ÉD
A M. DE BEAUMONT
Rétractez-vous , déguisez-vous , expliquez ceci , désavouez cela ; leurs hauteurs ne m'en imposeront point ; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe , ni dire pour leur plaire ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les offense , et qu'ils veuillent me retrancher de l'Église, je craindrai peu cette menace, dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir. Ils ne m'empêcheront pas d'être uni de cœur avec les tidèles ; ils ne m'ôterontpas du rang des élus si j'y suis inscrit. Ils peuvent m'en ôter les consolations dans cette vie, mais non l'espoir dans celle qui doit la suivre ; et c'est là que mon vœu le plus ardent et le plus sincère est d'avoir Jésus- Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi.
Tels sont, monseigneur , mes vrais sentiments , que je ne donne pour règle à personne , mais que je déclare être les miens , et qui resteront tels tant qu'il plaira , non aux hommes , mais à Dieu , seul maître de changer mon cœur et ma raison ; car aussi longtemps queje serai ce que je suis et que je penserai comme je pense , je parlerai comme je parle : bien différent , je l'avoue , de vos chrétiens en effigie , toujours prêts à croire ce qu'il faut croire , ou à dire ce qu'il faut dire , pour leur intérêt ou pour leur repos , et toujours sûrs d'être assez bons chrétiens , pourvu qu'on ne brûle pas leurs livres et qu'ils ne soient pas décrétés. Ils vivent en gens persuadés que non-seulement il faut confesser tel et tel article, mais que cela suffît pour aller en paradis : et moi je pense , au contraire , que l'essentiel de la religion consiste en pratique ; que non-seulement il faut être homme de bien, miséricordieux , humain , charitable , mais que quiconque est vraiment tel en croit assez pour être sauvé. J'avoue au reste que leur doctrine est plus commode que la mienne , et qu'il en coûte bien moins de se mettre au nombre des fidèles par des opinions que par des vertus.
Que si j'ai dû garder ces sentiments pour moi seul , comme ils ne cessent de le dire ; si , lorsque j'ai eu le courage de les publier et de me nommer , j'ai attaqué les lois et troublé l'ordre public ; c'est ce que j'examinerai tout à l'heure. Mais qu'il me soit permis auparavant de vous supplier, monseigneur, vous et tous ceux qui liront cet écrit , d'ajouter quelque foi aux déclarations d'un ami de la vérité , et de ne pas imiter ceux qui , sans preuve , sans vraisemblance , et sur le seul témoignage de leur propre cœur , m'accusent d'athéisme et d'irréligion contre des protestations si
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positives, et que rien de ma part n'a jamais démenties. Je n'ai pas trop , ce me semble , l'air d'un homme qui se déguise , et il n'est pas aisé de voir quel intérêt j'aurais à me déguiser ainsi. L'on doit présumer que celui qui s'exprime si librement sur ce qu'il ne «croit pas est sincère en ce qu'il doit croire ; et quand ses discours , sa conduite et ses écrits sont toujours d'accord sur ce point , quiconque ose affirmer qu'il ment , et n'est pas un dieu , ment infailliblement lui-même.
Je n'ai pas toujours eu le bonheur de vivre seul; j'ai fréquenté des hommes de toute espèce ; j'ai vu des gens de tous les partis , des croyants de toutes les sectes , des esprits forts de tous les systèmes : j'ai vu des grands , des petits, des libertins, des philosophes ; j'ai eu des amis sûrs et d'autres qui l'étaient moins : j'ai été environné d'espions, de malveillants , et le monde est plein de gens qui me haïssent à cause du mal qu'ils m'ont fait. Je les adjure tous, quels qu'ils puissent être, de déclarer au public ce qu'ils savent de ma croyance en matière de religion ; si dans le commerce le plus suivi, si dans la plus étroite familiarité, si dans la gaieté des repas, si dans les confidences du tête-à-tête, ils m'ont jamais trouvé différent de moi-même ; si , lorsqu'ils ont voulu disputer ou plaisanter, leurs arguments ou leurs railleries m'ont un moment ébranlé; s'ils m'ont surpris à varier dans mes sentiments; si dans le secret de mon cœur ils en ont pénétré que je cachais au public; si , dans quelque temps que ce soit , ils ont trouvé en moi une cmbre de fausseté ou d'hypocrisie : qu'ils le disent , qu'ils révèlent tout , qu'ils me dévoilent ; j'y consens, je les en prie , je les dispense du secret de l'amitié; qu'ils disent hautement, non ce qu'ils voudraient que je fusse, mais ce qu'ils savent que je suis : qu'ils méjugent selon leur conscience ; je leur confie monhonmur sans crainte , et je promets de ne les point récuser.
Que ceux qui m'accusent d'être sans religion , parce qu'ils ne conçoivent pas qu'on en puisse avoir une , s'accordent au moins s'ils peuvent entre eux. Les uns ne trouvent dans mes livres qu'un système d'athéisme ; les autres disent que je rends gloire à Dieu dans mes livres sans y croire au fond de mon cœur. Ils taxent mes écrits d'impiété, et mes sentiments d hypocrisie. Mais si je prêche en public l'athéisme, je ne suis donc pas un hypocrite; et si j'affecte une foi que je n'ai point, je n'enseigne donc pas l'impiété.
A M. DE BEAUMONT
En entassant des imputations contradictoires, la calomnie se découvre elle-même : mais la malignité est aveugle , et la passion ne raisonne pas.
Je n'ai pas , il est vrai , cette foi dont j'entends se vanter tant de gens d'une probité si médiocre, cette foi robuste qui ne doute jamais de rien, qui croit sans façon tout ce qu'on lui présente à croire , et qui met à part ou dissimule les objections qu'elle ne sait pas résoudre. Je n'ai pas le bonheur de voir dans la révélation l'évidence qu'ils y trouvent ; et si je me détermine pour elle , c'est parce que mon cœur m'y porte , qu'elle n'a rien que de consolant pour moi, et qu'à la rejeter les difficultés ne sont pas moindres ; mais ce n'est pas parce que je la vois démontrée , car très-sûrement elle ne l'est pas à mes yeux. Je ne suis pas même assez instruit , à beaucoup près , pour qu'une démonstration qui demande un si profond savoir soit jamais à ma portée. N'est-il pas plaisant que moi, qui propose ouvertement mes objections et mes doutes, je sois l'hypocrite , et que tous ces gens si décidés, qui disent sans cesse croire fermement ceci et cela , que ces gens, sî sûrs de tout sans avoir pourtant de meilleures preuves que les miennes, que ces gens enfin dont la plupart ne sont guère plus savants que moi, et qui, sans lever mes difficultés, me reprochent de les avoir proposées, soient les gens de bonne foi?
Pourquoi serais-je un hypocrite? et que gagnerais-je à l'être? J'ai attaqué tous les intérêts particuliers, j'ai suscité contre moi tous les partis , je n'ai soutenu que la cause de Dieu et de l'humanité : et qui est-ce qui s'en soucie? Ce que j'en ai dit n'a pas même fait la moindre sensation , et pas une âme ne m'en a su gré. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, les dévots ne m'auraient pas fait pis , et d'autres ennemis non moins dangereux ne me porteraient point leurs coups en secret. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme , les uns m'eussent attaqué avec plus de réserve , en me voyant défendu par les autres , et disposé moi-même à la vengeance : mais un homme qui craint Dieu n'est guère à craindre ; son parti n'est pas redoutable; il est seul ou à peu près , et l'on est sûr de pouvoir lui faire beaucoup de mal avant qu'il songe à le rendre. Si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme, en me séparant ainsi de l'Église, j'aurais ôté tout d'un coup à ses ministres le moyen de me harceler sans
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cesse et de me faire endurer toutes leurs petites tyrannies; je n'aurais point essuyé tant d'ineptes censures, et, au lieu de me blânier si aigrement d'avoir écrit , il eût fallu me réfuter, ce qui n'est pas tout à fait si facile. Enfin , si je me fusse ouvertement déclaré pour l'athéisme , on eût d'abord un peu clabaudé , mais on m'eût bientôt laissé en paix comme tous les autres ; le peuple du Seigneur n'eût point pris inspection sur moi , chacun n'eût point cru me faire grâce, en ne me traitant pas en excommunié, et j'eusse été quitte à quitte avec tout le monde : les saintes en Israël ne m'auraient point écrit des lettres anonymes , et leur charité ne se fût point exhalée en dévotes injures ; elles n'eussent point pris la peine de m'assurer humblement que j'étais un scélérat, un monstre exécrable , et que le monde eût été trop heureux si quelque bonne àme eût pris le soin de m'étouffer au berceau : d'honnêtes gens , de leur côté , me regardant alors comme un réprouvé , ne se tourmenteraient et ne me tourmenteraient point pour me ramener dans la bonne voie; ils ne me tirailleraient pas adroite et à gauche, ils ne m'étoufferaient pas sous le poids de leurs sermons , ils ne me forceraient pas de bénir leur zèle en maudissant leur importunité , et de sentir avec reconnaissance qu'ils sont appelés à me faire périr d'ennui.
