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DU COMTE

DEPIESQUE.

Au cominencejiieiit de l'année mil cinq cent quaraQlesept , la république de Gènes se trouvait dans un état que l'on pouvait appeler heureux, s'il eût été plus affermi. Elle jouissait en apparence d'une glorieuse tranquillité , acquise par ses propres armes , et conservée par celles du grand Cliarles^Quint, qu'elle avait choisi pour protecteur de sa liberté. L'impuissance de tous ses ennemis la mettait à couvert de leur ambition, et les douceurs de la paix y faisaient revenir l'abondance, que les désordres de la guerre en avaient si longtemps bannie; te traGc se remettait dans la ville avec un avantage visible du public et des particuliers ; et si l'esprit des citoyens eût été aussi exempt de jalousie que leurs fortunes l'étaient de la nécessité , on eilt eu juste sujet de croire que cette république se fdt relevée en peu de jours de ses misères passées, par un repos plein d'opulence et de bonlieur. Mais te peu d'union qui était parmi eux , et les semences de liaine que les divisions précédentes avaient laissées dans les cœurs, étaient des restes dangereux qui marquaient bien que ce grand corps n'était pas encore remis de ses maladies , et que sa guérison était semblable à la santé apparente de ces visages bouflis sur lesquels beaucoup d'embonpoint cache beaucoup de mauvaises humeurs. La noblesse , qui avait le gouvernement entre ses mains , ne pouvait oublier les injures qu'elle avait reçues du peuple dans le temps qu'elle était éloignée des affaires. Le peuple, de son côté, ne pou-*

G8 PETITS CHfPS-DQEUVaE HISTOSIQUES.

vait souffrir la domination de ta noblesse que comme une tyrannie nouvelle, établie contre les ordres anciens : une pa];tie même des gentilshommes qui préteudaient h une plus haute fortune enviait couvertement la grandeur des autres : ainsi , les uns commandaient avec orgueil , les autres obéissaient avec rage, et beaucoup croyaient obéir parce qu'ils ne commandaient pas assez absolumenl, quand la Providence permit qu'il arrivât un accident qui fit éclaier tout d'un coup ces différenls sentiments , et qui confirma pour la dernière fois, les uns dans le commandement , et les autres dans la servitude.

C'est la conjuraiion de Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagne , qu'il faut reprendre de plus loin pour en connaître mieuK les suites et les circonstances.

Au temps de ces fameuses guerres dans lesquelles Cbarles- Quint, empereur, et François I"^, roi de France, désolèrent toute l'Italie, André Doria , sorti d'une des meilleures maisons de Gênes , et le plus grand homme de mer qui fût à cette heure-là dans l'Europe , suivait avec ardeur le parti de la France , et soutenait la grandeur et la réputation de cette couronne sur les mers avec un courage, une conduite et un bonlieur, qui donnaient autant d'avantage à son parti que d'éclat à sa glaire particulière. Mais c'est un malheur ordinaire aux plus grands princes de ne considérer pas assez les hommes de service quand une fois ils croient être assurés de leur ndétité. Celte raison fit perdre à la France un serviteur si considérable , et cette perte produisit des effets si fâcheux , que la mémoire en sera toujours funeste et déplorable à cet Ëtal. En même temps que ce grand personnage fut engagé daus le service du roi en qualité de général de ses galères , avecdesconditionsquiétaient avantageuses pour ses intérêts et éclatantes pour sa réputation, ceux qui tenaient les pre* inières places de la faveur et de la puissance dans les conseils commencèrent à envier et sa gloire et sa cliarge , et formèrent le dessein de perdre celui qu'ils voyaient trop grand sei-

COSJtlBlTION DE FIESQtIB. 69

gneur pour se résoudre jamais à dépendre d'autres personnes i)ue de son maiire. Comme ils jugèrent qu'il ne serait d'abord ui sûr ni utile it leur dessein de lui rendre des mauvais offices auprès du roi , qui venait de témoigner une trop bonne opinion de lui pour en concevoir si t6t une mauvaise , ils prirent une voie plus délicaie, et, joignant les louanges aui applaudissements publics que l'on donnait aux premières armes que Uoria avait prises pour la France , ils se résolurent de lui donner peu à peu des mécontentements que l'on pouvait attribuer à la nécessité des affaires générales plutôt qu'à leur malice particulière, et qui néanmoins ne laisseraient pas de faire l'effet qu'ils prétendaient. Ils s'appliquèrent à donner à cet esprit altier et glorieuii matière de s'échapper, pour avoir un moyen plus aisé de le ruiner dans t'esprit du roi. l,es affaires que sa charge lui donnait dans le conseil ne fournirent à ceux qui y avaient toute t'autorité que trop d'occasions de le désobliger i tantôt l'on trouvait les finances trop épuisées pour fournir à de si liants appointements : tantôt on le papiten mauvaises assignations; quelquefois ses demandes étaient trouvées injustes et déraisonnables. A la fin , ses remontrances sur les torts qu'on lui faisait furent rendues , par les artifices de ses ennemis, si criminelles auprès du roi, qu'il commen(;ji d'être importun et fâcheux , et peu à peu il passa auprès de lui pour un esprit intéressé , insolent et incompatible. Enfin on le désobligea ouvertement, en lui refusant la rançon du prince d'Orange , son prisonnier, que son neveu Philippin Doria avait pris devant Naples, et que le roi avait retiré de' ses mains. On lui demanda même avec des menaces. le marquis de Gast et Ascagne Colonne , pris à la même bataille. On ne parla plus de lui tenir la parole qu'on lui avait donnée de rendre Savone à la république de Gènes; et comme on vit que cet esprit prenait feu au-lieu de caelier ses dégoûts sous une modération apparenté, ses ennemis n'oublièrent rien pour les accroître. M. de Barbezieux fut commandé pour se saisir de ses galères, et même

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|M)UT l'airéter s'il était posùble. Cette âute était aussi pleine d'imprudence que de mauvaise foi , et l'on ne saurait assez blâmer les ministres de France d'avoir, pour leur iiitérél , liahi celui de leur maître, et ôté à leur parti le seul liomme qui pouvait le maintenir en Italie ; et puisqu'ils voubieut le perdre ,.on peut dire qu'ils furent fart jiialhabiles de ne l'avwr pas peidu tout-à-iait, et de l'avoir laissé dans un état oii il pouvait axtrémement nuire à la France en général et à eux-ménjes eu particulier, par le ch^rin que le roi pouvait prendre de leurs conseils, et par les mauvaises suites qu'ils avaient attirées contra son royaume.

Doria , se voyant traité si criminellement, fait un manifeste de ses plaintes , proteste qu'elles ne procèdent pas tant de ses intérêts particuliers que de l'injustice avec laquelle on redisait à sa chère patrie de lui rendre Savoue , qui lui avait été tant de fois promise par le roL 11 traite avec le marquis deGast,8onprisonn)R',se déclare pour l'empereur, et accepte la généralité de ses mers. La conduite de ce vieux politique fut en cela pour le moins aussi malicieuse que celle des ministres de France, mais beaucoup plus adroite et plus judicieuse. On ne le peut excuser d'une ingratitude extraordinaire , de s'être laissé emporter au mouvement d'une si dangereuse vengeance contre un prince à qui l'on peut dire qu'il avait obligation de tout son honneur, puisqu'il en avait acquis les plus belles marques en commandant ses armées; et il est difilcile de le justiQer d'une trahison lâche , et indigne de ses premières actions , d'avMr commandé à Philippin Doria , son lieutenant , de laisser entrer des vivres dans na[des , alors extif&mement pressé par messire de Lautrec, au moment même qu'il protf.stait encore de vouloir demeurer dans le service du roi ; mais il faut avouer aussi que ce même pro> , cédé le doit faire passer pour nu homme fort habile dans la pditique intéressée, en ce qu'il mit avec tant d'adresse les apparences de son côté, que ses amis pouvaient dire que le m.mquement de parole dont il se plaignait pour sa patrie était

CONJIlItATION DE OESQtTE. Il

ta véritable cause de son rhiingeinent , et que ses enn«nis ne pouvaient nier qu'il n'y eilt été poussé par des traitements trop rudes et trop difficiles à souffrir : outre qu'il n'ignornit pas que le moyen d'Être en beaucoup de considération dans son parti était celui d'y apporter d'abord un grand avantage. Kn efTet , il prit si bien son temps , et ménagea sa révolte avec tant de conduite , qu'elle sauva Naples à l'empcfeur, que les Français lui allaient ravir en peu ^e jours , si Philippin Doria eût continué de les servir fidèlement , et fit perdre un des plus grands capitaines qui fât jamais sorti de la France , et mît enfin la république de Gènes sons b protection de la couronne d'Espagne , à laquelle elle est à nécessaire, à cause du ToisiRaj^e de ses États d'Italie. Aussi fut-ce la première action d'André Doria pour le service de l'empereur, après qu'il se fut ouvertement déclaré contre le ni.

Cet homme habile et ambitieux , connaissant au point qu'il faisait les intrigues de Gènes et les inclinations des Génois , ne manqua pas de ménager des.espritg qu'on a de tout temps -accusés d'aimer naturellement la nouveauté. Comme il avait beaucoup d'amis et de partisans secrets dans la ville, qui lui rendaient compte de ce qui s'y passait, il avait snn aussi d'y confirmer les unsdans le méconlententent qu'ils témoignaient du gouvernement présent, etd'essayer d'en faire naître dans l'esprit des autres ; de persuader au peuple que les Français ne lui laissaient que le nom de la souveraineté, pendant qu'ils en retenaient tout le pouvoir. U faisait représenter à la noblesse l'image do gouvernement ancien, qui avait toujours été entre ses mains ; et enfin il insinuait à tout le monde l'espérance du rétablissement général des affaires dans un changement. -,

Sa cabale étant faite , il s'approchade Gènes avec ses galères , il mit pied à terre , et rangea ses gens en bataiUe sans trouver aucune résistance ; il marcha dans ia ville suivi de eeus de son parti ([ui avaient pris les armes au signal arrêta; il occupa les principaux lieux, et s'Âi rendit maître pretque

73 PETITS CHEFS-UWI^vnK IllSTOBIQUES.

sans mettre l'épée a la main. Théodore Trivulce , qui y commandait peur le roi. perdit avec GËnes toute la réputctlon qu'il s'était acquise dans les guerres d'Italie , parce qu'il néglifiiea de rompre les pratiques qui s'y étaient tramées , quoi: qu'il en fût averti , et qu'il aima mieux , pour sauver sa vie et son argent, faire une honteuse composition dans le cliâtelet que de s'ensevelir honorablement dans les ruines de cette place , si importante au service de son maître.

Les Français ne furent pas plutôt citasses de Gènes que l'on entendit crier dans les rues le nom de Doria , les uii£ suivant dans ces acclamations leurs véritables sentiments , les autres essayant de cacher, par des cris de joie simulés , l'opinion qu'ils avaient donnée en diverses occasions que leurs pensées n'étaient pas conformes à la joie publique. Et la plupart sa réjouissaient de ces choses , comme c'est l'or- ' dinaire des peuples , par la seule raison qu'elles étaient nouvelles.

Doria ne laissa pas refroidir cette ardeur : il assembla la noblesse, lui mit te gouvernement entre les mains, et, protestant qu'il n'y prétendait aucune part que celle qui lui serait «immntte avec tous les autres gentilshommes , il donna lui-même la forme à la république , et , après avoir reçu tous les témoignages imaginables des obligations que lui avaient ses concitoyens, qui lui érigèrent une statue en public avec le titre de restaurateur de la liberté et de père de la patrie, il se retira dans son palais pour y goûter en repos le fruit de ses peines passées.

Il y a beaucoup de personnes qui croient qu'en effet Doria avait terminé toute son ambition au présent qu'il faisait h son pays de la liberté, et que l'applaudissement général qu'il recevait des siens lui donnait plutôt la pensée de jouir de cette gloire avec tranquillité que de s'en servir avec trouble pour des desseins plus élevés. D'autres ne se peuvent imaginer que le grand emploi qu'il avait pris tout de nouveau dans le service de l'emuereur, et le soin continuel qu'il eut tou-

COIÏJUBATION DB FIKSQUB, 78

juurs de tenir la noblesse de Gènes attachée h sa rnalMn , partissent d'un esprit endin au repos et absolumeot désintéressé; ils croient qu'étant trop haliile homme pour ne pas voir qu'un souverain dans Gênes ne pouvait plaire au conseil d'Espagne , il voulait seulement l'entretenir par une modération apparente , et remettre de plus hautes entreprises h des temps plus favorables.

SaTÏeillesse, néanmoins, eût pu diminuer justement l'appréhension que l'on avait de son autorité , si l'on n'eût pas vu un autre lui-même dans une puissani^e presque égnie à la sienne : Jannetin Doria, son cousin et son fils adoptif, â^r d'wiviron vinjït-huit ans, était extrêmement vain, allier et insolent; il avait en survivance toutei les charges de son père, et tenait par ce moyen la noblesse de Gènes dans ses intérêts; il menait une façon de vie plus éclatante que celle d'un dtoyen qui ne veut pas s'attirer de l'envie et donner de l'ombrage à la république. Il témoignait même assez ouvertement qu'il en dédaignait la qualité. L'élévation extraordinaire de cette maison produisit le grand mouvement dont nous allons parler, et donna ensuite un exemple mémorable à tous les États de ne souffrir jamais dans leurs corps une personne si éminente que son autorité puisse faire naître le dessein de l'abaisser et le prétexta de l'entreprendre.

