‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 113 sur 130 · ROUSS. — DISCOURS. 2 I · texte numérisé non relu

ROUSS. — DISCOURS. 2 I

LETTHE

volontaire , lorsqu^on refuse de se soumettre à la doctrine d'un livre qui ne saurait être inventé par les hommes ; lorsque ce livre porte des caractères de vérité si grands , si frappants, si parfaitement inimitables , qiie Vinventeur en serait plus étonnant que le héros? C'est bien ici qu'on peut dire que Viniquité a menti contrt elle-même ^

MonseigQeur, \o\is me taxez d'iniquité sans sujet; vous mlmputez souvent des mensonges , et vous n'en montrez aucun. Je m'impose avec vous une maxime contraire, et j'ai quelquefois lieu d'en user.

Le scepticisme du vicaire est involontaire par la raison même qui vous fait nier qu'il le soit. Sur les faibles autorités qu'on veut donner à l'Évangile , il le rejetterait par les raisons déduites auparavant , si l'esprit divin qui brille dans la morale et dans la doctrine de ce livre ne lui rendait toute la force qui manque au témoignage des hommes sur un tel point. Il admet donc ce livre sacré avec toutes les choses admirables qu'il renferme , et que l'esprit humain peut entendre ; mais quant aux choses incroyables qu'il y trouve , lesquelles répugnent à sa raison , et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre , il les respecte en silence sans les comprendre ni les rejeter, et s^humilie devant le grand Être qui seul sait la vérité. Tel est son scepticisme ; et ce scepticisme est bien involontaire, puisqu'il est fondé sur des preuves invincibles de part et d'autre, qui forcent la raison de rester en suspens. Ce scepticisme est celui de tout chrétien raisonnable et de bonne foi, qui ne veut savoir des choses du ciel que celles qu'il peut comprendre, celles qui importent à sa conduite, et qui rejette, avec l'Apôtre, les questions peu sensées, qui sont sans instruction, et qui n'engendrent que des combats

D'abord vous me faites rejeter la révélation pour m'en tenir à la reUgion naturelle; et premièrement je n'ai point rejeté la révélation. Ensuite vous m'accusez de ne pas admettre même la religion naturelle , ou du moins de n'en pas reconnaître la nécessité ; et votre unique preuve est dans le passage suivant que vous rapportez : « Si je me trompe , c'est de bonne foi ; cela suffît ^ pour

' Mandement, § xvii.

2 Timoth. , cap. ii , v. 23.

3 M, (le Beauinont a mis : Cela me sujjil.

A M. DE BEAUMONT

« que mon erreur ne me soit pas imputée à crime : quand vous « vous tromperiez de même , il y aurait peu de mal à cela. » Cestà'dire, continuez-vous, que, selon lui, il suffit de se persuader qu*on est en possession de la vérité ; que cette persuasion , fût-elle accompagnée des plus monstrueuses erreurs, ne peut jamais être un sujet de reproche ; qu*on doit toujours regarder comme un homme sage et religieux celui qui, adoptant les erreurs même de l'athéisme, dira qu'il est de bonne foi. Or, n'est-ce pas là ouvrir la porte à toutes les superstitions , à tous les systèmes fanatiques , à tous les délires de Vesprit humain »?

Pour vous , monseigneur, vous ne pourrez pas dire ici comme le vicaire , Si je me trompe , c'est de bonne foi , car c'est bien évidemment à dessein qu'il vous plaît de prendre le change et de le donner à vos lecteurs : c'est ce que je m'engage a prouver sans réplique , et je m'y engage aussi d'avance afm que vous y regardiez de plus près.

La Profession du vicaire savoyard est composée de deux parties : la première, qui est la plus grande, la plus importante, la plus remplie de vérités frappantes et neuves , est destinée à combattre le moderne matérialisme , à établir l'existence de Dieu et la religion naturelle avec toute la force dont l'auteur est capable. De celle-là ni vous ni les prêtres n'en parlez point, parce qu'elle vous est fort indifférente , et qu'au fond la cause de Dieu ne vous touche guère , pourvu que celle du clergé soit en sûreté.

