PORTANT CONDAMNATION
D'im livre qui a pour titre : ÉMILE , ou DE L'ÉDUCATION, par J.- J. Rousseau , citoyen de Genève.
Christophe de Beaumont , par la miséricorde divine et par la grâce du saint-siége apostolique , archevêque de Paris , duc de Saint-Cloud , pair de France , commandeur de Tordre du Saint- Esprit, proviseur de Sorbonne, etc.; à tous les fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction.
I. Saint Paul a prédit, M. T. C. F., qu'il viendrait des jours périlleux où il y aurait des gens amateurs d'eux - mêmes , fiers , superbes , blasphémateurs , impies , calomniateurs , enfles d* orgueil , amateurs des voluptés plutôt que de Bien ; des hommes d'un esprit corrompu , et pervertis dans laf(À \ Et dans quels temps malheureux cette prédiction s'est-elle accomplie plus à la lettre que dans les nôtres ! L'incrédulité , enhardie par toutes les passions , se présente sous toutes les formes , afin de se proportionner en quelque sorte à tous les âges , à tous les caractères , à tous les étals. Tantôt , pour s'insinuer dans des esprits qu'elle trouve déjà ensorcelés par la bagatelle^ ^ elle emprunte un style léger, agréable et frivole : de la tant de romans , également obscènes et impies , dont
- In novissimis diebus instahunt tempora periculosa ; erunt hominet seipsos amantes,.^ elati^ superbi, blasphemi , scelesti, criminatores, tu-midi, et voluptatum amatores magis quam Dei ; homines corruptt mente et reprobi circajldem. IL Tim. , cap. ni , v. < , 4, 8.
a Fascinatlo nugaciiatîs obscurat bona» Sap., cap. iv, v. 12.
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le but est d'amuser l'imagination pour séduire Tesprit et cornompre le cœur. Tantôt, affectant un air de profondeur et de sublimité dans ses vues , elle feint de remonter aux premiers principes de nos connaissances, et prétend s'en autoriser pour secouer un joug qui, selon elle , déshonore l'humanité , la Divinité même. Tantôt elle déclame en furieuse contre le zèle de la religion , et prêche la tolérance universelle avec emportement. Tantôt enfin, réunissant tous ces divers langages , elle mêle le sérieux à l'enjouement, des maximes pures à des obscénités , de grandes vérités à de grandes erreurs, la foi au blasphème ; elle entreprend en un mot d'accorder les lumières avec les ténèbres, Jésus-Christ avec Bélial. Et tel est spécialement, M. T. G. F., l'objet qu'on parait s'être proposé dans un ouvrage récent , qui a pour titre Émile , ou DE l'Éducation. Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie , sans être véritablement philosophe ; esprit doué d'une multitude de connaissances qui ne l'ont pas éclairé , et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits ; caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite, alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir d'être connu de tout le monde ; on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait , préconiser l'excellence de l'Évangile dont il détruisait les dogmes , peindre la beauté des vertus qu'il éteignait dans l'àme de ses lecteurs. Il s'est fait le précepteur du genre humain pour le tromper, le moniteur public pour égarer tout le monde, l'oracle du siècle pour achever de le perdre. Dans un ouvrage sur l'Inégalité des conditions , il avait abaissé l'homme jusqu'au rang des bêtes ; dans une autre production plus récente, il avait insinué le poison de la volupté en paraissant le proscrire : dans celui-ci, il s'empare des premiers moments de Fhomme, afin d'établir l'empire de l'irréligion.
II. Quelle entreprise, M. T. G. F.! L'éducation de la jeunesse est un des objets les plus importants de la sollicitude et du zèle des pasteurs. Nous savons que , pour réformer le monde , autant que le permettent la faiblesse et la corruption de notre nature, il suffirait d'observer, sous la direction et l'impression de la grâce, les premiers rayons de la raison humaine, de les saisir avec soin,
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et de les diriger vers la route qui conduit à la vérité. Par là ces esprits, encore exempts de préjugés, seraient pour toujours en garde contre l'erreur ; ces cœurs , encore exempts de grandes passions, prendraient les impressions de toutes les vertus. Mais à qui convient-il mieux qu'à nous , et à nos coopérateurs dans le saint ministère, de veiller ainsi sur les premiers moments de la jeunesse chrétienne ; de lui distribuer le lait spirituel de la religion , afin qiCil croisse pour le salut ' ; de préparer de bonne heure par de salutaires leçons des adorateurs sincères au vrai Dieu , des sujets fidèles au souverain , des hommes dignes d*étre la ressource et l'ornement de la patrie ?
III. Or, M. T. G. F. , l'auteur d'Émile propose un phn d'éducation qui, loin de s'accorder avec le christianisme, n'est pas même propre à former des citoyens ni des hommes. Sous le vain prétexte de rendre l'homme à lui-même et de faire de son élève l'élève de la nature , il met en principe une assertion démentie, non-seulement par la religion , mais encore par l'expérience de tous les peuples et de tous les temps. Posons, dit-il , pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ; il n*y a point de perversité originelle dans le cœur humain, A ce langage , on ne reconnaît point la doctrine des saintes Écritures et de l'Église touchant la révolution qui s'est faite dans notre nature ; on perd de vue le rayon de lumière qui nous fait connaître le mystère de notre propre cœur. Oui, M. T. G. F. , il se trouve en nous un mélange frappant de grandeur et de bassesse, d'ardeur pour la vérité et de goût pour l'erreur, d'inclination pour la vertu et de penchant pour le vice. Étonnant contraste , qui, en déconcertant la philosophie païenne, la laisse errer dans de vaines spéculations î contraste dont la révélation nous découvre la source dans la chute déplorable de notre premier père ! L'homme se sent entraîné par une pente funeste ; et comment se roid irait-il contre elle , si son enfance n'était dirigée par des maîtres pleins de vertu , de sagesse , de vigilance , et si , durant tout le cours de sa vie, il ne faisait lui-meuic , sous la protection et avec les grâces de son Dieu , des efforts puissants et continuels?