Monseigneur, si je suis un hypocrite, je suis un fou, puisque , pour ce que je demande aux hommes , c'est une grande folie de se mettre en frais de fausseté. Si je suis un hypocrite , je suis un sot ; car il faut Tétre beaucoup pour ne pas voir que le chemiu que j'ai pris ne mène qu'à des malheurs dans cette vie , et que , quand j'y pourrais trouver quelque avantage , je n'en puis profiter sans me démentir. Il est vrai que j'y suis à temps encore j je n'ai qu'à vouloir un moment tromper les hommes , et je mets à mes pieds tous mes ennemis. Je n'ai point encore atteint la vieillesse ; je puis avoir longtemps à souffrir ; je puis voir changer derechef le public sur mon compte : mais si jamais j'arrive aux honneurs et à la fortune, par quelque route que j'y parvienne, alors je serai un hypocrite , cela est sûr.
La gloire de l'ami de la vérité n'est point attachée à telle opinion plutôt qu'à telle autre : quoi qu'il dise , pourvu qu'il le pense , il tend à son but. Celui qui n'a d'autre intérêt que d'être vrai n'est point tenté de mentir, et il n'y a nul homme sensé qui ne préfère le
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moyen le plus siqaple, quand il est aussi le plus sûr. Mes ennemis a:.iront beau faire avec leurs injures, ils ne m'ôteront point l'honneur d'être un homme véridique en toute chose, d'être le seul auteur de mon siècle et de beaucoup d'autres qui ail écrit de bonne foi , et qui n'ait dit que ce qu'il a cru : ils pourront un moment souiller ma réputation à force de rumeurs et de calomnies , mais elle en triomphera tôt ou tard ; car, tandis qu'ils varieront dans leurs imputations ridicules, je resterai toujours le même, et, sans autre art que ma franchise, j*ai de quoi les désoler toujours.
Mais cette franchise est déplacée avec le public! Mais toute vérité n'est pas bonne à dire ! Mais , bien que tous les gens sensés pensent comme vous, il n'est pas bon que le vulgaire pense ainsi ! Voilà ce qu'on me crie de toutes parts ; voilà peut-être ce que vous me diriez vous-même , si nous étions tête à tête dans votre cabinet. Tels sont les hommes : ils changent de langage comme d'habits ; ils ne disent la vérité qu'en robe de chambre ; en habit de parade ils ne savent plus que mentir; et non-seulement ils sont trompeurs et fourbes à la face du genre humain, mais ils n'ont pas honte de punir, contre leur conscience , quiconque ose n'être pas fourbe et trompeur public comme eux. Mais ce principe est-il bien vrai , que toute vérité n'est pas bonne à dire ? Quand il le serait , s'ensuivrait-il que nulle erreur ne fût bonne à détruire ? et toutes les folies des hommes sont-elles si saintes qu'il n'y en ait aucune qu'on ne doive respecter? Voilà ce qu'il conviendrait d'examiner avant de me donner pour loi une maxime suspecte et vague, qui, fût-elle vraie en elle-même, peut pécher par son application.
J'ai grande envie , monseigneur, de prendre ici ma méthode ordinaire , et de donner l'histoire de mes idées pour toute réponse à mes accusateurs. Je crois ne pouvoir mieux justifier tout ce que j'ai osé dire , qu'en disant encore tout ce que j'ai pensé.
Sitôt que je fus en état d'observer les hommes, je les regardais faire, et je les écoutais parler; puis , voyant que leurs actions ne ressemblaient point à leurs discours , je cherchai la raison de cette dissemblance, et je trouvai qu'être et paraître étant pour eux deux choses aussi différentes qu'agir et parler, cette deuxième différence était la cause de l'autre , et avait elle-même une cause qui me restait à chercher.
Je la trouvai dans notre ordre social , qui , de tout point contraire à la nature que rien ne détruit, la tyrannise sans cesse, et lui fait sans cesse réclamer ses droits. Je suivis cette contradiction dans ses conséquences, et je vis qu'elle expliquait seule tous les vices des hommes et tous les maux de la société. D'où je conclus qu'il n'était pas nécessaire de supposer l'homme méchant par sa nature , lorsqu'on pouvait marquer l'origine et le progrès de sa méchanceté. Ces réflexions me conduisirent à de nouvelles recherches sur l'esprit humain considéré dans l'état civil; et je trouvai qu'alors le développement des lumières et des vices se faisait toujours en même raison , non dans les individus, mais dans les peuples : distinction que j'ai toujours soigneusement faite , et qu'aucun de ceux qui m'ont attaqué n'a jamais pu concevoir.
J'ai cherché la vérité dans les livres ; je n'y ai trouvé que le mensonge et l'erreur. J'ai consulté les auteurs ; je n'ai trouvé que des charlatans qui se font un jeu de tromper les hommes sans autre loi que leur intérêt , sans autre dieu que leur réputation ; prompts à décrier les chefs qui ne les traitent pas à leur gré, ;plus prompts à louer l'iniquité qui les paye. En écoutant les gens à qui l'on permet de parler en public, j'ai compris qu'ils n'osent ou ne veulent dire que ce qui convient à ceux qui commandent, et que, payés par le fort pour prêcher le faible , ils ne savent parler au dernier que de ses devoirs , et à l'autre que de ses droits. Toute l'instruction publique tendra toujours au mensonge , tant que ceux qui la dirigent trouveront leur intérêt à mentir ; et c'est pour eux seulement que la vérité n'est pas bonne à dire. Pourquoi serais-je le complice de ces gens-là?
Il y a des préjugés qu'il faut respecter. Gela peut être ; mais c'est quand d'ailleurs tout est dans l'ordre, et qu'on ne peut ôter ces préjugés sans ôter aussi ce qui les rachète; on laisse alors le mal pour l'amour du bien. Mais lorsque tel est l'état des choses que plus rien ne saurait changer qu'en mieux , les préjugés sontils si respectables qu'il faille leur sacrifier la raison , la vertu , la justice , et tout le bien que la vérité pourrait faire aux hommes ? Pour moi, j'ai promis delà dire en toute chose utile , autant qu'il serait en moi; c'est un engagement que j'ai dû remplir selon mon talent, et que sûrement un autre ne remplira pas à ma place,
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puisque , chacun se devant à tous, nui ne peut payer pour autrui. « La divine vérité, dit Augustin, n'est ni à moi, ni à vous, ni à « lui , mais à nous tous , qu'elle appelle avec force à la publier de « concert , sous peine d'être inutile à nous-méme si nous ne la « communiquons aux autres ; car quiconque s'approprie à lui seul « un bien dont Dieu veut que tous jouissent, perd par celte usuv- « pation ce qu'il dérobe au public, et ne trouve qu'erreur en lui- « même pour avoir trahi la vérité »
Les hommes ne doivent point être instruits à demi. S'ils doivent rester dans l'erreur, que ne les laissiez-vous dans l'ignorance ? A quoi bon tant d'écoles et d'universités pour ne leur apprendre rien de ce qui leur importe à savoir? Quel est donc l'objet de vos collèges, de vos académies, de tant de fondations savantes? Est-ce de donner le change au peuple , d'altérer sa raison d'avance , et de l'empêcher d'aller au vrai? Professeurs de mensonge, c'est pour l'abuser que vous feignez de l'instruire, et, comme des brigands qui mettent des fanaux sur les écueils , vous Téclairez pour le perdre.
Voilà ce que je pensais en prenant la plume ; et en la quittant je n'ai pas lieu de changer de sentiment. J'ai toujours vu que l'instruction publique avait deux défauts essentiels qu'il était impossible d'en ôter. L'un est la mauvaise foi de ceux qui la donnent , et l'autre l'aveuglement de ceux qui la reçoivent. Si des hommes sans passions instruisaient des hommes sans préjugés, nos connaissances resteraient plus bornées , mais plus sûres , et la raison régnerait toujours. Or, quoi qu'on fasse , l'intérêt des hommes publics sera toujours le même; mais les préjugés du peuple , n'ayant aucune base fixe , sont plus variables ; ils peuvent être altérés, changés, augmentés , ou diminués. C'est donc de ce côté seul que l'instruction peut avoir quelque prise , et c'est là que doit tendre l'ami de la vérité. Il peut espérer de rendre le peuple plus raisonnable, mais non ceux qui le mènent plus honnêtes gens.
J'ai vu dans la religion la même fausseté que dans la politique ; et j'en ai été beaucoup plus indigné : car le vice du gouvernement ne peut rendre les sujets malheureux que sur la terre : mais qui liait jusqu'où les erreurs de la conscience peuvent nuire aux in-
' August.jConfcss., lib. XII, cap. 25.