Jean-Louis de Fiesque, comte de Lavagne, sorti de la plus illuStiB et la plus ancienne maison de Gènes, riche de plus de deux cent mille écus de rente, âgé de vingt-deux ans, doué d'un des plus beaux et plus élevés esprits du moode, ambitieux, hardi et entreprenant, menait en ce tenupï-Ià dans Gènes une vie bien contraire à ses inclinations naturelles ; comme il était passionnément amoureux de la gloire , et qu'ilmanquait d'occasions d'en acquérir, il ne songeait qu'aux moyens d'en faire naître ; mais quelque peu de matière qu'il en eût alors, il eût pu se promettre néanmoins que son mérite lui aurait ouvert le chemin de la gloire oii il aspirait en servant son pays , si l'extrême pouvoir de Jannetin Doria , dont

MT. CH.-B'<JEDf. HHT. — T. I 7

.'.14 PETIlK^a^HS-.D'tKUVHE HI6TOBIQIIES.

aoUs sKOBs d^à parlé , lui eât laissé quelque lieu d'y esp^ ref d& l'emploi ; mais comme il était trop grand par sa naissauoe , et trop estiiiié par ses bonnes qualités , pour ne donner pas de l'appréhension à celui qui voulait attirer à lui seul toute la réputation et les forces de la république, il voyait bien qu'il ne ponvïait avoir de prétentions raisonnables en tm lieu où son rival était presque le maître, parce qu'il est certain que tous ceUK qui prennent de l'ombrage ne songeât jamais aux intérêts de celui qui le donne que pour le ruiner. Voyant donc qu'il devait tout appréhender de l'élévatioD de Doria, et qu'il n'avait rien à espérer pour la sienne, il crut être obligé de prévenir par son esprit et par son courage les mauvaises suites d'une grandeur si contraire àcelledesamaisoD; n'ignorant pas qu'il ne faut jamais rien attendre des personnes qui se font craindre , qu'une extrême déOance et un abaissement continuel de ceux qui ODt quelque mérite et qui sont capables de s'élever.

Toutes ces considérations, mettant dans le cœur de Jean- Louis de Fiesque le désespoir de s'agrandir dans le service de sa patrie, lui firent prendre le dessein d'abattre la puissance de la famille de Doria avant qu'elle eût acquis de plus grandes forces ; et, comme le gouvernement de Gênes y était attaché , il forma la résolution de joindre le' changement de l'ob à la perte de l'autre.

Les grands fleuves ne font jamais de mal tant qu'ils demeurent dans leur lit naturel et que rien'n'empéclie leur cours ; mais au moindre obstacle qu'ils rencontrent ils s'emportent avec violence , et la résistance d'une petite digue est cause bien souvent qu'ils inondent les campagnes qu'ils arroiaient avec utilité.

Ainsil'on peut juger que, si le naturel du comte de Fiesque n'eût point trouvé le chemin de la gloire traversé par l'autorité des Di»ia, il Ut assurément demeuré dans les bornes d'une con . dniteplus modérée, et auraitemployéutilemeatpour le service de la république les mêmes qualités qui pensèrent la ruiner.

COMDUTIO!) DB FIUQDI. 16

Ces seatiments d'ambition fiuoil antreteaus dans l'esprit du comte par ks penuastons de beaucoup d« personnes qui* espéraient de trouver leurs avantagea particidien dans lee désordres putdics , mais surtout par les stdlicitationB près-santés des Français, qui lui firent porter quantité de parolec et faire- des ùétt& CDOsidéraMes : ptemièrement par Osar Fr^ose et C^nino Gonzague, et ensuite par M. du Bellay, qui eut des entfttieDS secrets avec loi par l'entremise de Pierre-Luc de Fîesque.

L'opinion commune de ce lemps>tà était que le pape Paul m , espérant d'abattre d'un même coup André Doria , qu'il haïssait pour quelques intérêts secrets , et dter à l'empereur, déjà trop puissant, un partisan redoutable dans l'Italie , avait travaillé soigneusement à nourrir l'an^ition de Jean- Louis de Fiesque , et lui avait inspiré les plus Arts mouve* ments du dessein d'en&eprendre sur Gènes.

Il n'y a rien qui flattesi puissamment un homme de «sur, et qui le porte à des résolutions n hasardeuses, que de ae voir recherché par des personnes qui sont beaucoup au-dessus des autres, ou' par leur dignité ou par leur r^éputation. Cette marque de leur estime lui remplit d'abord l'âme d'une grande confiance' de lui-même', et lui fait croire qu'il n'y a rien dont il ne soit capable ; et comme un naturel de cette qualité ne trouve point d'action qui soit -au-dessus de son course, il se porte aux plus grandes avec impétuosité , lorsque l'approbation de ceux qui doivent servir de règle à la conduite du reste des hommes lui p«iuade qu'elles ne sont ni extravagantes ni impossibles , bien qu'elles semblent diffidles et violentes. Celle que Jean-Louis avait dans l'esprit devait par cette raison lui paraître glorieuse et facile, puisqu'il l'y voyait poussé par le plus grand prince de l'Europe et par le plos batnie homme de son temps : l'un fiit Fran', cois I", qui donna ordre à Pierre StrozEi , en passant les montagnes voisines de Gênes avec des troupes , de l'en sollidter de sa part; et l'autre fdt leeardfbst Augustin Trivuloe,

Te PKTITS CHEFS-D OEUVBE HISTOBIQUES.

proteeteur de France à la cour de Rome , duquel il reçut tous fts honneun imaginables au voyage que le comle y fit pour se divertir en apparence , mais en effet peur communiquer plus aisément son dessein au pape, et s'instruire mieux de ses sentiments.

Ce cardinal, qui était en grande réputation, et qui passait pour un homme fort éclairé dans les affaires d'Ëtat, sut animer Jean-Louis par une émulation a laquelle il n'était que trop sensible , eu lui mettant devant les yeux , avec tout l'art qui pouvait exciter sa jalousie , la grandeur présente de Jaonetin Doria , et celle dont il commençait à s'assurer par les profondes racines qu'il donnait à son autorité; et augmentant ainsi l'envie qu'il avait contre l'une et la crainte qu'il avait eoo^ de l'autre , il lui représenta combien il est insupportable à un homme de cœur de vivre dans une république où il ne peut trouver aucun moyen légitime de s'élever, et où la grande naissance et le mérite ne mettent presque pas de différence entre des personnes illustres- et les hommes les plus ordinaires.

Après qu'il l'eut bien confirmé dans soiT dessein , il lui offrit toutes les assistances possibles de la part de la France, et il pressa à fortement cet esprit déjà ébranlé, qu'en&n il témoigna d'accepter avec beaucoup de joie la proposition que l'on lui lit de lui donner la paye et le commandement de six galères pour le service du roi, de deux cents hommes da garnison dans Montobio, d'une compagnie de gendarmes, et de douze mille écus de penûon; demandant néanmoins le CBù pour en rendre une réponse assurée jusques à son retour à Gênes. Tant il est vrai qu'il n'y a rien de plus dlfBcile en des atTaires d'importance que de prendre sur-le«hamp une dernière résolution, parce que la quantité de considérations qui se détruisent l'une l'autre, et qui viennent en foule dans l'esprit, font croire que l'on n'a jamais assez délibéré.

Les grandes actions ressemblent aux coups de foudre : le

COKJDSATIOH DK FlBSftDB. TT

tonnerre ne fiiit jamais de violents éclats ni des effets dangenux que quand les exhalaisons doot il se forme se sont longtemps combattues ; autrement , ce n'est qu'un amas de vapeurs qui ne produit qu'un bruit sourd , et qui , bien loin de se ^re craindre , a de la peine à se faire entendre. Il en est aioM des résolutions dans les grandes afiaires; lorsqu'elles entrent d'abord dans un esprit et qu'elles y sont reçues sans y trouver que de faibles résistances , c'est une marque infaillible qu'elles n'y font qu'une impression légère et de peu de durée, qui peut bien exciter quelque trouble, mais qui ne sera jamais assez forte pour produire aucun effet considérable.

On ne peut pas désavouer avec raison que Jean-Louis de Fiesque n'ait considéré très-mûrement et avec beaucoup de réflexion ce qu'il avait envie d'entreprendre ; car lorsqu'il fiit de retour ii Gênes, quoiqu'il eût un dé»r violent d'eiécuter son dessein , il balança longtemps néanmoins sur les diverses routes qui le pouvaient conduire à la fin qu'il s'était propo- Bée; et tantôt l'assistance d'un grand roi le faisait pencher vers le parti de & jeter entre les bras des Français, tentât la défiance naturelle que l'on a des étrangers , jointe à un certain chatouillement de gloire qui fait toujours soubaiter avec passion de ne devoir qu'à soi-même les belles actions que l'on veut faire , le portait à chercher dans ses propres forces des moyens qui eussent quelque proportion à de si {prandes pensées; et peut-être que ces divers mouvements eussent plus longtemps agité son esprit et tiré quelque temps les choses en longueur, s'il n'edt eu à tons moments de nouveaux et de justes sujets d'indignation contre l'oi^eil extraordinaire de Jannetin Doria , qui , portant sou insolence jusques à mépriser généralemept tout le monde , traita le comte de Fiesque depuis son retour avec des façons si hautaines, qu'il ne put s'empêcher de prendre feu ouvertement , et de témoigner qu'il ne consentait pas à la servitude honteuse de tous ses concitoyens.

78 PETITS CHBFS-DCetJVKE HlSTOaiQUES.

Les politiques ont repris «Ateconchûtede peu de jugement, suivant en ceci la règle générale , qui veut que l'on ne fasse jamais la moindre démonstration de colère, contre ceux' que l'on hait, que dans le moment que l'on porte te coup pour les abattre; mais, s'il a manqué de prudence dans cette occasion, il faut avouer que c'est une faute ordinaire aux grands courages, que le méprisirrite trop violemment pour leur donner le temps de consulter leur raison et de se rendre maîtres d'eux-mâmes. Cette faute aservi du moins à le mettre à couvert du blâme que quelques hbtoriens lui ont voulu donner, en disant qu'il avait l'esprit naturellement couvert et dissimulé , qu'il était plus intéressé qu'ambitieux, et plus amoureux de la fortune que de la gloire. Cette chaleur, dis-je,que l'on a remarquée dans son procédé , fait voir qu'il ne s'est porté à cette entreprise que par une émulation d'honneur et une ambition généreuse , puisque tous ceux qui se sont engagés dans de semblables desseins par un esprit de tyrannie et des intérêts qui ne vont point à la grande réputation, ont commencé par une patience toujours soumise et des abaissemebts honteux.

Quoi qu'il en soit , il est certain que launetin Doria , dont l'insolence allait jusqu'à un excès insupportable , et qui s'était persuadé qu'il était inutile de ménager par amour ceux qu'il tenait déjà par la crainte et parl'intérêt,' avança de beaucoup la résolution de Jean-Louis de Fiesque , en ce qu'il augmenta par toute sorte de mauvais traitements l'aversion qu'il avait contre lui, et parceqn'il lui donna lieu par cette conduite de se servir utilement pour son entreprise du mépris avec lequel il prétendait abattre tout le monde,' et de les employer quelque jour contre lui-même.

Le cardinal Augustin Tavulce , qui savait bieu qu'il ne faut pas en ces occasions laisser refroidir tes esprits des jeunes gens, lui envoya incontinent, après sou retour à Gènes, Kicolas Foderato, gentilhomme de Savone et allié de la maison de Fiesque, pour tirer la réponse de ce qu'il avait ré-

CONJUlATrON f>B PII8QUB. 79

solu. CelDÎ-ci, l'ayant trouvé pins aigri que jamaii , «t dans l'état que nous venons de dire , lui Ht signer tout ce qu'il voulut, et s'en retourna aussitôt pour faire ratilier ie traité par les ministres du roi qui étaient à Rome. Mais il n'eut pastàh (rente ou quarante lieues qu'il fut rappelé en grande diligence , le comte ayant foit réflexion qu'il s'était trop précipité , et qu'il ne devait pas conclure une affaire de cette importance sans en conférer avec quelques-uns de ses amis, dont il connaissait la capacité. Il en appela trois sur la fidélité desquels il pouvait s'assurer, et qu'il estimait extrêmement pour leurs bonnes qualités; et, après leur avoir déclaré en général la résolution qu'il avait prise de ne pins souffrir le gnuvemement présent de la république , il les pria de lui dire l^ravis sur ce sujet.

Tincent Calcagno de Varese, serviteur passionné de la maison de Fiesque, et homme de jugement, mais d'un esprit assez timide , commença son discours avec la liberté que M donnaient ses longs services; et, s'adressant au comte, il parla de la sorte :

« It me semble que l'on a beaucoup de raison de plaindre

• le malheur de ceux qui sont embarqués dans les gran-

• des afîaires, parce qn'ils sont comme sur une mer agitée,

• ofi l'on ne découvre aucun endroit qui ne soit marqué par

■ quelque naufrage; maisileetjuste de redoubler ses frayeurs u quand on voit des particuliers , et de Jeunes personnes que n l'on aime , exposés à ce danger, puisque les uns n'ont pas CI assez de force pour résister à une navigation si pénible., ni « les autres assez d'expérience pour éviter les écuells' et se « conduire heurensement au port. Tous vos serviteurs doi-

■ vent être sensiblementtouchés des mouvements où vous porte

• votre courage. Permettez-moi de vous dire qu'ils sont au- « dessus de votre jeunesse et de Tétat où vous êtes : vous

■ pensez à des cboses oui l'on a besoin d'une considération

■ dana le monde , à laquelle la réputation d'un homme de " votre ^e , quelque grande qu'elle puisse êtr«, ne ^aurait

SO PBTTIS CBEFB-d'OEUVKB HtSTOBtQUCS.

• B'él^er ; et vous formez un dessein qui demande des for-

■ cesqu'uadesplusgrandsFoisde la terre n'a pu encore jus-

• ques à présent mettre sur pied. Ces pensées naissent dons " votre esprit de deux faux raisonnements , lesquels sont

• comme attachés à la nature de l'homme , qui , pour l'ordi- « naire , se considère trop lui-m£me , c'est-à-dire que , de ce » qu'il croit pouvoir, il ait la règle de ce qu'il peut , et qu'il « juge toujours peu sûrement des autres, parce qu'il en juge « par rapport à lui plutôt qu'à eux, et qu'il regarde comme « ils le peuvent servir et jion pas comme ils le doivoit , ou

• comme ils le veulent pour leur intérêt. Le premier est très- 1 dangereux , parce que , comme on ne fait pas une grande

• affaire tout seul , et que l'on a besoin de la communiquer ' à beaucoup de gens, il est très-important qu'ils la croient

• raisonnable et possible , ou autrement celui qui l'entrepren-

• dra trouvera peu d'amis qui veuillent suivre sa fortune. Le « second est encore plus général, et n'est pas moins dange-

■ reux , parce que , dans les mêmes personnes de qui on pré-

■ tend tirer du secours , on trouve assez souvent les plus for-

• les résistances. Prenez donc garde que les grandes lumiè- •< res que la nature vous a données , et que vous croyez peut- « être avec justice pouvoir suppléer au défaut d'expérience,

> ne vous dissent tomber dans le premier inconvénient, et

■ songez que, quelque brillantes qu'elles soient, il est bien •■ malaisé qu'elles vous acquièrent dans les esprits, même les

• mieux disposés à vous servir, une estime proportionnée à

■ l'exécution d'une affaire si difGcile et si dangereuse; mais « il n'est pas croyable qu'elles éblouissent vos ennemis jus-

> qu'au point de les empêcher de se servir avec utilité con-

• tre vousdu prétexte que leur donnera votre jeunesse. Pre- ° nez garde que la grandeur de votre naissance et la réputa-

■ tion que vos bonnes qualités vous ont acquise , l'abondance

■ de votre bien et les secrètes intelligences que peut-être «vous avez ménagées, nevous jettent dansleseeond incon-

• vénient , et ne vous fassent croire que le secours de ceux

coNJuaiTion de fiesque. si

• qui TOUT ont promis ue peut tous manquer au besoin.