' Sicut modo geniti infantes rationahile sine dolo lac concupiscite , ut in eo crescatis in salutem. I. Petr., cap. ii.
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Héîasî M. T. C. F., malgré les principes de l'cducalion la plus saine et la plus vertueuse, malgré les promesses les plus magnifiques de la religion et les menaces les plus terribles , les écarts de la jeunesse ne sont encore que trop fréquents, trop multipliés! Dans quelles erreurs , dans quels excès , abandonnée à elle-même , ne se précipiterait-elle donc pas? C'est un torrent qui se déborde malgré les digues puissantes qu'on lui avait opposées : que seraitce donc si nul obstacle ne suspendait ses flots et ne rompait ses efforts ?
IV . L'auteur d'Émile , qui ne reconnaît aucune religion , indique néanmoins , sans y penser, la voie qui conduit infailliblement à la vraie religion : « Nous, dit-il , qui ne voulons rien donner à l'au- « torité , nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile qu'il ne « pût comprendre de lui-même par tout pays , dans quelle religion « l'élèverons-nous ? à quelle secte agrégerons-nous l'élève de la « nature ? Nous ne l'agrégerons ni à celle-ci ni à celle-là ; nous le « mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de la rai- « son doit le conduire. » Plût à Dieu, M. G. F., que cet objet eût été bien rempli ! Si l'auteur eût réellement mis son élève en état de choisir, entre toutes les religions, celle ou le meilleur usage de la raison doit conduire, il l'eût immanquablement préparé aux leçons du christianisme. Car, M. T. G. F. , la lumière naturelle conduit à la lumière évangélique; et le culte chrétien est essentiellement un culte raisonnable K En effet, si le meilleur usage de notre raison ne devait pas nous conduire à la révélation chrétienne , notre foi serait vaine, nos espérances seraient chimériques. Mais comment ce meilleur usage de la raison nous conduit- il au bien inestimable de la foi , et de là au terme précieux du salut ? c'est à la raison elle-même que nous en appelons. Dès qu'on reconnaît un Dieu , il ne s'agit plus que de savoir s'il a daigné parler aux hommes autrement que par les impressions de la nature. Il faut donc examiner si les faits qui constatent la révélation ne sont pas supérieurs à tous les efforts de la chicane la plus artificieuse. Gent fois l'incrédulité a lâché de détruire ces faits , ou au moins d'en affaiblir les preuves, et cent fois sa critique a été convaincue d'impuissance. Dieu , par la révélation , s'est rendu témoignage à
* Raiiondbile obsequium vestrum. Rom., cap. Xil, V.
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lui même, et ce témoignage est évidemment très-digne de /b^^ Que resle-t-il donc à l'homme qui fait le meilleur usage de sa raison, sinon d'acquiescer à ce témoignage ? C'est votre grâce , ô mon Dieu , qui consomme cette œuvre de lumière! c'est elle qui détermine la volonté , qui forme l'âme chrétienne : mais le développement des preuves et la force des motifs ont préalablement occupé, épuré la raison ; et c'est dans ce travail , aussi noble qu'indispensable , que consiste ce meilleur usage de la raison , dont l'auteur d'Émile entreprend de parler sans en avoir une notion fixe et véritable.
V. Pour trouver la jeunesse plus docile aux leçons qu'il lui prépare, cet auteur veut qu'elle soit dénuée de tout principe de religion. Et voilà pourquoi, selon lui, connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas l'affaire d^un enfant,.. J'aimerais autant, ajoute-t-il, exiger qu'un enfant eût cinq pieds de haut que du jugement à dix ans,
VI. Sans doute, M. T. G. F. , que le jugement humain a ses progrès, et ne se forme que par degrés : mais s'ensuit-il donc qu'à Fâge de dix ans un enfant ne connaisse point la différence du bien et du mal ; qu'il confonde la sagesse avec la folie , la bonté avec la barbarie , la vertu avec le vice ? Quoi ! à cet âge il ne sentira pas qu'obéir à son père est un bien , que lui désobéir est un mal ? Le prétendre , M. T. G. F. , c'est calomnier la nature humaine, en lui attribuant une stupidité qu'elle n'a point.
VII. « Tout enfant qui croit en Dieu , dit encore cet auteur , est « idolâtre ou anthropomorphite. « Mais , s'il est idolâtre, il croit donc plusieurs dieux ; il attribue donc la nature divine à des simulacres insensibles. S'il n'est qu'anthropomorphite , en reconnaissant le vrai Dieu il lui donne un corps. Or, on ne peut supporter ni l'un ni l'autre dans un enfant qui a reçu une éducation chrétienne. Que si l'éducation a été vicieuse à cet égard , il est souverainement injuste d'imputer à la religion ce qui n'est que la faute de ceux qui l'enseignent mal. Au surplus , l'âge de dix ans n'est point l'âge d'un philosophe : un enfant , quoique bien instruit , peut s'expliquer mal ; mais en lui inculquant que la Divinité n'est rien de ce qui tombe ou de ce qui peut tomber sous les sens , que c'est une intelligence infinie , qui , douée d'une puis-
' Testimonia tua credihilia facta sunt nimis. Psal. 92, v. 3.