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fortunés mortels ? J'ai vu qu'on avait des professions de foi , des doctrines , des cultes qu'on suivait sans y croire ; et que rien de tout cela , ne pénétrant ni le cœur ni la raison , n'influait que très-peu sur la conduite. Monseigneur, il faut vous parler sans détour. Le vrai croyant ne peut s'accommoder de toutes ces simagrées : il sent que l'homme est un être intelligent auquel il faut un culte raisonnable , et un être social auquel il faut une morale faite pour l'humanité. Trouvons premièrement ce culte et cette morale , cela sera de tous les hommes ; et puis , quand il faudra des formules nationales, nous en examinerons les fondements, les rapports , les convenances ; et, après avoir dit ce qui est de rhomme , nous dirons ensuite ce qui est du citoyen. Ne faisons pas surtout comme votre M. Joly de Fleury, qui , pour établir son jansénisme , veut déraciner toute loi naturelle et toute obligation qui lie entre eux les humains , de sorte que , selon lui , le chrétien et l'infidèle qui contractent entre eux ne sont tenus à rien du tout Tun envers l'autre , puisqu'il n'y a point de loi commune à tous les deux.
Je vois donc deux manières d'examiner et comparer les religions] diverses : l'une selon le vrai et le faux qui s'y trouvent , soit quant aux faits naturels ou surnaturels sur lesquels elles sont établies, soit quant aux notions que la raison nous donne de l'Être suprême et du culte qu'il veut de nous ; l'autre selon leurs effets temporels et moraux sur la terre , selon le bien ou le mal qu'elles peuvent faire à la société et au genre humain. Il ne faut pas , pour empêcher ce double examen , commencer par décider que ces deux choses vont toujours ensemble , et que la religion la plus vraie est aussi la plus sociale : c'est précisément ce qui est en question ; et il ne faut pas d'abord crier que celui qui traite cette question est un impie , un athée , puisque autre chose est de croire , et autre chose d'examiner l'effet de ce que l'on croit.
Il parait pourtant certain , je l'avoue , que si l'homme est fait pour la société , la religion la plus vraie est aussi la plus sociale et la plus humaine ; car Dieu veut que nous soyons tels qu'il nous a faits; et s'il était vrai qu'il nous eût faits méchants , ce serait lui désobéir que de vouloir cesser de l'être. De plus, la religion, considérée comme une relation entre Dieu et l'homme , ne peut aller à la gloire de Dieu que par le bien-être de l'homme , puisque
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l'autre terme de la relation , qui est Dieu , est par sa nature audessus de tout ce que peut Thomme pour ou contre lui.
Mais ce sentiment, tout probable qu'il est , est sujet à de grandes difficultés par l'historique et les faits qui le contrarient. Les Juifs étaient les ennemis nés de tous les autres peuples , et ils commencèrent leur établissement par détruire sept nations , selon Tordre exprès qu'ils en avaient reçu. Tous les chrétiens ont eu des guerres de religion , et la guerre est nuisible aux hommes; tous les partis ont été persécuteurs et persécutés , et la persécution est nuisible aux hommes ; plusieurs sectes vantent le célibat , et le célibat est si nuisible * à l'espèce humaine , que , s'il était suivi partout , elle périrait. Si cela ne fait pas preuve pour décider, cela fait raison pour examiner ; et je ne demandais autre chose sinon qu'on permît cet examen.
Je ne dis ni ne pense qu'il n'y ait aucune bonne religion sur la terre ; mais je dis , et il est trop vrai , qu'il n'y en a aucune , parmi celles qui sont ou qui ont été dominantes , qui n'ait fait à l'humanité des plaies cruelles. Tous les partis ont tourmenté leurs frères, tous ont offert à Dieu des sacrifices de sang humain. Quelle que soit la source de ces contradictions , elles existent : est-ce un crime de vouloir les ôter ?
La charité n'est point meurtrière ; Famour du prochain ne porte
» La continence et la pureté ont leur usage , même pour la population il est toujours beau de se commander à soi-même, et Tétat de virginité est par ces raisons très-digne d'estime : mais il ne s'ensuit pas qu'il soit beau , ni bon , ni louable, de persévérer toute la vie dans cet état, en offensant la nature et en trompant sa destination. L'on a plus de respect pour une jeune vierge nubile que pour une jeune femme ; mais on en a plus pour une mère de famille que pour une vieille fille , et cela me paraît très-sensé. Comme on ne se marie pas en naissant , et qu'il n'est pas même à propos de se marier fort jeune, la virginité, que tous ont dûporter et honorer, a sa nécessité , son utilité , son prix et sa gloire : mais c'est pour aller, quand il convient, déposer toute sa pureté dans le mariage. Quoi! disent-ils de leur air bêtement triomphant, des célibataire» prêchent le nœud conjugal î pourquoi donc ne se marient-ils pas? Ahî pourquoi? parce qu'un état si saint et si doux en lui-même est devenu, par vos sottes institutions, un état malheureux et ridicule, dans lequel il est désormais presque impossible de vivre sans être un fripon ou un sot. Sceptres de fer lois insensées , c'est à vous que nous reprochons de n'avoir pu remplir nos devoirs sur la terre, et c'est par nous que le cri de la nature s'élève contre votr^ barbarie. Comment osez-vous la pousser jusqu'à nous reprocher la misère où vous nous avez réduits 1
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point à le massacrer. Ainsi le zèle du salut des hommes n'est point la cause des persécutions; c'est l'amour-propre et l'orgueil qui en sont la cause. Moins un culte est raisonnable , plus on cherche à rétablir par la force : celui qui professe une doctrine insensée ne peut souffrir qu'on ose la voir telle qu'elle est. La raison devient alors le plus grand des crimes ; à quelque prix que <îe soit, il faut Tôter aux autres , parce qu'on a honte d'en manquer à leurs yeux. Ainsi l'intolérance et l'inconséquence ont la même source. Il faut sans cesse intimider, effrayer les hommes. Si vous les livrez un moment à leur raison , vous êtes perdus.
De cela seul il suit que c'est un grand bien à faire aux peuples dans ce délire , que de leur apprendre à raisonner sur la religion : car c'est les rapprocher des devoirs de l'homme, c'est ôter le poignard à l'intolérance , c'est rendre à l'humanité tous ses droits. Mais il faut remonter à des principes généraux et communs à tous les hommes ; car si , voulant raisonner, vous laissez quelque prise À l'autorité des prêtres , vous rendez au fanatisme son arme, et vous lui fournissez de quoi devenir plus cruel.
Celui qui aime la paix ne doit point recourir à des livres , c'est le moyen de ne rien finir. Les livres sont des sources de disputes intarissables: parcourez l'histoire des peuples, ceux qui n'ont point de livres ne disputent point. Voulez-vous asservir les hommes à des autorités humaines ; l'un sera plus près , l'autre phis loin de la preuve ; ils en seront diversement affectés : avec la bonne foi la plus entière , avec le meilleur jugement du monde , il est impossible qu'ils soient jamais d'accord. N'argumentez poinC sur des arguments, et ne vous fondez point sur des discours. Le langage humain n'est pas assez clair. Dieu lui-même , s'il daignait nous parler dans nos langues, ne nous dirait rien sur quoi l'on ne pût disputer.
Nos langues sont l'ouvrage des hommes, et les hommes sont bornés. Nos langues sont l'ouvrage des hommes , et les hommes sont menteurs. Gomme il n'y a point de vérité si clairement énoncée où l'on ne puisse trouver quelque chicane à faire, il n'y a point de si grossier mensonge qu'on ne puisse étayer de quelque fausse raison.
Supposons qu'un particulier vienne à minuit nous crier qu'il est jour, on se moquera de lui : mais laissez à ce particulier le
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teraps et les moyens de se faire une secte, tôt ou tard ses partisans viendront à bout de vous prouver qu'il disait vrai : car enfin , diront-ils , quand il a prononcé qu'il était jour, il était jour en quelque lieu de la terre , rien n'est plus certain. D'autres , ayant établi qu'il y a toujours dans l'air quelques particules de lumière, soutiendront qu'en un autre sens encore il est très-vrai qu'il est jour la nuit. Pourvu que les gens subtils s'en mêlent, bientôt on vous fera voir le soleil en plein minuit. Tout le monde ne se rendra pas à cette évidence. Il y aura des débats , qui dégénéreront , selon l'usage, en guerres et en cruautés. Les uns voudront des explications , les autres n'en voudront point ; l'un voudra prendre la proposition au figuré, l'autre au propre. L'un dira : Il a dit à minuit qu'il était jour, et il était nuit. L'autre dira : Il a dit à minuit qu'il était jour, et il était jour. Chacun taxera de mauvaise foi le parti contraire , et n'y verra que des obstinés. On finira par se battre , se massacrer, les flots de sang couleront de toutes parts; et si la nouvelle secte est enfin victorieuse , il restera démontré qu'il est jour la nuit. C'est à peu près l'histoire de toutes les querelles de religion.
