De leur temps, des bosquets fleuris, desforétsd'arbres fruitiers s'entreoiélaient aux bocages sombres, aux dômes, aux pavillons. Aujourd'hui le Généralif n'a conservé que ce qu'on n'a pu lui ravù ; et c'est encore le lieu de la terre qui parle le plus aux yeux et au cœur (1).

11 est triste de quitter l' A Ibambra , le Généralif , pour revenir aux ravages , aux incursions , aux sanglantes querelles des Maures et des Castillans. Mahomet III , dit F Aveugle h cause de sa cécité (S), eut à combattre a la fois ses propres sujets et les Espagnols. Forcé par son iniirraité de cboisir im premier ministre , il donna cette importante plaoe à Farady , l'époBx de sa sœur, homme d'État , capitaine habile, qui continua sans désavantage la guerre contre les chrétiens , et fit avec eux ane paix honorable. Les courtisans , irrités de la gloire , surtout du bonheur du favori, conspirèrent contre le maître : ils excitèrent des révoltes.; et, pour comble de calamités , te roi de Castille , Ferdinand IV , surnommé l'Ajourné [rf] , s'unit avec leroid'Aragonpourattaquer les Grenadins. Gibraltar fut pris par le Castillan ; le vainqueur en chassa les Maures. Parmi les infortunés qui sortaient de cette ville, un vieillard aperçut Ferdinand ; et , s'approchant de lui , courbé sur son bâton :

" Roi de Castille, lui dit-il , que t'ai-je fait à toi et aux tiens ? Ton bisaïeul Ferdinand m'a chassé de Séville , ma patrie. J'allai chercher un asile à Xérès, ton aïeul Alphonse

{i]CoiBmaT,Oétictti'Etpùgnt, tome T( HctitI Swlnlnnw , ZeUru suTTEipiigne, lettre XXm g Dapemm, Voyage ^Bipagii', toiiieI,et>.

PBBCI8 Hin. Sm LIS HAURBB d'eSPA.GKE. 139

m'en fit sortir. Retiré dans les murs d^ Tariffe [e] , ton père Sancfae m'en exila. Enfin, j'étais venu chercher un tombeau i l'ex^mité de l'Espagne, sur le rivage de Gibraltar, et ta fureur m'y poonuit encore. Indique-moi donc un lieu sur la terre où je puisse mourir Iwt des Espagnols. >

■ Passe la mer, " réponditFerdinand.Etille fît conduire en Afrique.

Vaincu parles Aragonais, pressé par les Castillans, redoutant tout de son peuple, que les grands de sa cour soulevaient , le roi de Grenade et Farady son ministre furent forcés à une paix honteuse. L'orage aus^tdt éclata. Mahomet Abenazar, frère de Mahomet l'Aveugle , et chef de la conjuration, s'emparadu malheureux prince, le fit périr, et prit sa place(l). Bientôt il fut chassé iui-mârae par Farady , l'ancien miuls^, qui , n'osant garder la couronne, la mit sur la tête de son (ils Esmael(2], neveu de Mahomet l'Aveugle par sa mère, s<Bur de ce monarque.

Dès ce moment, la Emilie royale de .Grenade fut divisée en deux branches, qui ne cessèrent plus d'être ennemies : la première, appelée des Jlhamar, qui descendait du premier rot par tes hommes ; la seconde , dite des Farady, qui en descendait par les femmes.

I,es Castillans , dont l'intérêt fut toujours d'entretenir les dissensions parmi les Maures, prirent le parti d'Abenazar, réfugié dans Guadix. L'ii^-int don Pèdre, oncle du jeune roi de Castille, Alphonse , surnommé le fengeur , vint attaquer Ismaël, et battit «ouvent les Maures. Réuni avec un autre inâtnt, nommédon Juan, ces deux princes porlèrentleferet le feu jusque sous les remparts de Grenade. Les musulmans n'osèrent en sortir pour combattre les chrétiens : mais lorsque ceux-ci , chargés de butin, eurent repris la route de Castille, Ismaël les Bt poursuivre par son armée , qui bientôt le.s atteignit et tomba tout à coup sur leur arrière^rde. C'éMit

(1) J. C. 1310. Még. 7(0. - (Z) J. C nis. Hég. 713.

•40 PBTtTS CHBFS-d'ŒUTRII RISTOtR)ItlS.

le TiDgVsix de juin (1), à l'heure h plus brâlante du jour. Les deui inâuits firent tant d'efforts , se donnèrent tant de mouvements pour rétablir le coaibat, qu'épuisés de soif et de lassitude, ils tomltèrent morts tous 1rs deux sans avoir été frappés. Les Espagnols haletants ne pouvaient pas se dé-^ fendre : ils prirent la fuite , perdirent leurs bapges , et laissèrent à leurs ennemis le corps d'un des malheureux infants. Ismaël fit porter ce corps à Grenade, le déposa dans un cercueil couvert d'une étoffe d'or, et le remit ensuite aux Castillans, en lui rendant tous les honneurs funèbres (2).

Le fruit de cette victoire fiit la prise de quelques villes et une trêve honorable. Mais Ismaëlne jouit pas de ses succès : épris d'une jeune captive espagnole , tombée en partage à l'un de ses officiers, Ismaél osa la lui enlever. Cet outrage chez les musulmans est toujours lavé par du sang. Le roi fut assassiné (3) par cet officier ; son fils Mahomet V monta sur le trdne.

Le règne de Mahomet V et celui de Joseph 1°', son succès» seur, qui tous deux périrent de m&ne , massacrés dans leur palEÙs, ne présente pendant trente années qu'une suite coutinuelle de ravages , de séditions , de combats. Abil-Hassam, roi de Maroc, de la dynastie des Merinis , appelé par les Grenadins , vint aborder en Espagne, suivi de troupes innombrables, qu'il joignit à celles de Joseph. Les rois de Castille et de Portugal réunis combattirent cette grande armée (4) sur les rives du Salado , non loin de la ville de Tariffe. Cette bataille du Salado , aussi célèbre dans l'histoire d'Espagne que la victoire de Toloza , coûta la vie à des milliers de Maures. Abil-Hassam alla cacher sa honte dans ses États de Maroc. La forte place d'Algésiras , le boulevard de Grenade, l'entrepôt des secours qu'eUe recevait d' Afrique , fut assiégée (5) par les Castillans. Plusieurs chevaliers fran-

(I) J. C ISIB. Hég. 719 (s) Lu moaligaet TOitioa de Greiia<!e où

K pani cette aclion l'aprellrat depuis ce tempa u gieh* de l<h in- FA^Tn. - (ï) J. C. ISÎS. IMp. 7ïS. — [*) J, C. (MO. H^. Vil. -{Sjt.C

FuiCIS HI8T. SUE LU HLURBS D'ESPiONI. lit

çais , an^ais , navarrais , Tinrent à ce si^ , où les musulmans se servirent de canons. C'est la première fois qu'il ea est parlé dans l'histoire ; car la bataille de Créci , où l'on assure que les An^ais en avaient, ne se donna que quatre ans après. C'est donc aux Maures que l'on doit, non pas l'invention de la poudre, que l'on attrU>ue aui Chinois , au cordelîer allemand Schwarts, à l'Anglais Roger Bacon , mais l'invention terrible de l'artillerie; du moins, est-il sdr que les Maures ont fondu les premiers canons. Malgré ce secours , Algéeirasfut pris(l); et le malheureux roi de Grmade, Joseph , toujonrs battu parles chrétiens , fut enfin égoi^é par ses sujets (3^.