• Changez donc cette pensée, ou, si tous l'avez, ne consi-

■ dérez ptus les antres par rapport à vous , mais par rapport

> à eux-mêmes ; regardez leurs intérêts , songez que c'est ce « qui fait agir presque tous les hommes , que la plupart de

• ceuK qui vous estiment et qui vous aiment s'aiment encore

• millefoismieux, et craignent beaucoupplusleur perte qu'ils

• ne souhaitent votre grandeur; et enfin représentez-vous « que ceux qui vous font espérerleur assistance sont ou étran- « gers ou de votre pays même ; les plus considérables entre les « premiers sont les Français, quinesanraientl'entreprendre, <• parce qu'ils sont assez empêchés maintenant à se défendre « dans leur propre pays des armées de l'Empire et de l'Es- « pagne ; et que ceux qui le peuvent, qui sont les Génois,

■ ne le voudront pas, parce que la peur fera appréliender

■ aux uns les dangers qui sont attachés aux affaires de cette

■ nature; et que l'intérêt fera craindre aux autres la perle de

■ leur repos et de leur fortune. La plupart de ceux qui n'ont

• pointées considérations sont des gens d'une si petite nais-

• sanceet de si peu de pouvoir que l'on n'en peut rien espé-

■ rer d'avantageux à votre parti. De sorte que la trop grande <■ puissance de Doria et la mauvaise condition du temps, qui n VOUS donnent des pensées de révolte, vous en devraient

■ donner de patience, puisqu'elles ont tellement abattu les

■ esprits des Génois, qu'ils se font présentement un honneur

> de soumettre par reconnaissance h l'autorité d'André la

• liberté qu'il leur arendue, et qu'il n'avait arrachée des mains « des étrangers que pour en usurper la domination. Ne voyez-

• vous pas que cette république n'a eu depuis longtemps

• que l'image d'un gouvernement libre, ^ qu'elle lie saU'

• rait plus se passer de maître? jSe voyez-vous point que la " maison de Doria attache à ses intérêts la meilleure partie

• de la noblesse par les emplois qu'elle lui donne sur la mer, o et qu'à lafaveurde l'Empire et de l'Espagne, elle tient tout

■ le reste dans la crainte? Ne voyez-vous pas, dis-je , que tous

82 PETITS CKBPS-D OEUVBE HISTOHI1}0SB.

« les Génois sont comme ensevelis dans une profonde léthar- <■ gie, et que les moins lâches ne croient point qu'il soit dés-

■ honnête de céder à cette haut» puissance, pourvu qu'iU <c ne l'adorent pas? Je ne prétends point justi lier ici l'imprun dence de la république , qui a permis l'élévation de cette

■ maison, qu'elle ne saurait plus sou tïiir sans honte ni abat-

■ Ire sans danger; mais j'ose soutenir qu'un particulier ne 1 peut songer avec raison de changer lui seul une nécessité o qui aprisde si ferles racines ; et que tout ce qu'un homme n généreux peut faire en cette rencontre est d'imiter les sages

■ mariniers, lesquels, quand le temps est mauvais elles

■ ventscontr3ires,au lien de s'opiniâtrercontreleur violence,

■ pour prendre port se rejettent à la mer et se laissent empor- B ter au gré de la vague et de l'orage. Cédez donc au temps,

• lorsque la fortune le veut; ne chercliez point de remède oâ ■• l'on n'en peut trouver que de ceux qui sont pires que le n mal; attendez-les de la Providence, qui dispose comme il

• lui platt du changement des États , et qui ne manquera «jamais àcetterépublique;joui8sezpaisiblement dureposet " des avantages que votre naissance vous donne , ou prenez " des emplois légitimes pour exercer votre valeur dont les n guerres étrangères vous fourniront assez d'occasions . ITex- B posez point aux suites d'une révolte criminelle cette grande ' fortune que vous possédez, et qui contenterait tonte autre o ambition que la vdtre ; et songez que si Jannetin a de la " haine ou de l'envie contre votre mérite , vous ne sauriei X l'obliger davantage qu'en suivant les pensées que tous avez

• maintenant, puisque vous lui donnerez lieu de couvrir

• son ressentiment particulier sous le prétexte du bien géoé-

■ rai , et de vous perdre avec l'autorité de la république , et

• qu'enfin tous travaillez vous-même à élever les trophées de

• sa gloire et de sa grandeur sur vos propres ruines. Ces fortunes , qui s'élèvent sans peine à des degrés éminents , « totnbent presque toujours d'elles-mSmes , parce que ceux

• qui ont l'ambition et les qualités propres pour y monter

.,Got>gL-

COHJUBiTION DK FIESQUB, 83

" n'ont pas d'ordinaire celles qu'il faut avoir pour t'y soutenir ; " et lorsque quelqu'uu de ceux que le twiibeur a portés h ' ces élevât ioDS précipitées atteint le comble sans broncher, x il faut qu'il ait trouvé dès le commencement beaucoup de " difGcuUés qui l'aient formé peu à peu à se soutenir sur un " endroit si glissant. César avait au souverain degré toutes i-- tes qualités uéce^ires à un grand prince , et néanmoins il ■' ^t certain que sa courtoisie , sa [nrudence , son courage , « son éloquence, ni BB libéralité, ne l'eussent pas élevé à l'em- " pire du monde s'il n'eflt trouvé degrandes résistances dans « la république. Le prétexte que lui fournit la persécution « de Pompée , la réputation que leurs démêlés lui donnèrent « occasion d'acquérir, le proSt qu'il tira des divisions de ses

• citoyens , ontétél«s véritables fondements de sa puissance -,

• et ce^jendant il semble que vous ayez dessein d'ajouter à ■• l'établissement de la maison de Doria le seul avantage qui

■ lui manquait , et qu'à cause que son bonheur lui a trop peu

■ coûté jusqu'ici pour être bien assuré, vous ayez impatience « de l'affermir par des efforts qui , étant trop faibles pour le

■ renverser, ne serviront qu'à justiAer ses entreprises et ' mieux établir son autorité. Mais je donne , si vous voulez ,

• à vos sentiments, que vous ayez heureusement exécuté tou-

• tes vos pensées ; imaginez-vous la maison de Doria roassa-

• ci^ , toute la noblesse qui suit ses intérêts dans les fers ;

■ représentez-vous tous vos ennemis abattus , l'Espagne et

■ l'Empire dans l'impuissance ; flattez-vous de triompher 1 déjà dans cette désolation générale ; si vous pouvez trou-

• ver quelque douceur dans ces images funestes de la ruine X de la république, que ferez-vaus au milieu d'une ville dé- « solée, qui vous regardera comme un nouveau tyran plutôt

• que comme son libérateur? Oii trouverez- vous des fonde-

■ ments solides qui puissent appuyer votre nouvelle gran- - deur? Pourrez-vous prendre de la confiance dans les bizar-

• reriesd'un peuple, lequel, dès l'heure mSme qu'il vous aura

S4 PETITS CHErs-D'tEOVBE HtSTOBIQUBS.

n mis la couronne sur la t^, si tous en avez la pensée ,

■ concevra peut-être de l'horreur pour vous , et ne son-

• géra plus qu'aux moyens de vous l'ôler? Car, comme « je vous l'ai déjà dit, il ne saurait jouir de sa liberté, ni " souffrir longtemps un même maître ; ou si vous remettez

• Gènes souB la domination des étrangers , si elle les reçoit - encore par votre moyen, au premier mauvais traitement » qu'elle recevra d'eux , elle vous considérera comme le des- ' tracteur de son pays et comme celai qui aura vendu sa " patrie; et enfin comme le parricide du peuple. Ne crai- " gnez-vous point que ceux qui sont maintenant les plus échouf-

■ fés à votre service soient peut-être les premiers à travailler " à votre perle par le dépit de vous être soumis? Et quand

■ même cette considération ne les y porterait pas , vous na X pouvez ignorer que ceux qui servent un rebelle croient

■ l'obliger si fortement que , ne pouvant jamais être récom- « pensés selon leur gré , ils. deviennent presque toujours ses « ennemis;etcDmme ceux qui roulent d'une montage sont 1 fracassés parles mêmes pointes des rocliers auxquelles ils « s'étaient pris pour y monter, de même ceux qui tombent « d'une fortune extrêmement élevée sont presque toujours » ruinés par les moyens qu'ils avaient employés pour y arri- « ver. Je sais bien que l'ambition cliatouille incessamment i les personnes de votre conditioD, de votre âge, et de votre " mérite , et qu'elle ne vous met devant les yeux , en cette 1 occasion , que des images pompeuses et éclatantes de gloire net de grandeur; mais, en même temps que votre imagina- ' tion vous représente tous les objets de cette passion qui fait a les hommes illustres , il faut que votre jugement vous la

• fasse connaître aussi pour celle qui les rend d'ordinaire les

■ plus malheureux , et qui renverse les biens assurés pour cou-

• rir après des espérances incertaines. Songez que si son juste

• usage fait les hautes vertus , son excès fait aussi les grands

• crimAS; imaginez-vous que c'est elle qui a autrefois mêlé

CONJUBATIOI* DB P1B8QUB. BS

• tant de poisons et afBlé tant de poignards contre les usnr- ' pateurset les tyrans, et qnec'est elle-même qui vous pousae " maintenant h être le Catilina de Gènes.

' Ne vous flattez pas que le motif que vous avez de sauver « la liberté de la république puisse être autrement reçudans

■ le monde que comme un prétexte commun h tous les fac-

• tieux ; et , quand il n'y aurait en eftet que le zèle du bieu

• public qui vous porterait à ce dessein , n'espérez pas que

• l'on vous fasse la Justice de lecroire, puisque, d^os tou- " tes les actions qui peuvent être attribuées indifféremment

■ au vice ou à lavertu, quand il it'y a que laseule intention

• de celui qui les fait qui peut les ju$tiBer, les hommes,

> qni ne sauraient juger que par les apparences , expliquent << rarement les plus innocentes en bonne part; mais en celte -

• ci , de quelque cdté que l'on se tourne , il est impossible

■ d'y voir autre chose que des massacres , des pillages , et des « objets funestes , que la meilleure intention du monde ne 1 saurait justiOer. Apprenez donc à régler votre ambition ,

> souvenez-vousquela seule qui doit être suivie est celle qui

■ se dépouille de son propre intérêt et qni n'a pour but que •• son devoir. It s'est trouvé bien des conquérants qui ont ra-

■ vagé desf'.tats et renversé des conronnes, qui n'avaient

• pas cette grandeur de courage qui fait regarder d'un œil

• indifférent les élévations et les abaissements , le bonbeur « et le malheur, les plaisirs et tes peines, la vie et la mort ; ' et cependant, c'est cet amour de ta belle gloire , et cetb*

■ hauteur d'âme, qui fait les hommes véritablement grands

• et qui les élève au dessus du reste du monde ; c'est la seule " qui peut vous rendre parfaitement beureux , quand même

• les dangers que vous vous figurez vous environneraient de 1 toutes paris , puisque vous ne sauriez avoir l'autre sans ïous noircir du plus grand de tous les crimes. Embrassez « donc celle-ci par prudence et par générosité , puisqu'elle

> est plus utile , tnoins dangereuse , et plus honorable. • L« comte ouït ce discours avec émotion , parce que les

an PETITS CKKn-DtEUVHG HISTOHl^UËS.

raisons lui en paraissaient fortes , et que la confiance qu'il avait eue dès sa plus grande jeunesse en celui qui le faisait y ajoutait encore beaucoup d'autorité. Verriua , qui était un de ceuiquif lirait appelés à ceconseil , homme d'un esprit vaste, impétueux, porté aux grandes choses, ennemi passionné du gouremement présent, presque ruiné par ses grandes dépensa, attaché fortement , et par intérêt, et par inclination , à Jeaii-Louis, prit la parole pour répondre , et parla ainsi :

• Je m'étonnerais qu'il y edl un seul homme dans Gènes ' « capable des sentiments que vous venez d'entendre, si mes

■ étonnements n'étaient épuisés par la considération de ce

■ qwsoufCrelarépnblique. Tout le monde endurant l'oppres-

• sion avec une soumission si lâche, il est bien naturel que

• l'on cache ses déplaisirs et que l'on cherche des excuses à p. sa faiblesse. Cette insensibilité , néanmoins , est une niar-

■ que de la déplorable condition de cet état ; et Vincent Calca- <• gno l'a bien judicieusement touché comme le symptdme

■ qui donne le plus de témoignage de la violence de notre r maladie. Mais il me semble qu'il n'est pas raisonnable de <• ne tirer aucun fruit de la connaissance que l'on a de son

• mal , puisque la nature même nous enseigne que nous som- ' mes obligés de nous en servir pour y opporter les remèdes « nécessaires. Néanmoins, la santé de cette république n'est

• pas encore désespéiée jusqu'au point que tous ses membres

• soient corrompus; et le comte Jean-Louis, que la fortune . ■ a élevé en grandeur, en biens , et en naissance, au-dessus de

" tousceuxdecetËtat, se porte, par les lumières de son esprit,

• jusques où les vues trop aftuiblies des Génois ne sauraient " aller, et s'élève parson courage au-dessus de la corruption « générale. Pour connaître si un homme est né pour les choses 1 extraordinaires, il ne le faut pas seulement considérer selon " les avantages de la nature et de la fortune , parce qu'il s'est " trouvé quantitcdepersonnes qui ont possédé parfaitement

