‹ Petits chefs-d'œuvre historiques ...: précédés d'une introduction et deChapitre 7 sur 23 · ET SUR LA COHJTBATION DE FIESQUE · texte numérisé non relu

ET SUR LA COHJTBATION DE FIESQUE

La Conjuration de Fiesque est 1« premier ouvrage du i-ardinal tie Retz , car il serait inexact de dire sa pi'emière aventuiv. Ses Ménurires sont la conression à peu près sincère de sa vie ; la Conjuration de Fiesque est conmie la préface de cette vie et de ces Mémoii'cs. Pour comprendre sans peine l'on et l'autre , il ne Tant que lire ce singulier début d'un Jeune homme de dix-sept ans : ces premières pages font pressentir ce que l'homme voudrait être et ce que sera l'écrivain.

' Né h Montmirail, en Brie, au mois d'octobre 1614, Jean -François-Paul de Gondi, depuis cardinal de Betz, fut destiné à l'Église, sans autre vocation que la séduisante perspective de remplacer son oucle dans l'archevêché de l'aria; séduisante perspective , avons-nous dit, mais seulement pour les siens; car longtemps sa conduite plus que l^re, ses duels, ses intrignes galantes, protestèrent contre cette décision de l'orgueil de sa famille. Qui pouvait alors reconnaître dans le brillant abhé de Gondi l'élève de M. Vlnceut , comme on disait alors , ou autrement de saint Vincent de Paulî Voyant qu'il n'ohtlendralt rien par le scandale, le jeune de Gondi se résigna, et chercha A se faire un nom par l'édat de ses succès thétriogiques. Les luttes de

62 PETITS CHEFK-D'CEUVnE HISTORIQUES.

la Sorboniie l'attirèrent d'abord , parce qu'il y avait lutte, et eDsuite parce que derrière ses obscurs ri\aux il crut apercevoir Blchdieu lui-même. Ce fut au milieu de ces travaux , qui offraient avec ses folles habitudes un contraste déjà rare , qu'il conçut l'idée de la Conjuration de Fietque. Bien ne l'aviSt frappé, dans les écrivains de l'antiquité , comme ces entreprises mystérieuses où se Jette volontiers un esprit inquiet et hardi pour changer la face d'un État, moins peutitre par le besoin de satisfaire sou ambition , que pour courir les hasards du jeu et se donner l'émotiOR d'une victoire. Si ce petit livi-e n'est, comme on l'a mit, qu'une traduction libre de Mascardi, le choix du texie était déjà ^ntûcatif; mais au fond, rien ne ressemble moins que le lourd récit de l'It^len à la manière vive, animée, pénétrante de Gondi. Bidieiieu en Jugea mieux que les critique» , lorsque, après avoir lu la Conjuration de Fiesqtie, il prononça ces prophétiques paroles : Voilà un dangereux esprit I 11 l'éprouva lui-même , et faillit périr victime d'un complot dans lequel l'abbé de Gondi se loissa eatralaer par son impatience de jouer aux héros de Plutai'qne. Le complot avorta ; mais ce prunier essai de conspiration avait établi entre le peu{de de Paris et le fulur agitatetirde ta Fronde une communauté d'intérêts dont celui-ci devait profiter un jour. Toutefois, ajournant le parti qu'il en pouvait tirer, il voulut se donner, por le choix de ses relations , un air de converti , et Louis Xlll mourant n'osa lui refuser le titre de coadjuteur de l'archevêché de Paris. C'est là où Retz voulait en venir. Dans sa nonvdle dignité , il se comporta d'abord avec tant de gravité , que le cardinal de Mazariu en prit ombrage. Ses libéralités tr<^ bien adressées inquiétèi-ent encore plus le miitistre. Ce que depuis ou appela la Fi-onde , essayait dès loi-s de

NOTICE SLR LE CÀRBINAI. DE RETZ. C3

s'oi^aniser : le paiement grondait , le peuple commen- . çait à crier au mezarin, les ruelles s'entendaient, les pi-iDces parlaient avec hauteur ou s'éloignaient de la cour. Retz s'étudia d'abord à mettre les procédés de son cAté; mais la reine ne s' étant pas laissé prendre à ces belles apparences, et ajant cédé trop vite à l'impétuosité de son caractère, le coadjuteur jeta le masque, en gu:dant toutefois l'avantage de ne paraître obéir qu'au sentiment de sa sûreté personnelle. Une fois entré dans la carrière, le coadjuteur passa plus d'une fois du peuple aux prioces, des princes au parlement. Mais ses ennemis même lui out rendu cette justice , que s'il abandonna tour à tour chaque parti , du moins il n'en trahit aucun ; et l'histoire lui doit ce témoignage, que l'esprït de faction ne t'aveugla jamais au point de le rendre accessible aux propositions de l'étranger ; il eut sur le grand Condé cet insigne avantage. Aimant l'intrigue pour elle^éme, il ne se faisait pas scrupule de troubler sa patrie , mais il ne vouloit point la vradre. Pour ce qui est de ses brusques changements, ils s'expliquent par l'inquiétude de son humeur et par cet insatiable besoin d'activité , dont les allures ressemblent si fort à celles de l'ambition. On eût dit que, ne pouvant vivre en repos , il se laissait moins séduire par la justice d'une cause et par le proÛt qu'il en attendait , que par les chances qu'il y trouvait derentrw en lice. Le danger l'attirait plus que la fortune , et il s'arrangeait mieux d'une défaite qui laissait le champ libre à de nouvelles brigues , (jue d'une victoire qui l'eût désarmé en te faisant ministre, il put le devenir, et ne le voulut point. Mais je n'ai que faire de recommencer après lui ses Mémoires ; mieux vaut y renvoyer le lecteur, ou à la savante histoire de M. de Sainte- Aulaire , si ou ne trouve plus court de lire , dans la