La plupart des cultes nouveaux s'établissent par le fanatisme , et se maintiennent par l'hypocrisie ; de là vient qu'ils choquent la raison et ne mènent point à la vertu. L'enthousiasme et le délire ne raisonnent pas; tant qu'ils durent, tout passe, et l'on marchande peu sur les dogmes : cela est d'ailleurs si commode î la doctrine coûte si peu à suivre , et la morale coûte tant à pratiquer, qu'en se jetant du côté le plus facile , on rachète les bonnes œuvres par le mérite d'une grande foi. Mais , quoi qu'on fasse , le fanatisme est un état de crise qui ne peut durer toujours : il a ses accès plus ou moins longs , plus ou moins fréquents , et il a aussi ses relâches , durant lesquels on est de sang-froid. C'est alors qu'en revenant sur soi-même on est tout surpris de se voir enchaîné par tant d'absurdités. Cependant le culte est réglé, les formes sont prescrites , les lois sont établies , les transgresseurs sont punis. Ira-t-on protester seul contre tout cela , récuser les lois de son pays, et renier la religion de son père? Qui l'oserait On se soumet en silence ; l'intérêt veut qu'on soit de l'avis de celui dont on hérite. On fait donc comme les autres , sauf à rire à son aise en particulier de ce qu'on feint de respecter en public. Voilà, mon-
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seigneur, comme pense le gros des hommes dans la plupart des religions , et surtout dans la vôtre ; et voilà la clef des inconséquences qu*on remarque entre leur morale et leurs actions. Leur croyance n'est qu'apparence, et leurs mœurs sont comme leur foi.
Pourquoi un homme a-t-il inspection sur la croyance d'un autre? et pourquoi l'État a-t-il inspection sur celle des citoyens -^ C'est parce qu'on suppose que la croyance des hommes détermine leur morale , et que des idées qu'ils ont de la vie à venir dépend leur conduite en celle-ci. Quand cela n'est pas , qu'importe ce qu'ils croient ou ce qu'ils font semblant de croire ? L'apparence de la religion ne sert plus qu'à les dispenser d'en avoir une.
Dans la société chacun est en droit de s'informer si un autre se croit obligé d'être juste , et le souverain est en droit d'examiner les^ raisons sur lesquelles chacun fonde celte obligation. De plus, les formes nationales doivent être observées ; c'est sur quoi j'ai beaucoup insisté. Mais, quant aux opinions qui ne tiennent point à la morale , qui n'influent en aucune manière sur les actions , et qui ne tendent point à transgresser les lois , chacun n'a là-dessus que son jugement pour maître, et nul n'a ni droit ni intérêt de prescrire à d'autres sa façon de penser. Si, par exemple, quelqu'un, même constitué en autorité , venait me demander mon sentiment sur la fameuse question de l'hyposiase , dont la Bible ne dit pas un mot , mais pour laquelle tant de grands enfants ont tenu des conciles et tant d'hommes ont été tourmentés * ; après lui avoir dit que je ne l'entends point et ne me soucie point de l'entendre , je le prierais le plus honnêtement que je pourrais de se mêlér de ses affaires ; et , s'il insistait , je le laisserais là.
Voilà le seul principe sur lequel on puisse établir quelque chose de fixe et d'équitable sur les disputes de religion ; sans quoi , chacun posant de son côté ce qui est en question , jamais on ne conviendra de rien , l'on ne s'entendra de la vie ; et la religion , qui devrait faire le bonheur des hommes , fera toujours leurs plus grands maux.
* Hypostase , d'après son étymologie grecque , est un mot qui signî« fie, à la lettre, substance ou essence. Mais il excita autrefois de grands démêlés entre les Grecs, puis entre les Grecs et les Latins, les uns reconnaissant dans la Divinité trois hypostases, les autres prétendant qu'il ne fallait se servir que du terme de personnes. ( Note de M. G. Petit^in^)
A M. DE BEAUMONT
Mais plus les religions vieillissent , plus leur objet se perd de vue ; les subtilités se multiplient ; on veut tout expliquer, tout décider, tout entendre; incessamment la doctrine se raffine, et la morale dépéril toujours plus. Assurément il y a loin de l'esprit du Deutéronome à Tesprit du Talmud et de la Misnab , et de Pesprit de l'Évangile aux querelles sur la Constitution. Saint Thomas demande ' si par la succession des temps les articles de foi se sont multipliés , et il se déclare pour Taffirmative. C'est-à-dire que les docteurs , renchérissant les uns sur les autres , en savent plus que n'en ont dit les apôtres et Jésus-Christ. Saint Paul avoue ne voir qu'obscurément et ne connaître qu'en partie 2. Vraiment nos théologiens sont bien plus avancés que cela ; ils voient tout , ils savent tout : ils nous rendent clair ce qui est obscur dans l'Écriture ; ils prononcent sur ce qui était indécis ; ils nous font sentir, avec leur modestie ordinaire , que les auteurs sacrés avaient grand besoin de leur secours pour se faire entendre , et que le Saint-Esprit n'eût pas su s'expliquer clairement sans eux.
Quand on perd de vue les devoirs de l'homme pour ne s'occuper que des opinions des prêtres et de leurs frivoles disputes , on ne demande plus d'un chrétien s'il craint Dieu , mais s'il est orthodoxe; on lui fait signer des formulaires sur les questions les plus inutiles et souvent les plus inintelligibles ; et quand il a signé y, tout va bien , l'on ne s'informe plus du reste ; pourvu qu'il n'aille pas se faire pendre , il peut vivre au surplus comme il lui plaira ;ses mœurs ne font rien à l'affaire , la doctrine est en sûreté. Quand, la religion en est là , quel bien fait-elle à la société ? de quel avantage est-elle aux hommes? Elle ne sert qu'à exciter entre eux des. dissensions, des troubles, des guerres de toute espèce; à les faire s'entr'égorger pour des logogryphes. Il vaudrait mieux alors n'avoir point de religion , que d'en avoir une si mal entendue. Empêchons-la , s'il se peut , de dégénérer à ce point , et soyons sûrs , malgré les bûchers et les chaînes , d'avoir bien mérité du genre humain.
Supposons que, las des querelles qui le déchirent , il s'assemble pour les terminer et convenir d'une religion commune à tous les peuples , chacun commencera , cela est sûr , par proposer la sienne
* Seconda secondes guœst., 1, art. Vii. » I. Cor. XIII, 9, (2.
LETTRE
comme la seule vraie , la seule raisonnable et démontrée , la seule agréable à Dieu et utile aux hommes : mais ses preuves ne répondant pas là-dessus à sa persuasion, du fnoins au gré des autres sectes, chaque parti n'aura de voix que la sienne, tous les autres se réuniront contre lui ; cela n'est pas moins sûr. La délibération fera le tour de cette manière , un seul proposant, et tous rejetant. Ce n'est pas le moyen d'être d'accord. Il est croyable qu'après bien du temps perdu dans ces altercations puériles , les hommes de sens chercheront des moyens de conciliation. Ils proposeront pour cela de commencer par chasser tous les théologiens de l'assemblée, et il ne leur sera pas difficile de faire voir combien ce préliminaire est indispensable. Cette bonne œuvre faite , ils diront aux peuples : « Tant que vous ne conviendrez pas de quelque « principe, il n'est pas possible même que vous vous entendiez ; « et c'est un argument qui n'a jamais convaincu personne, que « de dire , Vous avez tort , car j'ai raison.
« Vous parlez de ce qui est agréable à Dieu : voilà précisément « ce qui est en question. Si nous savions quel culte lui est le plus « agréable , il n'y aurait plus de dispute entre nous. Vous parlez « aussi de ce qui est utile aux hommes : c'est autre chose; les « hommes peuvent juger de cela. Prenons donc cette utilité pour <i règle , et puis établissons la doctrine qui s'y rapporte le plus. « Nous pourrons espérer d'approcher ainsi de la vérité autant « qu'il est possible à des hommes : car il esta présumer que ce « qui est le plus utile aux créatures est le plus agréable au Créateur.
« Cherchons d'abord s'il y a quelque affinité naturelle entre « nous, si nous sommes quelque chose les uns aux autres. Vous, « juifs , que pensez-vous sur l'origine du genre humain ? Nous « pensons qu'il est sorti d'un même père. Et vous, chrétiens? « Nous pensons là-dessus comme les juifs. Et vous, Turcs? Nous « pensons comme les juifs et les chrétiens. Cela est déjà bon : « puisque les hommes sont tous frères , ils doivent s'aimer comme « tels.
« Dites-nous maintenant de qui leur père commun avait reçu •« l'être; car il ne s'était pas fait tout seul. Du Créateur du ciel et « de la terre. Juifs , chrétiens et Turcs sont d'accord aussi sur ^ cela; c'est encore un très-grand point.