• losuns et les autres, et qui sont néanmoins demeurées ' toute leur vie dans le train d'une conduite fort commune ;

CONJUBATIDN DE FtESQllE. S7

• inais il faut remarquer si un homme de condition , se trou-

■ Tant dans des conjonctures extrénMment mauvaises et dans

■ un paysoii une tyranmesc forme, conserre alors lessemen- ' ces des vHtus et les belles qualités que sa naissance lui a

■ données ; car s'il ne les perd pas dans ces rencontres , et s'il

• résiste à la contagion de ces maximes lâches qui infectent n tous le reste du monde , et particulièrement les esprits <Ie$

■ grands , parce qoe les tyrans prennent plus de peine à les

• corrompre , comme ceux qn'ils craignent davantage ; alors

■ on doit juger que sa réputation sera un jour égale à son mé- > rite, et que la fortune le dedine à quelque chose de mer- " reilleux. Cela étant, monsieur, je ne crois pas qu'il y ait

■ jamais eu personne de qui- la république ait pu attendre avec

• justice de si grandes choses qu'elle en doit espérer de votre

• courage. Vous êtes né dans des temps qui ne vous produi- « sent presque aucun exemple de force et de généroiitéqui n'ait

• été puni , et qui nous en représentent tous les jours de bas-

• sesse et de lâcheté qui sont récompensés. Ajoutez h cela que

■ vous êtes dans un pays où la puissance de la maison de

• Doria tient le coeur de toute la noblesse abattu par une hon-

■ teuse crainte ou engagé par un intérêt servile ; et cependant

• vDusnetombez pointdans cette bassesse|;;énérale, vous sou-

• tenez ces nobles sentiments que votre illustre naissance « vous inspre, et votre esprit forme des eatreprises dignes » de votre valeur. T4e négligez donc pointées qualités adinlra- « blés; n'abusez pas des gricesque la naturevousB faites; ser- X vez votre patrie ; jugez , par h beauté de vos inclinations, de " la grandeur des actions qu'elles peuvent produire ; songez

■ qu'il ne faut qu'un homme seul de votre condition et de " votre niérite pour redonner cœur aux Génois et les enflara- « mer du premier amour de leur kberté. Représentez- vous 1 que la tyrannie estle plus grand mal qui pnissearriver dans 1 une république : l'état où est la ndtre tient de la nature de ces

• grandes maladies qui, malgré l'abattement qu'elles causent,

• excitent dans l'esprit des malades de violents désirs pour la

88 PETITS CUEFS-D'ŒUVBE HISTOBIQUES.

• guérisoa. Répondez aux souhaits de tout le peuple, qui gé-

■ mit sous l'injuste autorité de Doria. Secondez les vœux de « la plus saine partie de la noblesse , qui déplore en secret le

• malheur commun de tous les Génois; et songez enfin que 1 si la faiblesse et la lâcheté s'augmentent tous les jours parmi

■ eux, on ne blâmera pas tant Jannetin Doria d'en Être cause

• par son orgueil, que ie comte Jean-Louis de Fiesque de l'a-

■ voir souffert par son irrésolution. La grande estime que

• vos qualités vous ont donnée a déjà fait le coup le plus im-

• portant de cette affaire. Qu'on ne me parle point de votre

■ jeunesse comme d'un obstacle au succès d'un dessein si glo-

■ rieux ; c'est un âge où la chaleur du sang, qui fait tes plus

■ nobles mouvements du coura|;e , n'inspire que de grandes

■ choses; et, dans les actions extraordinaires, on a toujours <■ plus besoin de vigueur et de hardiesse que des froides ré-

■ flexions d'une prudence timide qui en découvre les incon- " véoients. Mais, outre cela , votre réputation est si bien éta- - blie , que l'on peut dire , sans vous flatter, qu'avec tout ce

■ que la jeunesse a de charmes pour attirer des amis, vous avez " acquis cette créance dans le monde que l'on n'obtient d'or- « dtnaire que dans un âge plus avancé. C'est pourquoi vous « êtes dans une heureuse obligation de soutenir celte haute

• idée que l'on a conçuede votre vertu. Vous connaissant dés-

■ intéressé au point que vous l'êtes , je ne sais si je dois ajou-

• ter aux considérations du malheur de votre république, des

■ motifs qui vous regardent en particulier ; miùs , puisqu'il ■> y a des rencontres où l'intérêt se trouve si attaché avec

• l'honneur, qu'il est presque aussi honteux de ne le considé- •• rer pas , qu'il est quelquefois glorieux de le mépriser, je

■ vous supplie de jeter les yeux sur l'état où vous serez si le

■ gouvemementprésentdureencorequelquetenips. Ceux qui " joignent un grand mérite h une grande naissance ont tou- " jours dans le monde deux puissantes ennemies : l'envie des 1 courtisans et la haine de ceux qui occnpeatles premières

■ places, llest extrêmement difficile de nes'attirer pas la pre-

coifjuaiiion db fibsqus. 89

■ mlère quand on a de graods établissements ; mais il est ini-

■ possible d'éviter la seconde quand oa a beaucoup de cœur ' et de considération dans le monde La prudence et l'Iionné-

■ teté peuvent bien diminuer la jalousie que. l'intérêt fait nal- « tre entre les égaux , mais elles ne peuvent j iraais (tter tout

• l'ombrage que met dans l'esprit des supérieurs le soin de leur

■ silreté. II y a des vertus si helles qu'elles forcent l'envie

même de leur rendre hommage ; mais, en mSme temps qu'el- < les remportent une victoire sur celle-ci , elles augmentent

■ les forces de l'autre : la haine s'accroît a mesure que le mé-

■ rite s'élève , et la vertu ressemble dans ces rencontres aux

■ vaisseaux agités de la tempête, qui n'ont pas sitôt surmonté

■ une vague qu'ils sont incontinent attaqués par une autre

• plus violenteque la première. Pouvez-vousignorerque Jan-

■ netin Doria n'ait une envie secrète contre votre naissan- ' ce, beaucoup plus élevée quels sienne, contre vos biens, plus

■ légitimement acquis que ceux qu'il possède, et contre votre

■ réputation, qui possède bien loin toute celle qu'il petites-

• pérer en sa vie? Quel sujet avez-vous de croire qu'une en-

■ vie que ces considérations ont fait naître, et qui est animée

■ par une ambition violente, ne produira dans l'esprit de cet

■ insolent que des pensées faibles et languissantes, et qu'elle « n'ira pas directement à votre ruine? Avez-vous raison d'es-

■ pérer que qUand, par votre prudence et par l'effort de votre

■ vertu, vous auriez surmonté cette envie , vous puissiez évi-

1 ter cette haine que la différence de vos humeurs lui donne K psurvous, et que cet esprit allier, que jusqu'ici la sagesse

• d'André a un peu retenu, souffrit plus longtemps celui qui << est te seul obstacle de ses desseins? Pour moi, je suis per-

■ suadé que les suites en sont inévitables, parce que vous ne

• sauriez vous défaire des qualités qui vous les attireront, ni

■ vous dépouiller de votre naturel, et cesser d'être généreux.

• Mais, quand il serait en votre pouvoir de cacher sous un

• extérieur modeste cette noble fierté qui vous élève si fort

■ au-dessus du commun, croyez-vous que Jannetio Doria,

M PETITS CHSrS-D'fEUVBB BIBTOBIQIIBS.

« soupçonneuxcommeUed, etooounelesoDttouilestjnraiiB, •• ne fût pas dans une défiance continudle de votrecooduite ?

• Tonlea Jes marques de rotre modératioa et de votre pa- X tiencelui paraîtraient des artifices et des pièges pour le per-

■ dre : il ne pourrait s'imaginer qu'un homme du nom de « Fiesque fdt capable d'une parrâlle bassesse ; et , jugeant « avec raison de ce que vous seriex par ce vous devez êtn , » il se servirait pour votre ruine de cette soumission appa-

• rente que vous affecleriez auprès de lui pour votre sdrelé. « Touteladifférencequ'ily aurait donc entre ce que tous êtes ' a cette lieure, et ce que vous seriez aloiï, serût seulemciU ' que vons auriez une tsturance certaine de pftrir avec une « lionte éternelle ; au lieu qu'en suivant les sentîmeots géné>

• renx où votre inclination vous porte, vous êtes assuré que

■ le seul malheur qui vous puisse arriver sera de mourir dans

■ une entreprise glorieuse, el d'acquérir en mourant tout 1 l'hooneur qu'un particulierait jamais acquis. Si vous voyez « ces choses comme sans doute vous les pouvez voir plus " clairement que moi, je n'ai que faire de les exagérer davan- « tage; je vous supplie seulement d'en tirer deux coaséquen- " ces importantes ; la première est de reconnaître la fausseté n de ces maximes qui défendent de prévenir le coup d'un eu- 1 nemi qni ne songe qu'à nous perdre, et qui nous ctmseil- « lent d'attendre qu'il se perde lui-même. C'est se tromper « qut de croire que la fortune ne fesse monter ceux que nous

• haïssons au comble du bonheur que pour nous donner le 1 plaisir de les voir tombsr. Toutes les grandeurs ne sont pas <i voisines des précipices , tous les usurpateurs n'ont pas été - malheureux , e( le ciel enfin ne punit pas toujours les mé- " chanta b point nommé pour réjouir les bons , et les garan- I' lir de la violence de ceux qui les veulent opprimer. La na- ' lure, plus infaillible que la politique , nous enseigne d'aï- « 1er au-devant du mal qui nous menace : il devient incura- " ble pendant que la prudence délibère sur les remèdes. Que o nous servira d'examiner avec tant de délicatesse les exemples

CONJtIHATiON DE FIESQGE. 91

■ qu'on nous a proposés ? Ne sarons-nous pas que la troji

■ grande subtilité du raisonnement amollit le courage et s'op-

> pose souvent aux plus belles actions ? Totites les affaires ont « deux visages différents; et les mêmes politiques qui bljt-

■ meot Pompée d'avoir affermi la puissance de Céaar en Tir-

ritant ont loué la conduite de Cicérou dans la ruine de Cs -

• tilioa. li'autre fruit que vous devez tirer de ces considéra-

■ lions est que les belles connaissances que la natnre vous a

1 données ne doivent pas ressembler à ces lumières faibles et

■ stériles qui n'ont qu'uu peu d'éclat et qui n'ont aucune cha- « leur:il faut qu'elles soient bomme la lumière du soleil, qui « produit ce qu'elle éclaire ; il faut que les grandes pensées « soient suivies de grands effets, et que dans rexécution, aussi

> bien que dans le projet de cette entreprise, votre courage . <■ ne trouve rien qui l'empêche de vous rendre le dompteur

» des monstres, le vengeur des crimes , l'asile des aflligés ,

■ l'allié des grands rois, et l'arbitre de l'Italie. Mais si, ' dans le moment que je vous parle, cette apparence deli- " berté que l'on voit encore dans notre république se présenta ' à votre esprit, je crains avec quelque sujet qu'elle n'arrête ' le cours de votre ambition; car je sais qu'une âme aussi dé- ' licate que la vôtre, et aussi jalouse de sa gloire , aura peine 'àsouffrirdesevoirteraiepar ces noms terribles de rebelle,

• de factieux et de trattre. Cependant ces fantômes d'infamie, « que l'opinion publique a formés pour épouvanter les âmes « du vulgaire, ne causent jamais de houle à ceutquiles por-

■ lent pour des actions éclatantes, quand le succès en est

• lieureux. Lesscnipules et la grandeur ont été de tout temps ' incompatibles ; el ces maximes faibles d'une prudence ordio naire sont plus propres à débiter h l'école du peuple qu'à « celle des grands seigneurs. Le crime d'usurper une cou- ■■ ronuË est si illustre qu'il peut passer pour une vertu. Chu- « que condition des hommes a sa réputation particulière ; l'oit ° doit estimer les petits par la modération, et les grands par

> l'amliition et par le courage : un misérable pirate, qui s'a'

'Jf PETITS CIlEirS-DIZUVllB HISTOMIQUES.

« musait à prendra de petites barques du temps d'AlexandrCr n passa pour un inOnH voleur, et ce grand conquérant, qui K ravissait les royaumes entiers, est encore honoré comme un 1 héros ; et si l'on condamne CatiLina comme un traître, l'on x parle de César comme du plus grand homme qui ait Jamais

• vécu. EaÛa je n'aurais qu'à vous mettre devant les yeux

■ tous les princes qui régnent aujourd'hui dans le monde, et à > vous demander si ceux dont ils tienaent leurs couronnes ne

• furent pas des usurpateurs, Mais si ces maximes ont quel-

■ que chose qui ne s'accommode pas avec votre délicatesse ,

■ si l'amour de votre pays est plus fort dans votre «sur que « celui de votre gloire, s'il vous reste encore quelque égard

■ pour l'autorité mourante de la république, voyons quel hon-

■ neur vous reviendra de la respecter lorsque vos ennemis

■ la méprisent, et si c'est un parti fort avantageux pour vous « que de vous exposer à devenir leur sujet. Pldt à Dieu

■ qu'elle filt dans son premier éclat ! Personne alors oe vous

■ dissuaderait plus fortement que moi du dessein où je vous « anime présentement. Si cette république, qui n'a presque

• plus rien de libre , que le nom , pouvait conserver son au- « torité , toute languissante qu'elle est , dans l'état où nous ' la voyons, j'avoue qu'il y aurait quelque raison de souffrir " notre malheur avec patience; et que, s'il n'était ni sdr ni

• utile, il serait au moins généreux de sacriGer nos propres in- " téréts à cette vaine image qui nous reste de sa liberté ; mais

■ à prient que les arti&ces d'André Darla ont renfermé tous

• les conseils de la république dans sa seule tête , et que i'in-

• solenc«de Jannetin en a mis toutes les forces entre ses mains ; » à cette heure que Gènes se trouve dans le période où elle

• doit changer, par cette fatalité secrète mais inévitable qui

• marquedecertainesbomesàlarévolutiondesËtatsià cette

■ heure que les esprits de ses citoyens sont trop désunis pour

■ pouvoir vivre davantage sous legouvememeut de plusieurs;

