‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 111 sur 130 · A CHRISTOPHE DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

A CHRISTOPHE DE BEAUMONT

ARCHEVÊQUE DE PARIS, DUC' DE SAINT-CLOUD , PAIR DE FRANCE, COMMANDEUR DE l'ORDRE DU SAINT-ESPRIT, PROVISEUR DE SORBONNE, ETC.

Da veniam si quid lîherîus dixi^ non ad contumeliam tuam, sed ad defensionem meam, Prœsumsi enim de gravitate etprudentia tua, quia potes considerare quanlam mihi respondendi necessitaiem imposueris.

AUG. , epist. 238 , ad PascenU

Pourquoi faut-il , monseigneur, que j'aie quelque chose à vous dire? Quelle langue commune pouvons-nous parler? comment pouvons-nous nous entendre? et qu'y a-t-il entre vous et moi?

Cependant il faut vous répondre ; c'est vous- même qui m'y forcez. Si vous n'eussiez attaqué que mon livre , je vous aurais laissé dire : mais vous attaquez aussi ma personne ; et plus vous avez d'autorité parmi les hommes , moins il m'est permis de me taire quand vous voulez me déshonorer.

Je ne puis m'empécher, en commençant cette lettre , de réfléchir sur les bizarreries de ma destinée : elle en a qui n'ont été que pour moi.

J'étais né avec quelque talent ; le public l'a jugé ainsi : cependant j'ai passé ma jeunesse dans une heureuse obscurité, dont je ne cherchais point à sortir. Si je l'avais cherché, cela même eût été une bizarrerie , que durant tout le feu du premier âge je n'eusse pu réussir, et que j'eusse trop réussi dans la suite quand ce feu commençait à passer. J'approchais de ma quarantième année , et j'avais , au lieu d'une fortune que j'ai toujours méprisée , et d'un nom qu'on m'a fait payer si cher, le repos et des amis , les deux seuls biens dont mon cœur soit avide. Une misérable question d'académie, m'agitaot l'esprit malgré moi, me jeta dans un métier pour lequel je n'étais point fait : un succès inattendu

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m'y montra des attraits qui me séduisirent. Des foules d'adversaires m'attaquèrent sans m'entendre , avec une étourderie qui me donna de l'humeur, et avec un orgueil qui m'en inspira peutêtre. Je me défendis, et, de dispute en dispute, je me sentis enfi;agé dans la carrière, presque sans y avoir pensé. Je me trouvai devenu pour ainsi dire auteur à l'âge où l'on cesse de l'être , et homme de lettres par mon mépris même pour cet état. Dès là je fus dans le public quelque chose ; mais aussi le repos et les amis disparurent. Quels maux ne souffris-je point avant de prendre une assiette plus fixe et des attachements plus heureux ! Il fallut dévorer mes peines ; il fallut qu'un peu de réputation me tînt lieu de tout. Si c'est un dédommagement pour ceux qui sont toujours loin d'eux-mêmes, ce n'en fut jamais un pour moi.

Si j'eusse un moment compté sur un bien si frivole , que j'aurais été promptement désabusé! Quelle inconstance perpétuelle n'ai-je pas éprouvée dans les jugements du public sur mon compte î J'étais trop loin de lui; ne me jugeant que sur le caprice ou l'intérêt de ceux qui le mènent, à peine deux jours de suile avait-il pour moi les mêmes yeux. Tantôt j'étais un homme noir, et tantôt un ange de lumière. Je me suis vu dans la même année vanté, fêté, recherché, même à la cour, puis insulté, menacé, détesté , maudit : les soirs on m'attendait pour m'assassiner dans les rues ; les matins on m'annonçait une lettre de cachet. Le bien et le mal coulaient à peu près de la même source; le tout me venait pour des chansons.

J'ai écrit sur divers sujets, mais toujours dans les mêmes principes ; toujours la même morale , la même croyance , les mêmes maximes, et, si l'on veut, les mêmes opinions. Cependant on a porté des jugements opposés de mes livres , ou plulôt de l'auteur de mes livres, parce qu'on m'a jugé sur les matières que j'ai traitées, bien plus que sur mes sentiments. Après mon premier Discours , j'étais un homme à paradoxes , qui se faisait un jeu de prouver ce qu'il ne pensait pas : après ma Lettre sur la Musique française , j'étais l'ennemi déclaré de la nation; il s'en fallait peu qu'on ne m'y traitât en conspirateur; on eût dit que le sort de la monarchie était attaché à la gloire de l Opéra : après mon Discours sur Vlnègalité, j'étais athée et misanthrope : après la Lettre à M. d'Alembert, j'étais le défenseur de la morale chré-

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tienne : après YHèloise , j'étais tendre et doucereux : maintenant je suis un impie ; bientôt peut-être serai-je un dévot.

Ainsi va flottant le sot public sur mon compte, sachant aussi peu pourquoi il m'abhorre que pourquoi il m'aimait auparavant. Pour moi, je suis toujours demeuré le même ; plus ardent qu'éclairé dans mes recherches , mais sincère en tout , même contre moi ; simple et bon , mais sensible et faible ; faisant souvent le mal, et toujours aimant le bien ; lié par l'amitié , jamais par les choses , et tenant plus à mes sentiments qu'à mes intérêts ; n'exigeant rien des hommes , et n'en voulant point dépendre ; ne cédant pas plus à leurs préjugés qu'à leurs volontés, et gardant la mienne aussi libre que ma raison ; craignant Dieu sans peur de l'enfer, raisonnant sur la religion sans libertinage , n'aimant ni l'impiété ni le fanatisme , mais haïssant les intolérants encore plus que les esprits forts ; ne voulant cacher mes façons de penser à personne ; sans fard, sans artifice en toutes choses; disant mes fautes à mes amis, mes sentiments à tout le monde, au public ses vérités sans flatterie et sans fiel , et me souciant tout aussi peu de le fâcher que de lui plaire. Voilà mes crimes , et voilà mes vertus.

Enfin , lassé d'une vapeur enivrante qui enfle sans rassasier, excédé du tracas des oisifs surchargés de leur temps et prodigues du mien, soupirant après un repos si cher à mon cœur et si nécessaire à mes maux , j'avais posé la plume avec joie : content de ne l'avoir prise que pour le bien de mes semblables , j« ne leur demandais pour prix de mon zèle que de me laisser mourir en paix dans ma retraite , et de ne m'y point faire de mal. J'avais tort : des huissiers sont venus me l'apprendre; et c'est à cette époque où j'espérais qu'allaient finir les ennuis de ma vie , qu'ont commencé mes plus grands malheurs. Il y a déjà dans tout cela quelques singularités : ce n'est rien encore. Je vous demande pardon, monseigneur, d'abuser de votre patience ; mais, avant d'entrer dans les discussions que je dois avoir avec vous , il faut parler de ma situation présente , et des causes qui m'y ont réduit.

Un Genevois fait imprimer un Uvre en Hollande , et , par arrêt du parlement de Paris , ce livre est brûlé sans respect pour le souverain dont il porte le privilège. Un protestant propose en pays protestant des objections contre l'Église romaine, et il est

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décrété par le parlement de Paris. Un républicain fait, dans une république, des objections contre l'État monarchique, et il est décrété par le parlement de Paris. Il faut que le parlement de Paris ait d'étranges idées de son empire , et qu'il se croie le légitime juge du genre humain.

Ce même parlement, toujours si soigneux pour les Français de Tordre des procédures , les néglige toutes dès qu'il s'agit d'un pauvre étranger. Sans savoir si cet étranger est bien l'auteur du livre qui porte son nom , s'il le reconnaît pour sien , si c'est lui qui l'a fait imprimer; sans égard pour son triste état, sans pitié pour les maux qu'il souffre , on commence par le décréter de prise de corps : on l'eût arraché de son lit pour le traîner dans les mêmes prisons où pourrissent les scélérats : on l'eût brûlé peut-être même sans l'entendre ; car qui sait si l'on eût poursuivi plus réguhèrement des procédures si violemment commencées , et dont on trouverait à peine un autre exemple , même en pays d'inquisition ? Ainsi c'est pour moi seul qu'un tribunal si sage oublie sa sagesse ; c'est contre moi seul , qui croyais y être aimé , que ce peuple , qui vante sa douceur, s'arme de la plus étrange barbarie : c'est ainsi qu'il justitie la préférence que je lui ai donnée sur tant d'asiles que je pouvais choisir au même prix. Je ne sais comment cela s'accorde avec le droit des gens , mais je sais bien qu'avec de pareilles procédures la liberté de tout homme ; et peut-être sa vie , est à la merci du premier imprimeur.

Le citoyen de Genève ne doit rien à des magistrats injustes et incompétents, qui, sur un réquisitoire calomnieux, ne le citent pas, mais le décrètent. N'étant point sommé de comparaître, il n'y est point obligé. L'on n'emploie contre lui que la force , et il s'y soustrait. Il secoue la poudre de ses souliers, et sort de cette terre hospitalière où l'on s'empresse d'opprimer le faible , et où l'on donne des fers à l'étranger avant de l'entendre , avant de savoir si l'acte dont on l'accuse est punissable, avant de savoir s'il l'a commis.

Il abandonne en soupirant sa chère soUtude. Il n'a qu'un seul bien, mais précieux , des amis ; il les fuit. Dans sa faiblesse , il supporte un long voyage : il arrive , et croit respirer dans une terre de liberté; il s'approche de sa patrie , de cette patrie dont il s'est tant vanté , qu'il a chérie et honorée -, l'espoir d'y être accueilli le con-

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sole de ses disgrâces.... Que vais-je dire? Mon cœur se serre, ma main tremble , la plume en tombe; il faut se taire, et ne pas imiter le crime de Gham. Que ne puis-je dévorer en secret la plus amère de mes douleurs !

Et pourquoi tout cela ? Je ne dis pas sur quelle raison , mais sur quel prétexte. On ose m'aocuser d'impiété , sans songer que le livre où l'on la cherche est entre les mains de tout le monde. Que ne donnerait-on point pour pouvoir supprimer cette pièce justificative , et dire qu'elle contient tout ce qu'on a feint d'y trouver ! Mais elle restera , quoi qu'on fasse ; et , en y cherchant les crimes reprochés à l'auteur, la postérité n'y verra , dans ses erreurs mêmes , que les torts d'un ami de la vertu.