La seconde, beaucoup plus courte, moins régulière, moins approfondie , propose des doutes et des difficultés sur les révélations en général , donnant pourtant à la nôtre sa véritable certitude dans la pureté, la sainteté de sa doctrine, et dans la sublimité toute divine de celui qui en fût Fauteur. L'objet de cette seconde partie est de rendre chacun plus réservé dans sa religion à taxer les autres de mauvaise foi dans la leur , et de montrer que les preuves de ^chacune ne sont pas tellement démonstratives à tous les yeux , qu'il faille traiter en coupables ceux qui n'y voient pas la même clarté que nous. Cette seconde partie , écrite avec toute la modestie, avec tout le r-espect convenable , est la seule qui ait attiré votre attention et celle des magistrats. Vous n'avez eu que des bûchers

* Mandement, S xvni.

LETTRE

el des injures pour réfuter mes raisonnements. Vous avez vu le mal dans le doute de ce qui est douteux ; vous n'avez point vu le bien dans la preuve de ce qui est vrai.

En effet , cette première partie, qui contient ce qui est vraiment •tssentiel à la religion , est décisive et dogmatique. L'auteur ne balance pas , n'hésite pas ; sa conscience et sa raison le déterminent d'une manière invincible; il croit, il affirme, il est fortement persuadé.

Il commence l'autre , au contraire , par déclarer que l'examen qui lui reste à faire est bien différent ; qu'il n^y voit qu'embarras , mystère, obscurité; qu'il n^y porte qu'incertitude et défiance; qu'il n'y faut donner à ses discours que l'autorité de la raison ; qu'il ignore lui-même s'il est dans l'erreur , et que toutes ses affirmations ne sont ici que des raisons de douter *. 11 propose donc ses objections, ses difficultés , ses doutes. Il propose aussi ses grandes et fortes raisons de croire ; et de toute cette discussion résulte la certitude des dogmes essentiels , et un scepticisme respectueux sur les autres. A la fin de cette seconde partie, il insiste de nouveau sur la circonspection nécessaire en l'écoutant. Si j'étais plus sûr de moi , j'aurais , dit-il , pris un ton dogmatique et décisif; mais je suis homme , ignorant, sujet à l'erreur : que pouvais-je faire? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve ; ce que je tiens pour sûr , je vous Vai donné pour tel ; je tmis ai donné mes doutes pour des doutes , mes opinions pour des opinions; je vous ai dit mes raisons de douter et de croire. Maintenant c'est à vous de juger **.

Lors donc que, dans le même écrit , l'auteur dit. Si je me trompe ^ c'est de bonne foi , cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime, je demande à tout lecteur qui aie sens commun et quelque sincérité, si c'est sur la première ou sar la seconde partie que peut tomber ce soupçon d'être dans l'erreur ; sur celle où l'auteur affirme ou sur celle où il balance ; si ce soupçon marque la crainte de croire en Dieu mal à propos , ou celle d'avoir à tort des doutes sur la révélation. Vous avez pris le premier parti contre toute raison , et dans le seul désir de me rendre criminel : je vous défie d'en donner aucun autre motif. Monseigneur,

• Emile, page 351, éd. Didot (Chefs-d'œuvre de la littérature française], Ibid, , page 373 et 374 , éd. Didot.

A M. DE BEACMONT. 365

OÙ sont , je ne dis pas réquité , la charité chrétienne, mais le bon sens et l'humanité ?