On a pu remarquer que chez les Maures la succession â la couronne n'était réglée par aucune loi. Cep«idant, au milieu des conjurations qui se renouvelaient sans cesse, on choisissait toujours un prince qui fût de la race royale; et l'on a TU celle de Grenade divisée , depuis Ismaél , entre les Mhamar et les Farady. Les premiers, dépossédés par les seconds , r^ardaietit toujours ceux-ci comme des usurpateurs. Telle fut l'origine de tant de troubles, de conspirations et d'assassinats.

Joseph I" eut poursuccesseur un prince Farady , son oncle, nommé ^Taliomet VI , dit le fieux , parce qu'il parvint au trône dans un âge assez avancé. Un prince Alhamar, son cousin , qui s'appelait Mahomet le Rouge , chassa le Farady du trône (3), et l'occupa quelques années par la protection du roi d'Aragon. Pierre le Cruel , alors roi de Castille , embrassa la caïue du Farady chassé, la soutint avec une armée, et pressa tellement Mahomet le Rouge ou l'Alhamar, que eelui-ci ne vit d'autre ressource que d'aller lui-même â Séville se remettre i la dlEcrétioo du roi Pierre. Il arriva suivi de ses pins fidèles amis> portant avec lui beaucoup de

rt) J, C IM4. Hfg. 7tS. -(^ J. & ISU. T». - (S) J. C. 1360. Wf.

t, Goc^lc

341 PIT1T8 CHErs-D LKUVKB HISIOUQUBS.

tréson -, et , te présentant devant Pierre avec une noble coa- Sance :

" Roi de Castille , lai•di^il , le sang des chrétiens et des Maures coule depuis trop longtemps pour tua querelle avec Farady. Tu protèges mon compétiteur, et c'est toi que je choisis pour juge. Examine mes droits et les siens ; prononce qui de nous deux doit être roi. Si c'est Farady, je ue te demande que de me faire conduire en Afrique; si c'est moi, reçois l'hommage que je viens te faire de mes Ëtats. "

Pierre le Cruel, étonné, prodigua les bonuenrs au roi maure, le Bt asseoir à ses c6tés, dans un magnifique festin. Mais, en sortant de table , il fiit mis en prison, de là promené par toute la ville, demi-nu, monté sur un âne, et conduit dans un champ nommé la Tablada , ou l'on coupa la tête , à ses yeux, à trente-sept personnes de la suite. L'exécrable Pierre, enviant aux bourreaux le plaisir de répandre du sang , perça lui-même de sa lance le malheureux roi de Grenade , qui ne lui dit que ces mots en expn-aM ; « Pierre 1 Pierre! quel exploit pour un chevalier ! ^ (1)

Par une fatalité bien extraordinaire, tous les trânes d'Espagne étaient alors occupés par des princes noircis de crimes. Pierre te Cruel , le Néron de la Castille, assassinait les rois qui se fiaient à lui, faisait périr son épouse Blanche de Bourbon , et se baignait tous les jours dans le sang de ses proches ou de ses sujets. Pierre IV, le Tibère de l'Aragon, moins violent, mais aussi barbare et plus perfide que le Castillan, dépouillait l'un de ses frères (2), ordonnait la mort de l'autre (3) , et livrait aux bourreaux son ancien gouverneur (4). Pierrre 1", roi de Portugal , l'amant de la célèbre Inès de Castro [J] , reudu féroce sans doute par la cruauté qu'on avait exercée contre sa maîtresse , arrachait le cceur aux meurtriers d'Inès, et punissait par le poison les déportements de sa:

PBECIS HIST. SUR LES HAUSBB n'BSPàl}HE. 343

sœur Marie. Enfin, le roi de Navarre était ce Chartes le Mauvais , dont le nom seul foit encore fi^émir. L'Espagne , inooàée de sang, gémissait sous ces quatre monarques; et si l'on réfléchit que dans le m£me temps la France était livrée aux horreurs qui suivirent la prison du roi Jean ; que l'Angleterre voyait commencerlestroubles du règnedeRichardll; que l'Italie , en proie aux factions des Guelphes et des Gibelins , comptait deux papes à la fois (1) ; que deux empereurs en Allemagne se disputaient la couronne impériale (3); et que Tamerlan ravageait l'Asie, depuis le pays des Usbeks jusqu'à la presqu'île de l'Inde, on conviendra qu'il est peu d'époques on le monde ait été plus malheureux.

Greuade fut du moins tranquille après le crime de Pierre le Cruel. Mahomet le Vieux ou le Farady, délivré de son compétiteur, remonta sans obstacle sur le trânci et fut, jusqu'à la mort du roi de Castille , le seul allié qui resta fidèle à ce monstre. Pierre n'en, succomba pas moins: son frère bâtard , Henri de Translamare , lui 6ta la couronne et la vie (3). Mahomet fit sa paix avec le vainqueur, la conserva plusieurs années , et laissa ses États florissants (4) à son fits Mahomet Vlll Abouhadjad , que les historiens espagnols appellent Mahomet Guadix.

Ce prince fut le meilleur et le plus sage des rois qui gouremèrent les Maures. Uniquement occupé du bonheur de ses sujets , il voulut les maintenir dans cette paix dont ils avaient si rarement joui. Pour se l'assurer, il commença par fortifier ses places , par lever une forte armée , par s'allier avec le roi de Tunis , dont il épousa la fille Cadige. Prêt à la i;tierre , il envoya des ambassadeurs au roi de Castille lui demander son amitié. Don Juan , lils et successeur de Henri deTranstamare, occupé de ses querelles avec le Portugal et l'Angleterre , signa volontiers le traité. Abouhadjad n'y man-

- l!)Li

144 PBTira cam-D'aoTHB ristobiodes.

qua jaraaû. TraiMpiille du c9té des chretKiu , il s'occapa de faire fleurir l'i^caltiire et le commerce ; il diminua les impdts , et s'en troura bientôt plus riche. Adoré d'un peuple qu'il rendait heureux, respecté des chrétieits, qu'il ne craignait pu, possesseur d'une épouse aimable, qui seule fixa son cœur , il employait aux beaux-arts, à la poésie, à l'architecture, aux embelUssements de sa capitale, le temps et les trésors qui lui restaient : il âeva plusieurs monuments à Grenade , à Guadix, nile qu'il aima toujours de prédilection, et fit de ta cour l'asile des talents et de la politesse.