J'éviterai de parler de mes contemporains ; je ne veux nuire à personne. Mais l'athée Spinosa enseignait paisiblement sa doctrine ; il faisait sans obstacle imprimer ses livres , on les débitait publiquement : il vint en France , et il y fut bien reçu ; tous les États lui étaient ouverts , partout il trouvait protection , ou du moins sûreté ; les princes lui rendaient des honneurs , lui offraient des chaires : il vécut et mourut tranquille , et même considéré. Aujourd'hui , dans le siècle tant célébré de la philosophie , de la raison , de l'humanité, pour avoir proposé avec circonspection , même avec respect et pour l'amour du genre humain , quelques doutes fondés sur la gloire même de l'Être suprême , le défenseur de la cause de Dieu , flétri, proscrit , poursuivi d'État en État, d'asile en asile , sans égard pour son indigence , sans pitié pour ses infirmités , avec un acharnement que n'éprouva jamais aucun malfaiteur, et qui serait barbare même contre un homme en santé , se voit interdire le feu et l'eau dans l'Europe presque entière ; on le chasse du milieu des bois : il faut toute la fermeté d'un protecteur illustre et toute la bonté d'un prince éclairé pour le laisser en paix au sein des montagnes. Il eût passé le reste de ses malheureux jours dans les fers, il eût péri peut-être dans les supplices, si, durant le premier vertige qui gagnait les gouvernements , il se fût trouvé à la merci de ceux qui l'ont persécuté.

Échappé aux bourreaux, il tombe dans les mains des prêtres. Ce n'est pas là ce que je donne pour étonnant , mais un homme vertueux qui a l'âme aussi noble que la naissance, un illustre archevêque , qui devrait réprimer leur lâcheté , l'autorise : il n'a pas

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honte, lui qui devrait plaindre les opprimés, d'en accabler un dans le fort de ses disgrâces ; il lance , lui prélat catholique , un mandement contre un auteur protestant ; il monte sur son tribunal pour examiner comme juge la doctrine particulière d'un hérétique ; et , quoiqu'il damne indistinctement quiconque n'est pas de son Église, sans permettre à l'accusé d'errer à sa mode, il lui prescrit en quelque sorte la route par laquelle il doit aller en enfer. Aussitôt le reste de son clergé s'empresse , s'évertue , s'acharne autour d'un ennemi qu'il croit terrassé. Petits et grands , tout s'en mêle ; le dernier cuistre vient trancher du capable; il n'y a pas un sot en petit collet , pas un chétif habitué de paroisse, qui, bravant à plaisir celui contre qui sont réunis leur sénat et leur évéque , ne veuille avoir la gloire de lui porter le dernier coup de pied.

Tout cela , monseigneur, forme un concours dont je suis le seul exemple : et ce n'est pas tout.... Voici peut-être une des situations les plus difficiles de ma vie, une de celles où la vengeance et l'amour-propre sont le plus aisés à satisfaire , et permettent le moins à l'homme juste d'être modéré. Dix lignes seulement , et je couvre mes persécuteurs d'un ridicule ineffaçable. Que le public ne peut-il savoir deux anecdotes sans que je les dise * ! Que ne connait-ilceux qui ont médité ma ruine, et ce qu'ils ont fait pour l'exécuter ! Par quels méprisables insectes , par quels ténébreux moyens il verrait s'émouvoir les puissances ! Quels levains il verrait s'échauffer parleur pourriture et mettre le parlement en fermentation ! Par quelle risible cause il verrait les États de l'Europe se liguer contre le fils d'un horloger! Que je jouirais avec plaisir de sa surprise, si je pouvais n'en être pas l'instrument !

Jusqu'ici ma plume , hardie à dire la vérité , mais pure de toute satire, n'a jamais compromis personne ; elle a toujours respecté rhonneur des autres , même en défendant le mien. Irais-je , en la quittant , la souiller de médisance , et la teindre des noirceurs de mes ennemis ? Non ; laissons-leur l'avantage de porter leurs coups dans les ténèbres. Pour moi , je ne veux me défendre qu'ouvertement, et même je ne veux que me défendre. Il suffit pour cela

* Voy. livres X et XI des Confessions. Par le mot à' insectes , il désigne Diderot , Grimm , les Holbachiens , et madame d'Épinay. ( £o. )

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de ce qui est su du public, ou de ce qui peut l'être sans que personne en soit offensé.

Une chose étonnante de cette espèce , et que je puis dire , est de voir l'intrépide Christophe de Beaumont , qui ne sait plier sous aucune puissance ni faire aucune paix avec les jansénistes, devenir, sans le savoir, leur satellite et l'instrument de leur animosité ; de voir leur ennemi le plus irréconciliable sévir contre moi pour avoir refusé d'embrasser leur parti , pour n'avoir point voulu prendre la plume contre les jésuites, que je n'aime pas, mais dont je n'ai point à me plaindre, et que je vois opprimés. Daignez, monseigneur, jeter les yeux sur le sixième tome de la Nouvelle H èloïse , première édition ; vous trouverez , dans la note de la page 138 * , la véritable source de tous mes malheurs. J'ai prédit dans cette note ( car je me mêle aussi quelquefois de prédire ) qu'aussitôt que les jansénistes seraient les maîtres ils seraient plus intolérants et plus durs que leurs ennemis. Je ne savais pas alors que ma propre histoire vérifierait si bien ma prédiction. Le fil de celte trame ne serait pas difficile à suivre à qui saurait comment mon livre a été déféré. Je n'en puis dire davantage sans en trop dire , mais je pouvais au moins vous apprendre par quelles gens vous avez été conduit sans vous en douter.

Groira-t-on que quand mon livre n'eût point été déféré au parlement, vous ne l'eussiez pas moins attaqué ? D'autres pourront le croire ou le dire; mais vous, dont la conscience ne sait point souffrir le mensonge , vous ne le direz pas. Mon Discours sur Vlnègalité a couru votre diocèse ; et vous n'avez point donné de mandement. Ma Lettre à M. d*Alemhert a couru votre diocèse , et vous n'avez point donné de mandement. La Nouvelle Héloïse a couru votre diocèse , et vous n'avez point donné de mandement. Cependant tous ces livres, que vous avez lus, puisque vous les jugez, respirent les mêmes maximes ; les mêmes manières de penser n'y sont pas plus déguisées : si le sujet ne les a pas rendues susceptibles du même développement, elles gagnent en force ce qu'elles perdent en étendue , et l'on y voit la profession de foi de l'auteur exprimée avec moins de réserve que celle du Vicaire savoyard. Pourquoi donc n'avez- vous rien dit alors Monseigneur, votre

* Page 634 , Éd. Didot. ( Chefs-d'œuvre de la littérature française, )

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troupeau vous étail-il moins cher ? me lisait-il moins ? goûtait-il moins mes livres ? était-il moins exposé à l'erreur ? Non ; mais il n'y avait point alors de jésuites à proscrire ; des traîtres ne m'avaient point encore enlacé dans leurs pièges ; la noie fatale n'était point connue, et quand elle le fut, le public avait déjà donné son suffrage au livre. Il était trop tard pour faire du bruit ; on aima mieux différer, on attendit l'occasion*, on l'épia, on la saisit, on s'en prévalut avec la fureur ordinaire aux dévots ; on ne parlait que de chaînes et de bûchers ; mon livre était le tocsin de l'anarchie et la trompette de l'athéisme ; l'auteur était un monstre à étouffer; on s'étonnait qu'on l'eût si longtemps laissé vivre. Dans cette rage universelle vous eûtes honte de garder le silence : vous aimâtes mieux faire un acte de cruauté que d'être accusé de manquer de zèle, et servir vos ennemis que d'essuyer leurs reproches. Voilà , monseigneur, convwiez-en, le vrai motif de votre mandement ; voilà , ce me semble , un concours de faits assez singuliers pour donner à mon sort le nom de bizarre.

Il y a longtemps qu'on a substitué des bienséances d'État à la justice. Je sais qu'il est des circonstances malheureuses qui forcent un homme public à sévir malgré lui contre un bon citoyen. Qui veut être modéré parmi des furieux s'expose à leur furie ; et je comprends que, dans un déchaînement pareil à celui dont je suis la victime , il faut hurler avec les loups , ou risquer d'être dévoré. Je ne me plains donc pas que vous ayez donné un mandement contre mon livre ; mais je me plains que vous l'ayez donné contre ma personne, avec aussi peu d'honnêteté que de vérité ; je me plains qu'autorisant par votre propre langage celui que vous me reprochez d'avoir mis dans la bouche de l'inspiré , vous m'accabliez d'injures , qui , sans nuire à ma cause , attaquent mon honneur ou plutôt le vôtre ; je me plains que de gaieté de cœur, sans raison , sans nécessité, sans respect au moins pour mes malheurs , vous m'outragiez d'un ton si peu digne de votre caractère. Et que vous avais- je donc fait, moi qui parlai toujours de vous avec tant d'estime ; moi qui tant de fois admirai votre inébranlable fermeté, en déplorant, il est vrai , l'usage que vos préjugés vous en faisaient faire ; moi qui toujours honorai vos mœurs, qui toujours respectai vos vertus , et qui les respecte encore aujourd'hui que vous m'avez déchiré?

A M. DE BEAUMOINT.

C'est ainsi qu'on se tire d'affaire quand on veut quereller et qu'on a tort. Ne pouvant résoudre mes objections , vous m'en avez fait des crimes : vous avez cru m'avilir en me maltraitant , et vous vous êtes trompé; sans affaiblir mes raisons, vous avez intéressé les cœurs généreux à me^j disgrâces; vous avez fait croire aux gens sensés qu'on pouvait ne pas bien juger du livre quand on jugeait si mal de l'auteur.

Monseigneur, vous n'avez été pour moi ni humain ni généreux ; et non- seulement vous pouviez l'être sans m'épargner aucune des choses que vous avez dites contre mon ouvrage , mais elles n'en auraient fait que mieux leur effet. J'avoue aussi que je n'avais pas droit d'exiger de vous ces vertus , ni lieu de les attendre d'un homme d'Église. Voyons si vous avez été du moins équitable et juste; car c'est un devoir étroit imposé à tous les h ommes , et les saints mêmes n'en sont pas dispensés.