Quand vous auriez pu vous tromper sur l'objet de la crainte du vicaire , le texte seul que vous rapportez vous eût désabus malgré vous ; car lorsqu'il dit , cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime , il reconnaît qu'une pareille erreur pourrait être un crime, et que ce crime lui pourrait être imputé s'il ne procédait pas de bonne foi. Mais quand il n'y aurait point de Dieu , où serait le crime de croire qu'il y en a un ? Et quand ce serait un crime, qui est-ce qui le pourrait imputer? La crainte d'être dans l'erreur ne peut donc ici tomber sur la religion naturelle , et le discours du vicaire serait un vrai galimatias dans le sens que vous lui prêtez. Il est donc impossible de déduire du passage que vous rapportez que je n'admets pas la religion naturelle , ou que je n'en reconnais pas la nécessité : il est encore impossible d'en déduire qu'on doive toujours, ce sont vos termes, regarder comme un homme sage et religieux celui qui , adoptant les erreurs de Vathéisme , dira qu'il est de bonne foi : et il est même impossible que vous ayez cru cette déduction légitime. Si cela n'est pas démontré, rien jamais ne saurait l'être, ou il faut que je sois un insensé.

Pour montrer qu'on ne peut s'autoriser d'une mission divine pour débiter des absurdités , le vicaire met aux prises un inspiré qu'il vous plaît d'appeler chrétien , et un raisonneur qu'il vous plaît d'appeler incrédule ; et il les fait disputer chacun dans leur langage , qu'il désapprouve, et qui, très-sûrement , n'est ni le sieo ni le mien. Là- dessus vous me taxez d*une insigne mauvaise foi ^ , et vous prouvez cela par l'ineptie des discours du premier. Mais si ces discours sont ineptes , à quoi donc le reconnaissez-vous pour chrétien .î* et si le raisonneur ne réfute que des inepties, quel droit avez'vous de le taxer d'incrédulité? S'ensuit-il des inepties que débite un inspiré que ce soit un catholique , et de celles que réfute un raisonneur que ce soit un mécréant? Vous auriez bien pu, monseigneur , vous dispenser de vous reconnaître à un langage si plein de bile et de déraison ; car vous n'aviez pas encore donné votre mandement.

» Mandement, § xix.

LETTRE

Si la raison et la révélation étaient opposées l'une à Vautre, ilest constant , diles-vous , que Dieu serait en contradiction avec lui-même ^ Voilà un grand aveu que vous nous faites là; car il est sûr que Dieu ne se contredit point. Vous dites , 6 impies , que les dogmes que nous regardons comme révélés combattent les vérités éternelles : mais il ne suffit pas de le dire. J'en conviens ; tâchons de faire plus.

Je suis sûr que vous pressentez d'avance où j'en vais venir. On voit que vous passez sur cet article des mystères comme sur descharbons ardents ; vous osez à peine y poser le pied. Vous me forcez pourtant à vous arrêter un moment dans cette situation douloureuse : j'aurai la discrétion de rendre ce moment le plus court qu'il se pourra.

Vous conviendrez bien , je pense , qu'une de ces vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison , est que la partie est moindre que le tout ; et c'est pour avoir affirmé le contraire que l'inspiré vous paraît tenir un discours plein d'ineptie. Or, selon votre doctrine de la transsubstantiation , lorsque Jésus fit la dernière cène avec ses disciples, «t qu'ayant rompu le pain il donna son corps à chacun d'eux , il est clair qu'il tint son corps entier dans sa main ; et s'il mangea lui-même du pain consacré , comme il put le faire, il mit sa tête dans sa bouche.

Voilà donc bien clairement , bien précisément , la partie plus grande que le tout, et le contenant moindre que le contenu. Que dites vous à cela, monseigneur? Pour moi, je ne vois que M. le chevalier de Causans qui puisse vous tirer d'affaire *.

Je sais bien que vous avez encore la ressource de saint Augustin ; mais c'est la même. Après avoir entassé sur la Trinité force discours inintelligibles , il convient qu'ils n'ont aucun sens ; mais,

» Mandement, § xx.