■ à présent, dis-je,qu'ouRe peut résister à la tyrannie qu'en n établissant une monarchie légitime, que ferons-nous dans

.,Got>gL-

COKJUBAIION DB rUSQOB. 9S

• cette extrémité ? TendroDS-aous la gorge à ces bourreaux

• qui veuleat joindre notre perte à celle de la liberté publî- " quB?Le comte JesQ-Louis de Fiesque verra-t-il avec pa- « tience Janaetia Doria monter iosolemmeat sur le trôae de

• sa patrie,oùsa fortune et sou ambitianleportent, sans avoir

• aucune qualité pour le mériter? Non, non, iponsietir, il

• faut que votre vertu lui dispute un avantage qui n'est dd n qu'à vous seul ; c'est une chose rare et souhaitable tout eu-

• sembledesetrouverdans une occasion où l'on soit oblijçé,

• comme vous l'êtes aujourd'hui par le motif du bien public

• et de votre glaire particulière, de vous mettre une couronne

• sur la t£te. Ne craignez point que cette action vous donne le 1 nom d'intéressé ; au contraire, il n'y a que la crainte du " danger, qui est le plus has de tous les intérêts, qui vous

• puisse empêcher de l'entreprendre, et il n'y a que la gloire , ■■ qui est directement opposée à l'intérêt, qui soit capable de

■ vous porter à un si grand dessein. Si vous êtes délicat jus-

■ qu'au point de ne pouvoir souf&ir l'apparence du blâme,

• qui TOUS empêchera de rendre à votre république la liberté « que vous lui aurez acquise , et de lui remettre entre les •< mains la couronne que vous aurez si bien méritée? Alors

• il ne tiendra qu'à vous de donner un témoignage éclatant

• du mépris que vous faites de tous les intérêts du monde

• quand vous les pouvez séparer de l'houDeur. laseulc chose

• qui me reste à vous représenter, c'est qu'il me semble que

■ vous ae devez pas vous servir des Français : les inteltigen- ( ces avec les étrangers sont toujours extrêmement odieuses ;

• mais cell«-ci, dans les conjonctures présentes, ne vous sau- « rait être utile, parce que, comme Calcagno l'a remarqué, « la France est maintenant assez empêchée à se défendre eon- ' tre les forces de l'Empire et de l'Espagne , qui l'attaquent ' puissamment de tous cdiés ; mais, quand vous en pourriez

• tirer de l'assistance , songez que la condition où vous pas- ' seriez ne serùtqu'un changement de servitude, et que vous

• seriez l'esclave des Français, au lieu que vous pouvez être

Q4 PETITS CHEVS-ItCBDVBB HISTORIQUES.

> leur allié. Jugsi oda si c'est le parti d'un homme habile, ■ (te mérite, «t de qualité, comme vous êtes, de se résoudre ' à tout soiiffiÎF et d'être la victime de l'insolence de Doria , " ou bien, en hasardant toutes choies pour secouer le joug " de sa tyrannie, de tous exposer sans besoin à devenir l'es- « olave d'une puissance étrangère, et de tous renfermer x comme auparaTant dans les btunei de la fortune d'un par- " ticulier. ■>

HapliëlSacco, qui servait déjuge dans tes terreede la maison de Fiesque , et qui était le troisième qui fut appelé à ce conseil , voyant bien que le comte penchait abuolument du côté des sentiments de Veniua, crut qu'il serait inutile de les contredire; et, jugeant d'ailleurs que e«tte action était extrêmement périlleuse, il ne voulut pas lui conseiller de l'entreprendre, et ne déclara point ses pensées sur ce sujet, se remettant entièrement pour legros de l'athire aux volontés de son maître. Cest pourquoi il ne s'attacha qu'à soutenir seulementque, si die était entièrement résolue, il était alisolument nécessaire de se servit des Français , disant que ce serait une imprudence exlFaordinaîre de ne pas employer tout son crédit et toutes ses forces ùù te comte hasardait toute sa fortune ; qu'il ne pouvait eom prendre comment on conseillait Jean-Louis de résister tout seul aux armes de l'Empire , de l'Espagne , et de l'Italie , qui s'uniraient assurément contre lui; que l'on pouvait bieu prendre ane TiHe par une entre* prise, mais non pas assurer un Ëlat;<^ le dernier ne se pouvait foire que par une longue suite d'années , et que la pensée dese rendre souverain de Gênes, dans la dispositionoù se trouvaient les af&ires de l'Europe , était une résolution téméraire que l'on voulait faire passer sous le nom d'une entreprise glorieuse. Verrina résista de tout sou ponvoir h ce raisonnement de Raphél Sacco , et remit dans l'esprit du comte les raisons qu'il avait apportées sur ce sujet dans son discours, en lui représentant pins fortement qu'il n'avait fidt , que les amitiés des princes ne duraieM jamais davantage que lenrs in-

CONJUfl&TiON DE FIE&QUR. 95

tàréls^ et qu'encore que la faveur 4e la maisoa d'iulriche semblât inséparableineMMtacbée aui Dona , parce qu'ils lui étaient miles , elle Juinût dès qu'ils ne le seraient plus : au lieuquesirEmpeNwrveiynitJeaD-LoDiseuétatdeleservirou de lui miir« fl oubliemt bimtôt les services des autres pour . recliercher son amitié; nwàsqm , s'il af^wlait les Français , il se fermerait toates les vmesd'acooainamieiiient avec l'Empereur, dont la puissance éuit plus considérable enitalie que la leur ; qu'il suffirait de rccbeieher le secours de la France lors;

- qu'il se verrait entièranent exclu del'allianee de l'Empire ; qu'elle aurait «n ce cas tant d'intérêt à m le point abandouner, qu'rilenemanquerait'pasde le seaaurir, parce que, le e<hiite Jeaa>Loiiis deiacuraDt le raattre de GSoes , les Français- seraient touJAUTS^dass la «rainte qu'il ne s'accorddt avec leufs ennemis , s'ils lui reCusaiaot les asùstanceg nécessaires poHf-sB défmse; qu'au reste, il n'était pas besoin de plus grandes forces pour réussir dmsee dessein que celles qu'il pouvait avoir de lui-même , puisqu'il SMalt bi«n qu'il n'y avait que deux cent oinquzate bommes de guerre dans Gènes , et que les gatëresde Jannetin Doria étaient entièrement désarmées. Ces' raisons donnèrent le dernier coup dans l'esprit du comte , parce qu'elles étaient eonfonnes à l'inclination natur^eqn'il avait toujours eue pour ta gloire , et à cette ^randmir d'âme qui faisait qu'aucune chose ne lui paraissait difficile

■ pourvu qu'elle fât honorable. 11 se résolut enfin d'entreprendre celie-ei avec ses propres fiireei , et de n'y employer que les amis «t les serviteurs qoe sa haute naissance, sa courtoisie extraordinaire, satibéralitéinépuisable, et toutes ses

- autres bonnes qualités , lui avaient acquis.

IlsetrouveassezdeperSonnesçuiontdumérite, du courage ^ de l'ambhion, et (fui roulent dans leur esprit des pensées génénles de s'élever et àe rendre leur condition meillewe; mais il s'en rencontre raremeat qui, après les avoir 'forméês-isiMbentâire lechotx dea moyeii»qui sont propres à l'exécution, et quia* M'reiflohent pas du soin continuel

96 PETITS CHEEï-UŒUVBE KiSTOBIQUES.

qu'i)£iutavoirpour les faire réussir, ou, quand ils s'en donnent la peine , c'est presque toujours à contre-temps et avec trop d'impatience d'en voir le succès. Dans les afïaires de la natnre de celle-ci , la plupart des hommes prennent d'ordinaire plus de loisir qu'il ne faut pour s'y résoudre ; mais ilso'enprennentjamaisautantqu'H est nécessaire pour t%écut«r ee qu'ils ont résolu ; ils ne songent pasd'assez loin h disposer toutes leurs actions pour la fin qu'ils se sont proposée , à conduire tous leurs pas sur le plan qu'ils ont formé une fois, à s'établir un fonds de réputation, h s'acquérir des amis , et faire enfin toutes choses en vue de leur premier dessein ; au contndre , on les voit souvent changer de vie tout-à-conp : leur esprit parait inquiet et surchargé du secret et dn poids de leur entreprise ; et, dans les changements et l'irr^olarité de leur conduite , ils laissent toujours échapper quelque chose qui peut donner prise à leurs surveillants et de l'ombrage à leurs ennemis.

Le comte Jean-Louis de Fiesque remédia très-sagement à ces inconvénients, car, se connaissant d'un esprit porté aux grondes choses , et voyant bien qu'il serait un jour capable do ramener ces inclinations générales à quelque dessein particulier et important pour son élévation , il se donna tout entier è cette pensée , et , comme il avait de lui-même une ardeur incroyable pour ta gloire et beaucoup d'adresse pour accroître sa réputation, il virait de manière que toutes les grandes qualités que l'on remarquait en lui paraissaient venir du fonds de son naturel et sou pas d'une conduite étudiée. II avait un air toujours égal , ouvert, agréahle, et même enjoué ; il était civil avec tout le monde , mais avec des distinctions obligeantes selon le mérite et la qualité; sa libéralité était si grande qu'U allait au devant du besoin de ses amis : il gagnait de la sorte les pauvres par ses largesses , et les riches par son honnêteté. 11 observait religieuse pnent ses paroles; il avait une chaleur à obliger qui ne se relâchût jamais ; sa maison et sa table étaient ouvertes h tous venants , et il

CONiUBATIO:* DI FIS8QUE. «iT

était magniflque «i tontes choies jusqu'à la profusion. Mais ce qni donnait un lustre merveilleux h ces rares qualités, c'eit qu'il était Men fait de sa personne , et que tout ce qu'il feisait était accompagné d'un airnobleetgrandqai sentait sa naissance illustre et qui attirait l'inclination et le respect de tout le monde.

Cette conduite lui assura tellement les cœun de ses amis, que pas un de ceux qw lui avaient promis de le serrir ne manqua de foi ni de discrétion dans une affaire si délicate; chose extraordinaire à la vérité dans les conjurations où il faut tant d'actevrs et tant de secret , que quand il n'y aurait pmnt d'infidèle , il est malaisé qu'il ne s'y trouve toujours quelque imprudent. Mais ce qu'il y eut de plus admirable en celle-ci , ce fut que set ennemis, voyant son jumiédé toujours éj^al , ib n'en prirent aucun ombrage, parce qu'ils attribuaient pluutt ce qu'il y avait de trop éclatant dans ses actions à son humeur naturelle qu'à un dessein formé.

Ce fiit sans doute une des causes du mépris que fit André Doria des avis qu'il reçut de Ferrand Gonzagjue et de deui ou trois autres tonchaut cette entremise; je dis une des causes, parce que , encore que b cnoduite de Jean-Louis contribuât à ôter la méfiance de l'esprit de c« vieux politique, habile et jaloux de son autorité , il fallait néanmoins qu'il y eût quelque autre raison d'un ù grand aveuglement; mais il est difficile de la pénétrer si nous ne la rapportons à la Providence , qui prend plaiûr de faire cotinattre la vanité de la prudence humaine , et de confondre l'orgueil de ceux qui se flattent de pouvoir démêler les replis du CŒur des hommes et d'avoir un discernement in&illible pour toutes les choses du monde. Cette présomption n'est jamais plus ridicule que dans CCS grands génies qu'une étude coutiDuelle , une profonde méditation , et une longue expérience ont tellement élevés au-dessus do commun et enivrés de la bonne opmioQ d'eu^-mf mes , qu'ils se reposent sur la foi de leurs pn^res lumièi-es dan« les afiaires ]fs plus difficiles , et n'écoutent les

9S PBTITS CBEFS-DŒUVBE IIISTOBIQUBS.

conseils d'autrui que pour les mcprisen U est vnd que la pl^• part de ces liommes aitraordlDaires , que les autres vgnt consulter comme des, oraclas , et qui pénètrent si vivement dans l'aveairsur Iqs iatéc^tg qui le^r soat indifférents , devieiuieut presque toujours avouées . sur ceux qui leur imparlent davantage ; ils sont en cela plus malheureux que les autres , qu'ils ne sauraient se conduire ni par leur raison ni {«r celle de leurs amis.

L'action delibéralité quidounaLeplus de partisans au comte Jean-Leuis de Fiesqoe paru» le^peo^ fut celle qu'il Ht 'aux lileurs d« soie, qui. forment un. corps d'habitants considérable dau G&jes. Us étaienbators extrêmement iacom* modes de lamisËre^d^s^uecees passées; lecomteayant appris de leur consul t'éttit où il»«e -trouvaient, il témtHgna beaucoup decamp4Pa>00'die tour pauvreté , et lui commanda en même temp» d'«nvayer ea, son - palais ceux qui avaient le plus de besoin de son secoues; il-leur fournit abondamment de rjtfgeat etdesvtVMS,«t Jes pria,de ne point faire éclater ses présents, panje qu'il s'en' prétendait aucune récompense ■que la satisbction qu'il s^tait en lui-même de secourir les ^i^ ; et, accompagnant ces aboses d'une courtoisie et d'une , douceuc qiiiile et caressante qui lui était naturelle , il gagna 'tellemflnt'ies ceeursdeces pauvre»gens, qu'ils furent depuis c^jour-là eirtièrement dévoués 'à son service. ' 'Tklais s'ils'Etflitait par ses bienfaits l'amour et l'estime du manu psupie i il n'oubliait pas de se rendre agréable à ceux iqulétaientlesphiscon^ôé» dans cet ordre par des paroles de liberté qu'il laissait couler adroitement dans ses discours, qtii lenrfaisaimt comprendre qu'encore qu'il filt du cwps de la trablesae , il était trop raisonnable pour ne pas compa- -tir avec beaucoup de doultnrà' l'oppression du peuple.