« Et cet homme, ouvrage du Créateur, est-il im être simple ou
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« mixte? est-il formé d'une substance unique ou de plusieurs? « Chrétiens, répondez. II est composé de deux substances, dont « l'une est mortelle , et dont l'autre ne peut mourir. Et vous , « Turcs? Nous pensons de même. Et vous, juifs? Autrefois nos « idées là-dessus étaient fort confuses, comme les expressions de « nos livres sacrés; mais les Esséniens nous ont éclairés, et nous « pensons encore sur ce point comme les chrétiens. »
En procédant ainsi d'interrogations en interrogations sur la Providence divine, sur l'économie de la vie à venir, et sur toutes les questions essentielles au bon ordre du genre humain, ces mêmes hommes , ayant obtenu de tous des réponses presque uniformes , leur diront ( on se souviendra que les théologiens n'y sont plus ) : « Mes amis , de quoi vous tourmentez-vous ? Vous « voilà tous d'accord sur ce qui vous importe : quand vous dif- <t férerez de sentiment sur le reste , j'y vois peu d'inconvénient. « Formez de ce petit nombre d'articles une religion universelle , « qui soit, pour ainsi dire, la religion humaine et sociale que « tout homme vivant en société soit obligé d'admettre. Si quel- « qu'un dogmatise contre elle, qu'il soit banni de la société « comme ennemi de ses lois fondamentales. Quant au reste , sur « quoi vous n'êtes pas d'accord , formez chacun de vos croyances « particulières autant de religions nationales , et suivez-les en « sincérité de cœur : mais n'allez point vous tourmentant pour «les faire admettre aux autres peuples , et soyez assurés que « Dieu n'exige pas cela. Car il est aussi injuste de vouloir les « soumettre à vos opinions qu'à vos lois, et les missionnaires ne « me semblent guère plus sages que les conquérants.
« En suivant vos diverses doctrines , cessez de vous les fîgu- « rer si démontrées , que quiconque ne les voit pas telles soit « coupable à vos yeux de mauvaise foi : ne croyez point que « tous ceux qui pèsent vos preuves et les rejettent soient pour « cela des obstinés que leur incrédulité rende punissables ; ne « croyez point que la raison , l'amour du vrai , la sincérité , soient «t pour vous seuls. Quoi qu'on fasse, on sera toujours porté à « traiter en ennemis ceux qu'on accusera de se refuser à l'évi- « dence. On plaint l'erreur, mais on hait l'opiniâtreté. Donnez la « préférence à vos raisons, à la bonne heure; mais sachez que « ceux qui ne s'y rendent pas ont les leurs.
LETTBE
« Honorez en général tous les fondateurs de vos cultes respec- « tifs; que chacun rende au sien ce qu'il croit lui devoir; mais « qu'fl ne méprise point ceux des autres. Ils ont eu de grands gé- « nies et de grandes vertus : cela est toujours estimable. Ils se « sont dits les envoyés de Dieu ; cela peut être et n'être pas : c'est « de quoi la pluralité ne saurait juger d'une manière uniforme, « les preuves n'étant pas également à sa portée. Mais quand cela- « ne serait pas , il ne faut point les traiter si légèrement d'impos- « teurs. Qui sait jusqu'où les méditations continuelles sur la Di- « vinité j jusqu'où l'enthousiasme de la vertu ont pu , dans leurs « sublimes âmes , troubler l'ordre didactique et rampant des idées « vulgaires? Dans une trop grande élévation la tête tourne, et « l'on ne voit plus les choses comme elles sont. Socrate a cru « avoir un esprit familier, et Ton n'a point osé l'accuser pour « cela d'être un fourbe. Traiterons-nous les fondateurs des peu- « pies, les bienfaiteurs des nations, avec moins d'égards qu'un « particulier?
« Du reste , plus de disputes entre vous sur la préférence de « vos cultes : ils sont tous bons lorsqu'ils sont prescrits par les « lois , et que la religion essentielle s'y trouve ; ils sont mauvais « quand elle ne s'y trouve pas. La forme du culte est la police « des religions et non leur essence , et c'est au souverain qu'il ap- « partient de régler la police dans son pays. »
J'ai pensé, monseigneur, que celui qui raisonnerait ainsi ne serait point un blasphémateur, un impie; qu'il proposerait un moyen de paix juste , raisonnable, utile aux hommes ; et que cela n'empêcherait pas qu'il n'eût sa religion particulière ainsi que les autres , et qu'il n'y fût tout aussi sincèrement attaché. Le vrai croyant, sachant que l'infidèle est aussi un homme , et peut-être un honnête homme, peut sans crime s'intéresser à son sort. Qu'il empêche un culte étranger de s'introduire dans son pays, cela est juste ; mais qu'il ne damne pas pour cela ceux qui ne pensent pas comme lui ; car quiconque prononce un Jugement si téméraire se rend l'ennemi du reste du genre humain. J'entends dire sanscesse qu'il faut admettre la tolérance civile , non la théologique. Je pense tout le contraire ; je crois qu'un homme de bien , dan» quelque religion qu'il vive de bonne foi , peut être sauvé. Mais je ne crois pas pour cela qu'on puisse légitimement introduire en uu
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pays des religions étrangères sans la permission du souverain : car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir aux lois ; et qui désobéit aux lois désobéit à Dieu.
Quant aux religions une fois établies ou tolérées dans un pays, Je crois qu'il est injuste et barbare de les y détruire par la violence, et que le souverain se fait tort à lui-même en maltraitant leurs sectateurs. Il est bien différent d'embrasser une religion nouvelle , ou de vivre dans celle où l'on est né ; le premier cas seul est punissable. On ne doit ni laisser établir une diversité de cultes, ni proscrire ceux qui sont une fois établis ; car un fils n'a jamais tort de suivre la religion de son père. La raison de la tranquillité publique est toute contre les persécuteurs. La religion n'excite jamais de troubles dans un État que quand le parti dominant veut tourmenter le parti faible, ou que le parti faible, intolérant par principes', ne peut vivre en paix avec qui que ce soit. Mais tout culte légitime, c'est-à-dire tout culte où se trouve la religion essentielle , et dont par conséquent les sectateurs ne demandent que d'être soufferts et vivre en paix, n'a jamais causé m révoltes ni guerres civiles, si ce n'est lorsqu'il a fallu se défendre et repousser les persécuteurs. Jamais les protestants n'ont pris les armes en France que lorsqu'on les y a poursuivis. Si l'on eût pu se résoudre à les laisser en paix , ils y seraient demeurés. Je conviens sans détour qu'à sa naissance la religion réformée n'avait pas droit de s'établir en France malgré les lois : mais lorsque , transmise des pères aux enfants , cette religion fut devenue celle d'une partie de la nation française , et que le prince eut solennellement traité avec cette partie par l'édit de Nantes , cet édit devint un contrat inviolable , qui ne pouvait plus être annulé que du commun consentement des deux parties; et depuis ce temps l'exercice de la religion protestante est, selon moi, légitime en France.
Quand il ne le serait pas , il resterait toujours aux sujets l'alternative de sortir du royaume avec leurs biens , ou d'y rester soumis au culte dominant. Mais les contraindre à rester sans les vouloir tolérer, vouloir à la fois qu'ils soient et qu'ils ne soient pas, les priver même du droit de la nature, annuler leurs ma* riages ^, déclarer leurs enfants bâtards... En ne disant que ce qui ^est, j'en dirais trop; il faut me taire.
» Dans un arrêt du parlement de Toulouse concernant l'affaire de Tin-
. Voici du moins ce que je puis dire. En considérant la seule raison d'État, peut-être a-t-on bien fait d'ôter aux protestants français tous leurs chefs : mais il fallait s'arrêter là. Les maximes politiques ont leurs applications et leurs distinctions. Pour prévenir les dissensions qu'on n'a plus à craindre, on s'ôte des ressources dont on aurait grand besoin. Un parti qui n'a plus ni grands ni noblesse à sa tête, quel mal peut-il faire dans un royaume tel que la France Examinez toutes vos précédentes guerres appelées guerres de religion; vous trouverez qu'il n'y en a pas une qui n'ait eu sa cause à la cour et dans les intérêts des grands : des intrigues de cabinet brouillaient les affaires , et puis les chefs ameutaient les peuples au nom de Dieu. Mais quelles intrigues , quelles cabales peuvent former des marchands et des paysans? Comment s'y prendront-ils pour susciter un parti dans un pays où l'on ne veut que des valets ou des maîtres , et où l'égalité est inconnue ou en horreur? Un marchand proposant de lever des troupes peut se faire écouter en Angleterre , mais il fera toujours rire des Français ^.
fortuné Calas , on reproche aux protestants de faire entrt eux des mariages qui , selon les protestants , ne sont que des actes civils , et par conséquent soumis entièrement, pour la forme et les effets, à la volonté du roi.