' De Mauléon de Causans, chevalier de Malte et militaire distingué, né au commencement du dix-huitième siècle. S'étant adonné à l'étude des mathématiques, il s'était persuadé qu'il avait trouvé la quadrature du cercle. S'élevant de découvertes en découvertes, il prétendit ensuite expliquer par sa quadrature le péché originel et la Trinité. Il déposa chez un notaire dix mille francs , pour être donnés à celui qui lui démontrerait son erreur; le défi fut accepté par phisieurs personnes, et il y eut un procès au Châtelet pour cette affaire; mais la procédure fut arrêtée par ordre du roi , et les paris déclarés nuls. ( Note de M. G. Petitain. )

A M. DB BEAUMONT. 867

dit naïvement ce Père de TÉglise , on s'exprime ainsi , non pour dire quelque chose, mais pour ne pas rester muet

Tout bien considéré, je crois, monseigneur, que le parti le plus sûr que vous ayez à prendre sur cet article , et sur beaucoup d'autres, est celui que vous avez pris avec M. de Montazet , et par la même raison *.

La mauvaise foi de V auteur d'Émile n*est pas moins révoltante dans le langage qu'il fait tenir à un catholique prétendu ' ; « Nos « catholiques , lui fait-il dire, font grand bruit de l'autorité de « l'Église : mais que gagnent-ils à cela, s'il leur faut un aussi « grand^appareil de preuves pour cette autorité qu'aux autres « sectes pour établir directement leur doctrine ? l'Église décide « que l'Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité « bien prouvée ? » Qui ne croirait , M, T. C. F„ à entendre cet imposteur, que V autorité de V Église n*est prouvée que par ses propres décisions , et qu'elle procède ainsi : Je décide que je suis infaillible» donc je le suis? Imputation calomnieuse» M, T, C. F. Voilà , monseigneur, ce que vous assurez : il nous reste à voir vos preuves. En attendant, oseriez-vous bien affirmer que les théologiens catholiques n'ont jamais établi l'autorité de l'Église par l'autorité de l'Église, ut in se virtualiter reflexam? S'ils l'ont fait, je ne les charge donc pas d'une imputation calomnieuse.

^ La constitution du christianisme» l'esprit de l'Évangile: les erreurs même et la faiblesse de l'esprit humain , tendent à démontrer que l'Église établie par Jésus-Christ est une Église infaillible. Monseigneur, vous commencez par nous payer là de mots qui ne nous donnent pas le change. Les discours vagues ne font jamais preuve , et toutes ces choses qui tendent à démontrer ne démontrent rien. Allons donc tout d'un coup au corps de la démonstration : le voici :

' Dtctiim est tamen très personœ , non ut aliquid diceretury sed ne taceretur. AUG. , de Trinit., lib. V, cap. ix.

♦ M. de Montazet , archevêque de Lyon , avait écrit à l'archevêque de Paris , sur une dispute de hiérarchie , une lettre imprimée ; belle et forte de raisonnement, à laquelle celui-ci ne répondit point. (Éd.)

2 Mandement , S xxi.

3 Ibid.

LETTRE

JSous assurons que comme ce divin législateur a toujours enseigné la vérité , son Église V enseigne aussi toujours \

Mais qui êtes-vous, vous qui nous assurez cela pour toute preuve? Ne seriez-vous point l'Église ou ses chefs? A vos manières d'argumenter, vous paraissez compter beaucoup sur l'assistance du Saint-Esprit. Que dites-vous donc , et qu'a dit l'imposteur? De grâce, voyez cela vous-même , car je n'ai pas le courage d'aller jusqu'au bout.

. Je dois pourtant remarquer que toute la force de l'objection que vous attaquez si bien consiste dans cette phrase que vous avez eu soin de supprimer à la fin du passage dont il s'agit : Sortez de là , vous rentrez dans toutes nos discussions *. ' En effet , quel est ici le raisonnement du vicaire ? Pour choisir entre les religions diverses, il faut, dit-il, de deux choses l'une : ou entendre les preuves de chaque secte et les comparer, ou s'en rapporter à l'autorité de ceux qui nous instruisent. Or le premier moyen suppose des connaissances que peu d'hommes sont en état d'acquérir; et le second justifie la croyance de chacun, dans quelque religion qu'il naisse. Il cite en exemple la religion catholique, où l'on donne pour loi l'autorité de l'Église , et il établit là-dessus ce second dilemme : Ou c'est l'Église qui s'attribue à elle-même cette autorité , et qui dit : Je décide que je suis infaillible , donc je le suis; et alors elle tombe dans le sophisme appelé cercle vicieux ; ou elle prouve qu'elle a reçu cette autorité de Dieu , et alors il lui faut un aussi grand appareil de preuves pour montrer qu'en effet elle a reçu cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine. Il n'y a donc rien à gagner pour la facilité de l'instruction , et le peuple n'est pas plus en état d'examiner les preuves de l'autorité de l'Église chez les catholiques , que la vérité de la doctrine chez les protestants. Gomment donc se déterminera-t-il d'une manière raisonnable autrement que par l'autorité de ceux qui l'instruisent? Mais alors le Turc se déterminera de même. En quoi le Turc est-il plus coupable que nous ? Voilà, monseigneur, le raisonnement auquel vous n'avez pas ré-