It).
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sance suprême , exécute tout ce qui lui plail , on lui donne de Dieu une notion assortie à la portée de son jugement. Il n'est pas douteux qu'un athée , par ses sophismes , viendra facilement à bout de troubler les idées de ce jeune croyant ; mais toute l'adresse du sophiste ne fera certainement pas que cet enfant , lorsqu'il croit en Dieu , soit idolâtre ou antliropomorphite , c'està-dire qu'il ne croie que l'existence d'une chimère.
VIII. L'auteur va plus loin , M. T. G. F. ; il n'accorde pas même à un jeune homme de quinze ans la capacité de croire en Dieu, L'homme ne saura donc pas même à cet âge s'il y a un Dieu ou s'il n'y en a point ; toute la nature aura beau annoncer la gloire de son Créateur , il n'entendra rien à son langage ! il existera sans savoir à quoi il doit son existence ! et ce sera la saine raison ellemême qui le plongera dans ces ténèbres! C'est ainsi, M. T. G. F., que l'aveugle impiété voudrait pouvoir obscurcir de ses noires vapeurs le flambeau que la religion présente à tous les âges de la vie humaine. Saint Augustin raisonnait bien sur d'autres principes, quand il disait, en parlant des premières années de sa jeunesse , « Je tombai , dès ce temps-là , Seigneur , entre les « mains de quelques-uns de ceux qui ont soin de vous invoquer ; « et je compris , par ce qu'ils me disaient de vous , et selon les « idées que j'étais capable de m'en former à cet âge-là , que vous « étiez quelque chose de grand et qu'encore que vous fussiez in- « visible et hors de la portée de nos sens , vous pouviez nous « exaucer et nous secourir. Aussi commençai-je , dès mon en- « fance , à vous prier et vous regarder comme mon recours et « mon appui; et à mesure que ma langue se dénouait, j'employais « ses premiers mouvements à vous invoquer
IX. Continuons , M. T. G. F. , de relever les paradoxes étranges de l'auteur d'ÉwiZe. Après avoir réduit les jeunes gens à une Ignorance si profonde par rapport aux attributs et aux droits de la Divinité , leur accordera-t-il du moins l'avantage de se connaître eux-mêmes Sauront-ils si leur âme est une substance absolument distinguée de la matière ? ou se regarderont-ils comme des êtres purement matériels, et soumis aux seules lois dut mécanisme .î> L'auteur d'Émile doute qu'à dix huit ans il soit en-
» Confess. , lib. I, cap. ix.
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core temps que son élève apprenne s'il a une âme : il pense que, s'il rapprend plus tôt , il court risque de ne le savoir jamais. Ne veut-il pas du moins que la jeunesse soit susceptible de la connaissance de ses devoirs ? Non : à Ten croire , il n'y a que des objets physiques qui puissent intéresser les enfants, surtout ceux dont on n'a pas éveillé la vanité , et qu'on n'a pas corrompus d'avance par le poison de l'opinion : il veut , en conséquence , que tous les soins de la première éducation soient appliqués à ce qu'il y a dans l'homme de matériel et de terrestre : Exercez , dit-il , son corps , ses organes, ses sens , ses forces ; mais tenez son âme oisive autant qu'il se pourra. C'est que cette oisiveté lui a paru nécessaire pour disposer l'âme aux erreurs qu'il se ]:)roposait de lui inculquer. Mais ne vouloir enseigner la sagesse à l'homme que dans le temps où il sera dominé par la fougue des passions naissantes , n'est-ce pas la lui présenter dans le dessein qu'il la rejette ?
X. Qu'une semblable éducation , M. T. G. F. , est opposée à celle que prescrivent de concert la vraie religion et la saine raison ! Toutes deux veulent qu'un maître sage et vigilant épie en quelque sorte dans son élève les premières lueurs de l'intelligence pour l'occuper des attraits de la vérité, les premiers mouvements du cœur pour le fixer par les charmes de la vertu. Combien en effet n'est-il pas plus avantageux de prévenir les obstacles , que d'avoir à les surmonter? Combien n'est-il pas à craindre que si les impressions du vice précèdent les leçons de la vertu , l'homme, parvenu à un certain âge , ne manque de courage ou de volonté pour résister au vice ? Une heureuse expérience ne prouve-t-elle pas tous les jours qu'après les dérèglements d'une jeunesse imprudente et emp^ortée , on revient enfin aux bons principes qu'on a reçus dans l'enfance ?