Les Maures possédaient encore des universités, des académies , des poètes , des médecins , des peintres et des sculpteurs. Abouhadjad les encouragea , les récompensa magnifiquement. La plupart des ouvrages de ces auteurs grenadins périrent dans ie temps de la conquête [çf]; mais quelquesuns ont été sauvés, et sont dans la bibliothèque de l'Escurial. Le plus grand nombre traite de la grammaire , de l'astrologie, alorsfortrespectée,Eurloutde la théologie, science dans laquelle les Arabes ont excellé (i). Ce peuple, doué d'un esprit fin et d'une imagination ardente , devait produire de grands théologiens; aussi je pense qtie ce sont leurs écoles qui ont introduit dans l'Europe ce malheureux godt de scolastique , de disputes , de questions subtiles , qui rendit autrefois si célèbres des hommes aujourd'hui si obscurs. Les prétendus secretB'de la cabale, de l'alchimie , de l'astrologie judiciaire, de la baguette divinatoire, tontes ces histoires , jadis si communes , de sorcières , de magiciens , d'enchanteurs, nous sont venus des Arabes : de tout temps ils furent superstitieux , et je serais tenté de croire que c'est leur séjour en Espagne, leurs longues habitudes avec les Espagnols, qui ont imprimé à ces derniers cet amour pour le merveilleux, ce caractère de piété crédule qui peut ressembler à la superstition , et que le philosophe reproche à cette nation

(IJ Voyei U BiHiothtea arabico-hiêpana de Caiiri.

paicts BtST. SUE LIS luiruBs d'espâche. i4i

vive , sensible , spirituelle , à qui la nature a donné le germe de tantes les grandes qualités.

Un genre de litt^ture qui fut commun chez les Maures, et que tes Espagnolsont pris d'eux, c'est celui des nout)e0«c et des romances. Les Arabes furent toujours et sont encore de grands conteurs. Au milieu des déserts d'Asie et d'Afrique, sous les tentes des Bédouins , on se rassemble tous les soirs pour entendre une histoire d'amour : on l'écoute dans le silence, on la suit avec intérêt, et l'on pleure pour tes deux amants dont on rapporte les aventures. A Grenade , il se Joignait h. ce goût naturel pour les contes le goût de ta musique et du chant. Les poètes mettaient en vers des récits de guerre ou d'amour, les musiciens faisaient des airs, les Jeunes Maures les chantaient : de là nous rient cette foule de romances espagnoles , traduites ou imitées de l'arabe (1), qui , dans un style simple et quelquefois touchant , racontent des combats avec les chrétiens, des querelles entre les rivaux , des conversations entre deux amants. Tout s'y trouve décrit avec exactitude : leura fiStes , leurs jeux de bagues , de cannes (2), et leurs courses de taureaux, qu'ils avaient prises des Espagnols ; leurs armes , qui consistaient dans un large cimeterre, une lance très-mince, une cotte de mailles courte, un léger bouclier de cuir ; leurs chevaux , dont les housses traînantes étaient brodées de pierreries; leurs devises, qui presque toujours étaient un cœur percé de flèches , ou bien une étoile guidant un vaisseau , ou la première lettre du nom de la beauté qu'ils aimaient ; leurs couleurs enfin , dont chacune avait sa signirication : le jaune et le noir exprimaient la douleur; le vert, l'espérance; le bleu , la jalousie ; le violet et la couleur de feu , l'amour passioimé. Un seul de ces petits ouvrages , traduit ici en l'abrégeant , les fera mieux connaître que ce que j'en puis dire

PETITS CHBVS-B'auVIB BISTOBIQUES GANZUL ET ZËLrND£,

Dmu un trusport de }«loiuie, ZëlJDde tTBit baimi l'amint . Qm lacbérit plosque sa Tle, El riijt loin d'elle en gémiMant.

BienUt Zâlinde, mieui instniile , Se reproebe sa cruaulé :

Comme un cabnt l'Amour E'irri(e Et pleure de s'être irrité.

On Tient lui dire que le Maure, ' En proie i sei Tivea douleurs , l£n quittant l'objet qu'il adore, A clungé ses tendres couleur» ;

Le«er[, emblème d'espérance,

A fait place au tii»le aouci;

Va crêpe est an Ter de «a lance;

Son braa porte un écu noirci.

Zélinde Buuildt est partie.

Od te bleu de la jalousie Seni£leaupouq>re dee amants;

II) GANZUL ¥ CELIND.'

Ea d iieui|io que Celinda Cen-Aaïrada laventina A la disculpa , a lot leloi Que et Moro Gancnl ledaia, Contuu j arrepentida De averse liiigido ayrada , Pot ïerle y deragraïlarle, El cocaçon te te atiraia ; Qoeenel Tillano de amor Es riilll' derti e«U modanza , e

V GOmo supo que et Uara Honqila furiosa la lança, eti T que la llbrea vetdc Aita troctda en leonada ; Saco tuego uoa marlola De taCetan roia y plata .

rn biiarro capdtar De tela de aro morado , lAe Con un boneCecnbierta

fXiCK BIST. SDk LES HAtMS D'sffJftHI. 347

Le blanc , sjaiMB d'ionocenrc , Sediitiiigueàcbaque ruban; Le violet de U conitance Urille sur le rïcbe turban,

Kn amTint à la retraite Oti Gmtul attend aaa destin , Zâinde, cralative, loqulète, Se repose aoua un jaiimio; Fille envoie un fidèle page Cherclier le mallieureux amant :

Canznl croit à peine au message; L^ftirtQne reitd mélUat.

Il vole, il revoit son amante ; L'amour, l'espoir troublent &es sens ; Zélinde, interdite et Iremblanle, Roogit en oITrant s^ présenbi.

Tous denx pleurent dans le silpncK :

Mais leur regard , plein du doulcnr.

Rappelle et pardonne rofTensn Dont a gémi leur tendre cœar.

Cette galanterie délicate et recherchée, (]ui rendit les Maures de (îreoade fameuK dans toute l'Europe, forme un contraste singulier avec la férocité naturelle à tous les peu-

QtK piibllcin lelos muertoK ,

Que wn matai de ereer

LiM nnevaa mnT deteadag , Hc.

(kHiunanevadatoCi:

ItallolaenBniardIn.

^)ueHi!olordel>v«let>

Entre moaipieUï jasmin, c^lr.

■r™ihien pubHca bonanoa.

Inrornundnte primera

nendovtMatoconella.

A ilondeGanialetliTa,

A p«i>4 loi o}oa alça :

Annaraïadeplaier

CeUi>daJe»loiamana.

Aiioellaynlelellanui

UnpocoroiaTiuHJidai

V diiieruloie I Ganiul

ïalflndeinfinitasquex-n

Que en talei pasaos w passan ,

Aipagelepregnalô

YiMme lu rleas preseai

TrMïi-ia.slseburtava;

Cou iH maoot de >u daou, etc.

(■oaiiH»aoai!i

n\[„ «dil.de Madrid, l«M. page t.)