« Mandement, S xxxi. Cet endroit mérite d'élre lu dans le Mandement même.

* Emile, page 365, éd, Didot (Chefs-d'œuvre de la littérature française).

A M. DE BEAUMONT

pondu, et auquel je doute qu'on puisse répondre Votre franchise épiscopale se tire d'affaire en tronquant le passage de l'auteur de mauvaise foi.

Grâce au ciel , j'ai fini cette ennuyeuse tâche. J'ai suivi pied à pied vos raisons, vos citations, vos censures, et j'ai fait voir qu'autant de fois que vous avez attaqué mon livre, autant de fois vous avez eu tort. Il reste le seul article du gouvernement, dont je veux bien vous faire grâce, très-sûr que quand celui qui gémit sur les misères du peuple , et qui les éprouve , est accusé par vous d'empoisonner les sources de la félicité publique , il n'y a point de lecteur qui ne sente ce que vaut un pareil discours. Si le traité du Contrat social n'existait pas , et qu'il fallût prouver de nouveau les grandes vérités que j'y développe, les compliments que vous faites à mes dépens aux puissances seraient un des faits que je citerais en preuve , et le sort de l'auteur en serait un autre encore plus frappant. Il ne me reste plus rien à dire à cet égard; mon seul exemple a tout dit, et la passion de l'intérêt particulier ne doit point souiller les vérités utiles. C'est le décret contre ma personne, c'est mon livre brûlé par le bourreau, que je transmets à la postérité pour pièces justificatives : mes sentiments sont moins bien établis par mes écrits que par mes malheurs.

Je viens, monseigneur, de discuter tout ce que vous alléguez contre mon livre. Je n'ai pas laissé passer une de vos propositions sans examen : j'ai fait voir que vous n'avez raison dans aucun point, et je n'ai pas peur qu'on réfute mes preuves; elles sont au-dessus de toute réplique où règne le sens commun.

Cependant , quand j'aurais eu tort en quelques endroits , quand j'aurais eu toujours tort, quelle indulgence ne méritait point un

* C'est ici une de ces objections terribles auxquelles ceux qui m'attaquent se gardent bien de toucher. Il n'y a rien de si commode que de répondre avec des injures et de saintes déclamations; on élude aisément tout ce qui embarrasse . Aussi faut-il avouer qu'en se chamaillant entre eux les théologiens ont bien des ressources qui leur manquent vis-à-vis des ignorants, et auxquelles il faut alors suppléer comme ils peuvent. Ils se payent réciproqueipent de mille suppositions gratuites qu'on n'ose récuser quand on n'a rien de mieux à donner soi-même. Telle est ici l'invention de je ne sais quelle foi infuse, qu'ils obligent Dieu, pour les tirer d'affaire , de transmettre du père à l'enfant. Mais ils réservent ce jargon pour disputer avec les docteurs : s'ils s'en servaient avec nous autres profanes, ils auraient peur qu'on ne se moquât d'eux.