XI. Au reste , M. T. C. F. , ne soyons point surpris que l'auteur diÉmile remette à un temps si reculé la connaissance de l'existence de Dieu ; il ne la croit pas nécessaire au salut. « 11 est clair , « dit-il par l'organe d'un personnage chimérique , il est clair que « tel homme, parvenu jusqu'à 4a vieillesse sans croire en Dieu , « ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l'autre , « si son aveuglement n'a point été volontaire ; et je dis qu'il ne « l'est pas toujours. » Remarquez, M. T. G. F., qu'il ne s'agit
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point ici d'un homme qui serait dépourvu ae l'usage de sa raison , mais uniquement de celui dont la raison ne serait point aidée de l'instruction. Or une telle prétention est souverainement absurde, surtout dans le système d'un écrivain qui soutient que la raison est absolument saine. Saint Paul assure qu'entre les philosophes païens plusieurs sont parvenus , par les seules forces de la raison, à la connaissance du vrai Dieu. « Ce qui peut être connu de « Dieu , dit cet apôtre , leur a été manifesté , Dieu le leur ayant « fait connaître : la considération des choses qui ont été faites « dès la création du monde leur ayant rendu visible ce qui est in- « visible en Dieu , sa puissance même éternelle et sa divinité ; en « sorte qu'ils sont sans excuse , puisque ayant connu Dieu , ils ne « Font point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces ; « mais ils se sont perdus dans la vanité de leur raisonnement , et « leur esprit insensé a été obscurci ; en se disant sages , ils sont « devenus fous »
XII. Or , si tel a été le crime de ces hommes , lesquels , bien qu'assujettis par les préjugés de leur éducation au culte des idoles , n'ont pas laissé d'atteindre à la connaissance de Dieu , comment ceux qui n'ont point de pareils obstacles à vaincre seraientils innocents et justes au point de mériter de jouir de la présence de Dieu dans l'autre vie? Gomment seraient-ils excusables (avec une raison saine telle que l'auteur la suppose ) d'avoir joui durant cette vie du grand spectacle de la nature , et d'avoir cependant méconnu celui qui l'a créée , qui la conserve et la gouverne?
XIII. Le même écrivain , M. T. CF., embrasse ouvertement le scepticisme par rapport à la création et à l'unité de Dieu. « Je « sais , fait-il dire encore au personnage supposé qui lui sert d'or- « gane, je sais que le monde est gouverné par «ne volonté puis- « santé et sage ; je le vois , ou plutôt je le sens , et cela m'im- « porte à savoir. Mais ce même monde est-il éternel , ou créé? « y a-t-iî un principe unique des choses ? y en a-t-il deux ou plu-
* Quod nolnm est Dei manifesium est in illis : Deus enim illis manifestavit. Invisihilia enim ipsius, a creatura mundi , per ea quœ facta sunty intellecta conspiciuntur y sempiterna quoque ejus virtus et divinitasy lia ui sint inexcusahiles ^ quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorljicaverunt y aut gratias egerunt y sed cvanuerunt in cogitaiionihus suis y et obscuratum est insipiens cor eorum; dicenies enim se esse sapientes, stulii facti sunt. Rom., cap. I, Y. 19, 22.
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« sieurs ? et quelle est leur nature ? Je n'en sais rien , et que m'im- « porte?... Je renonce à des questions oiseuses, qui peuvent in- « quiéter mon amour-propre , mais qui sont inutiles à ma con- « duite et supérieures à ma raison. « Que veut donc dire cet auteur téméraire ? Il croit que le monde est gouverné par une volonté puissante et sage; il avoue que cela lui importe à savoir et cependant il ne sait , dit-il, s*iln*y a qu'un seul principe des choses ou s'il y en a plusieurs , et.il prétend qu'il lui importe peu de le savoir. S'il y a une volonté puissante et sage qui gouverne le monde , est-il convenable qu elle ne soit pas l'unique principe des choses? et peut-il être plus important de savoir l'un que l'autre? Quel langage contradictoire ! Il ne sait quelle est la nature de Dieu , et bientôt après il reconnaît que cet Être suprême est doué d'intelligence, de puissance , de volonté et de bonté. N'est-ce donc pas là avoir une idée de la nature divine ? L'unité de Dieu lui parait une question oiseuse , et supérieure à sa raison ; comme si la multiplicité des dieux n'était pas la plus grande de toutes les absurdités ! La pluralité des dieux , dit énergiquement Tertullien , est une nullité de Dieu ; admettre un Dieu , c'est admettre un Être suprême et indépendant , auquel tous les autres êtres soient subordonnés. Il implique donc qu'il y ait plusieurs dieux.
XIV. Il n'est pas étonnant , M. T, G. F. , qu'un homme qui donne dans de pareils écarts touchant la Divinité s'élève contre la religion qu'elle nous a révélée. A l'entendre , toutes les révélations en général ne font que dégrader Dieu^ en lui donnant des passions humaines. Loin d* éclair cir les notions du grand Être, poursuit-il , je vois que les dogmes particuliers les embrouillent ; que, loin de les ennoblir, ils les avilissent ; qu*aux mijstéres qui les environnent , ils ajoutent des contradictions absurdes. C'est bien plutôt à cet auteur , M. T. G. F. , qu'on peut reprocher l'inconséquence et l'absurdité. C'est bien lui qui dégrade Dieu , qui embrouille et qui avilit les notions du grand Être , puisqu'il attaque directement son essence, en révoquant en doute son unité.
XV. Il a senti que la vérité de la révélation chrétienne était prou-
^ Deus cum summum magnum sit , recte veritas nostra pronuntia" vit: Deus si non nnus est^ non es/. Tertul. advers. Marcionem, lib, i.