.,Got>gL-

64 PETITS CUEFS-D ŒUVltE HISTOBIQUEti.

liiographie universelle, l'excellente notice de M. Tli. Foisset. Feu à peu chacun fit sa paix , la plupart même aux dépens du Cardinal, qui ne dut le chapeau qu'à sa bonne fortune. Elle ne l'empêcha pas d'être arrêté en 1652, et mené au donjon de Vincennes. Transféré plus tard nu château de Nantes, il s'échappa par un prodige d'audace ; mais une chute qu'il fit dans son évasion fut pour lui le grain de sable de Cromwell , et Mazarin en fut quitte pour la peur. Ret2 parcourut quelque temps l'Espagne en aveuturier ; et quand on ne savait plus où le prendre , tout a coup on le \it apparaître à Rome, ou il y avait justement un pope à nommer. C'était jouer de bonheur. Le conclave était un nouveau champ de bataille digne du génie d'un tel fugitif. Dès le premier jour, il s'y sentit à l'aise , et contribua si bien à faire cliic Alexandre VIT , que Louis XIV le renvoya par deux fois à Rome, pour y prendre part à la double élection de Clément IX et de Clément X. De retour à Paris, il avait trouvé les choses bien changées. A l'autorité équivoque de Mazarin avait succédé une main ferme , un véritable maître , un roi sans , parlement et sans premier ministre. Le cardinal de Rete comprit aussitôt qu'il n'avait plus qu'à terminer par une retraite silencieuse et digne une vie turbulente et séditieuse. C'était encore une manière de déconcerter l'opinion des hommes. Le cardinal prit si bien son râle au sél'ieux , qu'il paya en quelques aunées ses dettes énormes. Au milieu des devoirs austères qu'il s'imposa , il trouva le temps d'écrire ses Mémoires, de cultiver ses amis {madame de Sévigué en était), et de mériter les larmes qui honom-ent sa fin. Il mourut à Paris le 24aoâtl67g.

Ou a pu dire de ses Mémoires , comme des Commmtaires de César, ce mot qui juge les deux rédts et les

TSOTICE SUR LE CASDIHAL DE BETZ. 6û

lieux hommes : Eodem anima scripsit gvo bellavit. \ra\ de César, le mot l'est nnssi du cardinal , mais avec la différence du héros au partisan. On ne sait ce que Bet?; aurait été en d'antres temps, et sous la main de I^nis XIV nous venoDS de le voir le plus habile des diplomates; mais dans cette comédie de la Fronde, il court grand risque de rester un personnage de comédie. Prenons-y garde toutefois, la comédie à cette époque tourne aisément aux coups d'épée \ tant d'esprit d'ailleui-s mêlé à tant de courage fait aujourd'hui du cardinal de Retz quelque chose de mieux qu'un Frontin politique, et ce que sa rohe rouge couvre moins que jamais des \ices du frondeur ou des galanteries de l'abbé , disparait de plus en plus sous les grâces du st\le, et se perd au milieu des saillies de l'écvivain.

La Conjuration de Fiesgne annonçait bien cet homme qui devait faire de l'intrigue la grande affaire de sa vie. On ne sait , en vérité , ce qu on doit relever le plus , on delà force du style, de la hardiesse des maximes, de la précoce Justesse de certains aperçus , de l'éclat de certaines comparaisons , ou de cette naïve indi^érence pour le bien et le mal , qui fait que l'historien , uniquement attentif à l'action , ne tient aucun compte de la moralité do but, et n'a d'éloge ou de blôme que pour le plus ou le moins d'adresse dons la conduite des événements. ISe croirait-on pas que je parle ici des Mémoires? Non 1 celui qui doit les écrire un jour est encore un simple bachelier de Sorbonne. Aussi n'est-ce pas sans une sorte de frayeur secrète qu'en lisant la Conjuralion de Fiesque on se repoi-te à l'ilge de l'auteur. On se fait plus tard , dit-on, à cette froide manière d'envisager les choses ; mais , pour ma part, je ne m'accoutumerai Jamais & trouver si peu de

66 PETITS CBEFB-S'GEUVRE HISTOBIQUES.

candeur en une ti tendre Jeunesse, et dans le cceur d'un enfant si peu d'illusion sur les hommes.

La Conjuration de Fiesque a fourni à Schiller le ïiujtt d'une tragédie où il y a de singulières beautés ; et S«'.hillei', à son tour, a trouve dans un académicien de nos jours un în<|i'nieux imitateur.

A. DE L

Page 1