LETTRE

livre où l'on sent partout , même dans les erreurs , même dans le mal qui peut y être, le sincère amour du bien et le zèle de la vérité; un livre où l'auteur, sipeu affirmatif , si peu décisif, avertit si souvent ses lecteurs de se défier de ses idées, de peser se& preuves , de ne leur donner que l'autorité de la raison ; un livre qui ne respire que paix , douceur, patience , amour de l'ordre , obéissance aux lois en toute chose , et même en matière de religion ; un livre enfin où la cause de la Divinité est si bien défendue, l'utilité de la religion si bien établie , où les mœurs sont si respectées, où l'arme du ridicule est si bien ôtée au vice, où la méchanceté est peinte si peu sensée, et la vertu si aimable? Eh! quand il n'y aurait pas un mot de vérité dans cet ouvrage , on en devrait honorer et chérir les rêveries comme les chimères les plus douces qui puissent flatter et nourrir le cœur d'un homme de bien. Oui, je ne crains point de le dire, s'il existait en Europe un seul gouvernement vraiment éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines , il eût rendu des honneurs publics à l'auteur d*Émile , il lui eût élevé des statues *. Je connaissais trop les hommes pour attendre d'eux de la reconnaissance ; je ne les connaissais pas assez, je l'avoue, pour en attendre ce qu'ils ont fait.

Après avoir prouvé que vous avez mal raisonné dans vos censures, il me reste à prouver que vous m'avez calomnié dans vos injures. Mais , puisque vous ne m'injuriez qu'en vertu des torts que vous m'imputez dans mon livre , montrer que mes prétendus torts ne sont que les vôtres , n'est-ce pas dire assez que les injures quiles suivent nedoivent pas être pour moi? Vous chargez mon ouvrage des épithètes les plus odieuses , et moi , je suis un ho^nme abominable , un téméraire , un impie , un imposteur. Charité chrétienne , que vous avez un étrange langage dans la bouche des ministres de Jésus-Christ !

Mais vous qui m'osez reprocher des blasphèmes, que faites- vous

* On a reproché ce mot à Jean-Jacques ; ce n'était cependant point l'expression de Torgueil , mais bien le cri de la vertu indignée. Socrate , le plus modeste des hommes , condamné par les Athéniens , mais à qui on laissait le choix de la peine quMl avait méritée : Je me condamne, dit-il , à être nourri le reste de mes Jours da ns le Prytanée, aux dépens de la république. ( Note de Brizaf.d. )

A M. DE BEAUMONT

quand vous prenez les apôtres pour complices des propos offensants qu'il vous plaît de tenir sur mon compte ? A vous entendre , on croirait que saint Paul m'a fait l'honneur de songer à moi, et de prédire ma venue comme celle de TAntechrist. Et comment l'at-il prédite , je vous prie ? Le voici : c'est le début de votre mandement.

Saint Paul a prédit, M. T. C. F. , qu'il viendrait des jours périlleux, où il y aurait des gens amateurs d'eux-mêmes, fiers, superbes, blasphémateurs, impies, calomniateurs, enflés d'orgueil, amateurs de voluptés plutôt que de Dieu ; des hommes d\in esprit corrompu, etpeiDcrtis dans la foi ^

Je ne conteste assurément pas que celte prédiction de saint Paul ne soit très-bien accomplie ; mais s'il eût prédit au contraire qu'il viendrait un temps où Tonne verrait point de ces gens-là , j'aurais été , je l'avoue , beaucoup plus frappé de la prédiction , et surtout de l'accomplissement.

D'après une prophétie si bien appliquée , vous avez la bonté de faire de moi un portrait dans lequel la gravité épiscopale s'égaye à des antithèses, et où je me trouve un personnage fort plaisant. Cet endroit, monseigneur, m'a paru le plus joli morceau de votre mandement; on ne saurait faire une satire plus agréable, ni diffamer un homme avec plus d'esprit.