Ainsi de ce que, selon les protestants, le mariage est un acte civil, il s'ensuit qu'ils sont obligés de se soumettre à la volonté du roi , qui en fait un acte de la religion catholique. Les protestants, pour se marier^ sont légitimement tenus de se faire catholiques , attendu que , selon eux , le mariage est un acte civil. Telle est la manière de raisonner de messieurs du parlement de Toulouse.
La France est un royaume si vaste , que les Français se sont mis dans l'esprit que le genre humain ne devait point avoir d'autres lois que les leurs. Leurs parlements et leurs tribunaux paraissent n'avoir aucune idée du droit naturel ni du droit des gens; et il est à remarquer que, dans tout ce grand royaume où sont tant d'universités, tant de collèges, tant d'académies , et où l'on enseigne avec tant d'importance tant d'inutilités , il n'y a pas une seule chaire de droit naturel. C'est le seul peuple de l'Europe qui ait regardé cette étude comme n'étant bonne à rien *.
' Le seul cas qui force un peuple ainsi dénué de chefs à prendre les armes, c'est quand, réduit au désespoir par ses persécuteurs, il voit qu'il
* Il existe maintenant au Collège royal, à Paris, une chaire de di^oit de la nature et des gens. Une ordonnance royale du 24 mars 1819 , fondée sur une loi du 23 ventôse an xii (mars 1804;, a établi à l'École de droit, à Paris ri» un professeur des éléments du droit naturel, du droit des gens, et du droit public général ; 2° un professeur d'histoire philosophique du droit romain et dti droit français ; 3° un professeur d'économie politique. (Ed.)
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Si j'étais roi, non ; ministre, encore moins; mais homme puissant en France, je dirais : Tout tend parmi nous aux emplois, aux ctiarges; tout veut acheter le droit de mal faire : Paris et la cour engouffrent tout. Laissons ces pauvres gens remplir le vide des provinces ; qu'ils soient marchands, et toujours marchands ; laboureurs, et toujours laboureurs. Ne pouvant quitter leur état, ils en tireront le meilleur parti possible ; ils remplaceront les nôtres dans les conditions privées dont nous cherchons tous à sortir; ils feront valoir le commerce et l'agriculture, que tout nous fait abandonner; ils alimenteront notre luxe; ils travailleront, et nous jouirons.
Si ce projet n'était pas plus équitable que ceux qu'on suit, il serait du moins plus humain, et sûrement il serait plus utile. C'est moins la tyrannie et c'est moins l'ambition des chefs, que ce ne sont leurs préjugés et leurs courtes vues , qui font le malheur des nations.
Je finirai par transcrire une espèce de discours qui a quelque rapport à mon sujet, et qui ne m'en écartera pas longtemps.
Un parsi de Surate , ayant épousé en secret une musulmane ^, fut découvert , arrêté ; et ayant refusé d'embrasser le mahométisme , il fut condamné à mort. Avant d'aller au supplice , il parla ainsi à ses juges :
« Quoi! vous voulez m'ôter la vie! Eh! de quoi me punissez- « vous? J'ai transgressé ma loi plutôt que la vôtre : ma loi parle « au cœur et n'est pas cruelle ; mon crime a été puni par le blâme ^ « de mes frères. Mais que vous ai-je fait pour mériter de mourir? « Je vous ai traités comme ma famille, et je me suis choisi une « sœur parmi vous ; je l'ai laissée libre dans sa croyance , et elle « a respecté la mienne pour son propre intérêt : borné sans regret « à elle seule , je l'ai honorée comme l'instrument du culte qu'exige a l'auteur de mon être : j'ai payé par elle le tribut que tout homme K doit au genre humain : Tamour me Ta donnée , et la vertu me
ne reste plus de choix que dans la manière de périr. Telle fut, au commencement de ce siècle, la guerre des camisards. Alori on est tout étonné de la force qu'un parti méprisé tire de son désespoir : c'est ce que jamais les persécuteurs n'ont su calculer d'avance. Cependant de telles guerres coûtent tant de sang, qu'ils devraient bien y songer avant de les rendreinévi tables.
LETTRE
« la rendait chère ; elle n'a point vécu dans la servitude , elle a « possédé sans partage le cœur de son époux ; ma faute n'a pas « moins fait son bonheur que le mien.
« Pour expier une faute si pardonnable , vous m'avez voulu ren- « dre fourbe et menteur ; vous m'avez voulu forcer à professer « vos sentiments, sans les aimer et sans y croire : comme si. le « transfuge de nos lois eût mérité de passer sous les vôtres , vous « m'avez fait opter entre le parjure et la mort; et j'ai choisi, car « je ne veux pas vous tromper. Je meurs donc , puisqu'il le faut ; « mais je meurs digne de revivre et d'animer un autre homme « juste. Je meurs martyr de ma religion , sans craindre d'entrer « après ma mort dans la vôtre. Puissé-je renaître chez les musul- « mans pour leur apprendre à devenir humains , cléments , équi- « tables ; car servant le même Dieu que nous servons , puisqu'il n'y « en a pas deux, vous vous aveuglez dans votre zèle en tourmen- « tant ses serviteurs, et vous n'êtes cruels et sanguinaires que « parce que vous êtes inconséquents.
« Vous êtes des enfants qui, dans vos jeux , ne savez que faire « du mal aux hommes. Vous vous croyez savants , et vous ne « savez rien de ce qui est de Dieu. Vos dogmes récents sont-ils « convenables à celui qui est et qui veut être adoré de tous les « temps ? Peuples nouveaux, comment osez-vous parler de la reli- « gion devant nous? Nos rites sont aussi vieux que les astres; « les premiers rayons du soleil ont éclairé et reçu les homma- « ges de nos pères. Le grand Zerdust a vu l'enfance du monde , « il a prédit et marqué l'ordre de l'univers : et vous , hommes M d'hier, vous voulez être nos prophètes ! Vingt siècles avant « Mahomet , avant la naissance d'Ismaêl et de son père , les mages « étaient antiques ; nos livres sacrés étaient déjà la loi de l'Asie « et du monde , et trois grands empires avaient successivement « achevé leur long cours sous nos ancêtres avant que les vôtres « fussent sortis du néant.
« Voyez , hommes prévenus, la différence qui est entre vous et « nous. Vous vous dites croyants , et vous vivez en barbares. Vos « institutions , vos lois, vos cultes, vos vertus même, tourmen- « tent l'homme et le dégradent : vous n'avez que de tristes devoirs « à lui prescrire , des jeûnes , des privations , des combats , des « mutilations , des clôtures : vous ne savez lui faire un devoir que
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« de ce qui peut Taffliger et le contraindre : vous lui faites haïr la « vie et les moyens de la conserver : vos femmes sont sans hora- « mes , vos terres sont sans culture : vous mangez les animaux et « vous massacrez les humains; vous aimez le sang , les meurtres : « tous vos établissements choquentla nature , avilissent l'espèce hu- « maine; et, sous le double joug du despotisme et du fanatisme , « vous récrasez de ses rois et de ses dieux.
« Pour nous , nous sommes des hommes de paix , nous ne fai- « sons ni ne voulons aucun mal à rien de ce qui respire , non pas « même à nos tyrans; nous leur cédons sans regret le fruit de nos « peines, contents de leur être utiles et de remplir nos devoirs. « Nos nombreux bestiaux couvrent vos pâturages ; les arbres planât tés par nos mains vous donnent leurs fruits et leurs ombres ; vos « terres que nous cultivons vous nourrissent par nos soins ; un « peuple simple et doux multiplie sous vos outrages , et tire pour « vous la vie etTabondance du sein de la mère commune, où vous « ne savez rien trouver. Le soleil , que nous prenons à témoin de « nos œuvres, éclaire notre patience et vos injustices ; il ne se « lève point sans nous trouver occupés à bien faire, et en se cou- « chant il nous ramène au sein de nos familles nous préparer à de « nouveaux travaux.
« Dieu seul sait la vérité. Si malgré tout cela nous nous trom- « pons dans notre culte, il est toujours peu croyable que nous « soyons condamnés à l'enfer, nous qui ne faisons que du bien sur K la terre , et que vous soyez les élus de Dieu , vous qui n'y fai- « tes que du mal. Quand nous serions dans l'erreur, vous devriez « la respecter pour votre avantage. Notre piété vous engraisse , « et la vôtre vous consume ; nous réparons le mal que vous fait a une religion destructive. Croyez-moi , laissez-nous un culte « qui vous est utile : craignez qu'un jour nous n'adoptions le vôtre ; « c'est le plus grand mal qui vous puisse arriver, »
J'ai tâché, monseigneur, de vous faire entendre dans quel esprit a été écrite la Profession de foi du vicaire savoyard , et les considérations qui m'ont porté à la publier. Je vous demande à présent à quel égard vous pouvez qualifier sa doctrine de blasphématoire , d'impie, d'abominable, et ce que vous y trouvez de scandaleux et de pernicieux au genre humain. J'en dis autant à ceux qui m'accusent d'avoir dit ce qu'il fallait taire , et d'avoir voulu trou-
LETTBE
hier l'ordre public ; imputation vague et téméraire , avec laquelle ceux qui ont le moins réfléchi sur ce qui est utile ou nuisible indisposent d'un mot le public crédule contre un auteur bien intentionné. Est-ce apprendre au peuple à ne rien croire, que le rappeler à la véritable foi qu'il oublie ? Est-ce troubler l'ordre, que renvoyer chacun aux lois de son pays? Est-ce anéantir tous les cultes, que borner chaque peuple au sien ? Est-ce ôter celui qu'on a, que ne vouloir pas qu'on en change? Est-ce se jouer de toute religion, que respecter toutes les rehgions? Enfin, est-il donc si essentiel à chacune de haïr les autres , que , cette haine ôtée , tout soit ôté?