Vous avez deux objets dans votre mandement, l'un dé censurer mon livre, l'autre de décrier ma personne. Je croirai vous avoir bien répoadu si je prouve que partout où vous m'avez ré-^ faté vous avez mal raisonné , et que partout où vous m'avez insulté vous m'avez calomnié. Mais quand on ne marche que la preuve à la main , quand on est forcé , par l'importance du sujet et par la qualité de l'adversaire , à jprendre une marche pesante et à suivre pied à pied toutes ses censures , pour chaque mot il faut des pages ; et tandis qu'une courte satire amuse , une longue défense ennuie. Cependant il faut que je me défende , ou que je reste chargé par vous des plus fausses imputations. Je me défendrai donc , mais je défendrai mon honneur plutôt que mon livre. Ce n'est point la Profession de foi du vicaire savoyard que j'examine , c'est le Mandement de l'archeTêque de Paris ; et ce n'est que le mal qu'il dit de l'éditeur qui me force à parler de l'ouvrage. Je me rendrai ce que je me dois , parce que je le dois, mais sans ignorer que c'est une position bien triste que d'avoir à se plaindre d'un homme plus puissant que soi , et que c'est une bien fade lecture que la justification d'un innocent.

Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits , et que j'ai développé dans ce dernier avec toute la clarté dont j'étais capable, est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre; qu'il n'y a

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peint de perversité originelle dans le cœur humain , et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits. J'ai fait voir que Tunique passion qui naisse avec l'homme, savoir Tamour de soi , est une passion indifférente en elle-même au bien et au mal ; qu'elle ne devient bonne ou mauvaise que par accident , et selon les circonstances dans lesquelles elle se développe. J'ai montré que tous les vices qu'on impute au cœur humain ne lui sont point naturels : j'ai dit la manière dont ils naissent; j'en ai pour ainsi dire suivi la généalogie; et j'ai fait voir comment, par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont.

J'ai encore expliqué ce que j'entendais par cette bonté originelle , qui ne semble pas se déduire de l'indifférence au bien et au mal, naturelle à l'amour de soi. L'homme n'est pas un être simple ; il est composé de deux substances. Si tout le monde ne convient pas de cela , nous en convenons vous et moi , et j'ai tâché de le prouver aux autres. Gela prouvé, l'amour de soi n'est plus une passion simple; mais elle a deux principes, savoir, l'être intelligent et l'être sensitif , dont le bien-être n'est pas le même. L'appétit des sens tend à celui du corps, et l'amour de Tordre à celui de Tàme. Ce dernier amour, développé et rendu actif, porte le nom de conscience ; mais la conscience ne se développe et n'agit qu'avec les lumières de l'homme. Ce n'est que par ces lumières qu'il parvient à connaître Tordre , et ce n'est que quand il le connaît que sa conscience le porte à Taimer. La conscience est donc nulle dans l'homme qui n'a rien comparé et qui n'a point vu ses rapports. Dans cet état,Thomme ne connaît que lui; il ne voit son bien-être opposé ni conforme à celui de personne ; il ne hait ni n'aime rien ; borné au seul instinct physique, il est nul , il est bête : c'est ce que j'ai fait voir dans mon Discours sur l'Inégalité,

Quand , par un développement dont j'ai montré le progrès , les hommes commencent à jeter les yeux sur leurs semblables , ils commencent aussi à voir leurs rapports et les rapports des choses, à prendre des idées de convenance , de justice et d'ordre ; le beau moral commence à leur devenir sensible, et la conscience agit : alors ils ont des vertus ; et s'ils ont aussi des vices , c'est parce que leurs intérêts se croisent, et que leur ambition s'éveille à

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n esure que leurs lumières s'étendent. Mais tant qu'il y a moins d'opposition d'intérêts que de concours de lumières , les hommes sont essentiellement bons. Voilà le second état.

Quand enfin tous les intérêts particuliers agités s'entre-choquent , quand l'amour de soi mis en fermentation devient amourpropre , que l'opinion , rendant l'univers entier nécessaire à chaque homme , les rend tous ennemis nés les uns des autres , et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d' autrui ; alors la conscience, plus faible que les passions exaltées, est étouffée par elles, et ne reste plus dans la bouche des hommes qu'un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts à ceux du public , et tous mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s'accorde avec le sien : aussi cet accord est-il l'objet du vrai politique qui cherche à rendre les peuples heureux et bons. Mais c'est ici que je commence à parler une langue étrangère, aussi peu connue des lecteurs que de vous.

Voilà, monseigneur, le troisième et dernier terme au delà duquel rien ne reste à faire; et voilà comment, l'homme étant bon , les hommes deviennent méchants. C'est à chercher comment il faudrait s'y prendre pour les empêcher de devenir tels, que j'ai consacré mon livre. Je n'ai pas affirmé que dans l'ordre actuel la chose fût absolument possible; mais j'ai bien affirmé et j'affirme encore qu'il n'y a , pour en venir à bout , d'autres moyens que ceux que j'ai proposés.

Là-dessus vous dites que mon plan d'éducation loin de s'accorder avec le christianisme, n'est pas même propre à faire des citoyens ni des hommes ; et votre unique preuve est de m'opposer le péché originel. Monseigneur, il n'y a d'autre moyen de se délivrer du péché originel et de ses effets, que le baptême. D'où il suivrait , selon vous , qu'il n'y aurait jamais eu de citoyens ni d'hommes que des chrétiens. Ou niez cette conséquence , ou convenez que vous avez trop prouvé.

Vous tirez vos preuves de si haut , que vous me forcez d'aller aussi chercher loin mes réponses. D'abord il s'en faut bien, selon moi, que cette doctrine du péché originel , sujette à des difficultés si terribles, ne soit contenue dans l'Écriture ni si clairement ni si

' Mandement, S h»*

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durement qu'il a plu au rhéteur Augustin et à nos théologiens de la bâtir. Et le moyen de concevoir que Dieu crée tant d'âmes innocentes et pures , tout exprès pour les joindre à des corps coupables, pour leur y faire contracter la corruption morale , et pour les condamner toutes à l'enfer, sans autre crime que cette union qui est son ouvrage ? Je ne dirai pas si ( comme vous vous en vantez ) vous éclaircissez par ce système le mystère de notre cœur ; mais je vois que vous obscurcissez beaucoup la justice et la bonté de l'Être suprême. Si vous levez une objection , c'est pour en substituer de cent fois plus fortes.

Mais au fond que fait cette doctrine à l'auteur d'Émile? Quoiqu'il ait cru son livre utile au genre humain , c'est à des chrétiens qu'il Ta destiné ; c'est à des hommes lavés du péché originel et de ses effets , du moins quant à l'âme , par le sacrement établi pour cela. Selon cette même doctrine , nous avons tous dans notre enfance recouvré l'innocence primitive ; nous sommes tous sortis du baptême aussi sains de cœur qu'Adam sortit de la main de Dieu. Nous avons , direz-vous , contracté de nouvelles souillures. Mais, puisque nous avons commencé par en être délivrés, comment les avons-nous derechef contractées.^ Le sang de Christ n'est-il donc pas encore assez fort pour effacer entièrement la tache ? ou bien serait-elle un effet de la corruption naturelle de notre chair? comme si, même indépendamment du péché originel. Dieu nous eût créés corrompus, tout exprès pour avoir le plaisir de nous punir ! Vous attribuez au péché originel les vices des peuples que vous avouez avoir été délivrés du péché originel ; puis vous me blâmez d'avoir donné une autre origine à ces vices. Est-il juste de me faire un crime de n'avoir pas aussi mal raisonné que vous?

On pourrait , il est vrai, me dire que ces effets que j'attribue au baptême ' ne paraissent par nul signe extérieur ; qu'on ne voit pas

' Si Ton disait, avec le docteur Thomas Buniet, que la corruption et la mortalité de la race humaine, suite du péché d'Adam , fut un effet naturel du fruit défendu ; que cet aliment contenait des sucs vénéneux qui dérangèrent toute l'économie animale , qui irritèrent les passions , qui affaiblirent l'entendement , et qui portèrent partout les principes du vice et de la mort; alors il faudrait convenir que, la nature du remède devant se rapporter à celle du mal, le baptême devrait agir physiquement sur le corps de Thomme , lui rendre la constitution qu'il avait dans l'état

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les chrétiens moins enclins au mal que les infidèles ; au lieu que , selon moi, la malice infuse du péché devrait se marquer dans ceux-ci par des différences sensibles. Avec les secours que vous avez dans la morale évangélique , outre le baptême , tous les chrétiens, poursuivrait-on, devraient être des anges ; et les infidèles, outre leur corruption originelle , livrés à leurs cultes erronés , devraient être des démons. Je conçois que cette difficulté pressée pourrait devenir embarrassante : car que répondre à ceux qui me feraient voir que , relativement au genre humain , Teffet de la rédemption, faite à si haut prix, se réduit à peu près à rien?

Mais , monseigneur, outre que je ne crois point qu'en bonne théologie on n'ait pas quelque expédient pour sortir de là ; quand je conviendrais que le baptême ne remédie point à la corruption de notre nature , encore n'en auriez-vous pas raisonné plus solidement. Nous sommes , dites- vous , pécheurs à cause du péché de notre premier père. Mais notre premier père pourquoi fut-il pécheur lui-même ? pourquoi la même raison par laquelle vous expliquerez son péché ne serait-elle pas applicable à ses descendants sans le péché originel? et pourquoi faut-il que nous imputions à Dieu une injustice en nous rendant pécheurs et punissables par le vice de notre naissance; tandis que notre premier père fut pécheur et puni comme nous sans cela? Le péché originel explique tout, excepté son principe ; et c'est ce principe qu'il s'agit d'eïpliquer.

Vous avancez que, par mon principe à moi ^, Von perd de viit le rayon de lumière qui nous fait connaître le mystère de notre propre cœur ; et vous ne voyez pas que ce principe , bien plus universel, éclaire même la faute du premier homme ^, que le

d'innocence , et sinon Timmortalité qui en dépendait , du moins tous les effets moraux de réconomie animale rétablie. > Mandement, § ni.