Du sein de l'erreur ( il est vrai que j'ai passé ma jeunesse dans votre Église ) il s'est élevé (pas fort haut) un homme plein du langage de la philosophie ( comment prendrais-je un langage que je n'entends point ?)sans être véritablement philosophe ( oh ! d'accord , je n'aspirai jamais à ce titre, auquel je reconnais n'avoir aucun droit, et je n'y renonce assurément pas par modestie ) ; esprit doué d*une multitiide de connaissances (j'ai appris à ignorer des multitudes de choses que je croyais savoir) qui ne l'ont pas éclairé ( elles m'ont appris à ne pas penser l'être) , et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits ( les ténèbres de l'ignorance valent mieux que la fausse lumière de l'erreur) ; caractère livré aux paradoxes d'opinions et de conduite (y a-t-il beaucoup à perdre à ne pas agir et penser comme tout le monde ? ) , alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées (la simplicité des mœurs élève Tàme ; quant

' Mandement, S

LÊTTaE

au faste de mes pensées , je ne sais ce que c'est ) , le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés ( rien de plus nouveau pour nous que des maximes antiques ; il n'y a point à cela d'alliage, et je n'y ai point mis de^ fureur), Vobscuritè de la retraite avec le désir d'être connu de tout le monde {mome\gnem\ vous voilà comme les faiseurs de romans , qui devinent tout ce que leur héros a dit et pensé dans sa chambre. Si c'est ce désir qui m'a mis la plume à la main , expliquez comment il m'est venu si tard , ou pourquoi j'ai tardé si longtemps à le satisfaire. ) On Va vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait (cela prouve que je n'imite pas vos gens de lettres , et que dans mes écrits l'intérêt de la vérité marche avant le mien ) , préconiser l'excellence de l'Évangile (toujours et avec le plus grand zèle), dont il détriiisait les dogmes (non, mais j'en préchais la charité, bien détruite par les prêtres) ; peindre la beauté des vertus, qu'il éteignait dans Vdme de ses lecteurs. (Ames honnêtes, est-il vrai que j'éteins en vous l'amour des vertus ? )

[l s'est fait le précepteur du genre humain pour le tromper, le moniteur public pour égarer tout le monde , l'oracle du siècle pour achever de le perdre (je viens d'examiner comment vous avez prouvé tout cela). Dans un ouvrage sur l'inégalité des conditions ( pourquoi des conditions ? ce n'est là ni mon sujet ni mon titre ) , il avait l'abaissé Vhomme jusqu^au rang des bêtes ( lequel de nous deux l'élève ou l'abaisse , dans l'alternative d'être bête ou méchant ? ). Dans une autre production plus récente, il avait insinué le poison de la volupté ( eh ! que ne puis-je aux horreurs de la débauche substituer le charme de la volupté ! Mais rassurezvous, monseigneur ; vos prêtres sont à l'épreuve de l'Héloïse, ils ont pour préservatif TAloïsia ). Dans celui-ci , il s'empare des premiers moments de Vhomme afin d'établir Vempire de l'irréligion (cette imputation a déjà été examinée).

Voilà , monseigneur , comment vous me traitez , et bien plus cruellement encore , moi que vous ne connaissez point , et que vous ne jugez que sur des ouï-dire. Est-ce donc là la morale de cet Évangile dont vous vous portez pour le défenseur ? Accordons que vous voulez préserver votre troupeau du poison de mon livre : pourquoi des personnalités contre l'auteur ? J'ignore quel effet vous attendez d'une conduite si peu chrétienne; mais je sais que dé-

A M. DE BEAUMONT

fendre sa religion par de telles armes , c'est la rendre fort suspecte aux gens de bien.

Cependant c'est moi que vous appelez téméraire. Eh ! comment ai-je mérité ce nom, en ne proposant que des doutes, et même avec tant de réserve; en n'avançant que des raisons, et même avec tant de respect; en n'attaquant personne, en ne nommant personne ? Et vous, monseigneur, comment osez- vous traiter ainsi celui dont vous parlez avec si peu de justice et de bienséance, avec si peu d'égard, avec tant de légèreté?