348 PBTtlS CHEPS'D ŒUVKS S IffTOKlQUBSi

pies venus âe l'Afrùiue. Ces mustûmaDS , qui dans les combats mettaient leur ^oire, leur adresse, à cmiper habilement des têtes qu'ils attachaient à l'arçon de leur selle , qu'ils ezposaient ensuite, sanglantes, surlei créneaux de leurs villes, sur les portes de leurs palais; eeS guerriers inquiets, indociles, toujours prêts à se révolter contre leurs rois , à les déposer, à les égorger, étaient les amants les plus tendres, les plus soumis, les plus passionnés. Leurs femmes, quoiqu'elles fussent à peu près esclaves, devenaient , lorsqu'elles étaient aimées, des souveraines absolues , des dieux suprêmes, pour celui dont elles possédaient le cœur. C'était pour leur plaire qu'ils cherchaient la gloire ; c'était pour briller à leurs yeux qu'ils prodiguaient leurs trésors, leur vie, qu'ils s'efforçaient mutuellement de s'effacer par leurs exploits, par les fêtes les plus magnifiques. Ce mélange extraordinaire de douceur et de cruauté , de délicatesse et de barbarie , cette passion de se montrer le plus brave et le plus constant , venaient-ils aux Maures des Espagnols ou les Espagnols les ont-ils pris des Maures? Je l'ignore; mais en remarquant que ce earactère n'exista jamais en Asie, première patrie de ces Arabes; qu'on le trouve encore moins en Afrique, oii leur conquête les naturalisa; et que, depuis leur sortie d'Espagne, ils ont perdu jusqu'à la trace de ces mœurs aimables et chevaleres* ques,j'ai quelque raison de penser qu'ils les devaient aux Espagnols. En effet , avant l'invasion des Maures , la cour des rois goths en offre déjà des exemples. Après cette époque, nous voyons les princes , les chevaliers de Léon , de Navarre, de Castille , aussi renommés par leurs amours que par leurs exploits. Le seul nom du Cid rappelle à la fois des idés de tendresse et de courage ; et , depuis l'expulsion des Maures , tes Espagnols ont longtemps conservé une réputa'ion de galanterie fort supérieure à celle des Français, et dont le germe , détruit à présent chez toutes les nations modernes, subsiste toujours en Espagne.

Quoi qu'il eu soit, les femmes de Grenade méritaient d'ins-

.,Got>gL-

PSéclS aiSt. &ttB LES MAtIHES D*ESPÂGNE. 34B

^rer tant d'amour : elles étaient et sont encore peut-Jtre les plus séduisantes de l'unifera. On Ut dans un historien arabe (1) qui écrivait k Grenade en 1378 de notre ère, snus le règne de Mabcmiet le Vieux, ce portrait des femmes de son pays :

• Elles sont toutes belles ; mais cette beauté , qui frappe ■■ d'abord , reçoit ensuite son principal cliarme de leurs grft-

■ ees, de leur gentillesse. I.eur taille est au-dessous de la

■ moyenne, et nulle part on n'en voit de mieux prise, de « plus svelte.Leurslongscbeveux noirs descendent jusqu'aux

■ talons; leurs deaU, blandies comme l'albâtre, embellis-

• sent une bouche vermeille, qui sourit toujours d'un air <â-

• ressaut. Le grand usage qu'elles font des parfums les plfis

■ exquis-donne une fraîcheur, un éclat à leur peau, que n'ont <■ point les autres musulmanes. Leur démarclie , leur danse, •• tous leurs mouvements ont une mollesse gracieuse, une

■ nonchalance légère, qui remporte sur tous leurs attraits.

■ Leur conversation est vive, piquante ; et leur esprit , fin ,

• pénétrant , s'exprime sans cesse par des saillies ou par des •■ mots pleins de sens. •

L'Iiabit de ces femmes était composé , comme l'est encore celui des Turques et des Persanes , d'une longue tunique de lin, serré par une ceinture, d'un doliman à manches étroites , de gnnds caleçons , et de pantoufles de maroquin. Toutes ces étoffes, extrêmement fines, ordinairement rayées, étaient brochées d'or, d'argent, et semées de pierreries. Leurs cheveux tressés flottaient sur leurs épaules. Un petit bonnet fort riche soutenait sur leur tête un voile brodé qui leur tombait jusqu'aux genoux. Les hommes étaient vêtus à peu près de même : à leur ceinture était leur bourse , leur mouchoir fet leur poignard ; un turban blanc ou de couleur couvrait leur tête ; et , par-dessus le doliman , ils portaient en été une robeblanche, large et volante; en hiver, Valborvoi ou mannl, HitlOT. gran,, manuurit

350 PETITS CHErs-O'OîtvnF. msToniQUES.

leuu africain. Le seul changement qu'ils Taisaient à cet balnt, lorsqu'ils allaient à la guerre, c'était d'y ajouter une cotte de mailles, et de doubler avec du fer la coiffe de l^urs turbans.

L'usage était h Grenade de se rassembler tous les ans, pendant l'automiM, dans les charmantes maisons de campacne dont la Tille était entourée. Ij , on ne s'occupait que de plaisirs ; lâchasse, la musique,la danse, remplissaient les Jours et les nuits. Ces danses étaient fort libres , ainsi que les chansons, les nmdes, les ballades qu'on y (Gantait. Si les contradictions de l'esprit humain pouTaient surprendre , on serait encore étonné de c« défaut de pudmir chez un peuple qui connaissait l'amour : mais , ta général , les Oiieniaui sont peu sensibles à cette pudeur si aimable; ils sont plus passionnés qu'aimants, plus jaloux que délicats, et se savent ni attendre ni cacher des plaisirs qu'il s. achètent ou qu'ils arrachent.

J'ai profité , pour placer ces détails , peut-être trop longs , ducdmedont jouit Grenade sous le règne d'Aboubadjad. Ce bon roi , après avoir occupé le trône pendant treize années , laissa ses États florissants à' son fils .loseph , qui lui succéda sans contradiction (I).

Joseph II imita son père , et voulut conserver la trêve' jurée avec les chrétiens. Un ermite la troubla : ce fanatique vint à bout de persuader au grand-mattre d'Alcantara , Martin de Barbuda , Portupis , que le ciel l'avait choisi pour chasser les musulmans d'Espagne : il loi promit , au nom de Dieu , qu'il serait le vainqueur des Maures , qu'il prendrait Grenade d'assaut sans perdre seulement un soldat.

Le crédule grand-maître, convaincu de la certitude de cette promesse , envoya sur-le-champ des ambassadeurs à Joseph , pour loi déclarer de sa part que , la religion de Mahomet étant fensse et détestaUe et celle de Jésus-Christ la

tl)J.CtS9I.lféK.7<)5.

PBBCIS RIST. aUK LES MAUKSS D'iSPASltE. S&l

seule que dût croire le genre humain, lui, Martin de B.irhuda , déliait le roi de Grenade à un combat de d««ix cents Maures contre cent chrétiens , à condition que la nation vaincue adopterait sur-le-vbamp la croyance de la nation vieto-

On peut juger de la réception qui fut faite à ces ambassadeurs. Joseph eut de la peine à contenir son peuple. Les envoyés, citasses honteuse ment, retournèrent auprès du grandmaître, (]ui, surpris de n'avoir point de réponse, rassemble aussitâl mille fantassins , trois cents cavaliers , et part pour aller conquérir Grenade , guidé par le prophète ermite.

Le roi de Castitle, Henri III, qui désirait conserver la paix avec les Maures, dans un commencement de règne, où ses propres États étaient peu tranquilles, fut à peine instruit de l'entreprise du grand-mattre , qu'il lui envoya des ordres positifs de ne point passer la frontière; mais Barbuda répondit qu'il devait obéir à Dieu , et continua son chemin. Les gouverneurs des villes qu'il traversait essayaient vainement de l'arrêter ; les peuples, au contraire, lui prodiguaient les homlu^es , et s'empressaient de grossir sou armée. Elle était déjà forte de ùx mille hommes , lorsqu'il mit te pied sur cette tene ennemie que sa folle crédulité lui faisait regarder comme sa conquête. Il attaqua le premier chSteau ; il perdit trois hommes et fut blessé. Surpris au delà de ce qu'on peut croire de voir couler son sang et tomber trois soldats, il appela son ermite , lui demanda froidement ce que cela signifiait , d'après sa parole expresse qu'il ne perdrait pas un guerrier. L'ctmit« lui répandit qu'il n'avait entendu parler que des batailles rangées. Barbuda ne se plaignit plus , et ne tarda pas à voirarriver une armée decinquante raille Maures (I). Le combat aussitiît s'engagea : le grand-maltre et ses trois cents cavaliers périrent , après avoir fait des prodiges de valeur. Le reste de ses troupes fut pris ou mis en fuite , et le silence

fl) J. C 139», Hig. TBÏ.