Regimber contre une défense inutile et arbitraire est un penchant naturel, mais qui, loin d'être vicieux en lui-même, est conforme à Tordre des choses et à la bonne constitution de l'homme , puisqu'il serait hors d'état de se conserver, sMl n'avait un amour très-vif pour luimême et pour le maintien de tous ses droits, tels qu'il les a reçus de la nature. Celui qui pourrait tout ne voudrait que ce qui lui serait utile ; mais un être faible, dont la loi restreint et limite encore le pouvoir, perd une partie de lui-même, et réclame en son cœur ce qui lui est ôté. Lui faire un crime de cela serait lui en faire un d'être lui et non pas un autre :

LETTRB

vôtre laisse dans Tobscurité. Vous ne savez voir que l'homme dans les mains du diable, et moi je vois comment il y est tombé : la cause du mal est, selon vous, la nature corrompue; et cette corruption même est un mal dont il fallait chercher la cause. L'homme fut créé bon; nous en convenons, je crois, tous les deux : mais vous dites qu'il est méchant parce qu'il a été méchant ; et moi je montre comment il a été méchant. Qui de nous, à voire avis, remonte le mieux au principe ?

Cependant vous ne laissez pas de triompher à votre aise, comme si vous m'aviez terrassé. Vous m'opposez comme une objection insoluble * ce mélange frappant de grandeur et de bassesse , d'ardeur pour la vérité et de goût pour l'erreur, d'inclination pour la vertu et de penchant pour le vice, qui se trouve en nous. Étonnant contraste, ajoutez- vous, qui déconcerte la philosophie païenne , et la laisse errer dans de vaines spéculations !

Ce n'est pas une vaine spéculation que la théorie de l'homme , lorsqu'elle se fonde sur la nature , qu'elle marche à l'appui des faits par des conséquences bien liées , et qu'en nous menant à la source des passions , elle nous apprend à régler leur cours. Que si vous appelez philosophie païenne la Profession de foi du vicaire savoyard, je ne puis répondre à cette imputation, parce que je

ce serait vouloir en même temps qu'il fût et qu'il ne fût pas. Aussi Tordre enfreint par Adam me paraît-il moins une véritable défense qu'un avis paternel; c'est un avertissement de s'abstenir d'un fruit pernicieux qui donne la mort. Cette idée est assurément plus conforme à celle qu'on doit avoir de la bonté de Dieu , et même au texte de la Genèse , que celle qu'il plaît aux docteurs de nous prescrire ; car, quant à la menace de la double mort, on fait voir que ce mot morte morieris [Gen., ii , v. <7 ) n'a pas l'emphase qu'ils lui prêtent, et n'est qu'un hébraïsme employé en d'autres endroits où cette emphase ne peut avoir lieu.

Il y a de plus un motif si naturel d'indulgence et de commisération dans la ruse du tentateur et dans la séduction de la femme, qu'à considérer dans toutes ses circonstances le péché d'Adam, l'on n'y peut trouver qu'une faute des plus légères. Cependant, selon eux, quelle effroyable punition ! Il est même impossible d'en concevoir une plus terrible ; car quel châtiment eût pu porter Adam pour les plus grands crimes, que d'être condamné , lui et toute sa race , à la mort en ce monde , et à passer l'éternité dans l'autre, dévorés des feux de l'enfer? Est-ce là la peine imposée par le Dieu de miséricorde à un pauvre malheureux pour s'être laissé tromper? Que je hais la décourageante doctrine de nos durs théologiens! Si j'étais un moment tenté de l'admettre, c'est alors que je croirais blasphémer.

^ Mandement , § m.

A M. DE BEAUMONT

n'y comprends rien % mais je trouve plaisant que vous empruntiez presque ses propres termes * pour dire qu'il n'explique pas ce qu'il a le mieux expliqué.

^ Permettez , monseigneur, que je remette sous vos yeux la conclusion que vous tirez d'une objection si bien discutée , et successivement toute la tirade qui s'y rapporte.

^ Vhomme se sent entraîné par une pente funeste; et comment se roidirait-il contre elle , si son enfance n'était dirigée par des maîtres pleins de vertu , de sagesse , de vigilance y et si, durant tout le cours de sa vie , il ne faisait lui-même , sous la protection et avec les grâces de son Dieu, des efforts puissants et continuels?

C'est-à-dire : Nous voyons que les hommes sont méchants , quoique incessamment tyrannisés dés leur enfance. Si donc on ne les tyrannisait pas dès ce temps-là , comment parviendrait-on à les rendre sages , puisque , même en les tyrannisant sans cesse , il est impossible de les rendre tels ?

Nos raisonnements sur l'éducation pourront devenir plus sensibles , en les appliquant à un autre sujet.

Supposons , monseigneur, que quelqu'un vînt tenir ce discours aux hommes :

« Vous vous tourmentez beaucoup pour chercher des gouver- « nements équitables et pour vous donner de bonnes lois. Je vais ce premièrement vous prouver que ce sont vos gouvernements « mêmes qui font les maux auxquels vous prétendez remédier « par eux. Je vous prouverai de plus qu'il est impossible que vous « ayez jamais ni de bonnes lois ni des gouvernements équitables; « et je vais vous montrer ensuite le vrai moyen de prévenir, sans « gouvernements et sans lois , tous ces maux dont vous vous « plaignez. »

Supposons qu'il expliquât après cela son système et proposât son moyen prétendu. Je n'examine point si ce système serait solide et ce moyen praticable. S'il ne l'était pas , peut-être se contenterait-on d'enfermer l'auteur avec les fous, et l'on lui rendrait justice : mais si malheureusement il l'était , ce serait bien pis ; et vous

• A moins qu'elle ne se rapporte à raccusation que m'intente M. de Beaumont dans la suite , d'avoir admis plusieurs dieux.

• Émile, p. 328, éd. Didot ( Chefs-d'œuvre delà littérature française). ^ Mandement, g m.

LETTRE

concevez , monseigneur, ou d'autres concevront pour vous , qu'il n'y aurait pas assez de bûchers et de roues pour punir l'infortuné d'avoir eu raison. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici.

Quel que fût le sort de cet homme , il est sûr qu'un déluge d'écrits viendrait fondre sur le sien : il n'y aurait pas un grimaud qui , pour faire sa cour aux puissances , et tout lier d'imprimer avec privilège du roi, ne vint lancer sur lui sa brochure et ses injures , et ne se vantât d'avoir réduit au silence celui qui n'aurait pas daigné répondre , ou qu'on aurait empêché de parler. Mais ce n'est pas encore de cela qu'il s'agit.

Supposons enfin qu'un homme grave, et qui aurait son intérêt à la chose, crût devoir aussi faire comme les autres, et, parmi beaucoup de déclamations et d'injures, s'avisât d'argumenter ainsi : Quoi ! malheureux , vous voulez anéantir les gouvernements et les lois , tandis que les gouvernements et les lois sont le seul frein du vice , et ont bien de la peine encore a le contenir l Que serait-ce , grand Dieu , si nous ne les avions plus ? Vous nous ôtez les gibets et les roues, vous voulez établir un brigandage public. Vous êtes unhomme abominable.

Si ce pauvre homme osait parler , il dirait sans doute : « Très- <i excellent seigneur , votre grandeur fait une pétition de principe. « Je ne dis point qu'il ne faut pas réprimer le vice, mais je dis qu'il <c vaut mieux l'empêcher de naître. Je veux pourvoir à l'insuffi- <c sance des lois , et vous m'alléguez l'insuffisance des lois. Vous <i m'accusez d'établir les abus , parce qu'au lieu d'y remédier , « j'aime mieux qu'on les prévienne. Quoi ! s'il était un moyen de <t vivre toujours en santé , faudrait-il donc le proscrire, de peur de « rendre les médecins oisifs? Votre excellence veut toujours voir « des gibets et des roues , et moi je voudrais ne plus voir de « malfaiteurs : avec tout le respect que je lui dois , je ne crois « pas être un homme abominable. »

Hélas ! M, T. C. F. , malgré les principes de l'éducation la plus saine et la plus vertueuse, malgré les promesses les plus magnifiques de la religion et les menaces les plus terribles , les écarts de la jeunesse ne sont encore que trop fréquents, trop multipliés. J'ai prouvé que cette éducation que vous appelez la plus saine était la plus insensée ; que celte éducation que vous appelez la plus vertueuse donnait aux enfants tous leurs vices ; j'ai prouvé que toute la gloire du

A M. DE BEAUMONT

paradis les tentait moins qu'un morceau de sucre , et qu'ils craignaient beaucoup plus de s'ennuyer à vêpres que de brûler en enfer : j'ai prouvé que les écarts de la jeunesse, qu'on se plaint de ne pouvoir réprimer par ces moyens, en étaient l'ouvrage. Dans quelles erreurs , dans quels excès , abandonnée à elle-même , ne se précipiterait-elle donc pas ! La jeunesse ne s'égare jamais d'elle-même, toutes ses erreurs lui viennent d'être mal conduite ; les camarades et les maîtresses achèvent ce qu'ont commencé les prêtres et les précepteurs : j'ai prouvé cela. C'est un torrent qui se déborde , malgré les digues puissantes qu'on lui avait opposées. Que serait-ce donc si nul obstacle ne suspendait ses flots et ne rompait ses efforts? Je pourrais dire C'est un torrent qui renverse vos impuissantes digues et brise tout ; élargissez son lit et le laissez courir sans obstacle , il ne fera jamais de mal. Mais j'ai honte d'employer dans un sujet aussi sérieux ces figures de collège , que chacun applique à sa fantaisie , et qui ne prouvent rien d'aucun côté.

Au reste, quoique, selon vous, les écarts de la jeunesse ne soient encore que trop fréquents , trop multipliés à cause de la pente de l'homme au mal , il paraît qu'à tout prendre vous n'êtes pas trop mécontent d'elle ; que vous vous complaisez assez dans l'éducation saine et vertueuse que lui donnent actuellement vos maîtres pleins de vertus , de sagesse et de vigilance ; que , selon vous, elle perdrait beaucoup à être élevée d'une autre manière , et qu'au fond vous, ne pensez pas de ce siècle, la lie des siècles, tout le mal que vous affectez d'en dire à la tête de vos mandements.

Je conviens qu'il est superflu de chercher de nouveaux plans d'éducation , quand on est si content de celle qui existe : mais convenez aussi , monseigneur , qu'en ceci vous n'êtes pas difficile. Si vous eussiez été aussi coulant en 'matière de doctrine, votre diocèse eût Hé agité de moins de troubles ; l'orage que vous avez excité ne firt point retombé sur les jésuites; je n'en aurais point été écrasé par compagnie ; vous fussiez resté plus tranquille, et moi aussi.