Vous me traitez d'impie ! et de quelle impiété pouvez-vous m'accuser , moi qui jamais n'ai parlé de l'Être suprême que pour lui rendre la gloire qui lui est due , ni du prochain que pour porter tout le monde à l'aimer ? Les impies sont ceux qui profanent indignement la cause de Dieu en la faisant servir aux passions des hommes. Les impies sont ceux qui, s'osant porter pour interprètes de la Divinité, pour arbitres entre elle et les hommes , exigent pour eux-mêmes les honneurs qui lui sont dus. Les impies sont ceux qui s'arrogent le droit d'exercer le pouvoir de Dieu sur la terre, et veulent ouvrir et fermer le ciel à leur gré. Les impies sont ceux qui font Ure des libelles dans les églises. A cette idée horrible tout mon sang s'allume , et des larmes d'indignation coulent de mes yeux. Prêtres du Dieu de paix, vous lui rendrez compte un jour, n'en doutez pas, de l'usage que vous osez faire de sa maison.

Vous me traitez d'imposteur ! et pourquoi ? Dans votre manière de penser, j'erre ; mais où est mon imposture ? Raisonner et se tromper, est-ce en imposer ? Un sophiste même qui trompe sans se tromper n'est pas un imposteur encore , tant qu'il se borne à l'autorité de la raison, quoiqu'il en abuse. Un imposteur veut être cru sur sa parole , il veut lui-même faire autorité. Un imposteur est un fourbe qui veut en imposer aux autres pour son proiit : et où est, je vous prie, mon profit dans cette affaire ? Les imposteurs sont, selon Ulpien, ceux qui font des prestiges , des imprécations, des exorcismes : or, assurément , je n'ai jamais rien fait de tout cela.

Que vous discourez à votre aise, vous autres hommes constitués en dignité ! Ne reconnaissant de droits que les vôtres , ni de lois que celles que vous imposez , loin de vous faire un devoir d'être justes , vous ne vous croyez pas même obligés d'être humains.

374 LETTRE A M. DE BEAUMONT

Vous accablez fièrement le faible, sans répondre de vos iniquités à personne : les outrages ne vous coûtent pas plus que les violences ; sur les moindres convenances d'intérêt ou d'état , vous nous balayez devant vous comme la poussière. Les uns décrètent et brûlent, les autres diffament et déshonorent , sans droit , sans raison , sans mépris, même sans colère, uniquement parce que cela les arrange, et que l'infortuné se trouve sur leur chemin. Quand vous nous insultez impunément, il ne nous est pas même permis de nous plaindre ; et si nous montrons notre innocence et vos torts , on nous accuse encore de vous manquer de respect.

Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement : je viens de vous prouver que vous m'avez calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi, que je pusse vous citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparussions tous deux , moi avec mon livre , et vous avec votre mandement, vous y seriez certainement déclaré coupable, et condamné à me faire une réparation aussi publique que l'offense Ta été. Mais vous tenez un rang où l'on est dispensé d'être juste; et je ne suis rien. Cependant vous , qui professez l'Évangile, vous, prélat fait pour apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vôtre en pareil cas. Pour moi , j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et je me tais.

Daignez, monseigneur, agréer mon profond respect.

J.-J. Rousseau *»

Métiers, le 18 novembre 1762,

* Cette Jettre de Jean-Jacques à M. de Beaumont fut pour ce dernier la massue d'Hercule ; et celui qui avait résisté aux rois et aux parlements fut atterré du coup qu'il avait indiscrètement provoqué. Aussi j'ai remarqué que M. de Beaumont , qui parlait volontiers de Voltaire et de ses ouvrages , qui citait même les plus beaux vers de la Henriade , ne parlait jamais de Rousseau; ou , s'il en disait quelques mots, c'était pour faire l'éloge de son caractère et de ses vertus , et par opposition avec son rival de gloire... Son âme droite, ferme, bienfaisante et vertueuse avait senti le mérite du sage de Genève : il avait du respect pour sa pauvreté volontaire, son génie et sa bonne foi. ( Note de Bbizard.)

J.-J. ROUSSEAU

CITOYEN DE GENÈVE

A M. D'ALEMBERT

De l'Académie française, de FAcadémie royale des sciences de Paris, de celle de Prusse, de la Société royale de Londres , de l'Académie royale des belles-lettres de Suède , et de l'Institut de Bologne ;

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