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vée par des faits ; mais les miracles formant une des principales preuves de cette révélation , et ces miracles nous ayant été transmis par la voie des témoignages, il s'écrie : Quoi! toujours des témoignages humains ! toujours des hommes qui me rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté! Que d'hommes entre Dieu et moi ! Pour que cette plainte fût sensée , M. T. G. F. , il faudrait pouvoir conclure que la révélation est fausse dès qu'elle n'a point été faite à chaque homme en particulier ; il faudrait pouvoir dire : Dieu ne peut exiger de moi que je croie ce qu'on m'assure qu'il a dit , dès que ce n'est pas directement à moi qu'il a adressé sa parole. Mais n'est-il donc pas une infinité de faits , même antérieurs à celui de la révélation chrétienne, dont il serait absurde de douter ? Par quelle autre voie que par celle des témoignages humains l'auteur lui-même a-t-il donc connu cette Sparte , cette Athènes , cette Rome dont il vante si souvent et avec tant d'assurance les lois , les mœurs et les héros? Que d'hommes entre lui et les événements qui concernent les origines et la fortune de ces anciennes républiques ! Que d'hommes entre lui et les historiens qui ont conservé la mémoire de ces événements ! Son scepticisme n'est donc ici fondé que sur l'intérêt de son incrédulité,
XVI. « Qu'un homme , ajoute-t-il plus loin , vienne nous tenir « ce langage : Mortels , je vous annonce les volontés du Très-Haut ; « reconnaissez à ma voix celui qui m'envoie. J'ordonne au soleil « de changer sa course , aux étoiles de former un autre arrange- « ment , aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, à la « terre de prendre un autre aspect : à ces merveilles , qui ne recon- « naîtra pas à l'instant le Maître de la nature? » Qui ne croirait , M. T. G. F. , que celui qui s'exprime de la sorte ne demande qu'à voir des «tirades pour être chrétien ? Écoutez toutefois ce qu'il ajoute : « Reste enfin , dit-il , l'examen le plus important dans « la doctrine annoncée... Après avoir prouvé la doctrine par le « miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine. Or que faire en « pareil cas? Une seule chose : revenir au raisonnement , et laisser « là les miracles. Mieux eût-il valu n'y pas recourir. » G'est dire : Qu'on me montre des miracles , et je croirai ; qu'on me montre des miracles, et je refuserai encore de croire. Quelle inconséquence, quelle absurdité ! Mais apprenez donc une bonne fois, M. T. G. F. , que dans la question des miracles on ne se permet point le so-
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phisme reproché par l'auleur du livre de VÈducation. Quand une doctrine est reconnue vraie , divine , fondée sur une révélation certaine, on s'en sert pour juger des miracles , c'est-à-dire pour rejeter les prétendus prodiges que des imposteurs voudraient opposer à cette doctrine. Quand il s'agit d'une doctrine nouvelle qu'on annonce comme émanée du sein de Dieu , les miracles sont produits en preuves ; c'est à-dire que celui qui prend la qualité d'envoyé du Très-Haut confirme sa mission, sa prédication, par des miracles qui sont le témoignage même de la Divinité. Ainsi la doctrine et les miracles sont des arguments respectifs dont on fait usage selon les divers points de vue où Ton se place dans l'étude et dans l'enseignement de la religion. Il ne se trouve là ni abus du raisonnement, ni sophisme ridicule , ni cercle vicieux. C'est ce qu'on a démontré cent fois; et il est probable que l'auteur d'Èmile n'ignore point ces démonstrations : mais , dans le plan qu'il s'est fait d'envelopper de nuages toute religion révélée, toute opération surnaturelle, il nous impute malignement des procédés qui déshonorent la raison ; il nous représente comme des enthousiastes , qu'un faux zèle aveugle au point de prouver deux principes l'un par l'autre, sans diversité d'objets ni de méthode. Où est donc , M. T. C. F. , la bonne foi philosophique dont se pare cet écrivain ?
XVII. On croirait qu'après les plus grands efforts pour décréditer les témoignages humains qui attestent la révélation chrétie nne , le même auteur y défère cependant de la manière la plus positive , la plus solennelle. Il faut, pour vous en convaincre, M. T. G. F. , et en même temps pour vous édifier, mettre sous vos yeux cet endroit de son ouvrage : (c J'avoue que la majesté de l'Écriture m'é- « tonne ; la sainteté de l'Écriture parle à mon cœur. Voyez les « livres des philosophes : avec toute leur pompe , qu'ils sont pe- ' tits auprès de celui-là! Se peut-il qu'un livre à la fois si su- H blime et si simple soit l'ouvrage des hommes? Se peut-il que « celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même.^ Est-ce « là le ton d'un enthousiaste, ou d'un ambitieux sectaire? Quelle tt douceur ! quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante « dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes î quelle « profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit , « quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel eaipire « sur ses passions ! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, soui-
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« friret mourir sans faiblesse et sans ostentation?... Oui, sila vie et « la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'uD « Dieu. Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile est inventée àplai- « siv?... Ce n'est pas ainsi qu'on invente, et les faits de Socrate, dont « personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ... « Il serait plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eus- « sent fabriqué ce livre , qu'il ne Test qu'un seul en ait fourni ie « sujet. Jamais les auteurs juifs n'eussent trouvé ce ton ni cette « morale ; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands , si « frappants , si parfaitement inimitables , que l'inventeur en serait « plus étonnant que le héros. » Il serait difficile , M. T. G. F. , de rendre un plus bel hommage à l'authenticité de l'Évangile. Cependant Fauteur ne la reconnaît qu'en conséquence des témoignages humains. Ce sont toujours des hommes qui lui rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté. Que d'hommes entre Dieu et lui ! Le voilà donc bien évidemment en contradiction avec lui-même ; le voilà confondu par ses propres aveux. Par quel étrange aveuglement a-t-il donc pu ajouter : « Avec tout cela ce même Évin- « gile est plein de choses incroyables , de choses qui répugnent à « la raison , et qu'il est impossible à tout homme sensé de concept voir ni d'admettre. Que faire au miUeu de toutes ces contradica lions? Être toujours modeste et circonspect.... respecter en « silence ce qu'on ne saurait ni rejeter ni comprendre , et s'humi- « lier devant le grand Être qui seul sait la vérité. Voilà ie scepticisme « involontaire où je suis resté. » Mais le scepticisme , M. T. C. F., peut-il donc être involontaire , lorsqu'on refuse de se soumettre à la doctrine d'un livre qui ne saurait être inventé par les hommes , lorsque ce livre porte des caractères de vérité si grands , si frappants , si parfaitement inimitables , que l'inventeur en serait plus étonnant que le héros? C'est bien ici qu'on peut dire que Vmiquiîé a menti contre elle-même ' .