S&t PBTITS CHEFS-D'OEVVRS HISTOItQUIS.

des historieiis Bur l'ennîte donne lieu de croire qu'il ne fut pas des derniers à s'échapper (I)-

Cette entreprise insensée ne troubla point la paix des deux Dations. Le roi de Castille désavoua le grand-raattrei et Joseph cootiDua de r^er avec gloire et tranquillité; mais il fut empoisonné , dit-on , par un vêtement magnifique que le roi de Fez , son ennemi secret, lui envoya par ses ambassadeurs. Les historiens assurent que cette robe, imprégnée d'un poison terrible , fit périr le malheureui Joseph (3) dans des tourments épouvantables ; sa chair se détactiait de s«s os, et ce supplice dura trente jours.

Mahomet IX, le second de ses Sis, qui, m£me du vivant de sonpère, avait tenté d'eiciter des troubles, usurpa la couronne sur son frère aîné Joseph, qu'il fit renfermer dans une prison. Mahomet avait de la valeur et quelques talents guerriers. Allié du roi de Tunis, qui joignit sa flotte à celle de Grenade, il rompit la trêve avec la Castille, et remporta d'abord quelques avantages : mais l'infant don Ferdinand , onde et tuteur du jeune roi Jean II , ne tarda pas à venger les Espngnols. Mahomet IX mourut alors (3). Avant d'eipirer, voulant assurer la couronne à son fils , il envoya l'un de ses principaux officiers à la prison de son firère Joseph , avec ordre de lui couper la tête. L'ofBcier trouva Joseph faisant une partie d'échecs avec un iman. Il lui annonce avec douleur la funeste commission dont il est chargé. Joseph, sans sejronbler, lui demande le temps d'achever sa partie; l'officier n'ose refuser cette faible grâce. Tandis que le j^ince continue , un nouveau message arrive , apportant la nouvelle de la mort de Mahomet , et de la proclamation de Joseph pour son successeur au trône.

Ce Joseph lll fut un bon monarque ; le peuple fut heureux sous son règne. I.oin de se venger des séditieai qui avaient

(<) Ferrerai, Comptud, Hal„ lonw vin ; Cardonnc, Haloirt d'J- Jrique, (ame UI, etc. — m J. C. IW». Ilég. 799, - (S) J. C 140». IMS.SII.

PBÉCIS HIST. SUB LES HiUBES D'BSPAGNI. 8SJ

aidé Mahomet à le priver de la coiiroime, il leur prodigua lesemploia, les grâces; Il éleva les fils de son frère comme ses propres enûmts ; et lorsque ses conseillers le blâroaieat de tant d'iodulgence, qu'ils regardaient commedangefeuse : Permettez, leur répondait-il, que j'éle à mes ennemis Utufe excuse de m'avoir préféré mon frère cadet.

Cet exc«llent prince fut souvent obligé de prendre les armes eoatK les dirétieos. 11 perdit des villes ; mns il conserva lereepect, l'amour de ses sujets, et mourut (1), après quinze ans de règne, pleuré par tout son royaume.

Après &a mort , l'État fut déelûré par des guerres intestines. Le fils et le successeur de Joseph , Mahomet X, ^Mntaar ou le Gaucher, ûit chassé in trdne par Mahomet XI, ei Zvgair ou le PetH, qui régna poidant deux ans. Les Abencemges [A] , tribu puissante à Grenade , rétablirent Mahomet le Gaucher. Son compétiteur périt sur l'éehafaud. Les Espagnols attaquèrent les Blaures (3), et portèrent )e fer et la flamme jusqu'aux glacis de leur capitale. Toutes les campagnes furent dévastées , les moissons brûlées , les villages détruits ; et Jean H, qui régnait alors eu Castille , voulant ajouter aux malheurs qu'il causait aux Grenadins le malheur plus grand de la guerre civile, fit proclamer roi de Grenade un certain Joseph Alhamar, petit-fils de ce H^omet le Bouge, si indignement assassiné par Pierre le Cruel, à SéviUe.

Tons les mécontents vinrent se ranger auprès de Joseph Alhamar. Les Zégris , tribu fameuse , ennemie des AJHBcerrages, prirent le parti de l'usurpateur. Mahomet le Gaucher fitt encore chassé de sa capitale (3), et Joseph IV Alhamar oc- - cupa le trône six mois. Au bout de ce temps , il mourut. Blahotnet le Gaucher reprit sa place : ajn^ treize ans de malheurs, il fiit déposé pour la troiùème fois (4), pris et renfermé

3fi4 rtTITS CHEFS-D (EUVIE HtSIOBIQUES.

dans nne prison par on du Msueveux, nommé Mahomet XII Osaiin, quilui-mimeie vit eosuite détrÔDer (1) par son propre frère Ismaël , et Boit ses jours dans le m£me cachot où languissait leur oDcle Mahomet le Gaucher.

Tant de révolutions n'empêchaient point les gouverneurs chrétieus ou maures qui commaudaieut sur les frontières de faire sans cesse des irruptions dans le t»7S enuemi : tan- Utt c'était une petite troupe de cavalerie ou d'infanterie qui venait surprendre un vUlage , massacrer les habitants , piller les maisons, enlever les troupeau ; tantdt c'était une armée qui tout à coup [«raiisait dans la plaine , dévastait les campagnes, arrachait les vignes , coupait lesarhres, assiégeait, emportait quelque place , et se retirait avec son butin. Cette manière de faire la guerre était la plus mineuse de toutes pour le malheureux cultivateur; et lous le règne d'lsms>ël 11 le pays de Grenade avait tellement souffert , que ce roi fiit obligé de feire défricher de grandes forêts pour nourrir sa capitale, qui ne recueillait presque plus rien de cette vaste et fertile vega, tant de Ibis désolée par les Espagnols, i IsmaëlIllaissalacouronneàsonSlsMulei-Hassem[3), jeune prince plein de courage, qui, profitant des troubles de la CastUle, sous le règne déplorable de Henri tV, dit l'Impuissant, porta ses armes Jusqu'au centre de l' Andalousie. Les succès qu'il eut d'abord, ses talents , son ardeur guerrière, firent concevoir aux Maures l'espoir de reprendre leur ancienne puissance; mais im grand événement vint arrêter leurs victoires, et prépara leur ruine totale.