Qudques personnes aoou6ut la république d'avoir manqué r de 0»ud|iite en oAte lOQOwioa . et soutiennent que ce fut une iimpfiidenosextrdmeâii^séiiMdesouffrir'que Jean-Louis obli- I ge,% ainsi toiitilenviwde ets'acqutt avec tentde soin lescceurs

dé ses citoyens. Je ne pais désavouer que la muime qui sert de fondement à c^te <^inion ne «Mt un trait de fine politique , et il semble qu'iQ'ant pour but ta médiocrité des pw* ticuliers, elle doiveavoir pour eftet la sûreté générale ; ouis je suis persuadé qu'elle est fort injuste , en ce qu'elle corrompt la nature dce bonnes qualités, qui deriennect par cette raison nuisibles ou dangereuses à celui qui les possède,. et je la crois même pernicieuse en ce qu'elle rend , peroe qn'«a rendant le mérite suspect, elle étouffe tontes les semences de la Tertu, et dëgoilte tellemedt de l'amonr delà glotte, qu'on ne se porte jamais qu'avec crainte aux belles actians, et que l'on se détourne de celles qui pourraient être utiles à l'État, pour éviter de donner de l'ombrage au gouvmieiaent. Il ' arrive aussi qu'au lieu de retenir les hommes de grand eteur dans les bornes de cette égalité qu'elle prescrit, elle Im porte quelquefois à donner un cours pluslUure à leur 3n>< bition et a prendre des résolutions eitrémes pour secouer le joug d'une loi si tyrannique.

Le comte ne se fiait pas tellement aux bonnes veloutés de cette populace, que cette conHance VempIcUt de s'assorer des gens de guerre, qui sont principalement nécessaires pour desemblablesentreprises.il partit a^ commençaient deTété, en apparence pour risiter ses terres, mais, dans la vérité, ce fiit pour remarquer les gens de swvice qui se trMivaient alors parmi ses sujets , et pour les accoutumer aux eicercîoes de la guerre, sous prétexte de la crainte- qd'il disait avoir alors du duc de Plaisance. Il voulait aussi dôaner tes ordres nécessaires au dessdn qu'il avait de faire couler du monde dans Gênes quand il serait temps , 'et s'assurer dessentimentii de ce duc, qui lui promît secrètement deux mUlebonmet de ses meilleures troupes.

Le comte, revenant sur la fin de l'automne, aJMita à sa vie ordinaire une profonde dissimulation pour ce qui regardait la maison de Doria, témoignant en toutes les rencontres une ^ranil? vénération envers la personne d'André , et une

100 PETITS C]IXFS-D(I.LVBB HtSTOKigUBS.

amitié très-étroite à Jannetin , afin de faire connaître à tout le monde que ses divisions passées étaient entièrement assoupies, et de leur donner toutes les marques imaginables d'une liaison extrêmement assurée.

S'il est vtùi, ce que dit le comte Jean-Louis de Fiesque le jour même qu'il exécuta son entreprise , qu'il était averti depuis longtemps que sa perte était résolue dans l'esprit de Jannetin, et que cet homme injuste et violent, qui n'était retenu que par la prudence d'André, voyant que sou oncle étut sujet à de grandes maladies, avait commandé au capitaine T^ercaro de se délire de tous les Fiesque dans le moment qu'André Doria mourrait; qu'il avait des lettres con- Taineaules par lesquelles il lui était aisé de prouver que le même Jannetin avait essayé de l'empoisonner par trois diverses fois ; et qu'il était avec cela très-assuré que l'Empereur était prêt de lui mettre entre les mains la souveraineté de Gènes, je ne pense pas que l'on puisse blâmer avec justice la dissimulation du comte, parce que, dans les affaires où il s'agit de notre vie et de l'intérêt général de l' État, la franchise n'est pas une vertu de saison ; la nature nous faisant voir dans l'instinct des moindres animaux qu'en ces extrémités l'usage des finesses est permis pour se défendre de la violence qui nous veut opprimer.

Mais si les plaintes de Jean-Louis n'étaient que des calomnies inventées contre la maison de Doria , pour donner des couleurs plus honnêtes à son dessein et pour aigrir les esprits , on ne peut désavouer que ces fausses marques d'amitié, données avec tant d'affectation, ne fussent des artifices indignes d'im grand courage comme le sien; et sans doute il serait difficile de justifier une pareille conduite, si ce n'est par la raison de cette nécessité que l'insolence et le pouvoir de Jannetin lui avaient imposée de vivre de la sorte.

Le comte avait acheté quatre galères du duc de Plaisance , et les entretenait de la paye du pape , sous le nom de son frère Hiérôme ; jugeant Ùen que la chose la plus nécessaire

CONJURATION DE FlESquE. tOI

jt son entreprise était de se rendre maiire du porE , il en fit venir une à Gènes, sous prétente qu'il la voulait envoyer en course au Levant , et prit en mime, temps l'occasion de faire entrerdausia ville sans soupçon une partie des soldats qui lui venaient de ses terres et de l't^tat de Plaisance , dont les uns passaient comme étant de In garnison , les autres comme aventuriers qui detnandnient à prendre parti , quelques-uns comme mariniers , et beaucoup même comme forts.

Verrina ût couler adroitement dans les compagnies de la ville quinze ou vingt soldats qui étaient sujets du comte , et engagna d'autres de la garnison. Il se Tit promettre, par les plus considérés et les gdus entreprenants d'entre le peuple toutes sortes d'assistance pour eiéculer (ce leur disait-il) un dessein particulier qu'il avait contre quelques-uns de leurs ennemis. Calcagno et Sacco travaillaient de leur câté avec beaucoup de diligence et de soin ; et il me semble que l'on ne peut mieux exprimer l'adresse avec laquelle ces quatre personnes conduisirent cetts entreprise, qu'en disant qu'ils y engagèrent plus de dix mille liomnies sans en découvrir le seo^ à aucun.

Les choses étant ainsi disposées, il ne manquait qu'à choisir le jour pour les exécuter, à.^uoi il se trouva quelques difficultés : Verrina était d'avis que l'on priât à une uouvelle messe André , et Jannetin Dona , et Adam Centurione , avec ceux de la noblesse qui étaient les plus affectiomiés à ce parti ; il s'offtait de les tuer lui-même. Cette ouverture fut aussitôt rejetée par le comte, qui conçut une telle horreur de celte proposition, qu'il s'écria que Jamais il ne consentirait à ntanquer de respect au mystère le plus saint de notre religion pour faciliter le succès de son dessein. L'on proposa ensuite de prendre l'occasion des noces d'une soeur de Jannetin Doria avec Jules Cibo, marquis de Masse , foeau-frère du comte ; et l'on trouvait que l'exécution en serait facile dans cette rencontre , parce que Jean-Louis aurait le prétexte de faire un festin à tous les parents 4e cette maison , et la com-

r03 PBim CHBFS-D OEUVBI HISTOHIQDBS.

modité entière de les perdre tous à la fois; mais ta générosilé du uomte s'opposa eocore à cette noire trahison, ainsi <jue beaucoup de personnes l'assurent, et qu'il est aiséà croire d'un lioriime de son naturel , quoique les partisans de Dorin aient publié qu'il avait résolu de se servir de ce moyen , si une affaire qui engagea ce mSme jour Jannetin à un petit voyage liors de Gânes ne lui en edt fait clianger la pensée. Enfin, après plusieurs délibérations, h nuit du second jour de Janvier fut choisie pour cette entreprise ; et en même temps les ordres nécessaires furent donnés pour cet effet avec beaucoup de conduite. Verrina, Calcagno et Sacco, disposant deleur eâté ceux qu'ils avaient pratiqués, le comte fit apporter chez lui secrètement grande «luantité d'armes , et envoya remarquer les lieux dont il fallait se rendre maître; il lit couler peu à peu et sans liruit , dans un eoi^ de logis séparé da reste de son palais, tes gens de guerre qui étaient destinés pour commencer l'exécution; et lejour étant arrivé, lé comte, pour mieux couvrir son dessein, 6t quantité de visites , et alla même sur le soir au palaisdeDoria, où, rencontrant les enfants de Jannetin, il les prit l'un après l'antre entre ses bras , et les caressa longtemps en [ffésence de leur père, qu'il pria ensuite de commander aux ofnders de ^es galères de ne donner aucun empêchement à la partancedelà sienne, qui devait la même nuit faire voile en Levant. Après quoi , il prit congé de lui avec ses dvilités ordinaires : et, en retournant à son palais, il passa chez Thomas Assereto, où il rencontra plus de trente de ces gentilshommes ([lie l'on appelait populaires, que Verrina avait fait trouver |iar adresse en son logis , d'où le comte les emmena souper avec lui. Quand il fut arrivé , il envoya Vertina par toute la ville, au palais de )a république, et à celui ds Doria, pour <ibserver si l'on n'avait aucune lumière de son dessein ; el , après avoir appris que toutes choses étaient dans le calme accoutumé , il commanda que l'on fermât les portes de son logis , avec ordre néanmoins d'y laisser entrer tous ceux qui

CONJlJBiTIO.I DX FIB8QDE. 103

le deiiianderateot , et défense d'en laisser sortir qni que ce soit.

Comme il s'aperçut que ceiin qu'il avait conviés étaient extrêmement étonnés de ne trouver au lieu d'un festin préparé que des annes, des gens inconnus et des soldats, il les assembla dans une salle, et, faisant paraître sur son visage une fierté noble et assurée , il leur tint ce discours :

n Mes amis , c'est trop souffrir de l'insolence de Jantiblln' « et de la tyrannie d'André UOria ; il n'y a pas un moment à

• perdre si nous voulons garantir nos vies et notre liberté de « l'oppression dont elles sont menacées. Y a-t-il quelqu'un

■ ici qui puisse ignorer le danger pressant où se trouve la " république P A quoi penser.-vous que soient destinées les " ^ingt galères qui assiéjient votre port ? tant de forces et d'iii-

- telligences que ces deux tyraus ont préparées? Les voilà sur " le point de triompiier de notre patience , et d'élever leur

• injuste autorité sur les ruines decet État. Il n'est plus temps » de déplorer nos misères en secret, il faut basarder toutes

■ clioses pour nous en délivrer; puisque le mal est violent, " les remèdes le doivent être; et si la crainte de tomber dans " un esclavage Iionteux a quelque pouvoir siur vos esprits, il '< faut vons résoudre à faire un effort pour briser vos chaînes, " et prévenir ceux qui vous en veulent chaîner ; car je ne puis

• m'imaginer que vous soyez capables d'endurer davantige

- de l'injaslice de l'oncle ni de l'orgueil du neveu; je ne ri pense pas , dis-je , qu'il y ait aucun d'entre vons qui soit

• d'humeur d'obéir à des maîtres qui se devraient contenter " d'être vos égaux. Quand nous serions insensibles pour le " salut de la république , nous ne pouvons pas l'être pour le

■ ndtre : chacun de nous n'a que trop sujet de se venger; et

• notre vengeance est légitime et glorieuse tout ensemble,

■ puisque notre ressentiment particulier est joint au zèle dii

• bien public, et que nous ne pouvons abandonner nos iii- " térêts sans trahir ceux de notre patrie. 11 ne tient plus qn'îi

• vous d'assurer son repos et le vôtre ; vous n'avez qu'à vou-

lO-l PETITS CnEFS-DCEVVRt HISTOBIQUBS.

1 loir ttte li^reux pour le deveuir : j'ai pourvu h tout ce qui ' pouvait traverser votre bonlieur ; je vous ai facilité le che-

• min de la gloire , et je suis prêt à vous le montrer si vous « êtes disposés à me suivre. Ces préparatifs que vous voyei

• doivent vous animer à cette heure plus qu'ils ne vous ont

• surpris ; et l'étonnement que j'ai remarqué d'abord sur vos

• visages doit se changer en une glorieuse résolution d'em- " ployer ces armes avec vigueur pour travailler à la perte de

• nos ennemis communs , et à la conservation de notre It- " berté. J'offenserais votre courage si je m'imaginais qu'il

■ lût capable de balancer entre la vue de ces objets et l'usage « qu'il en doit faire : Il est sûr par le bon ordre que j'ai mis B à toutes choses ; il est utile par l'avantage que vous en ti-

• rerez ; il est juste à cause de l'oppression que vous souf-

■ frez , et il est glorieux enfin par la grandeur de l'entreprise.

> Je pourrais justifier, par les lettres que voici, que VEmpe- « reur a prtunis à André Doria la souveraineté de Gènes , et n qu'il est près d'exécuter sa parole ; je pourrais vous faire « voir, par d'autres que j'ai entre mes mains , que Jannetin a « voulu suborner par trois fois des gens pour m'empoison-

• ner; il me serait facile de vous prouver qu'il a donné ordre

■ à Lercaro de me massacrer avec tous ceux de ma maison , 1 au moment que sou oncle viendrait à mourir ; mais la concc naissance de ces trahisons , quoique noires et iufSmes, n'a* " jouterait rien à l'horreur que vous avez déjà pour ces nions-

• très: il me semble quej'aperçois dans vos yeux cette noble « ardeur qu'inspire une vengeance légitime ; je vois que vous

• avez plus d'impatience que moi-mêmede faire éclater votre

• ressentiment, d'assurer vos biens, votre repos, et l'hon- ' neur de vos familles. Allons donc , mes cliers concitoyens , « sauvons la réputation de Gênes , conservons la liberté de

> notre patrie, et faisons connaître aujourd'hui à toute la n terre qu'il se trouve encore des gens de bien dans cette « république qui savent perdre les tyrans. »

Les assistants se trouvèrent extrêmement étonnés de ces

CONJHBATKIt t>B nBSQDI. tO£

paroles ; mais comme ils étaient presque tous passionnai pour le comte de Fiesque, et que les uns joignaient à cette amitié les hautes espéianees dont ils se flattaient au cas que l'entreprise réussit , et que les autres craignaient son reaseutinnent s'ils refusaient de suifre sa fortune , ils lui promirent toute sorte de services. II n'y en eut que deux, de ce nombre assez considérable, qui le prièrent de ne les point engager dans cette af&ire : soit que leur profession éloignée des périls et leur humeur ennemie des violences les rendissent incapables (comme ils disaient) de. servir dans une acUon où il y avait beaucoup de dangers à essuyer et de meurtres à commettre , soit qu'ils couvrissent de l'apparence d'une peur sîinulée l'affection véritable qu'ils avaient pour la maison de Doria ou pour quelques-uns de son parti, il est certain que le comte ne les pressa pas davantage, et qu'il se contenta de les enfermer dans une chambre, afin de leur <lter le moyen de découvrir sou dessein. I^ douceur dont il usa en* vers ces deux personnes fait que je ne puis croire ce que quelques historiens passionnés contre sa mémoire ont publié, qui est que le discours qu'il fit dans cette assemblée ne fut rempli que de menaces contre ceux qui refuseraient de l'assister; et je crois que l'oa peut avec raison faire le même jugement des paroles impies étemelles qu'ils l'accusent d'avoir dites le soir de son entre|Hise : car quelle apparence y »4-il qu'un homme de sa condition, né avec nne^passion ei- Iraordinaire d'acquérir de la gloire, se soit laissé emporter a des discours dont il est impossible de se ressouvenir sans horreur, et qui. ne servaient en aucune façon du monde à ses desseins? Quoi qu'il en soit, dès qu'il eut achevé de parler à ces gentilshommes et qu'il les eut informés de l'ordre de son entreprise , il s'en alla dans l'appartement dé sa femme, qu'il trouva dans les pleurs , prévoyant hien que ces grands préparati& qui se faisaient dans sa maison ne pouvaient être desiinés par son mari tju'à quelque action dangereuse. U crut doue qu'il ne devait pas lui en cacher plus longtemps la té-