XVIII. Il semble, M. T. C. F. , que cet auteur n'a rejeté la révélation que pour s'en tenir à la religion naturelle : « Ce que Dieu veuf « qu'un homme fasse , dit-il , il ne le lui fait pas dire par un autre « homme , il le lui dit à lui-même, il l'écrit au fond de son cœur. » Quoi donc ! Dieu n'a-t-il pas écrit au fond de nos cœurs l'obliga-
' Mentita est inîquitas sibi. Psal. 26, v. 12.
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lion de se soumettre à lui des que nous sommes sûrs que c'est lui qui a parlé ? Or, quelle certitude n'avons nous pas de sa divine parole? Les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont, de l'aveu même de l'auteur d'Émile, moins attestés que ceux de Jésus-Christ. La religion naturelle conduit donc elle-même à la religion révélée. Mais est-il bien certain qu'il admette même la religion naturelle, ou que du moins il en reconnaisse la nécessité ? Non, M. T. G. F. : « Si je me trompe , dit-il , c'est de bonne foi. « Cela me suffit pour que mon erreur même ne me soit pas impu- « tée à crime. Quand vous vous tromperiez de même, il y aurait « peu de mal à cela. » C'est-à-dire que , selon lui, il suffit de se persuader qu'on est en possession de la vérité; que cette persuasion, fût-elle accompagnée des plus monstrueuses erreurs, ne peut jamais être un sujet de reproche ; qu'on doit toujours regarder comme un homme sage et religieux celui qui , adoptant les erreurs même de l'athéisme, dira qu'il est de bonne foi. Or, n'estce pas là ouvrir la porte à toutes les superstitions , à tous les systèmes fanatiques , à tous les délires de l'esprit humain ? N'est-ce pas permettre qu'il y ait dans le monde autant de religions , de cultes divins , qu'on y compte d'habitants ? Ah ! M. T. C. F. , ne prenez point le change sur ce point. La bonne foi n'est estimable que quand elle est éclairée et docile. Il nous est ordonné d'étudier notre religion, et de croire avec simplicité. Nous avons pour garant des promesses l'autorité de l'Église. Apprenons à la bien connaître , et jetons-nous ensuite dans son sein. Alors nous pourrons compter sur notre bonne foi , vivre dans la paix , et attendre sans trouble le moment de la lumière éternelle.
XÎX. Quelle insigne mauvaise foi n'éclate pas encore dans la manière dont l'incrédule que nous réfutons fait raisonner le chrétien et le catholique ! Quels discours pleins d'inepties ne prête-t-il pas à l'un et à l'autre pour les rendre méprisables ! Il imagine un dialogue entre un chrétien , qu'il traite d'inspiré , et l'incrédule , qu'il qualifie de raisonneur ; et voici comme il fait parler le premier : « La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa « partie : mais moi , je vous apprends de la part de Dieu que c'est « la partie qui est plus grande que le tout. » A quoi l'incrédule répond : « Et qui êtes-vous pour m'oser dire que Dieu se conu tredit? et à qui croirai-je par préférence, de lui qui m'apprend
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« par la raison des vérités éternelles , ou de vous qui m'annonce/ « de sa part une absurdité? »
XX. Mais de quel front , M. T. G. F. , ose-t-on prêter au chrétien un pareil langage ? Le Dieu de la raison , disons-nous , est aussi le Dieu de la révélation. La raison et la révélation sont les deux organes par lesquels il lui a plu de se faire entendre aux hommes , soit pour les instruire de la vérité , soit pour leur intimer ses ordres. Si l'un de ces deux organes était opposé à l'autre , il est constant que Dieu serait en contradiction avec lui-même. Mais Dieu se contredit-il parce qu'il commande de croire des vérités incompréhensibles? Vous dites, ô impies! que les dogmes que nous regardons comme révélés combattent les vérités éternelles : mais il ne suffit pas de le dire. S'il vous était possible de le prouver, il y a longtemps que vous l'auriez fait , et que vous auriez poussé des cris de victoire.