Isabelle de Castille, sœur de Henri l'Impuissant, malgré le roi son frère, malgré des obstacles qui paraissaient bsur- ' montables (S), épousa le roi de Sicile , Ferdinand , dit le Ca- . tholique, héritier présomptif de l' Aragon [i]. Ce mariage, en réunissant les deux pins puissantes monarchies de l'Espagne, portait un coup mortel aux Maures, qui, jusqu'alors, le

PBBOS IlIST. SOB vas H&CHBS D BSPAOnK. 3âÂ

s'étaient souleDus que par les divisions des chrétieDS. Un seul des deux ennemis qu'ils allaient avoir à combattre eût suffi pour les accabler. Ferdinand, politique habile, adroit, souple et fenne à la fois, prudent jusqu'à la méSance, un jusqu'à la fausseté, possédait le talent suprâme de voir de loin et d'un coup d'œil tous les chemins qui menaient a son but. Isabelle , plus noble , ping fière , douée d'un courage héroïque, d'une constance à toute épreuve, savait poursuivre une entreprise , et savait surtout l'achever. Le caractère de l'un ennoblissait l'esprit de l'autre. L'époux jouait souvent le râle d'une femme faible et perfide, qui négocie pour tromper; l'épouse était toujours un grand roi, qui marche au combat et tnomphe.

Aussitôt que ces deux monarques eurent dissipé les tactîoiis. vaincu les ennemis étrangers, pacifié les troubles intérieurs, et recueilli la succession immense qui leur fat longtemps disputée , ils s'occupèrent uniquement de diasser tout à fut les Maures. Ce siècle semblait marqué pour la gloire des Espagnols. Indépendamment du prodigieux avantage queleur donnait la réunion de leurs forces, Isabelle et Ferdinand étaient entourés d'hommes supérieurs. Le célèbre Ximenès, simple cordelier, depuis cardinal, était à la tête de leurs conseils ; el cet habile ministre menalf,colnme il le disait lui-même, toute t Espagne avec ton cordon. Ixs guerres civiles avaient formé une foule de guerriers, de généraux excellents, parmi lesquels se distinguaient le comte de Cabra le marquis de Cadix ; et ce fameux Gonzalve de Cordoue à qui l'Europe et l'Iiistoire ont confirmé le surnom de grand capitaine, que sa patrie lui donna. T^ trésor public, épuisé par les folles prodigalités de UentJ , s'était tout h coup rempli par la sévère économie d'Isabelle , et par les bulles obtenues du pape pour toucher aux biens ecclésiastiques. Les troupes étaient aguerries et nombreuses ; l'émulation des Castillans et des Aragonais devait doubler leur valeur; tout annonçait la chute certaine du dernier troiu- des musulmans.

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S&6 PBTITS CHErS-U'OEUVBB HISTOBIQUBS.

Vulei-Hassem, qui l'occupait, ne fat poiat effrayé de tant de périls: il rompit le premier la trêve en s'empanint de Zahra(l). Ferdinand s'en plaignit par des ambassadeurs , qui demandèrent en même temps l'ancien tribut payé par les rois de Grenade aux souverains de Castille. <• Je sais , lui répondit Mulei, que quelques-uns de mes prédécesseurs vous ont donné des pièces d'or; mais on ne bat plus monnaie sous mon règnes, et voici le seul métal que je puisse offrir aux Espagnols. » £n disant ces mots, il leur présenta le bout de sa lance.

L'armée de Ferdinand marcha bientôt vers Athama, place très-forte, voisine de Grenade , et raumiaée par les bains magoiBques dont les rois maures l'avaient embellie. Alhama fut surprise par les cbiétiens, et la guerre allumée pour ne plus s'éteindre.

I^es succès en âirent d'abord balancés. Mulei avait des troupes nombreuses, un grand trésor, de l'artillerie. 11 aurait pu longtemps se défendre ; mais une imprudence de sa part le précipita pour jamais dans un abtmedemaui.

Mulei était l'^ui d'une Maure, nommée Aixa, d'une des premières tribus de Grenade. It en avait un fils appelé Boabdil, qui devait régner après lui. Épris d'une esclave chrétienne, qui le gouvernait à son gré, Mulei répudia sa femme Ana. Ce fut le signal de la guerre civile. L'épouse outragée, d'accord avec le coupable Boabdil , souleva ses parents, ses amis, et la moitié de Grenade. Mulei-Hassem fut cbassé de sa capitale, Boabdil prit le titre de roi ; et le père et le fils se disputèrent les armes à la main une couronne que Ferdinand allait ravir à tous deux.

Pour comble de malheur, un trère de Mulei, nomn^ Zagat, se mit à la tête de quelques troupes, et remporta sur les Espagnols un avantage considérable dans les défilés de Malaga (3). Cette victoire valut à Zagal l'amour et l'estime des Maures ; il conçut aussitôt l'espoir de détrôner son ûère et son oeveu,

(I) J. C. I1S<. Héc. U6. m J. C lus. Hég. BêS

I , Giïoglc

PBBCta HIST. SUB LBS HlUBES D'BSPAGHE. 357

L'Eut se vit dédiiré par un troisième parti. Boabdil trembb dans Grenade; et , voulant tenter ans action d'éclat qui ranimât sa faction déjà pr^ à l'abandonner, il sortit , a la tfte d'une petite armée , pour aller surprendre Lncène , ville appartenant aux Castillans. L'iufortuné Boabdil fut pris dans cette expédition. C'était le premier roi maure captif chez les Espagnols. Ferdinand lui prodif^a tes ^ards dus au malheur, etle fit garder à Cordoue.

Mulei-Hasem saisit ce moment pour reprendre la conronue qu'un Gis rebelle lui avait enlevée. Malgré le parti de Zagal, il rentra dans sa capitale ; mais il ne put opposer qu'une faiUe résistance aux progriA des Castillans, qui de toutes parts soumettaient les villes , et s'avaiçuient toujours vers Grenade, ou les malheureux musidmans se livraient entre eux des combats. Pour augmenter ces divisions sanglantes, qui déjà présageaient leur ruine , l'habile Ferdinand rendit à Boabdil la liberté ; il devint même l'allié de son captif, promit de l'aider contre son père , à condition que Boabdil lui payerait un tribut de douze mille écus d'or, qu'il se reconnattrait son vassal, et lui livrerait certaines places. Le lâche Boabdil signa tout; et , soutenu par Ferdinand, il courut ^rela guerre à Mulei.

Le royaume de Grenade devint alors un champ de carnage, où Mulei-Hassem , Boabdil, Zagal, se poursuivaient le fer a la main, en disputant de Uristes débris. Les Espagnols, pendant ce temps , marchaient de conque en conquête , tanlJt BOUS le prétexte de secourir leur allié Boabdi) , tgntdt réclamant le traité qu'ils avaient fait avec ce monarque ; toujours attisant le feu des discordes , dépouillant ^;alement les trois partis , et laissant aux vaincus leur lois, leurs usages et le libre exercice de leur religion.

Au milieu de tant de troubles , de crimes , de calamités , le vieux Mulei-Hassem mourut de douleur , on par les coups de son frère (I); Ferdinand se rendit maître de toute la partie

(I) J. C. t4SS.Heg.890

ZU FBT1TS CHBPS-DiKIIVnE UISTOBIQUEB.

occidentale du royaume; et Beabdil oonvint avec Zagal de paitai^r te peu qui restait de cet Ëtat désolé. Grenade appartint à Boabdil , Guadix et Alœeria fiireut cédées à Zagal. La guerre n'en coatinua pas moins ; et le coupable Za^l , désespàwit de conserver ce qu'il avait, vendit ses places à Ferdinand pour une pension aunuelle. Le trailé fut signé ; les rois catholiques prirent possession de ces villes (1). Le traître Zagal ne rougit pas d'accepté^ un emploi dans l'armée chrétienne , pour porter les d^riiers coups à sa patrie et à son neven.

