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JUGEMENT SUR LE PROJET DE PAIX, ETC

n'a pas été exécuté. En effet, diront-ils sans doute, si ses avantages sont si réels, pourquoi donc les souverains de l'Europe ne l'ont-ils pas adopté? pourquoi négligent-ils leur propre intérêt, si cet intérêt leur est si bien démontré ? Voit-on qu'ils rejettent d'ailleurs les moyens d'augmenter leurs revenus et leur puissance? Si celui-ci était aussi bon pour cela qu'on le prétend , est-il croyable qu'ils en fussent moins empressés que de tous ceux qui les égarent depuis si longtemps , et qu'ils préférassent mille ressources trompeuses à un profit évident ?

Sans doute cela est croyable ; à moins qu'on ne suppose que leur sagesse est égale à leur ambition , et qu'ils voient d'autant mieux leurs avantages qu'ils les désirent plus fortement ; au lieu que c'est la grande punition des excès de l'amour-propre de recourir toujours à des moyens qui l'abusent , et que l'ardeur même des passions est presque toujours ce qui les détourne de leur but. Distinguons donc , en politique ainsi qu'en morale , l'intérêt réel de l'intérêt apparent : le premier se trouverait dans la paix perpétuelle, cela est démontré dans le projet; le second se trouve dans l'état d'indépendance absolue qui soustrait les souverains à l'empire de la loi, pour les soumettre à celui de la fortune. Semblables à un pilote insensé qui , pour faire montre d'un vain savoir et commander à ses matelots , aimerait mieux flotter entre des rochers durant la tempête , que d'assujettir son vaisseau par des ancres.

Toute l'occupation des rois , ou de ceux qu'ils chargent de leurs fonctions , se rapporte à deux seuls objets, étendre leur domination au dehors , et la rendre plus absolue au dedans : toute autre vue , ou se rapporte à l'une de ces deux , ou ne leur sert que de prétexte ; telles soïit celles du bien public , du bonheur des sujets , de la gloire de la nation ; mots à jamais proscrits du cabinet , et si lourdement employés dans les édits publics , qu'ils n'annoncent jamais que des ordres funestes , et que le peuple gémit d'avance quand ses maîtres lui parlent de leurs soins paternels.

Qu'on juge, sur ces deux maximes fondamentales, comment les princes peuvent recevoir une proposition qui choque directement l'une, et qui n'est guère plus favorable à l'autre. Car on sent bien que par la diète européenne le gouvernement de chaque Étal

JUGEMENT

n'est pas moins fixé que par ses limites; qu'on ne peut garantir les princes de la révolte des sujets sans garantir en même temps les sujets de la tyrannie des princes, et qu'autrement l'institution ne saurait subsister. Or, je demande s'il y a dans le monde un seul souverain qui, borné ainsi pour jamais dans ses projets les plus chéris , supportât sans indignation la seule idée de se voir forcé d'être juste, non-seulement avec les étrangers, mais même avec ses propres sujets.

Il est facile encore de comprendre que d'un côté la guerre et les conquêtes , et de l'autre les progrès du despotisme , s'entr' aident mutuellement ; qu'on prend à discrétion , dans un peuple d'esclaves , de l'argent et des hommes pour en subjuguer d'autres ; que réciproquement la guerre fournit un prétexte aux exactions pécuniaires , et un autre non moins spécieux d'avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Enfin chacun voit assez que les princes conquérants font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs ennemis , et que la condition des vainqueurs n'est pas meilleure que celle des vaincus: J'ai battu les Romains f écrivait Annibal aux Carthaginois; envoyez-moi des troupes : j'ai mis V Italie à contribution , envoyez-moi de V argent. Voilà ce que signifient les Te Beum, les feux de joie , et l'allégresse du peuple aux triomphes de ses maîtres.

Quant aux différends entre prince et prince, peut- on espérer de soumettre à un tribunal supérieur des hommes qui s'osent vanter de ne tenir leur pouvoir que de leur épée , et qui ne font mention de Dieu même que parce qu'il est au ciel? Les souverains se soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, que toute la rigueur des lois n'a jamais pu forcer les particuliers d'admettre dans les leurs ? Un simple gentilhomme , offensé , dédaigne de porter ses plaintes au tribunal des maréchaux de France; et vous voulez qu'un roi porte les siennes à la diète européenne ? Encore y a-t-il cette différence , que l'un pèche contre les lois et expose doublement sa vie , au lieu que l'autre n'expose guère que ses sujets ; qu'il use , en prenant les armes , d'un droit avoué de tout le genre humain , et dont il prétend n'être comptable qu'à Dieu seul.

Un prince qui met sa cause au hasard de la guerre n'ignore pas qu'il court des risques; mais i\ en est moins frappé que des

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