Voilà pourtant ce qu'on persuade au peuple quand on veut lui faire prendre son défenseur en haine , et qu'on a la force en main. Maintenant, hommes cruels, vos décrets, vos bûchers, vos mandements , vos journaux , le troublent et l'abusent sur mon compte. Il me croit un monstre, sur la foi de vos clameurs. Mais vos clameurs cesseront enfin ; mes écrits resteront malgré vous, pour votre honte : les chrétiens , moins prévenus , y chercheront avec surprise les horreurs que vous prétendez y trouver ; ils n'y verront , avec la morale de leur divin Maitre , que des leçons de paix, de concorde et de charité. Puissent-ils y apprendre à être plus justes que leurs pères ! Puissent les vertus qu'ils y auront prises me venger un jour de vos malédictions !
A l'égard des objections sur les sectes particulières dans lesquelles l'univers est divisé, que ne puis-je leur donner assez de force pour rendre chacun moins entêté de la sienne et moins ennemi des autres, pour porter chaque homme à l'indulgence , à la douceur, par cette considération si frappante et si naturelle que , s'il fût né dans un autre pays, dans une autre secte, il prendrait infaiUiblement pour l'erreur ce qu il prend pour la vérité, et pour la vérité ce qu'il prend pour l'erreur ! Il importe tant aux hommes de tenir moins aux opinions qui les divisent qu'à celles qui les unissent ! Et , au contraire , négligeant ce qu'ils ont de commun , ils s'acharnent aux sentiments particuliers avec une espèce de rage ; ils tiennent d'autant plus à ces sentiments qu'ils semblent moins raisonnables ; et chacun voudrait suppléer, à force de confiance , à l'autorité que la raison refuse à son parti. Ainsi, d'accord au fond sur tout ce qui nous intéresse , et dont on ne tient aucun compte ,
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on passe la yie à disputer, à chicaner, à tourmenter, à persécuter, à se battre pour les choses qu'on entend le moins , et qu'il est le moins nécessaire d'entendre ; on entasse en vain décisions sur décisions ; on plâtre en vain leurs contradictions d'un jargon inintelligible; on trouve chaque jour de nouvelles questions à résoudre , chaque jour de nouveaux sujets de querelles , parce que chaque doctrine a des branches infinies , et que chacun , entêté de sa petite idée, croit essentiel ce qui ne l'est point , et néglige l'essentiel véritable. Que si on leur propose des objections qu'ils ne peuvent résoudre, ce qui, vu l'échafaudage de leurs doctrines, devient plus facile de jour en jour, ils se dépitent comme des enfants ; et parce qu'ils sont plus attachés à leur parti qu'à la vérité, et qu'ils ont plus d'orgueil que de bonne foi, c'est sur ce qu'ils peuvent le moins prouver qu'ils pardonnent le moins quelque doute.
Ma propre histoire caractérise mieux qu'aucune autre le jugement qu'on doit porter des chrétiens d'aujourd'hui : mais comme elle en dit trop pour être crue , peut-être un jour fera-t-elle porter un jugement tout contraire ; un jour peut-être ce qui fait aujourd'hui l'opprobre de mes contemporains fera leur gloire, et les simples qui liront mon livre diront avec admiration : Quels temps angéliques ce devaient être ceux où un tel livre a été brûlé comme impie , et son auteur poursuivi comme un malfaiteur ! sans doute alors tous les écrits respiraient la dévotion la plus sublime , et la terre était couverte de saints.
Mais d'autres livres demeureront. On saura , par exemple , que ce même siècle a produit un panégyriste de la Saint- Barthélémy , Français, et , comme on peut bien croire , homme d'Église , sans que ni parlement ni prélat ait songé même à lui chercher querelle *. Alors , en comparant la morale des deux livres et le sort
* (( L'abbé Novi de Caveyrac , né à Nîmes en 1713 , ne fut point le panégyriste de la Saint-Barthélemy ; bien loin de là : dans une Disserta^ tion sur cette fatale journée, publiée à la suite d'une Apologie de Louis XIF et de son conseil sur la révocation de Védit de Nantes (1758 , in-8° ) , il dit formellement que « quand on enlèverait à cette jourf née les trois quarts des horribles excès qui l'ont accompagnée , elle serait « encore assez affreuse pour être détestée de tous ceux en qui tout senti- « ment d'humanité n'est pas entièrement éteint. » Voltaire fut le premier qui désigna cette Dissertation par le titre à'Jpologie de la Saint Barthé-
LETTRE
des deux auteurs, on pourra changer de langage et tirer une autre conclusion.
Les doctrines abominables sont celles qui mènent au crime , au meurtre , et qui font des fanatiques. Eh ! qu'y a-t-il de plus abominable au monde que de mettre l'injustice et la violence en système , et de les faire découler de la clémence de Dieu ? Je m'abstiendrai d'entrer ici dans un parallèle qui pourrait vous déplaire : convenez seulement , monseigneur, que si la France eût professé la religion du prêtre savoyard , cette religion si simple et si pure > qui fait craindre Dieu et aimer les hommes , des fleuves de sang n'eussent point si souvent inondé les champs français ; ce peuple si doux et si gai n'eût point étonné les autres de ses cruautés dans tant de persécutions et de massacres, depuis l'inquisition de Toulouse ' jusqu'à la Saint-Bar thélemy, et depuis les guerres des Albigeois jusqu'aux Dragonnades ; le conseiller Anne du Bourg n'eût point été pendu pour avoir opiné à la douceur envers les réformés ; les habitants de Mérindole et de Cabrières n'eussent point été mis à mort par arrêt du parlement d'Aix ; et , sous nos yeux, l'innocent Galas, torturé par les bourreaux , n'eût point péri sur la roue. Revenons à présent, monseigneur, à vos censures, et aux raisons sur lesquelles vous les fondez.
Ce sont toujours des hommes, dit le vicaire, qui nous attes-
lemy , et il faut croire que c*est sur son autorité que Rousseau , qui sans doute n'avait pas lu l'ouvrage de Caveyrac , tient sur son compte le même langage. Cet abbé, dans tous ses écrits , champion décidé de Tintolérance , n'a rien par lui-même qui le recommande à la postérité ; mais justice est due à tous : et puisqu'il est vrai que sa Dissertation n'est rien moins qu'un panégyrique y Ton éprouve quelque satisfaction à justifier un Français, prêtre ou laïque, d'une accusation aussi grave. ( i^a;/ra «7 d'une note de M. G. Petitàin. )
* Il est vrai que Dominique, saint espagnol, y eut grande part. Le saint, selon un écrivain de son ordre , eut la charité , prêchant contre 4es Albigeois , de s'adjoindre de dévotes personnes , zélées pour la foi , lesquelles prissent le soin d'extirper corporellement et par le glaive matériel les hérétiques qu'il n'aurait pu vaincre avec le glaive de la parole de Dieu : Ob caritaiem, prœdicans contra Alhienses, in adjutorium sumpsit guasdam devotas personas^ zelantes pro fide , quœ cor pora Hier illos hœreticos gladio materiali expugnarent, quos ipse gladio verbi Dei amputare'non posset. ( Anton, in Chron. P. lll, tit. 23, cap. xiv, § 2. ) Cette charité ne ressemble guère à celle du vicaire : aussi a-t-elle un prix bien différent ; Tune fait décréter, et l'autre canoniser ceux qui la professent.
A M. DB BEAUMONT
tent la parole de Dieu , et qui nous Tattestent en des langues qui nous sont inconnues. Souvent, au contraire , nous aurions grand besoin que Dieu nous attestât la parole des hommes ; il est bien sûr au moins qu'il eût pu nous donner la sienne , sans se servir d'organes si suspects. Le vicaire se plaint qu'il faille tant de témoignages humains pour certifier la parole divine : Que d'hommes , dit-il , entre Dieu et moi * /
Vous répondez : Pour que cette plainte fût sensée , M, T, C. F. , il faudrait pouvoir conclure que la révélation est fausse dés qu*elle n*a point été faite à chaque homme en particulier; il faudrait pouvoir dire : Dieu ne peut exiger de moi que je croie ce qu'on m'assure qu'il a dit , dés que ce n*est pas directement à moi qu'il a adressé sa parole ' .