Enfla il ne restait plus aux musulmans que la s«ule cité de Grenade ; Boabdil y régnait encore , et ce prince malheureux , aigri par ses infortunes, tournait sa rage contre ses si^ets , qu'il ji^ouvernait en tyran. Les rois de Castîlle et d'Ar^ton , malgré leur [détendue allianee avec ce faible monarque , l'envoyèrent sommer de remettre en leurs mains sa capitale, sdon le traité secret qu'ils disaient ébre fait entre eux. lloabdil éclata contre tant de perfidie. Mais il n'était plus temps de se plaindre ; il fallait combattre ou cesser de r^er. Le roi maure prit au muius le parti le plus généreux : il résolut de se défendre. Ferdinand, à la tête d'une armée de soixante raille liommes, l'élite des deux royaumes (2), \int mettre le riége devant Greniule , le 9 mai 1491.

Cène grande ville, comme je l'ai dit, étoit défendue par de forts remparts flanqués de mille trente tours, et par une foule d'ouvrages entassés les uns sur les autres. Malgré les guerres civiles qui l'avaient inondée de sang , elle renfermait encore plus de deux cent mille habitants. Tout ce qui restait de braves guerriers attachés à leur patrie, à leur religion , k leurs lois, s'était réuni dans ses murs. Le dése^HÛr doublait leur force; et, sous un autre chef que Boabdil , ce désespoir aurait pu les sauver ; mais ce roi, faiUe et féroce, snr un soupçon , sur le moindre indice , faisait périr par le fer

II) J. C <W0. Hég. «96. - (ï) Hég. W!.

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fHBCTS HIST. SCB LB3 HADIES D'RgPAnNS. S59

des bourreaux ses plus fidèles défenseurs : Il était l'objet de la haioe et du mépris des Grenadins, qui l'avaient sumominé Zogoybi, e'esi-h-dirt le petit roi. Toutes les tribus de Grenade , surtout celle des Abencerrages , étaient mécontentes et découragées. Les alfaquis, les imans, prédisaient à haute voix lafiude l'empire des Maures; et la seulehorreur que l'on avait encore pour le joug des Espagnols soutenait un peuple indigné contre ses ennemis et contre son roî.

Les troupes de Ferdinand, au contraire. Ivres de leurs succès passés, se regardant comme invincibles , croyaient marcher à une conquête certaine. Elles se voyaient guidées par des chefs qu'elles adoraient : Ponce de Léon , marqni de Cadix ; Henri de Gusman , duc de Médina-Sidonia ; HeU' doze , Aguillar, Viilena , surtout Gonïalve de Cordoue beaucoup d'autres fameux capitaines , suivaient un roi victorieux. Isabelle, doutles vertus commandaient la vénération, dont la grâce, l'affabilité, savaient attirer l'amour, s'.étail rendue au camp de son époux avec l'infant, les infantes avec la plus brillante cour qui fût alors dans toute l'Ëun^. C^tie grande rdue faisait plier aux circonstanees son lieur, naturellement sévère : elle mêlait aux Mnraux gueniers les fêtes et les plaisirs. Les tourneis délassaient des combats les illuminations, les danses , les jeux, remplissaient les nuiti d'été, si belles dans ces climats. Isabelle présidait à tout un seul mot de sa bouche était une récompense ; un de ses regards faisait un liéros du dernier de, ses soldats. L'abondance régnait dans le camp ; la joie , l'espoir , animaient tous les cœurs, tandis que chez les Grenadins la dëfianei mutuelle , la consternation générale , la certitude de manquei de vivres, avaient glacé tous les courages.

Le siège dura cependant près de neuf mois. Ferdinand ne tenta point d'assaut contre use place si bien fortifiée ; après avoir dévasté les environs, ilattenditpatiemmeDtquelafaiin lui livrât Grenade ; content de foudroyer les remparts . de repousser les fréquentes sorties des Maures, il n'engagea

^iO PETITS CHBFS'DaOVU UISTOflQUES.

point d'action Aéâwo, et leuetra chaque jour davantage renneroiqui ne pouvait lui échapper. Un accident, pendant la nuit , mit le feu aux tentes d'lsahelle;rincendie consuma tout le camp. Boal>dil n'en profita point ; ta reine voulut qu'à la place de ce camp brûlé les Espagnols bâtissent une ville (t), aÛD de faire voir aux rausulmaDs que le siège ne serait jamais levé. Cette idée, gninde, extraordinaire, digne du génie d'Isabelle, fut exécutée en quatre-vingts jours. Les Espagnols s'établirent dans h nouvelle cité, qui fut fermée de murailles. Elle subsiste encore aujourd'hui, et porte le nom de Santa-Fé, que lui donna la pieuse reine.

Enfin, pressés par la famine, battus le plus souvent dans les petits combats qui se livraieut sans cesse sous leurs murs, abandonnés par l'Alrique , qui ne tenta aucun effort pour les sauver, les Maures sentirent la nécessité de se rendre. Gonzalve de Cordoue fut chargé par les rois de régler les articles de )a capitulation. Elle portait que tes Grenadins reconnaîtraient pour leurS' rois f erdinand et Isabelle, ainsi qne leurs successeurs à la couronne de Castille ; qu'ils rendraient sans rançon tous les prisonniers chrétiens ; que les Maures , tou< jours gouvernés selon leurs lois , conserveraient leurs coutumes , leurs juges , la moitié de leurs mosquées , et le libre exercice de leur culte; qu'ils pourraient garder ou vendre Irars biens , et se retirer en A&ique, ou dans tel autre pays qu'ils choisiraient , sans que jamais les Castillans pussent les forcer de quitter l'Espagne ; que Boabdil jouirait , dans les Alpuxares , d'un riche et vaste domaine , dont il disposerait à son gré.

Telle fiitia capitulation, que les Espagnols observèrent mal. Boabdil l'exécuta quelques jours avant le terme convenu, parce qu'il apprit que son peuple, soulevé par les imans. voulait rompre la négociation et s'ensevelir sous les mines de Grenade. Le malheureux roi se hâta de livrw aux Castillans

(() Hiafoire de Ferdinand et fliabeUe; Mariana, CarilMl. Ferre

PRÉCIS HIST. SUB LBS MAUSU D'iaPiLAnB. 361

l'Albayzio et l'Alhambra ; il alla ensuite porter tes cleb ù Ferdinand, et ne rentra plus dans la ville (1). Bientôt, suivi de sa femme et d'an petit nombre de serviteurs , il prit le chemin du triste domaine qu'on lui donnait pour royaume. Arrivé sur le mont Padul , d'où l'on découvre Grenade, il jela sur elle un dernier regard , et les larmes baignèrent son visage. MonJUt, lui dit sa mère Aïia, voia ave» raison de pleurer comme une femme le trCne que vaut n'avez pas su défendre comme un homme. Cet infortuné ne put vivre sujet dans le pays où il avait régné ; il passa peu de temps après en Afrique , et fut tué dans un combat.