Vous avouez que pour réformer le monde autant que le permettent la faiblesse , et , selon vous , la corruption de notre nature , il suffirait d'observer , sous la direction et l'impression de la grâce , les premiers rayons de la raison humaine , de les saisir

LETTRE

avec soin, et de les diriger vers la route qui conduit à la vérité \ Par là, continuez-vous , ces esprits , encore exempts de préjugés , seraient pour toujours en garde contre l'erreur ; ces cœurs , encore exempts des grandes passions , prendraient les impressions de toutes les vertus. Nous sommes donc d'accord sur ce point , car je n'ai pas dit autre chose. Je n'ai pas ajouté, j'en conviens , qu'il fallût faire élever les enfants par des prêtres ; même je ne pensais pas que cela fût nécessaire pour en faire des citoyens et des hommes : et cette erreur , si c'en est une , commune à tant de catholiques , n'est pas un si grand crime à un protestant. Je n'examine pas si , dans votre pays , les prêtres eux-mêmes passent pour de si boiis citoyens; mais comme l'éducation de la génération présente est leur ouvrage, c'est entre vous d'un côté, et vos anciens mandements de l'autre , qu'il faut décider si leur lait spirituel lui a si bien profité , s'il en a fait de si grands saints ^ , vrais adorateurs de Dieu , et de si grands hommes , dignes d'être la ressource et Vornement de la patrie. Je puis ajouter une observation qui devrait frapper tous les bons Français , et vousmême comme tel : c'est que de tant de rois qu'a eus votre nation, le meilleur est le seul que n'ont point élevé les prêtres.

Mais qu'importe tout cela , puisque je ne leur ai point donné d'exclusion ? Qu'ils élèvent la jeunesse , s'ils en sont capables , je ne m'y oppose pas ; et ce que vous dites là-dessus ^ ne fait rien contre mon livre. Prétendriez-vous que mon plan fût mauvais, par cela seul qu'il peut convenir à d'autres qu'aux gens d'Église ?

Si l'homme est bon par sa nature , comme je crois l'avoir démontré, il s'ensuit qu'il demeure tel tant que rien d'étranger à lui ne l'altère; et si les hommes sont méchants , comme ils ont pris peine à me l'apprendre , il s'ensuit que leur méchanceté leur vient d'ailleurs : fermez donc l'entrée au vice, et le cœur humain sera toujours bon. Sur ce principe j'établis l'éducation négative comme la meilleure ou plutôt la seule bonne; je fais voir comment toute éducation positive suit, comme qu'on s'y prenne, une route opposée à son but ; et je montre comment on tend au même but et comment on y arrive par le chemin que j'ai tracé,

• Mandement, § ii.

5 Ihiài,

A M. DE BEAUMONT

J'appelle 'éducation positive ce qui tend à former l'esprit avant Tâge, et à donner à l'enfant la connaissance des devoirs de l'homme. J'appelle éducation négative celle qui tend à perfectionner les organes, instruments de nos connaissances, avant de nous donner ces connaissances, et qui prépare à la raison par l'exercice des sens. L'éducation négative n'est pas oisive, tant s'en faut : elle ne donne pas les vertus, mais elle prévient les vices; elle n'apprend pas la vérité , mais elle préserve de l'erreur ; elle dispose l'enfant à tout ce qui peut le mener au vrai quand il est en état de l'entendre , et au bien quand il est en état de l'aimer.

Cette marche vous déplaît et vous choque ; il est aisé de voir pourquoi. Vous commencez par calomnier les intentions de celui qui la propose. Selon vous , cette oisiveté de l'âme m'a paru nécessaire pour la disposer aux erreurs que je lui voulais inculquer. On ne sait pourtant pas trop quelle erreur veut donner à son élève celui qui ne lui apprend rien avec plus de soin qu'à sentir son ignorance et à savoir qu'il ne sait rien. Vous convenez que le jugement a ses progrès, et ne se forme que par degrés ; mais s'ensuît'il \ ajoutez-vous , qu'à l'âge de dix ans un enfant ne connaisse pas la différence du bien et du mal, qu'il confonde la sagesse avec la folie , la bonté avec la barbarie , la vertu avec le vice? Tout cela s'ensuit sans doute , si à cet âge le jugement n'est pas développé. Quoi ! poursuivez-vous , il ne sentira pas qu'obéir à son père est un bien , que lui désobéir est un mal ? Bien loin de là , je soutiens qu'il sentira , au contraire, en quittant le jeu pour aller étudier sa leçon , qu'obéir à son père est un mal , et que lui désobéir est un bien , en volant quelque fruit défendu. 11 sentira aussi , j'en conviens , que c'est un mal d'être puni et un bien d'être récompensé ; et c'est dans la balance de ces biens et de ces maux contradictoires que se règle sa prudence enfantine. Je crois avoir démontré cela mille fois dans mes deux premiers volumes , et surtout dans le dialogue du maître et de l'enfant sur ce qui est mal *. Pour vous , monseigneur, vous réfutez mes deux volumes en deux lignes, et le voici ' : Le prétendre. M, T. G. F. , c'est calomnier la nature Jiumaine, en lui attribuant une stupidité

' Mandement, § vi.

* Emile, page74,éd. Didot [Chefs-d'œuvre de la littérature française.) ^ Mandement, S vi. I o

qu*elle n'aiwint. On ne saurait employer un? réfutation plus tranchante , ni conçue en moins de mots. Mais cette ignorance qu'il TOUS plaît d'appeler stupidité, se trouve constamment dans tout esprit gêné dans des organes imparfaits , ou qui n'a pas été cultivé; c'est une observation facile à faire, et sensible cà loul le monde. Attribuer cette ignorance à la nature humaine n'est donc pas la calomnier; et c'est vous qui l'avez calomniée en lui imputant une malignité qu'elle n'a point.

Vous dites encore ^ : Ne vouloir enseigner la sagesse a l'homme que dans le temps qu*il sera dominé par la fougue des passions naissantes, n* est-ce pas la lui présenter dans le dessein qu'il la rejette? Voilà derechef une intention que vous avez la bonté de me prêter, et qu'assurément nul autre que vous ne trouvera dans mon livre. J'ai montré, premièrement, que celui qui sera élevé comme je veux ne sera pas dominé par les passions dans le temps que vous dites ; j'ai montré encore comment les leçons de la sagesse pouvaient retarder le développement de ces mêmes passions. Ce sont les mauvais effets de votre éducation que vous imputez à la mienne , et vous m'objectez les défauts que je vous apprends à prévenir. Jusqu'à l'adolescence j'ai garanti des passions le cœur de mon élève ; et quand elles sont prêtes à naitre , j'en recule encore le progrès par des soins propres à les réprimer. Plus tôt , les leçons de la sagesse ne signifient rien pour l'enfant hors d'état d'y prendre intérêt et de les entendre ; plus tard , elles ne prennent plus sur un cœur déjà livré aux passions. C'est au seul moment que j'ai choisi qu'elles sont utiles : soit pour l'alarmer ou pour le distraire , il importe également qu'alors le jeune homme en soit occupé.

Vous dites ^ : Pour trouver la jeunesse plus docile aux leçons qu'il lui prépare , cet auteur veut qu'elle soit dénuée de tout principe de religion, La raison en est simple, c'est que je veux qu'elle ait une religion, et que je ne lui veux rien apprendre dont son jugement ne soit en état de sentir la vérité. Mais moi, monseigneur, si je disais : Pour trotwer la jeunesse plus docile aux leçons qu'on lui prépare, on a grand soin de la prendre avant l'âge de raison , ferais-je un raisonnement plus mauvais que le vôtre? et serait-ce

« Mandement, § ix.

A M, DE BEAUMONT

un préjugé bien favorable à ce que vous faites apprendre aux enfants? Selon vous, je choisis l'âge de raison pour inculquer l'erreur ; et vous , vous prévenez cet âge pour enseigner la vérité. Vous vous pressez d'instruire l'enfant avant qu'il puisse discerner le vrai du faux ; et moi j'attends , pour le tromper, qu'il soit en état de le connaître. Ce jugement est-il naturel? et lequel parait chercher à séduire , de celui qui ne veut parler qu'à des hommes , ou de celui qui s'adresse aux enfants ?

Vous me censurez d'avoir dit et montré que tout enfant qui croit en Dieu est idolâtre ou anthropomorphite , et vous combattez cela en disant ' qu'on ne peut supposer ni Vun ni l'autre d'un enfant qui a reçu une éducation chrétienne. Voilà ce qui est en question; reste à voir la preuve. La mienne est que l'éducation la plus chrétienne ne saurait donner à l'enfant l'entendement qu'il n'a pas , ni détacher ses idées des êtres matériels , au-dessus desquels tant d'hommes ne sauraient élever les leurs. J'en appelle de plus à l'expérience : j'exhorte chacun des lecteurs à consulter sa mémoire, et à se rappeler si, lorsqu'il a cru en Dieu étant enfant , il ne s'en est pas toujours fait quelque image. Quand vous lui dites que la Divinité n'est rien de ce qui peut tomber sous les sens, ou son esprit troublé n'entend rien , ou il entend qu'elle n'est rien. Quand vous lui parlez d'une inteUigence infinie , il ne sait ce que c'est q\ï intelligence , et il sait encore moins ce que c'est qu'infini. Mais vous lui ferez répéter après vous les mots qu'il vous plaira de lui dire; vous lui ferez même ajouter, s'il le faut, qu'il les entend, car cela ne coûte guère; et il aime encore mieux dire qu'il les entend , que d'être grondé ou puni. Tous les anciens , sans excepter les Juifs, se sont représenté Dieu corporel; et combien de chrétiens, surtout de catholiques, sont encore aujourd'hui dans ce cas-là! Si vos enfants parlent comme des hommes , c'est parce que les hommes sont encore enfants. Voilà pourquoi les mystères entassés ne coûtent plus rien à personne; les termes en sont tout aussi faciles à prononcer que d'autres. Une des commodités du christianisme moderne est de s'être fait un certain jargon de mots sans idées , avec lesquels on satisfait à tout , hors à la raison.

> Mandement, S vu.