106 FBTITB CHBPS-ACEUVIIE E(I8T0Kt<lUBB.

rite; mais il essaya de diminuer ses craiotes par toutes le§ raisons doDt il put s'aviser, en Ini représentant à quel point les choses étaient eng^^jées , et l' impossibilité où il élut de s'en retirer. Elle fit tous les efforts imaginables pour le- dé' tourner de cette action, et se sernt de tout le pouvoif que lui donnait sur son esprit la tendresse qu'il avait pour elle ; mais ni ses larmes ni ses prières ne purent ébranler sa résolution. Paul Pansa, qui avait été son gouverneur, et pour lequel il avait une grande vénération, se joignit a la comtesse, et n'oublia rien pour le ramener dans les bornes d'un dtoyen, et lui représenter tout ce qu'il hasardait dans cette occasion. Le comte fut ausà peu toucha des conseils de son gouverneur que des caresses et des pleurs de sa femmes II avait (comme on dit de César) passé leSnbicon; et, rentrant dans la salle où il avait laissé ceux qui avaient soupe avec lui , il donea les derniers ordres pour l'exécution de son entreprise : it commanda cent cinquante hommes, choisis «d> tre ce qu'il avait de gens de guerre, pour aller dans cette partie de la ville que l'on appelle le Bourg, où i) les devait suivre accompagné de la noblesse; Corneille, son frère bâtard, eut ordre, dès qu'on serait arrivé an Bourg, de se séparer avec trente hommes détachés pour marcher à la porte de l'Arc et s'en rendre maître ; Hiérflme et Ottobond , sei frères, avec Vincent Calcagno, eurent charge de prendre celle de Saijit-Tliomas en même temps qu'ils entendraient le coup de canon que l'on tirerait de sa galère, commandée par Verrina , qui était toute prête pmir serrer la bouche de la Darse , et investir celle du prince Doria. Le comte devait se rendre par terre à cette porte , après avoir laissé des corps de garde en passant à l'Arc de Saint-André, de Saint-Donat, et à la place des Sauvages , avec le moins de bruit qu'il se pouFrait : Thomas Assereto fut commandé pour se saisir de celte porte, en donnant le mot, qu'il pouvait aisément savoir, .parce qu'il avait charge sous Jannetin Doria. Comme cette action était te point le plus imparlant de l'entreprise , parce

' ifue si ^le ne réussissait pas,. ceux ^ai étaient sur la galdre defiwqae ne pouTajoit avoii nulle cotniuiniiciitioti avec tes cttnjwés, ou jugea à [vopos, pour la rendre encore plus aisée , qae Scipion Borgognino , sti^tX du comte et détenniné Midat, se jetât dans la Danène avec det felouques armées, et lutt pied à tene de ce oât^là , «i inétne tenaps que Tbonus Assereto attaqueiait ceDe porte par dehors. 11 fut aussi léeoJu qu'au n binent q ue Biérème et Ottobond de Fiesque

- se seraient rendus matties delà porte de Sùnt-Thomas, (}ui est proche du palais de Doria, l'un d'eux l'inùt forcer et tuer Aaisé et lannetiii; el parce qu'il- y avait qudque sujet

- de Niàre que cdui-ci , s'éveîUaiit au bruit qui se ferait aux portes, poonrait se mettre sur la felouque de Louis Giulia pour y venir duiner or4re,.an laina deux friouques pour y prendre garde.A ces ordres, il en fut «jouté un général, que tous lescei^urés appelassent le peuple avec le nom de Fiesque, et criasseatlibnté, afinque ceux delà ville, de l'affectiofl desquels on était assuré , ne se tnwvasaent point surpris, et que, voyant que le comte étaU auteur de cMte affiùre , ils se joignirent à ses gens.

U n'eit pas aâsé de décider s'il n'edt point été plus avuktogevx «t [tes sûr de ne foire qu'un gros de toutes ces troupes , qui étai«it a^xtes eu tant de quartien différents etélo^oés Ice uns des autres , que de Les désunir, parce que le nombre en était asser considérable pour croire que si elles fiissent mtréesperun m&ns endroit dans la ville, elles auraient poussé tout ce qui le serait présMiié devant elles, et auruent attiré le peuple en faveur du parti viotoneux partout oit elles auraient passé ; au lieu qu'étant divisées , elles ne pouvaient agir que faildement , au faasard de faire des contre-

- temps, et d'être dé&itea l'use par l'autre; car il est certain qu'il fant mie grande justes^ pour accorder l'heure des attaques, et bien du bonheur pour qu'dlea reussisseut également : tant de bras et de létes doiveoten ces rencmitres concourir a une même action , que4a moindre faute déconcerte

108 PETITS CHBn-UUKUVtE HISTOBIQUES.

bien BWVfnt tout le reste ; de même que le désordre d'une Mole roue peut arrêter le mouvement des plus grandes machines. Cepmdant il est fort difQcile que durant la nuit , et parmi I« tumulte qui accompai^e d'ordinaire ces entreprises, -le cceurou le jugement ne manque Q quelqu'un desconjurés, et que, trouvant le péril de près plus terrible que de loin, il ne se repente de s'y être engagé. Mais , lorsqu'ils marebent tous ensemble , l'exemp'e anime et rassure les plus timides ; et quand ils voudraient lâcher le pied , ils ne le peuvent pas , étant contraints de se laisser entraîner par le nombre, et de faire par nécessité ce que les braves font par valeur.

Ceux qui «ont d'une opinion contraire soutiennent que dans ces entreprises qui se font la nuit dans une ville où l'on a de grandes intelligences et la plupart des peuples favorables, et où tes eonjurés peuvent se rendre maîtres des postes principaux avant que leurs ennemis soient en état de les disputer, il vaut mieux former divers corps et faire des attaques différentes en beaucoup d'endroits, parce que, en donnant plusieurs alarmes à la fois en des lieux éloignés, on oblige ceux qui se défendent à séparer leurs forces , sans savoir combien ils en doivent détacher; et l'épouvante qne ces surprises causent ordinairement est bien plus forte lorsque le bruit vient de tous cdtés , que quand il ne faut pourvoir qu'à un seul ; outre que dans des rues étroites comme sont celles de Gènes, un nombre médiocrefaitautantd'effetqueleplus gtsnd , et que dix hommes , à la faveur de la moindre barricade, dans un lieu serré, n'étant attaqués que de front, peuvent en arrêter cent fois autant des plus braves gens du monde, et donner le loisir ii ceux qui sont derrière eux de seratlier. Enfin, ceux qui sont de la dernière opinion croient que , dans une entreprise comme celle-ci . il est moins avantageux au parti des conjurés d'unir leurs forces en un seul coips que de les r^andre en divers eudroits de la ville, ayant la faveur de la plupart des habitants, parce que l'on soulève tout è la fois , et qnUls prennent plus aisément les

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COHJUKATIOM DK FIUQUI, tO!)

nrmei quand ils se Toient appuyés , et vmt plus capaUes de servir lorsqu'ils ont des troupes renées et des personnes de créance à leur l£te.

Toutes ces raisons étant justement balancées de part et d'autre, je crois que le comte de Fiesque en usa très-judicieusement; car il me semble qu'en cette occasion les inconvénients que nons venons de dire étaient moins à craindre qu'ils ne sont d'ordinaire , parce que son parti n'était pas seulement composé de gens de guerre et de noblesse, mais encore d'un grand nombre de peuple dont il était assuré ; de sorte qu'ayant dans tous les quartiers de Gènes des forces considérables , il avait sujet de croire que la garnison , qui était extrêmement faible , et ceux qui ne lui étaient pas fa- .vorables, lie pounaient apporter aucun obstacle à ses desseins, ni faire de résistance qui fitt capable d'ébranler ceux qui combattaient pour lui.

Cest pourquoi , étant sorti de son palais , il divisa ses gens selon Tordre qu'il avait résolu; et, en m^me temps que le coup de canon qui avait été donné pour signal fut tiré de sa galère, Corneille surprit la garde qui était à la porte de l'Arc, et s'en rendit maître sans aucune pleine. Oltobond et Hién}me , frères du comte , accompagnés de Caleagno et de soixante soldats , ne trouvèrent pas tant de facilité à celle de Saint-Tliomas , par la résistance de Sébastien l^rcaro, capitaine, et de son frère, qui firent ferme assez longtemps; mais celui-ci ayant été tué et l'autre pris , quelques-uns même de leurs soldats, qui étaient d Hitclllgence , ayant tourné leurs armes en faveur des Fiesque, ceux de la garde lûdtèrent pied et abandonnèrent leur poste aux ennemis, Jaiinetin Doria , éveillé , ou par le bruit qui se fit à cette porte , ou par les cris qui se faisaient en même temps dans le port , se leva en grande hâte , et , sans être suivi d'autre personne que d'un page qui portait un flambeau devant lui , accourut à la porte de Saint-Thomas, où , ayant été reconnu par les conjurés , il fut tué en arrivant.

tlO PRTITS CH8V8-D (EHVBS RISTOIIQUBS.

Cette prédfiitatMm de Jsnnetin sauva la vk à André Doria, et lui donna le temps de monter à cheval et de se retirer à quinze milles de Gânes , parce que Hiérâme de Fiesque , qui avait eu ordre de son frère de forcer le palais de Doria ineoDtiDent après qu'il se serait saisi de la porte de Saint- Thomas , voyant que Jannetin s'était fait tuer par son imprudence , préféra la conservation des richesses immenses qui étaient dans le palais, et qu'il eût été bien malaisé de sauver des mains des soldats , à la prise d'André Doria, qu'il ne considérah plus que comme un vieillard cassé dont la perte devait être indifférente. Pendant que ces choses se passaient au quaTtier de la porte de Saint-Thomas , Assereio et Sciplon BorgogtBBO exécutèrent ce qui leur avait été commandé avec tonte sorte de bonheur : ils tuèrent ceux qui firent quelque résistance à la porte de la Darsène, et ponssèrent les autres si vivement qu'ils ne leur donnèrent pas le loisir de se recminattie, et s'assurèrent enfin d'ua lieu si considérable.

Le comte , après avou laissé en passant de grands ciHrps de garde dans les places qu'il jugeait les plus importantes, se rendit dans la Daraène, dont il trouva l'entrée tout-à-&it libre, et se joignit h Verrina, qui aVaitd^ investi avec sa galère celles du prince Doria. 11 les trouva presque toutes désarmées , et s'en rendit mattreavecbeaucoupdeËicilité; mais, craignant que dans cette confusion la chiourme ne relevât la capitaine, sur laquelle il entendait beaucoup de bruit, il courut ea diligence pour y donner ordre , et , comme il était spr le point d'y entrer, la planche sur laquelle il passait venant à se renverser, il tomba dons la mer ; la pesanteur de ses armes et la vase, qui était profonde en cet adroit, l'empéchèréntdese relever; et l'obscurité de la nuit, jointe au bruit confus qni sefaisaitdetoutesparts.ôtèrent aux siens la connaissance de cet accident; en sorte que, sans s'aporcevoir de la perte qn'ils avaient faite , ils achev^'cnt de s'assnrer du port et des galères.

Ottobond , qni était venu en ce lieu après avoir exécuté son

COTlIDftlTIOn DE FIBSQUI. 1 1 1

premier dêsseiii , y demeura pour comiuauder; et Hi^me, qui Tavait suivi, après avoir laissé Vhicent Calcagno à la porte de Saint-Thomas , sortit du port et se jeta dans les mes mec deux Cents liommes pour émouToir la populace et rallier auprès de lui le plus de gens qu'il pourrait. Verrina St d'un antre cdté la nitoe chose , et ainsi un grand nombre de peu- ^e se rangeant anprèa d'eux , personne n'osait plus paraître dans la ville sans sedéclarerponrlepartide Fiesque; la plus grande partie de la noblesse demeura renfermée pendant le bniit, chacun craignant le pillage de sa maison; les plus courageux se rendirent au palais avec l'ambassadeur de l'empereur, qui avait été sur le point de s'enfuir de la ville , sans les remontrances de Paul Lasagna , homme de grande au* torité parmi le peuple. Le cardinal Doria et Adam Centurione s'y trouvèrent aussi , et résolurent avec Nicolas Franco, e» c« tetnp»Jà chef de b répnbliqiie , parce qu'il n'y avait point de duc , d'enf oyer Booiface Lomellino , Christophe Palavicini , et Antoine Calva, avec cinquante soldais de la garnison, pour défendre la porte de Saint-Thomas; mais ceux-ci, ayant rencontré une troupe de conjurés, et se trouvant abandonnés d'une partie de leurs gens , furent obligés de se retirer. dans la maison d'Adam Centnrione, où, ayant trouvé François Grimaldi et Dominique Doria , et quelques autres gentilshommes , ils reprirent coeur et retournèrent encore à la roéraë porte par un chemin différent; mais ils la trouvèrent si bien gardée , et ils furent chargés avec tant de vigueur, qu'ils laissèrent Bonifoce Lomellino prisonnier, qui se fit remarquer en cette action par son courage, et se sauva heureusement des mains des conjurés.

T.e sénat , ayant éprouvé que la force ne réussissait pas , eut récours aux remontrances , et députa Biérdnia de Fiesque , parent dn comte , et Hiérôme Canevale, pour lui demander le sujet qui le portait à ce mouvement; et, incoati- Dent après, le cardinal Doria, son aHié, assisté de deux sénateurs, dont l'un était Jean-Baptiste I.ercaro, et l'autre.

