LIVRE IV, CHAPITRE VIII
quand la croix eut chassé Taigle , toute la valeur romaine disparut.
Mais , laissant à part les considérations politiques, revenons au droit , et fixons les principes sur ce point important. Le droit que le pacte social donne au souverain sur les sujets ne passe point , comme je l'ai dit, les bornes de l'utilité publique ^ Les sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu'autant que ces opinions importent à la communauté. Or il importe bien à rÉtat que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs ; mais les dogmes de cette religion n'intéressent ni l'État ni ses membres, qu'autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir , au surplus , telles opinions qu'il lui plaît , sans qu'il appartienne au souverain d'en connaître ; car comme il n'a point de compétence dans l'autre monde , quel que soit le sort des sujets dans la vie à venir, ce n'est pas son affaire, pourvu qu'ils soient bons citoyens dans celle-ci.
11 y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles , non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle ^ Sans pouvoir obliger personne à les croire , il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir , non comme impie , mais comme insociable , comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice , et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un , après avoir reconnu publiquement ces mêmes dog-
' DaiiH la république ^ dit le marquis d'Argenson , chacun est parfaitement libre en ce qui ne nuit pas aux aritres. Voilà la borne invariable; on ne peut la poser plus exactement. Je n'ai pu me refuser au plaisir de citer quelquefois ce manuscrit, quoique non connu du public, pour rendre honneur à la mémoire d'un homme illustre et respectable, qui avait conservé jusque dans le ministère le cœur d'un vrai citoyen, et des vues droites et saines sur le gouvernement de son pays*.
2 césar, plaidant pour Catilina, tâchait d'jétablir le dogme de la mortalité de râme : Caton et Cicéron , pour le réfuter, ne s'amusèrent point à philosopher ; ils se contentèrent de montrer que César parlait en mauvais citoyen et avançait une doctrine pernicieuse à l'Etat. En effet, voilà de quoi devait juger le sénat de Rome , et non d'une question de théologie.
* Il a depuis été publié sous le titre de Considérations sur le gouvernement mcien et présent de la France. {Èu.)
DU CONTBAT SOCIAL,
mes , se conduit comme ne les croyant pas , qu'il soit puni de mort ; il a commis le plus grand des crimes , il a menti devant les lois.
Les dogmes de la- religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explications ni commentaires. L'existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante ; la vie à venir, le bonheur des justes , le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois ; voilà les dogmes positifs. Quant aux dogmes négatifs , je les borne à un seul , c'est l'intolérance : elle rentre dans les cultes que nous avons exclus.
Ceux qui distinguent l'intolérance civile et l'intolérance théologique se trompent, à mon avis. Ces deux intolérances sont inséparables. Il est impossible de vivre en paix avec des gens qu*on 'Croit damnés ; les aimer serait haïr Dieu , qui les punit : il faut absolument qu'on les ramène ou qu'on les tourmente. Partout où l'intolérance théologique est admise, il est impossible qu'elle n'ait pas quelque effet civil ' ; et sitôt qu'elle en a, le souverain n'est plus souverain , môme au temporel : dès lors les prêtres sont les vrais maît es ; les rois ne sont que leurs officiers.
Maintenant qu'il n'y a plus et qu'il ne peut plus y avoir de religion nationale exclusive , on doit tolérer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n'ont rien de contraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque ose dire , Hors de l'Église
* Le mariage, par exemple, étant un contrat civil, a des effets civils, sans lesquels il est même impossible que la société subsiste. Supposons donc qu'un clergé vienne à bout de s'attribuer à lui seul le droit de passer cet acte, droit qu'il doit nécessairement usurper dans toute religion intolé* rante; alors n'est-il pas clair qu'en faisant valoir à propos l'autorité de l'Église, il rendra vaine celle du prince , qui n'aiira plus de sujets que ceux que le clergé voudra bien lui donner? Maître de marier ou de ne pas marier les gens, selon qu'ils auront ou n'auront pas telle ou telle doctrine, selon qu'ils admettront ou rejetteront tel ou tel formulaire, selon qu'ils lui seront plus ou moins dévoués, en se conduisant prudemment et tenant ferme , n'est- il pas clair qu'il disposera seul des héritages , des charges, des citoyens, de l'État même, qui ne saurait subsister n'étant plus composé que de bâtards ? Mais , dira- t-on , l'on appellera comme d'abus ; on ajournera, décrétera , saisira le temporel. Quelle pitié! Le clergé , pour peu qu'il ait, je ne dis pas de courage, mais de bon sens, laissera faire et ira son train ; il laissera tranquillement appeler, ajourner, décréter, saisir, et finira par rester le maître. Ce n'est pas, ce me semble, un grand sacrifice d'abandonner une partie, quand on est sûr de s'emparer du tout.