LETTRE

Far l'examen de l'intelligence qui mène à la connaissance de Dieu, je trouve qu'il n'est pas raisonnable de croire cette connaissance * toujours nécessaire au salut. Je cite en exemple les insensés, les enfants, et je mets dans la môme classe les hommes dont l'esprit n'a pas acquis assez de lumière pour comprendre l'existence de Dieu. Vous dites là-dessus ^ : Ne soyons point surpris que l'auteur d'Émile remette à un temps si reculé la connaissance de l'existence de Dieu ; il ne la croit pas nécessaire au salut. Vous commencez , pour rendre ma proposition plus dure , par supprimer charitablement le mot toujours, qui non-seulement la modifie , mais qui lui donne un autre sens , puisque , selon ma phrase , cette connaissance est ordinairement nécessaire au salut , et qu'elle ne le serait jamais , selon la phrase que vous me prêtez. Après cette petite falsification , vous poursuivez ainsi ;

a II est clair, dit-il par Vorgane d'un personnage chimérique , « il est clair que tel homme , parvenu jusqu'à la vieillesse sans « croire en Dieu , ne sera pas pour cela privé de sa présence dans « l'autre (vous avez omis le mot de vie), si son aveuglement n'a « pas été volontaire; et je dis qu'il ne l'est pas toujours. »

Avant de transcrire ici votre remarque , permettez que je fasse la mienne. C'est que ce personnage prétendu chimérique, c'est moi-même , et non le vicaire ; que ce passage , que vous avez cru être dans la Profession de foi, n'y est point , mais dans le corps même du livre. Monseigneur, vous lisez bien légèrement, vous citez bien négligemment les écrits que vous flétrissez si durement : je trouve qu'un homme en place, "qui censure, devrait mettre un peu plus d'examen dans ses jugements. Je reprends à présent votre texte.

Remarquez , M. T. CF., qu'il ne s'agit point ici d'un homme qui serait dépourvu de l'usage de sa raison , mais uniquement de celui dont la raison ne serait point aidée de l'instruction, Y ous affirmez ensuite ^ qu'wne telle prétention est souverainement absurde. Saint Paul assure qu'entre les philosophes païens plusieurs sont parvenus , par les seules forces de la raison, à la connaissance du vrai Dieu ; et là-dessus vous transcrivez son passage.

Emile, page 302, éd- Didot. ( Chefs- d'oeuvre de la littérature française,) ^ Mandement , § xi.

A M. DE BEAUMONT

Monseigneur, c'est souvent un petit mal de ne pas entendre un auteur qu'on lit ; mais c'en est un grand quand on le réfute , et un très-grand quand on le diffame. Or, vous n'avez point entendu le passage de mon livre que vous attaquez ici , de même que beaucoup d'autres. Le lecteur jugera si c'est ma faute ou la vôtre, quand j'aurai mis le passage entier sous ses yeux.

« Nous tenons (les réformés) que nul enfant mort avant l'âge « de raison ne sera privé du bonheur éternel. Les catholiques « croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le bap- « tême, quoiqu'ils n'aient jamais entendu parler de Dieu. Il y a « donc des cas où l'on peut être sauvé sans croire en Dieu ; et ces « cas ont lieu , soit dans l'enfance , soit dans la démence , quand « l'esprit humain est incapable des opérations nécessaires pour « reconnaître la Divinité. Toute la différence que je vois ici entre et vous et moi , est que vous prétendez que les enfants ont à sept « ans cette capacité, et que je ne la leur accorde pas même à « quinze. Que j'aie tort ou raison , il ne s'agit pas ici d'un article « de foi, mais d'une simple observation d'histoire naturelle.

« Par le même principe, il est clair que tel homme, parvenu « jusqu'à la vieillesse sans croire en Dieu , ne sera pas pour cela « privé de sa présence dans l'autre vie , si son aveuglement n'a « pas été volontaire; et je dis qu'il ne l'est pas toujours. Vous en « convenez pour les insensés qu'une maladie prive de leurs facul- « tés spirituelles , mais non de leur qualité d'hommes , ni , par « conséquent , du droit aux bienfaits de leur créateur. Pourquoi « donc n'en pas convenir aussi pour ceux qui , séquestrés de toute « société dès leur enfance , auraient mené une vie absolument « sauvage , privé , des lumières qu'on n'acquiert que dans le com- <t merce des hommes.? car il est d'une impossibilité démontrée « qu'un pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusqu'à « la connaissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu'un homme « n'est punissable que pour les fautes de sa volonté , et qu'une « ignorance invincible ne lui saurait être imputée à crime. D'où « il suit que devant la justice éternelle tout homme qui croirait « s'il avait les lumières nécessaires est réputé croire, et qu'il n'y K aura d'incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la « vérité. M

Voilà mon passage entier, sur lequel votre erreur saute aux

LETTRE

yeux. Elle consiste en ce que vous avez entendu ou fait entendre que, selon moi , il fallait avoir été instruit de Texislence de Dieu pour y croire. Ma pensée est fort différente. Je dis qu'il faut avoir l'entendement développé et l'esprit cultivé jusqu'à certain point pour être en état de comprendre les preuves de l'existence de Dieu, et surtout pour les trouver de soi-même sans en avoir jamais entendu parler. Je parle des hommes barbares ou sauvages ; vous m'alléguez des philosophes : je dis qu'il faut avoir acquis quelque philosophie pour s'élever aux notions du vrai Dieu ; vous citez saint Paul , qui reconnaît que quelques philosophes païens se sont élevés aux notions du vrai Dieu : je dis que tel homme grossier n'est pas toujours en état de se former de lui-même une idée juste de la Divinité ; vous dites que les hommes instruits sont en état de se former une idée juste de la Divinité , et, sur cette unique preuve, mon opinion vous parait souverainement absurde. Quoi ! parce qu'un docteur en droit doit savoir les lois de son pays , est-il absurde de supposer qu'un enfant qui ne sait pas lire a pu les ignorer?

Quand un auteur ne veut pas se répéter sans cesse , et qu'il a une fois établi clairement son sentiment sur une matière , il n'est pas tenu de rapporter toujours les mêmes preuves en raisonnant sur le même sentiment : ses écrits s'expliquent alors les uns par les autres; et les derniers, quand il a de la méthode, supposent toujours les premiers. Voilà ce que j'ai toujours tâché de faire , et ce que j'ai fait, surtout dans l'occasion dont il s'agit.

Vous supposez , ainsi que ceux qui traitent de ces matières , que l'homme apporte avec lui sa raison toute formée , et qu'il ne s'agit que de la mettre en œuvre. Or cela n'est pas vrai; car l'une des acquisitions de l'homme, et même des plus lentes, est la raison. L'homme apprend à voir des yeux de l'esprit ainsi que des yeux du corps : mais le premier apprentissage est bien plus long que l'autre, parce que les rapports des objets intellectuels, ne se mesurant pas comme l'étendue , ne se trouvent que par estimation , et que nos premiers besoins , nos besoins physiques ^ ne nous rendent pas l'examen de ces mêmes objets si intéressant. Il faut apprendre à voir deux objets à la fois ; il faut apprendre à les comparer entre eux ; il faut apprendre à comparer les objets en grand nombre, à remonter par degrés aux causes , à les sui-

A M. DE BEAUMONT

vre dans leurs effets ; il faut avoir combiné des infinités de rapports pour acquérir des idées de convenance, de proportion, d'harmonie et d'ordre. L'homme qui , privé du secours de ses semblables et sans cesse occupé de pourvoir à ses besoins, est réduit en toute chose à la seule marche de ses propres idées , fait un progrès bien lent de ce côté-là; il vieillit et meurt avant d'être sorti de Tenfance de la raison. Pouvez-vous croire de bonne foi que , d'un million d'hommes élevés de cette manière, il y en eût un seul qui vint à penser à Dieu ?

L'ordre de l'univers , tout admirable qu'il est , ne frappe pas également tous les yeux. Le peuple y fait peu d'attention , manquant des connaissances qui rendent cet ordre sensible , et n'ayant point appris à réfléchir sur ce qu'il aperçoit. Ce n'est ni endurcissement ni mauvaise volonté; c'est ignorance, engourdissement d'esprit. La moindre méditation fatigue ces gens-là, comme le moindre travail des bras fatigue un homme de cabinet. Ils ont ouï parier des œuvres de Dieu et des merveilles de la nature. Ils répètent les mêmes mots sans y joindre les mêmes idées, et ils sont peu touchés de tout ce qui peut élever le sage à son créateur. Or, si parmi nous le peuple, à portée de tant d'instructions , est encore si stupide , que seront ces pauvres gens abandonnés à eux-mêmes dès leur enfance , et qui n'ont jamais rien appris d'autrui ? Croyez-vous qu'un Gafre ou un Lapon philosophe beaucoup sur la marche du monde et sur la génération des choses ? Encore les Lapons et les Gafres, vivant en corps de nations, ont-ils des multitudes d'idées acquises et communiquées , à l'aide desquelles ils acquièrent quelques notions grossières d'une divinité ; ils ont en quelque façon leur catéchisme : mais l'homme sauvage , errant seul dans les bois , n'en a point du tout. Get homme n'existe pas , direz-vous; soit : mais il peut exister par supposition. Il existe certainement des hommes qui n'ont jamais eu d'entretien philosophique en leur vie , et dont tout le temps se consume à chercher leur nourriture , la dévorer , et dormir. Que ferons-nous de ces hommes-là , des Esquimaux , par exemple ? en ferons-nous de» théologiens ?

Mon sentiment est donc que l'esprit de l'homme , sans progrès , sans instruction , sans culture , et tel qu'il sort des mains de la nature , n'est pas en état de s'élever de lui-même aux sublimes

LETTRE

notions de la Divinité ; mais que ces notions se présentent à nous à mesure que notre esprit se cultive; qu'aux yeux de tout homme qui a pensé , qui a réfléchi , Dieu se manifeste dans ses ouvrages ; qu'il se révèle aux gens éclairés dans le spectacle de la nature ; qu'il faut, quand on a les yeux ouverts , les fermer pour ne l'y pas voir ; que tout philosophe athée est un raisonneur de mauvaise foi, ou que son orgueil aveugle; mais qu'aussi tel homme stupide et grossier, quoique simple et vrai , tel esprit sans erreur et sans vice , peut , par une ignorance involontaire , ne pas remonter à l'auteur de son être , et ne pas concevoir ce que c'est que Dieu , sans que cette ignorance le rende punissable d'un défaut auquel son cœur n'a point consenti. Celui-ci n'est pas éclairé, et l'autre refuse de l'être : cela me paraît fort différent.

