LIVRE IV, CHAPITRE VIII
On nous dit qu'un peuple de vrais chrétiens formerait la plus parfaite société que l'on puisse imaginer. Je ne vois à celte supposition qu'une grande difficulté : c'est qu'une société de vrais chrétiens ne serait plus une société d'hommes.
Je dis même que cette société supposée ne serait , avec toute sa perfection , ni la plus forte ni la plus durahle : à force d'être parfaite, elle manquerait de liaison; son vice destructeur serait dans sa perfection même.
Chacun remplirait son devoir ; le peuple serait soumis aux lois, les chefs seraient justes et modérés, les magistrats intègres, incorruptibles , les soldats mépriseraient la mort , il n'y aurait ni vanité ni luxe : tout cela est fort bien ; mais voyons plus loin.
Le christianisme est une religion toute spirituelle , occupée uniquement des choses du ciel ; la patrie du chrétien n'est pas de ce monde. Il fait son devoir , il est vrai ; mais il le fait avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins. Pourvu qu'il n'ait rien à se reprocher , peu lui importe que tout aille bien ou mal ici-bas. Si l'État est florissant , à peine ose-t-il jouir de la félicité publique ; il craint de s'enorgueillir de la gloire de son pays : si l'État dépérit , il bénit la main de Dieu qui s'appesantit sur son pei pie.
Pour que la société fût paisible et que l'harmonie se maintînt , il faudrait que tous les citoyens sans exception fussent également bons chrétiens ; mais si malheureusement il s'y trouve un seul ambitieux , un seul hypocrite , un Catilina , par exemple , un Cromwell , celui-là très-certainement aura bon marché de ses pieux compatriotes. La charité chrétienne ne permet pas aisément de penser mal de son prochain. Dès qu'il aura trouvé par quelque ruse l'art de leur en imposer et de s'emparer d'une partie de l'autorité publique, voilà un homme constitué en dignité; Dieu veut qu'on le respecte : bientôt voilà une puissance ; Dieu veut qu'on lui obéisse. Le dépositaire de cette puissance enabuse-t-il ; c'est la verge dont Dieu punit ses enfants. On se ferait conscience de chasser l'usurpateur: il faudrait troubler le repos public, user de violence , verser du sang ; tout cela s'accorde mal avec la douceur du chrétien ; et , après tout , qu'importe qu'on soit libre ou serf dans cette vallée de misères ? l'essentiel est d'aller en paradis , et la résignation n'est qu'un moyen de plus pour cela.
Survient-il quelque guerre élrangère , les citoyens marchent sans peine au combat ; nul d'entre eux ne songe à fuir ; ils font leur devoir : mais, sans passion pour la victoire, ils savent plutôt mourir que vaincre. Qu'ils soient vainqueurs ou vaincus , qu'importe? La Providence ne sait-elle pas mieux qu'eux ce qu'il leur faut? Qu'on imagine quel parti un ennemi fier, impétueux, passionné, peut tirer de leur stoïcisme I Mettez vis-à-vis d'eux ces peuples généreux que dévorait l'ardent amour de la gloire et de la patrie , supposez votre république chrétienne vis-à-vis de Sparte ou de Rome ; les pieux chrétiens seront battus , écrasés , détruits , avant d'avoir eu le temps de se reconnaître , ou ne devront leur salut qu'au mépris que leur ennemi concevra pour eux. C'était un beau serment, à mon gré, que celui des soldats de Fabius ; ils ne jurèrent pas de mourir ou de vaincre , ils jurèrent de revenir vainqueurs , et tinrent leur serment *. Jamais des chrétiens n'en eussent fait un pareil ; ils auraient cru tenter Dieu.
Mais je me trompe en disant une république chrétienne ; chacun de ces deux mots exclut l'autre. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance. Son esprit est trop favorable à la tyrannie pour qu'elle n'en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves ; ils le savent, et ne s'en émeuvent guère ; cette courte vie a trop peu de prix à leurs yeux.
Les troupes chrétiennes sont excellentes , nous dit-on. Je le nie : qu'on m'en montre de telles. Quant à moi, je ne connais point de troupes chrétiennes. On me citera les croisades. Sans disputer sur la valeur des croisés , je remarquerai que , bien loin d'être des chrétiens , c'étaient des soldats du prêtre , c'étaient des citoyens de l'Église : ils se battaient pour son pays spirituel, qu'elle avait rendu temporel on ne sait comment. A le bien pren* dre , ceci rentre sous le paganisme : comme l'Évangile n'établit point une religion nationale , toute guerre sacrée est impossible parmi les chrétiens.
Sous les empereurs païens , les soldats chrétiens étaient braves ; tous les auteurs chrétiens l'assurent , et je le crois : c'était une émulation d'honneur contre les troupes païennes. Dès que les empereurs furent chrétiens, cette émulation ne subsista plus; et
* TiT. LiY., lib. II, cap. xly; cité par Montaigne, liv. II, chap.^xxi.