XXI. La mauvaise foi de l'auteur d*£mi/e n'est pas moins révoltante dans le langage qu'il fait tenir à un catholique prétendu : « Nos catholiques, lui fait-il dire, font grand bruit de l'autorité « de l'Église ; mais que gagnent-ils à cela , s'il leur faut un aussi « grand appareil de preuves pour établir cette autorité , qu'aux « autres sectes pour établir directement leur doctrine ? L'Église dé- « cide que l'Église a droit de décider : ne voilà-t-il pas une autorité <c bien prouvée? » Qui ne croirait, M. T. G. F., à entendre cet imposteur, que l'autorité de l'Église n'est prouvée que par ses propres décisions , et qu'elle procède ainsi : Je décide que je suis infaillible, donc je le 5ui5.^ imputation calomnieuse, M. T. G. F, La constitution du christianisme, l'esprit de l'Évangile , les erreurs mêmes et la faiblesse de l'esprit humain, tendent à démontrer que l'Église établie par Jésus-Christ est une Église infaillible. Nous assurons que, comme ce divin législateur a toujours enseigné îa vérité , son Église l'enseigne aussi toujours. Nous prouvons donc l'autorité de l'Église , non par l'autorité de l'Église , mais par celle de Jésus-Ghrist ; procédé non moins exact que celui qu'on nous reproche est ridicule et insensé.
XXIL Ge n'est pas d'aujourd'hui, M. T. G. F., que l'esprit d'irréligion est un esprit d'indépendance et de révolte. Et comment en effet ces hommes audacieux, qui refusent de se soumettre a l'autorité de Dieu même, respecteraient-ils celle des rois qui sont
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les images de Dieu , ou celle des magistrats qui sont les images des rois? « Songe, dit Fauteur d'Émile à son élève, qu'elle ( l'espèce « humaine ) est composée essentiellement de la collection des « peuples; que quand tous les rois... en seraient ôtés, il n'y parai- « trait guère , et que les choses n'en iraient pas plus mal.... Tou- « jours, dit-il plus loin, la multitude sera sacrifiée au petit nombre, « et l'intérêt public à l'intérêt particulier : toujours ces noms « spécieux de justice et de subordination serviront d'instrument à « la violence et d'armes à l'iniquité. D'où il suit, continue- t-il , « que les ordres distingués , qui se prétendent utiles aux autres , « ne sont en effet utiles qu'à eux-mêmes aux dépens des autres. « Par où l'on doit juger de la considération qui leur est due selon « la justice et la raison. » Ainsi donc, M. T. G. F., l'impiété ose critiquer les intentions de celui par qui régnent les rois « ; ainsi elle se plait à empoisonner les sources de la félicité publique , en soufflant des maxinies qui ne tendent qu'à produire Tanarchie et tous les malheurs qui en sont la suite. Mais que vous.ditla religion ? Craignez Dieu, respectez le roi,,,, * Que tout homme soit soumis aux puissances supérieures : car il n*y a point de puissance qui ne vienne de Dieu ; et c'est lui qui a établi toutes celles qui sont dans le monde. Quiconque résiste donc aux puissances résiste à l'ordre de Dieu , et ceux qui y résistent attirent la condamnation sur eux-mêmes ^.
XXÏII. Oui, M. T. G. F., dans tout ce qui est de l'ordre civil , vous devez obéir au prince et à ceux qui exercent son autorité, comme à Dieu même. Les seuls intérêts de l'Être suprême peuvent mettre des bornes à votre soumission ; et si on voulait vous punir de votre fidélité à ses ordres , vous devriez encore souffrir avec patience et sans murmure. Les Néron, les Domitien eux-mêmes , qui aimèrent mieux être les fléaux de la terre que les pères de leurs peuples , n'étaient comptables qu'à Dieu de l'abus de leur
* Per me reges régnant. Prov. , cap. VIII, v. 15.
2 Deum timete : regem honorificate . I. Pet., cap. II, Y. 17.
3 Omnis anima poieslatibus sublimioribus subdita sit : non est enim potestas nisi a Deo : quœ autem sunty a Deo ordinatœ sunt. Itaqiie , qui resistit potestatt^ Dei ordînationi resistit. Qui autem résistant^ ipsl sibi damnationem acquirunt. Rom., cap. XIII, v. 1 , 2. '
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puissance. Les chrétiens , dit saint Augustin , leur obéissaient dans le temps f à cause du Dieu de Vèternité
XXIV. Nous ne vous avons exposé, M. T. G. F., qu'une partie des impiétés contenues dans ce traité de l'Éducation , ouvrage également digne des anathèmes de l'Église et de la sévérité des lois. Et que faut-il de plus pour vous en inspirer une juste horreur? Malheur à vous, malheur à la société, si vos enfants étaient élevés d'après les principes de l'auteur d'Émilel Gomme il n'y a que la religion qui nous ait appris à connaître l'homme , sa grandeur, sa misère, sa destinée future, il n'appartient aussi qu'à elle seule de former sa raison , de perfectionner ses mœurs , de lui procurer un bonheur solide dans cette vie et dans l'autre. Nous savons, M. T. G. F., combien une éducation vraiment chrétienne est délicate et laborieuse : que de lumière et de prudence n'exiget-elle pas ! quel admirable mélange de douceur et de fermeté ! quelle sagacité pour se proportionner à la différence des conditions, des âges, des tempéraments et des caractères, sans s'écarter jamais en rien des règles du devoir ! quel zèle et quelle patience pour faire fructifier dans de jeunes cœurs le germe précieux de l'innocence , pour en déraciner, autant qu'il est possible , ces penchants vicieux qui sont les tristes effets de notre corruption héréditaire ! en un mot, pour leur apprendre , suivant la morale de saint Paul , à vivre en ce monde avec tempérance, selon la justice et avec piété, en attendant la béatitude que nous espérons - ! Nous disons donc à tous ceux qui sont chargés du soin , également pénible et honorable , d'élever la jeunesse : Plantez et arrosez , dans la ferme espérance que le Seigneur , secondant votre travail , donnera l'accroissement ; insistez à temps et à contre-temps selon le conseil du même apôtre ; usez de réprimande , d'exhortation , de paroles sévères, sans perdre patience et sans cesser d'instruire Surtout , joignez l'exemple à l'instruction : l'instruction sans l'exemple est un opprobre pour celui qui la donne , et un sujet de
^ Suhdiii erant propier Dominum (Bternum, etiam domino temporali. AuG., Enarrat. in psal. 124.