Appliquez à ce sentiment votre passage de saint Paul , et vous verrez qu'au lieu de le combattre , il le favorise ; vous verrez que ce passage tombe uniquement sur ces sages prétendus à qui ce qui peut être connu de Dieu a été manifesté , à qui la considération des choses qui ont été faites dés la création du monde a rendu visible ce qui est invisible en Dieu , mais qui , ne l'ayant point glorifié et ne lui ayant point rendu grâces , se sont perdus dans la vanité de leur raisonnement , et , ainsi demeurés sans excuse , en se disant sages, sont devenus fous. La raison sur laquelle l'Apôtre reproche aux philosophes de n'avoir pas glorifié le vrai Dieu , n'étant point applicable à ma supposition , forme une induction tout en ma faveur ; elle confirme ce que j'ai dit moi-même , que tout philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu'il use mal de la raison qu'il a cultivée , et qu'il est en état d'entendre les vérités qu'il rejette * : elle montre enfin , par le passage même , que vous ne m'avez point entendu ; et quand vous m'imputez d'avoir dit ce que je n'ai ni dit ni pensé , savoir, que l'on ne croit en Dieu que sur l'autorité d'autrui vous avez tellement tort, qu'au contraire je n'ai fait que distinguer les cas où l'on peut connaître Dieu par soi-même, et les cas où Ton ne le peut que par le secours d'autrui.

* Emile, page 301 , éd. Didot. [Chefs-d'œuvre de la littérature française» /

* M. de Beaumont ne dit pas cela en propres termes ; mais c'est le seul sens raisonnable qu'on puisse donner à son texte , appuyé du passage de saint Paul ; et je ne puis répondre qu*à ce que j'entends. ( Voyez son Maivdément f § xi. )

A M. DE BEAUMONT

Au reste , quand vous auriez raison dans cette critique , quand vous auriez solidement réfuté mon opinion, il ne s'ensuivrait pas de cela seul qu'elle fût souverainement absurde , comme il vous plaît de la qualifier : on peut se tromper sans tomber dans l'extravagance , et toute erreur n'est pas une absurdité. Mon respect pour vous me rendra moins prodigue d'épithètes , et ce ne sera pas ma faute si le lecteur trouve à les placer.

Toujours , avec l'arrangement de censurer sans entendre , vous passez d'une imputation grave et fausse à une autre qui l'est encore plus; et, après m'avoir injustement accusé de nier l'évidence de la Divinité , vous m'accusez plus injustement d'en avoir révoqué l'unité en doute. Vous faites plus : vous prenez la peine d'entrer là-dessus en discussion , contre votre ordinaire ; et le seul endroit de votre mandement où vous ayez raison est celui où vous réfutez une extravagance que je n'ai pas dite.

Voici le passage que vous attaquez , ou plutôt votre passage où vous rapportez le mien ; car il faut que le lecteur me voie entre vos mains.

« * Je sais , faîi-il dire au personnage supposé qiii lui sert « d'organe , je sais que le monde est gouverné par une volonté puis- « santé et sage ; je le vois , ou plutôt je le sens , et cela m'importe « à savoir. Mais ce même monde est-il éternel ou créé ? Y a-t-il « un principe unique des choses ? y en a-t-il deux ou plusieurs ? et « quelle est leur nature ? Je n'en sais rien. Et que m'importe ?....» a Je renonce à des questions oiseuses qui peuvent inquiéter « mon amour-propre , mais qui sont inutiles à ma conduite et su- « périeures à ma raison. »

J'observe, en passant, que voici la seconde fois que vous qualifiez le prêtre savoyard de personnage chimérique ou supposé. Gomment étes-vous instruit de cela , je vous supplie ? J'ai affirmé ce que je savais ; vous niez ce que vous ne savez pas : qui des deux est le téméraire? On sait, j'en conviens , qu'il y a peu de prê-

' Mandement , § xni.

2 Ces points indiquent une lacune de deux lignes par lesquelles le passage est tempéré, et que M de Beaumont n'a pas voulu transcrire *.

* Voici le contenu de ces deux lignes : Que m'importe? à mesure que ces connaissances me deviendront nécessaires, je m'efforcerai de les acquérir; jusquelà je renonce ( Éd.)

LEÏTKE

1res qui croient en Dieu ; mais encore n'est-il pas prouvé qu'il n'y en ait point du tout. Je reprends votre texte.

ï Que veut donc dire cet auteur téméraire?.., Vunité de Dieu lui parait une question oiseuse, et supérieure à sa raison : comme si la multiplicité des dieux n* était pas la plus grande des absurdités! « La pluralité des dieux, » dit énergiquement Tertullien, « est « une nullité de Dieu. » Admettre un Dieu, c'est admettre un Être suprême et indépendant, auquel tous les autres êtres soient subordonnés // implique donc qu*il y ait plusieurs dieux.

Mais qui est-ce qui dit qu'il y a plusieurs dieux? Ah ! monseigneur, vous voudriez bien que j'eusse dit de pareilles folies, vous n'auriez sûrement pas pris la peine de faire un mandement contre moi.

Je ne sais ni pourquoi ni comment ce qui est est, et bien d'autres qui se piquent de le dire ne le savent pas mieux que moi; mais je vois qu'il n'y a qu'une première cause motrice, puisque tout concourt sensiblement aux mêmes fins. Je reconnais donc une volonté unique et suprême qui dirige tout , et une puissance unique et suprême qui exécute tout. J'attribue cette puissance et cette volonté au même être, à cause de leur parfait accord, qui se conçoit mieux dans un que dans deux , et parce qu'il ne faut pas sans raison multiplier les êtres : car le mal même que nous voyons n'est point un mal absolu , et , loin de combattre directement le bien , il concourt avec lui à l'harmonie universelle.

Mais ce par quoi les choses sont se distingue très-nettement sous deux idées : savoir, la chose qui fait , et la chose qui est faite : même ces deux idées ne se réunissent pas dans le même être sans quelque effort d'esprit , et l'on ne conçoit guère une chose qui agit sans en supposer une autre sur laquelle elle agit. De plus , il est certain que nous avons l'idée de deux substances distinctes ; savoir, l'esprit et la matière , ce qui pense et ce qui est étendu ; et ces deux idées se conçoivent très-bien l'une sans l'autre.

11 y a donc deux manières de concevoir l'origine des choses : sa-

* Mandement* ^xni.

2 Tertullien faît ici un sophisme très-familier aux Pères de l'Eglise : il définit le mot Dieu selon les chrétiens , et puis il accuse les païens de contradiction , parce que, contre sa définition , ils admettent plusieurs dieux. Ce n'était pas la peine de m'iniputer une erreur que je n'ai pas commise , uniquement pour citer si hors de propos un sophisme de Tertullien.

A M. DE BEAUMONT

voir, ou dans deux causes diverses, l'une vive et l'autre morte, l'une motrice et l'autre mue , l'une active et l'autre passive , l'une efficiente et l'autre instrumentale ; ou dans une cause unique qui tire d'elle seule tout ce qui est et tout ce qui se fait. Chacun de ces deux sentiments, débattus par les métaphysiciens depuis tant de siècles, n'en est pas devenu plus croyable à la raison humaine : et si l'existence éternelle et nécessaire de la matière a pour nous ses difficultés , sa création n'en a pas de moindres , puisque tant d'hommes et de philosophes , qui dans tous les temps ont médité sur ce sujet, ont tous unanimement rejeté la possibilité de la création, excepté peut-être un très-petit nombre qui paraissent avoir sincèrement soumis leur raison à l'autorité ; sincérité que les motifs de leur intérêt , de leur sûreté , de leur repos , rendent fort suspecte , et dont il sera toujours impossible de s'assurer tant que l'on risquera quelque chose à parler vrai. *

Supposé qu'il y ait un principe éternel et unique des choses , ce principe , étant simple dans son essence , n'est pas composé de matière et d'esprit, mais il est matière ou esprit seulement. Sur les raisons déduites par le vicaire ,-il ne saurait concevoir que ce principe soit matière ; et s'il est esprit , il ne saurait concevoir que par lui la matière ait reçu l'être ; car il faudrait pour cela concevoir la création. Or l'idée de création , l'idée sous laquelle on conçoit que , par un simple acte de volonté , rien devient quelque chose , est , de tout3s les idées qui ne sont pas clairement contradictoires, la moins compréhensible à l'esprit humain.

Arrêté des deux côtés par ces difficultés , le bon prêtre demeure indécis , et ne se tourmente point d'un doute de pure spéculation , qui n'influe en aucune manière sur ses devoirs en ce monde ; car enfin que m'importe d'expliquer l'origine des êtres, pourvu que je sache comment ils subsistent, quelle place j'y dois remplir, et en vertu de quoi cette obligation m'est imposée ?

Mais supposer deux principes ^ des choses , supposition que pourtant le vicaire ne fait point, ce n'est pas pour cela supposer deux

* Celui qui ne connaît que deux substances ne peut non plus imaginer que deux principes; et le terme , ou plusieurs, ajouté dans l'endroit cité, n'est là qu'une espèce d'explétif, servant tout au plus à faire entendre que ie nouibre de ces principes n'importe pas plus à connaître que leur nature.

LETTKE

dieux ; à moins que , comme les manichéens , on ne suppose aussi ces principes tous deux actifs : doctrine absolument contraire à celle du vicaire , qui très-positivement n'admet qu'une intelligence première , qu'un seul principe actif , et par conséquent qu'un seul Dieu.