Isabelle et Ferdinand fireat leur entrée à Grenade , le s janvier 1493 , au bruit de leur artillerie, au milieu d'une double baie de soldats. La ville semblait déserte; les Maures, retirés dans leurs maisons, fuyaient la présence de leurs ' vainqueurs, cachaient leurs larmes et leur désespoir. Les rois allèrent d'abord h la grande mosquée, qui fut uausformée en ^Use , et où ils rendirent grâce à Dieu de tant de succès. Tandis qu'ils remplissaient ce pieux devoir , le comtb de Tendilla, nouveau gouverneur de Grenade, arborait b croii triomphante , l'étendard de Castille et celui de Saint- Jacques sur la plus haute tour de l'Alhambra.

Ainsi tomba cette ville fanieuse ; ainsi finit la puissance des Maures en Espagne , après avoir duré sept cent quatre-vingtdeux ans, depuis la conquête de Tank.

<te a dû remarquer, dans ce court précis, les principales eauses de leur perte. I^ première était dans leur caractère, dans cet esprit d'inconstance , cet amour de nouveauté , cette inquiétude éternelle qui leur fit si souvent changer de rois, qui multiplia chez eux les factions , déchira leur empire par la discorde, et finit par les livrer à leurs ennemis , dénués des forces qu'ils avaient employées contre eui-m^mes. Ils avaient de plus à se repiocher leur goût pour la magnificence , pour

(IJ J. C. UBl. HCg. s»s.

S03 ' ' PBVttS'' CHBP^D'aEUVKG HISTOtlIQUES.

lesffites,i«)lirlflsiiionHinents,qui épuisaient le trésor public, tandiS'qiwtes gnerres eontinnpHésIaissaienl 6 peine à la tene la p!(is fertile du monde le temps de reproduire des moissans toHjoursrBvagéesparles Espagnols. D'ailleurs ils manquaient de lois , seule base solide de la prospérité des Dations ; et leur gouverneinentiképotiqne, sous lequel les hommes n'ont point d«patrie4 Ms»t'regardeFà chaque individu sesTertus ou §es4«mlèreewwime des rtoyens de considéralWrt personnelle, et non comme le patrimoine de l'État. -

Ces débuts , A dangereux , et qui cau^rent leur ruine, étaient rachetés par des qualités que les chrétiens eux-méiDK leur reconnaissaieDt. Aussi braves , aussi sobres qne les Espagnols, moins disciplinés, moins habiles, ils leur étaient supérieurs dangl'attaque.L'adver»téne les abattait pasIoDf^ ■ temps; ils y wyaient la volouté du ciel , et s» soumettaient sans murmure. Ledogme de la fatalité contribuait sans dottte à leur donner cetta vertu. "CH)seryateup3 ferreuts delà loi d( Mahomet j' ils pratiquaient exactement le btlau précepte dt raumdne [k] : ils donnaient aux pativres non-seulement Ai pain, de l'argent, mais une portion de leurs grains, de levn fruits, de leurs troupeaux, de toutes leurs marchandises. Dans les villes, dans les campagnes, les malades étaient recueillis, soignés, seeotru s avec une attentive piété. L'hospitalité, de loul temps si sacrée chez les Arabes , ne l'était pas moins â Grenade: ils se plaisaient 3i l'exercer; et l'on ne fwut lire sans attendrissement le trait de ce vieUlard grenadin à qui un inconnu, teint de sang et poursuivi parla justice, vînt demander un aàle. Le vieillard le cache dans sa maison. Dans l'instant même la garde arrive en demandant le meurb-ter et rapportan) an vieillard le corps de son fils , que cet intMnnu vient d'assassiner. Le raaUieumix père ne livra point son hôte; et qnand la gardefutpartie: Son de che» moi, dlt-it à l'assassin, pom- qu'il me soUpermis de le powiklore-

Telsfurentces Maures célèbres, peu connus des historiens, qui les ont souvent calomniés. Après leur défaite, beaucoup i

FKÊCIg BIST. BUB LES Hl^CKBS d'iSFÂGNB. 3S3

d'entre eux se retirèrent ea Afrique. Ceux qui restèrent à Greuade eurent à soufEinr des persécutions. L'article du denûei traité qui leur assurait forDielIement la liberté de leur culte fut violé par les Espagnols : on les forçait d'abjurer leur croyance pat la gène, par la crainte, par toutes sortes d'indignes moyens. Irrités de ce manque de foi, les Maures teotèfent de se soulever. Leurs efforts furent inutiles : Ferdinand lui-même marcha contre eux (l), fit passer au fil de l'épée ceux qu'il aj^elait des rebelles , et , le glaive à la main, donna le baptême à plus de cinquante mille vaincus.

Les successeurs de Ferdinand , Charles-Quint , et suitout Philippe II ,' tourmentèrent de nouveau les Maures (3). L'inquisition fut établie à Grenade: la terraor, la délation, les supplices , furent employés pour les convertir ; on leur arracbait leurs enfants pour les élever dans la foi d'un Dieu qui détesta toujours la violence , qui ne prêcha que la paix ; on les dépouillait de leurs biens ; on les accusait sur le moindre prétexte. Réduits an désespoir (3) , ils prirent les armes ; et la pins terrible vengeance Ait exercée par eux contre les prêtres chrétiens. Le nouveau roi qu'ils avaient choisi, nommé Mabomet-ben-Onlmiah , qui se disait du sang des Omnùades, livra plusieurs combats dans les Alpuiares.et s'y soutint deux ans malgré ses revers. U fut assassiné par les siens. Son successeur eut le même sort ; et les Maures furent forcés de reprendre un joug que leur révolte rendit plus pesant. Enfin le roi Philippem les chassa (4) toutà fait d'Espagne ; et la dépopulation causée par ce fameux édit fit à cette grande monarchienne plaie qui sa^e encore. Plus de cent cinquante mille

(I) J. c. (soo. - (2) La édita de Cbarlea-Quint, reooaveléi et rendua pliu léTtrea pac Philippe C, réfarmaient enliéremeat U tajoa de vivre de» Hanrea, leur preHriTSient d'adopter llialiit et le langage eipigool, détendticDl il leon fenuoes d'aller voiléea, leur tnterdiuient l'usage de> bifiu, deidsDaeade leurpaji, et ordoauiieiit que loua leun entiiDU , depnbcinq ma Jiriqa'l quioie, fouent enregliti^ pour tin eaiojéi daua des écolee citholiqnea , etc. i Becherchei hitloriqaa mr la Maurti , par M. CbtBiei, tome U; Guerra de Gramiàa de D. Diego d* Kendoia, llb. L) — (S) J. C. tBfiB. - (4) tB09.

364 PETITS CHBFS-D ISUYXB HISTORIQUKS.

de ces iofortUDés passèrent parla France, où BOtre bou Henri IV les fit traiter avM humanité. Quelques autres , eu petit nombre, restèrent, et sont encore cachés dans les montagnes dei AIpuitnres ; mais la plupart allèrent se fixer en Afrique, où ce peuple malheureux traîne aujourd'hui sa triste existence sous le despotisme des rois de Maroc , et demande tous les vendredis à son Diea dele ramener à Grenade.

m va ttia» mgnmiQBt,

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