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113 PBTITg CHBFS-DŒUVBB HISTOHIQUES.

Benurd CastagDa, se rêsidut, h la prière du sénat, d'allcr parier au comte pour essayer de l'adoudr ; mais, voyant que les choses étaient dans une si grande confusion que, s^il sortait par la ville , il exposerait inutilement sa dignité à l'insolence d'un peuple furieux, il ne voulut point passer outre, et demeura dans le palaia ; si bien que le sénat donna cette commission à Augustin I>}melliiio, Hector de Fiesque, Ansaido Justiniani , Ambroise Spinola et Jean Balliaoo , lesquels, voyant une troupe de gens armés venir à leur rencontre, crurent que e'élait le comte, et s'arrêtèrent b Saint-Siro pour l'attendre. En m^me temps que les conjurés les apen;urent, ils les chargèrent sans reconnaître, et firent fuir Loinellirio et Hector de Fiesque; Ansaido Justiniani se tint ferme, et, s'adressant à Hiérôme , qui conduisait cette brigade , il lui demanda de la part de la république où était le comte ; les conjurés venaient d'apprendre sa mort : Verrina, nprès l'avoir cherché longtemps eu vain , s'était remis sur sa uulère eomme désespéré , parce que les nouvelles qui venaient de tous les quartiers de la ville portaient qu'il ne paraissait en aucune paît; cela lit que Hiérôme répondit audacieusement et avec une extrême impudence à Justiniani, qu'il n'était plus temps de cherclier d'autre comte que lui-même , et qu'il voulait que tout présentemeul on lui remît le palais.

Ix sénat, a>'aot appris par ce discours la mort du comte , iTpril courage, et envoya douze gentilshommes pour rallier ceux de la garde et du peuple qu'ils pourraient mettre en état de se défendre. Quelques-uns des plus échauffés même pour le parti de Fiesque commencèrent a s'étonner ; plusieurs, qui n'iivaient pas tant d'affection ni de confiance pour Hiérôn)e qu'ils en avaient eu pour son frère , se dissipèrent au seul bruit de sa mort i et le désordre se mettant parmi les conjurés, ceu\ du italais s'en aperçurent, et délibérèrent s'ils les iraient charger ou s'ils traiteraient avec eux. Le premier avb fut propose comme le plus honorable , mais le second fut «livi comme le plus sâr. Paul Panaa , iHKnme ex-

COKJItlATION DE PIKSQUR. tl3

trémement considéré dans la république . et attaché de tout temps à In inaiian de Fiesque , fut choisi comme un iostrumcDt très-propre pour cet efFet; le séiMt le chargea de porter à Hiérôme aa pardou général pour lui et pour tous ses complices : il consentit à cet accord ; l'abolition fut signée CD même temps et scellée avec toutes les formes nécessaires par Ambroise Senaregua , secrétaire de h république. Et ainsi Hiérâme de Fiesque sortit de Gènes avec tous ceux de son parti , et se retira à Morftobio; Ottobond , Verrina , Calcagno , et Sacco, qui s'étaient sauvés sur la galère de Fiesque , tinrent la route de France , et te rendirent à Marseille, après avoir renvoyé à la bouche du Var, sans leur faire aucun mal, Sébastien I«r<'^ro , Manfredo Cenlurione , et Vincent Vaccara , qu'ils avaient pris h la porte de SaintThom:;s. Le corps du comte fut trouvé au bout de quatre jours , et, aj-ant été laissé quelque temps sur le port sans sépulture , il fut euGii jeté dans la mer par le commandement d'André Doria, Benoit Centurione et Dominique Doria furent députés lelendeniain vers André pour lui faire compliment, au nom de la république, sur la mort de Jaanetiu et le reconduire dans la ville , où il fut reçu avec tous tes honneurs imaginables. Il se rendit au sénat le jour suivant, où il représenta par un discours véliément, et qu'il prit soia d'appuyer du crédit de sts amis , que la république n'était point obligée de tenir l'accord qu'elle avait fait avec les Fiesque , puisqu'il avait été conclucontretoutes les formes, et signé, pour ainsi dire, l'épée a la main. Il exagéra fort combien il était dangereux de souffrir que les sujets traitassent de la sorte avec leur souverain; et que l'impuoité d'un crime de cstte importance serait un exemple fatal à la république. F.nfin, André Doria sut couvrir avec tant d'adresse ses intérêts particuliers sous le voile du bien piiUic, et soutenir si fortement sa passion par Bon autorité , qu'encore qu'il y eût beaucoup de personnes qui ne pouvaient approuver que l'on manquSt à la foi publique , le sénat déclara néanmoins tous les conjurés criminels de lèse-

114 FBTITB CHSFS-D «trVBB HISVSBIQUES.

majesté , lit raser le superbe palaû de Fiesque , ctmikittna ses frères et les priocipaui de sa tactianà la mort, punit de dnquante aos de bannissemeat eeiu qui avaient eu la moindre part à cette entreprise , et ordonna que l'on ferait commandement à Hiérôme de Fiesque de remettre entre les mains de la république la forteresse de Hontobto. Le dernier point n'était pas si aisé à exécuter que les autres; et, comme la pEace était lionne par sa situatioii M par ses fortifications, auxquelles on travaillait encore continuellement, ou jugea plus à propos d'essayer toutes les voies de la douceur pour la tirer des mains des Fiesque avant que d'en venir à la force , dont l'événement est toujours douteux. Paul Pansa eut commandement du sénat de s'y rendre au plus tM , «t d'offrir des coud itiong raisonnables à Hiérârnedelapartde la république ; mais elle ne reçut de lui pour toute réponse que des reproches de la foi violée envers tes siens , et un refus assez fier d'entrer en aucun traité avec les Génois. L'empweirr, qui craignait que les Français ne se rendissent mattres de ce cbSteau, très-imparlant à la sdreté de Géues , pressa fortemeat le sénat de l'assifeer , et lui donna pour cet effet toutes les assistances nécessaires. Augustin Spinola, capitaine d» réputation , homme de cœur et d'expérience , eut cet emploi, investît la place, la battit quarante jours durant , et obligea ceux qui étaient dedans de se rendre à discrétion.

Quelques historieRS acausent Veirina , Calcagno et Saceo d'avoir c«nseiHé à Hiérôme une capitulation si peu honora- 'iiie, à cause des dégodts qu'ils avaient reçus en France, d'où ils étaient revenus pour se jeter dans la pbce. Cette prise fit naitre dans la république de nouveaux d^rdres, par ladlversité qui se trouva dans les avis des sénateurs louchant la (lunitiou des prisonniers : beaucoup de personnes penlïbaioit du côté de la douceur, et voulaient que l'on pardonnât à la jeunesse de HiértJme, soutenant que le crime de cette famille avait été sufBsamment puni par la perte dg

COHIUBATlOn M nSSQOB. 115

comte et par etile de tous s«s biens ; mais André Doria , passionnément animé contre rile, remporta encore une fois sar^ la Glémence du sénat, et fut cause qu'il fit exécuter Hiérôme de Fiesque, Verrina, Cale^no et Assereto , et que l'on donna le sanglant airét contre Ottobond , qui porte défense h sa postérité , jnsques à la cinquième race , de s'approcher de Gènes.

Arrétons-uous ici , et considérons eiaotement ce qni s'est passé dans l'exécution de ce grand dessein ; tirons , s'il nous ' est possible , de ce nombre infini de butes que nous y pouvons remarquer, des exemples de la faiblesse humaine, et avouons que cette entreprise , cmisidérée dans ses commencements comme un chef-d'oeuvre du courte et de la conduite des hommes , piffatt dans ses suites toute pleine des effets ordinaires de la bassesse et de l'iraperf^ction de notre nature : car, après tout , queDe honte a-ce été pour André . Doria d'abandonner la ville au premier bruit, et de ne faire P^ lemoindreeffbrt pour apaiser par son autorité uneémeute populaire qu'il avait sujet de croire beaucoup mmndre qu'elle n'était, puisqu'il n'en pouvait savoir alors exactement les circonstances! Quelle imprudence fut celle de Jannetin de venir seul et dans les ténèbres de ia nuit à la porte de Saint- Thomas pour remédier à un désordre qu'il n'avait pas raison de mépriser, puisqu'il en ignorait la cause? quelle timidité au cardinal Doria de n'oser sortir du palais pour essayer de retenir le peuple par le respect de sa dignité ! Quelle impnidence au sénat de n'assembler pas toutes ses forces à la première alarme pour arrêter d'abord le progrès des conjurés dans les postes principaux de la ville , au lieu d'y envoyer de faibles secours qui ne pouvaient fiiire aucUn effet considérable '. Et quelle conduite enHn était celle-là de vouloir ramener par des remontrances un rebelle déclaré, qui avait les armes à la main , et qui se voyait le plus fort ! Mais , après avoir traité dans les formes , quelle maxime a ce même sénat dfe violer la foi publique et de contrevenir à une parole si

116 PETITS CRBFS-D (EUVHB HIST0BIQUE3

solenneUement donnée à Hiérâme et Ottobond de t'iesquc ! car si la crainte d'un pareil traitement peut £tre utile a un yjtàl, en ce qu'elle rptieni dans le devoir ceun qui auraient quelque pensée de révolte, elle peut aussi lui être pernicieuse, en ce qu'elle ôte tonte espérance de pardon à ceux qui se stmt révoltés. En eflet , il est malaisé de comprendre rominent ces politiques, qui passaient pour avoir de l'Iiabileté, n'appréhendèrent pas de désespérer par cet exemple Hiérôme de Fiegque, qui tenait encore la Roque de Montobio , qu'il pouvait mettre entre les mains des étrangers, et dont la perte était d'une eitréme importance à Li ville de Gènes. Mais si ceux dont nous venons de parler firent des fautes remarquables en cette occasion , nous puvous dire que les conjurés en firent encore de plus grandes après qu'ils eurent perdu leur chef. Sa valeur et sa bonne conduite, qui étaient comme les suprêmes intelligences de tous les mouvements de son parti , venant à manquer par sa mort , il tomba tout à coup dans un désordre qui aelieva de le ruin^. Hiérôme de Fiesque , qui , par beaucoup de raisoas , était obligé de cactKr la mort de sou frère, fut le premier à la publier, et. ]>ar cette nouvelle , il redonna cœur aux ennemis , et jeta l'épouvante dans l'esprit des siens. Otlobond , Verrina , Calcagno et Sacco , qui s'étaient sauvés sur ta galère , remirent en liberté , presque au sortir de Gènes , les prisonniers qu'ils avaient entre leurs maiDS,-sans prévoir qu'ils leur pourraient être nécessaires pour leur accommodement. Verrina , ayant appris la mort du comte, se retira dans sa galère, et abandonna lâchement une affaire de cette importanceà la conduite de Hiérôme , qui n'avait ni assez d'expérience ni assez d'autorité parmi les conjurés pour l'achever. Ce même Hiérôme lit un traité avec te sénat, et consentit à rentrer dans la condition d'un particulier, après s'être vu sur le point de se rendre souverain ; il fît ensuite une capitulation lionteuse dans Montobio, sur ta parole de ceux qui lui en avaient déjà manqué. Verrina , Calcagno , et Sacco, les principaux ministres d«

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GOHJDKÀTIOI) DE FIBSQDJI. HT

r«tte coajuratioa, et les plus erimmels de tous les complices du comte , le portèreot à cette bassesse , sur l'espéraace qu'on leur donna de l'impuiiité, aimaut mieux s'eiposer à mourir par la main iofUme d'un bourreau , que de périr houoraUement sur une brèche.

Ainsi Suit cette grande entreprise, cÛDsi mourut Jean- Louis de Fiesquc, comte de Lavagne,, que les uns honorent de grands éloges et les autres cliai^nt de blâme, et que plusieurs encusent. Si l'on considère cette maxime, qui conseille de respecter toujours le gouvernement présent du pays où l'on est, sans doute que son ambition est criminelle ; si l'on regarde son caura(;e et toutes les grandes qualités qui éclatèrent dans la conduite de cette action , elle paraît noble et généreuse. -Si l'on a égard à la puissance de la maison de Doria, qui lui donnait un juste sujet d'à ppréliender la ruine de la république et la sienne propre, elle est excusable ; mais , de quelque façon que l'on en parle , les langues et les plumes passionnées ne sauraient désavouer que le mal qu'elles en peuvent dire ne lui soit commun avec les hommes les plus illustres. Il était né dans un petit Ëlat. où toutes les conditions particulières étaient au-dessous de sou «Eur etdeE(Hi mérite; l'inquiétude naturelle de sa nation, portée de tout lempsa la nouveauté, réiëvation de son propre génie, sa jeunesse, ses grands biens, le nombre et la flatterie de ses amis, la faveur du peuple, les recherches des princes étrangers , et enGn l'estime générale de tout le monde , étaient de puissants séducteurs pour inspirer de l'ambition à un esprit encore plus modéré que le sien. La suite de son entreprise est un de ces coups que la sagesse des hommes ne saurait prévoir; si le succès en eilt été aussi heureux que sa conduite fut pleine de vigueur et d'habileté , il est à croire que la souveraineté de Gènes n'edt pas borné son courage ni sa fortune, et que ceux qui condamnèrent sa mémoire après sa mort auraient été les premiers a lui donner de l'encens durant sa vie; les auteurs qui l'ont noirci de tant de calomnies.

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lis PETITS CHBFB-D CeUVXB BISTOBIQUES.

pour satisfaire la passion des Doria et justifier Is mauvaise foi du sénat de Gênes , auraient fait son panégyrique par ua intérét contraire à eeiui-là , et ta postàité l'aurait mis au noni> bre des héros de son siècle ; tant il est nai que le bon ou mauvais événement est la règle ordinaire des louanges ou du blfime que l'on donne aux actions extraordinaires. PiéBomoins, je crois que nous pouvons dire , avec toute l'équité que doit garder un historien qui porte son jugement sur la réputation des hommes , qu'il n'y avaitrîenà désùrer dans celle du Aomte Jean-Louis qu'une vie plus longue et des occasions plus légitimes pour acquérir de la gloire.

RELATION

DE CE QUI S'EST PASSÉ Duas LES

CAMPAGNES DE ROCROÏ

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