J'avoue bien que la création du monde étant clairement énoncée dans nos traductions delà Genèse, la rejeter positivement serait à cet égard rejeter l'autorité, sinon des livres sacrés, au moins des traductions qu'on nous en donne : et c'est aussi ce qui tient le vicaire dans un doute qu'il n'aurait peut-être pas sans cette autorité ; car d'ailleurs la coexistence des deux principes ' semble expliquer mieux la constitution de l'univers, et lever des difficultés qu^on a peine à résoudre sans elle , comme entre autres celle de l'origine du mal. De plus, il faudrait entendre parfaitement l'hébreu, et même avoir été contemporain de Moïse, pour savoir certainement quel sens il a donné au mot qu'on nous rend par le mot créa. Ce terme est trop philosophique pour avoir eu dans son origine l'acception connue et populaire que nous lui donnons maintenant, sur la foi de nos docteurs. Rien n'est moins rare que des mots dont le sens change par trait de temps , et qui font attribuer aux anciens auteurs qui s'en sont servis des idées qu'ils n'ont point eues. Le mot hébreu qu'on a traduit par créer , faire quelque chose de rien, signifie faire , produire quelque chose avec magnificence. Rivet prétend même que ce mot hébreu hara, ni le mot grec qui lui répond, ni même le mot latin creare , ne peuvent se restreindre à cette signification particulière de produire quelque chose de rien : il est sî certain du moins que le mot latin se prend dans un autre sens , que Lucrèce , qui nie formellement la possibilité de toute création, ne laisse pas d'employer souvent le même terme pour exprimer la formation de l'univers et de ses parties. Enfin , M. de Beausobre a

* Il est bon de remarquer que cette question de l'éternité de la matière, qui effarouche si fort nos théologiens, effarouchait assez peu les Pères de l'Église , moins éloignés des sentiments de Platon. Sans parler de Justin martyr , d'Origène et d'autres, Clément Alexandrin prend si bien l'aftirmative dans ses hypoty poses, que Photîus veut, à cause de cela, que ce livre ait été falsifié. Mais le même sentiment reparaît encore dans les Stromates, où Clément rapporte celui d*Héraclite sans Timprouver. Ce Père, livre V , tâche à la vérité d'établir un seul principe ; mais c'est parce qu'il refuse ce nom à la matière, même en admettant son éternité.

A M. DE BEÀUMOiNT.

prouvé ' que la notion de la création ne se trouve point dans Fancienne théologie judaïque ; et vous êtes trop instruit , monseigneur, pour ignorer que beaucoup d'hommes , pleins de respect pour nos livres sacrés, n'ont cependant point reconnu dans le récit de Moïse l'absolue création de l'univers. Ainsi le vicaire , à qui le despotisme des théologiens n'en impose pas, peut très-bien, sans eu être moins <>rthodoxe , douter s'il y a deux principes éternels des choses , ou s'il n'y en a qu'un. C'est un débat purement grammatical ou philosophique , où la révélation n'entre pour rien.

Quoi qu'il en soit , ce n'est pas de cela qu'il s'agit entre nous ; et, sans soutenir les sentiments du vicaire , je n'ai rien à faire ici qu'à montrer vos torts.

Or vous avez tort d'avancer que l'unité de Dieu me paraît une question oiseuse et supérieure à la raison , puisque , dans l'écrit que vous censurez , cette unité est établie et soutenue par le rai sonnement : et vous avez tort de vous étayer d'un passage de Tertullien pour conclure contre moi qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux ; car , sans avoir besoin de TertuUien , je conclus aussi de mon côté qu'il implique qu'il y ait plusieurs dieux.

Vous avez tort de me qualifier pour cela d'auteur téméraire, puisqu'on il n'y a point d'assertion il n'y a point de témérité. On ne peut concevoir qu'un auteur soit un téméraire , uniquement pour être moins hardi que vous.

Enfin vous avez tort de croire avoir bien justifié les dogmes particuliers qui donnent à Dieu les passions humaines , et qui , loin d'éclaircir les notions du grand Être , les embrouillent et les avilissent , en m'accusant faussement d'embrouiller et d'avilir moimême ces notions , d'attaquer directement l'essence divine , que je n'ai point attaquée, et de révoquer en doute son unité, que je n'ai point révoquée en doute. Si je l'avais fait , que s'ensuivrait-il.? Récriminer n'est pas se justifier : mais celui qui, pour toute défense, ne sait que récriminer à faux , a bien l'air d'être seul coupable.

La contradiction que vous me reprochez dans le même lieu est tout aussi bien fondée que la précédente accusation. Il ne sait, dites-vous, quelle est la nature de Dieu» et bientôt apjés il reconnaît

* Histoire du Manichéisme, tome II.

aOUSS. — DISCOURS.

LETTRE

que cet Être suprême est doué d'intelligence , de puissance , de volonté et de bonté : n'est-ce pas là avoir une idée de la nature divine? Voici, monseigneur, là-dessus ce que j'ai à vous dire : « Dieu est intelligent ; mais comment l'est-il ? L'homme est in- « telligent quand il raisonne , et la suprême intelligence n'a pas « besoin de raisonner ; il n'y a pour elle ni prémisses , ni consé- « quences , il n'y a pas même de proposition ; elle est purement « intuitive , elle voit également tout ce qui est et tout ce qui peut « être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu'une seule idée , « comme tous les lieux un seul point et tous les temps un seul « moment. La puissance humaine agit par des moyens ; la puis- « sance divine agit par elle-même : Dieu peut parce qu*il veut , sa « volonté fait son pouvoir. Dieu est bon, rien n'est plus manifeste • <i mais la bonté dans l'homme est l'amour de ses semblables , et « la bonté de Dieu est l'amour de l'ordre ; car c'est par Tordre qu'il « maintient ce qui existe, et lie chaque partie avec le tout. Dieu est « juste, j'en suis convaincu , c'est une suite de sa bonté ; l'injus- « tice des hommes est leur œuvre , et non pas la sienne ; le désor- « dre moral , qui dépose contre la Providence aux yeux des philo- « sophes , ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de « l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient ; et la <t justice de Dieu, de demander compte à chacun de ce qu'il lui a « donné.

a Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont « je n'ai nulle idée absolue , c'est par des conséquences forcées, a c'est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans les « comprendre , et dans le fond c'est n'affirmer rien. J'ai beau me « dire , Dieu est ainsi ; je le sens , je me le prouve : je n'en con- « cois pas mieux comment Dieu peut être ainsi.

«Enfin, plus je m'efforce de contempler son essence infinie, « moins je la conçois : mais elle est , cela me suffît ; moins je la « conçois , plus je l'adore. Je m'humilie et lui dis : Être des êtres, « je suis parce que tu es ; c'est m'élever à ma source que de te « méditer sans cesse ; le plus digue usage de ma raison est de s'a- « néantir devant toi ; c'est mon ravissement d'esprit , c'est le charme « de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur. »

Voilà ma réponse, et je la crois péremptoire. Faut-il vous dire à présent où je l'ai prise ? je l'ai tirée mot à mot de l'endroit même

A M. DE BEAUMONT

que vous accusez de contradiction *. Vous en usez comme tous mes adversaires , qui , pour me réfuter, ne font qu'écrire les objections que je me suis faites , et supprimer mes solutions. La réponse est déjà toute prête ; c'est Touvrage qu'ils ont réfuté.

Nous avançons , monseigneur, vers les discussions les plus importantes.

Après avoir attaqué mon système et mon livre , vous attaquez aussi ma religion ; et parce que le vicaire catholique fait des objections contre son Église , vous cherchez à me faire passer pour ennemi de la mienne : comme si proposer des difficultés sur un sentiment, c'était y renoncer; comme si toute connaissance humaine n'avait pas les siennes ; comme si la géométrie elle-même n'en avait pas, ou que les géomètres se fissent une loi de les taire, pour ne pas nuire à la certitude de leur art !

La réponse que j'ai d'avance à vous faire est de vous déclarer, avec ma franchise ordinaire , mes sentiments en matière de religion , tels que je les ai professés dans tous mes écrits , et tels qu'ils ont toujours été dans ma bouche et dans mon cœur. Je vous dirai de plus pourquoi j'ai publié la Profession de foi du vicaire , et pourquoi, malgré tant de clameurs , je la tiendrai toujours pour l'écrit le meilleur et le plus utile dans le siècle où je l'ai publiée. Les bûchers ni les décrets ne me feront point changer de langage ; les^ théologiens , en m' ordonnant d'être humble , ne me feront point être faux ; et les philosophes , en me taxant d'hypocrisie , ne me feront point professer l'incrédulité. Je dirai ma religion , parce que j'en ai une ; et je la dirai hautement , parce que j'ai le courage de la dire , et qu'il serait à désirer, pour le bien des hommes , que ce fût celle du genre humain.

Monseigneur, je suis chrétien , et sincèrement chrétien , selon la doctrine de l'Évangile. Je suis chrétien , non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. Mon maître a peu subtilisé sur le dogme et beaucoup insisté sur les devoirs : il prescrivait moins d'articles de foi que de bonnes œuvres; il n'ordonnait de croire que ce qui était nécessaire pour être bon ; quand il résumait la loi et les prophètes , c'était bien plus dans des

* Emile, pages 538 et 539, éd. Didot. [Chefs-d'œuvre de h littérature française, )

LETTBE

actes de vertu que dans des formules de croyance ' ; et il m'a dit par lui-même et par ses apôtres que celui qui aime son frère a accompli la loi \

Moi, de mon côté, très-convaincu des vérités essentielles au christianisme, lesquelles servent de fondement à toute bonne morale , cherchant au surplus à nourrir mon cœur de l'esprit de l'Évangile, sans tourmenter ma raison de ce qui m'y. paraît obscur ; enfin , persuadé que quiconque aime Dieu par-dessus toute chose et son prochain comme soi-même est un vrai chrétien , je m'efforce de l'être , laissant à part toutes ces subtilités de doctrine , tous ces importants galimatias dont les pharisiens embrouillent nos devoirs et offusquent notre foi, et mettant avec saint Paul la foi même au-dessous de la charité

Heureux d'être né dans la religion la plus raisonnable et la plus mainte qui soit sur la terre , je reste inviolablement attaché au culte de mes pères : comme eux je prends l'Écriture et la raison pour les uniques règles de ma croyance ; comme eux je récuse l'autorité des hommes , et n'entends me soumettre à leurs formules qu'autant que j'en aperçois la vérité ; comme eux je me réunis de cœur avec les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les vrais adorateurs de Dieu , pour lui offrir dans la communion des fidèles les liommages de son Église. Il m'est consolant et doux d'être compté parmi ses membres , de participer au culte public qu'ils rendent à la Divinité , et de me dire , au milieu d'eux : Je suis avec mes frères.

Pénétré de reconnaissance pour le digne pasteur qui , résistant au torrent de l'exemple , et jugeant dans la vérité , n'a point exclu de l'Église un défenseur de la cause de Dieu , je conserverai toute ma vie un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne *. Je me ferai toujours une gloire d'être compté dans son troupeau , et j'espère n'en point scandaliser les membres ni par mes sentiments ni par ma conduite. Mais lorsque d'injustes prêtres , s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas , voudront se faire les arbitres de ma croyance , et viendront me dire arrogamment

» Matth., vu, <2.

» Galat., y, 14.

3 l.Cor., xm, 2, 13.

• M. de Montmollin. Mais plus tard Rousseau rétracta cette exception.

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