2 Evudiens nos, ut, ahnegantes impietatem et sœcularia desideria , sohrie, et juste , et pie vivamus in hoc sœculo, expeclantes beatam spem. Tit., cap. II, v. 12, 13.
3 Jtisia opportune y importune; argue, obsecra , increpa inomni paiicntia et doctrina. II. Timot., cap. IV, v. 1 , 2.
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scandale pour celui qui la reçoit. Que le pieux et charitable Tobie soit votre modèle : Recommandez avec soin à vos enfants de faire des œuvres de justice et des aumônes , de se souvenir de Dieu , et de le bénir en tout temps dans la vérité et de toutes leui'S forces * ; et votre postérité, comme celle de ce saint patriarche, sera aimée de Dieu et dssJiommes ^,
XXV. Mais en quel temps l'éducation doit- elle commencer ? Dès les premiers rayons de l'intelligence : et ces rayons sont quelquefois prématurés. Formez V enfant à l'entrée de sa voie , dit le Sage ; dans sa vieillesse même il ne s'en écartera point ^, Tel est en effet le cours ordinaire de la vie humaine : au milieu du délire des passions et dans le sein du libertinage , les principes d'une éducation chrétienne sont une lumière qui se ranime par intervalle , pour découvrir au pécheur toute l'horreur de l'abîme où il est plongé, et lui en montrer les issues. Combien, encore une fois, qui, après les écarts d'une jeunesse licencieuse , sont rentrés , par l'impression de cette lumière , dans les routes de la sagesse , et ont honoré par des vertus tardives , mais sincères , l'humanité , la patrie et la religion !
XXVI. Il nous reste en finissant, M. T. G. F., à vous conjurer , par les entrailles de la miséricorde de Dieu, de vous attacher inviolablement à cette religion sainte dans laquelle vous avez eu le bonheur d'être élevés; de vous soutenir contre le débordement d'une philosophie insensée , qui ne se propose rien moins que d'envahir l'héritage de Jésus-Christ ; de rendre ses promesses vaines , et de le mettre au rang de ces fondateurs de religion dont la doctrine frivole ou pernicieuse a prouvé l'imposture. La foi n'est méprisée , abandonnée , insultée , que par ceux qui ne la connaissent pas , ou dont elle gêne les désordres. Mais les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle. L'Église chrétienne et catholique est le commencement de l'empire éternel de Jésus-
* Filiis vesiris mandate ut faciant justitias et eleemosynas , ut sini memores Dei et henedicant eum in omni tempore, in veritate et in tota virtute sua. Tob., c^p. XIV , \. i\,
2 Omnis autem cognatio ejuSy et omnis generatio ejus in hona vita H in sancta conversatione permansit, ita ut accepti essent tam Deo quam hominibus et cunctis habiiatoribus in teir.a, Ibid. , Y. 17.
3 Adolescens juxia viam suam^ etiam cum senuerit non recedet ah ea. Prov. , cap. IFXII, v. 6,
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Christ. Rien de plus fort qu'elle, s'écrie saint Jean Damascèue; c'est un rocher que les flots ne renversent point ; c*est une montagne que rien ne peut détruire
XXVII. A ces causes , vu le livre qui a pour titre , Èmile ou de l'Éducation, par J, J. Rousseau , citoyen de Genève, à Amsterdam, chez Jean NèaulmCf libraire , 1762 ; après avoir pris l'avis de plusieurs personnes distinguées par leur piété et par leur savoir , le saint nom de Dieu invoqué , nous condamnons ledit livre comme contenant une doctrine abominal)le , propre à renverser la loi naturelle et à détruire les fondements de la religion chrétienne ; établissant des maximes contraires à la morale évangélique ; tendant à troubler la paix des États , à révolter les sujets contre l'autorité de leur souverain ; comme contenant un très-grand nombre de propositions respectivement fausses, scandaleuses, pleines de haines contre l'Église et ses ministres, dérogeantes au respect dû à l'Écriture sainte et à la tradition de l'Église, erronées, impies, blasphématoires et hérétiques. En conséquence, nous défendons trèsexpressément à toutes personnes de notre diocèse de lire ou retenir ledit livre, sous les peines de droit. Et sera notre présent mandement lu au prône des messes paroissiales des églises de la ville, faubourgs et diocèse de Paris ; publié et affiché partout où besoin sera.
Donné à Paris , en notre palais archiépiscopal , le vingtième jour d'août mil sept cent soixante-deux.
5iÊ/nê t CHRISTOPHE, archevêque de Paris.
Par Monseigneur,
DE LA Touche.
* Nihil Ecclesia valentius^ rupe Jortior est,., Semper viget. Cur eam Scriptura montem appellavit ? utique quia everti non potest. Damasc^ tome II, pages 462 , 465.
J.-J. ROUSSEAU
CITOYEN DE GENÈVE