Et, tout au contraire , cette plainte n'est sensée qu'en admettant la vérité de la révélation : car si vous la supposez fausse , quelle plainte avez- vous à faire du moyen dont Dieu s'est servi , puisqu'il ne s'en est servi d'aucun? Vous doit-il compte des tromperies d'un imposteur? Quand vous vous laissez duper, c'est votre faute, et non pas la sienne. Mais lorsque Dieu, maître du choix de ses moyens, en choisit par préférence qui exigent de notre part tant de savoir et de si profondes discussions , le vicaire a-t-il tort de dire : « Voyons toutefois , examinons , comparons , véritîons. « Oh ! si Dieu eût daigné me dispenser de tout ce travail , l'en « aurais-je servi de moins bon cœur** ? »
Monseigneur, votre mineure est admirable : il faut la transcrire ici tout entière : j'aime à rapporter vos propres termes : c'est ma plus grande méchanceté.
Mais n^est il donc pas une infinité de faits , même antérieurs à celui de la révélation chrétienne, dont Userait absurde de douter? Par quelle autre voie que celle des témoignages humains l'auteur lui-même a- 1- il donc connu cette Sparte, cette Athènes , cette Rome dont il vante si souvent et avec tant d'assurance les lois , les mœurs
* Emile, page 533, éd. Didot) Chefs-d'œuvre de la littérature française ), » Mandement , § xv.
I ** Emile, page 333, éd. Didot ( Chefs-d'œuvre de la littérature fran'
çaise ).
LETTRE
les héros? Que d'hommes entre lui et les historiens qui ont con serré la mémoire de ces événements î
Si la matière était moins grave et que j'eusse moins de respect pour vous, cette manière de raisonner me fournirait peut-être l'occasion d'égayer un peu mes lecteurs : mais à Dieu ne plaise (;ue j'oublie le ton qui convient au sujet que je traite et à l'homme à qui je parle ! Au risque d'être plat dans ma réponse , il me suffit de montrer que vous vous trompez.
Considérez donc, de grâce, qu'il est tout à fait dans l'ordre que des faits humains soient attestés par des témoignages humains ; \ls ne peuvent l'être par nulle autre voie : je ne puis savoir que Sparte et Rome ont existé que parce que des auteurs contemporains me le disent ; et entre moi et un autre homme qui a vécu loin de moi, il faut nécessairement des intermédiaires. Mais pourquoi en faut il entre Dieu et moi? et pourquoi en faut-il de si éloignés , qui en ont besoin de tant d'autres? Est-il simple , est-il naturel que Dieu ait été chercher Moïse pour parler à Jean-Jacques Rousseau? ':
D'ailleurs nul n'est obligé , sous peine de damnation , de croire que Sparte ait existé ; nul , pour en avoir douté , ne sera dévoré des flammes éternelles. Tout fait dont nous ne sommes pas les témoins n'est établi pour nous que sur des preuves morales, et toute preuve morale est susceptible de plus et de moins. Croirai-je que la justice divine me précipite à jamais dans l'enfer, uniquement pour n'avoir pas su marquer bien exactement le point où une telle preuve devient invincible ?
S'il y a dans le monde une histoire attestée, c'est celle des vampires : rien n'y manque , procès-verbaux, certificats de notables , de chirurgiens , de curés , de magistrats ; la preuve juridique est des plus complètes. Avec cela , qui est-ce qui croit aux vampires ? Serons-nous tous damnés pour n'y avoir pas cru ?
Quelque attestés que soient, au gré même de l'incrédule Cicéron, plusieurs des prodiges rapportés par Tite-Live, je les regarde comme autant de fables, et sûrement je ne suis pas le seul. Mon expérience constante et celle de tous les hommes est plus forte en ceci que le témoignage de quelques-uns. Si Sparte et Rome ont été des prodiges elles-mêmes, c'étaient des prodiges dans le genre moral ; et comme on s'abuserait en Laponiede fixer à quatre
A M. DE BEAUMONT
pieds la stature naturelle de Thomme , on ne s'abuserait pas nnoins parmi nous de fixer la mesure des âmes humaines sur celle des gens que l'on voit autour de soi.
Vous vous souviendrez , s'il vous plaît , que je continue ici d'examiner vos raisonnements en eux-mêmes , sans soutenir ceux que vous attaquez. Après ce mémoratif nécessaire, je me permettrai sur votre manière d'argumenter encore une supposition.
Un habitant de la rue Saint-Jacques vient tenir ce discours à monsieur l'archevêque de Paris : « Monseigneur , je sais que vous « ne croyez ni à la béatitude de saint Jean de Paris , ni aux mi- « racles qu'il a plu à Dieu d'opérer en public sur sa tombe , à la «t vue de la ville du monde la plus éclairée et la plus nombreuse ; « mais je crois devoir vous attester que je viens de voir ressusciter « le saint en personne , dans le lieu où ses os ont été déposés, w
L'homme de la rue Saint-Jacques ajoute à cela le détail de toutes les circontances qui peuvent frapper le spectateur d'un pareil fait. Je suis persuadé qu'à l'ouïe de cette nouvelle , avant de vous expliquer sur la foi que vous y ajoutez, vous commencerez par interroger celui qui l'atteste , sur son état , sur ses sentiments , sur son confesseur , sur d'autres articles semblables ; et lorsqu'à son air comme à ses discours vous aurez compris que c'est un pauvre ouvrier , et que , n'ayant point à vous montrer de billet de confession , il vous confirmera dans l'opinion qu'il est janséniste , <t Ah! ah ! lui direz-vous d'un air railleur, vous êtes convulsion- « naire , et vous avez vu ressusciter saint Paris ! cela n'est pas fort « étonnant ; vous avez tant vu d'autres merveilles ! »
Toujours dans ma supposition , sans doute il insistera : il vous dira qu'il n'a point vu seul le miracle ; qu'il avait deux ou trois personnes avec lui qui ont vu la même chose , et que d'autres à qui il l'a voulu raconter disent l'avoir aussi vu eux-mêmes. Làdessus vous demanderez si tous ces témoins étaient jansénistes. « Oui , monseigneur , dira-t-il ; mais n'importe , ils sont en nom- « brc suffisant, gens de bonnes mœurs , de bon sens , et non récu- <c sables ; la preuve est complète, et rien ne manque à notre dé- « claration pour constater la vérité du fait. «
D'autres évêques moins charitables enverraient chercher un commissaire , et lui consigneraient le bon homme honoré de la vision glorieuse , pour en aller rendre grâce à Dieu aux Petites-Mai-
LETTBE
sons. Pour vous , monseigneur, plus humain , mais non puis crédule , après une grave réprimande vous vous contenterez de lui dire : « Je sais que deux ou trois témoins , honnêtes gens et de « bon sens , peuvent attester la vie ou la mort d'un homme ; « mais je ne sais pas encore combien il en faut pour constater la « résurrection d'un janséniste. En attendant que je l'apprenne, allez, « mon enfant, tachez de fortifier votre cerveau creux. Je vous « dispense du jeûne , et voilà de quoi vous faire de bon bouillon. «
C'est à peu près , monseigneur, ce que vous diriez , et ce que dirait tout autre homme sage à votre place. D'où je conclus que, même selon vous, et selon tout autre homme sage, les preuves morales suffisantes pour constater les faits qui sont dans l'ordre des possibilités morales ne suffisent plus pour constater des faits d'un autre ordre et purement surnaturels : sur quoi je vous laisse juger vous-même de la justesse de votre comparaison.
Voici pourtant la conclusion triomphante que vous en lirez contre moi : Son scepticisme n'est donc ici fondé que sur Vintérêt de son incrédulité Monseigneur , si jamais elle me procure un évêché de cent mille livres de rente, vous pourrez parler de l'intérêt de mon incrédulité.
Continuons maintenant à vous transcrire , en prenant seulement la peine de restituer, au besoin , les passages de mon livre que vous tronquez.
« Qu'un homme , ajoute t-îl plus loin , vienne nous tenir ce « langage : Mortels , je vous annonce les volontés du Très-Haut : « reconnaissez à ma voix celui qui m'envoie. J'ordonne au soleil « de changer son cours , aux étoiles de former un autre arrantt gement, aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, à la «t terre de prendre un autre aspect : à ces merveilles , qui ne re- « connaîtra pas à l'instant le maître de la nature ? » Qui ne croirait , M. T. C. F. , que celui qui s*exprime de la sorte ne demande qu'à voir des miracles pour être chrétien?
Bien plus que cela, monseigneur, puisque je n'ai pas même besoin de miracles pour être chrétien.
Écoutez toutefois ce qu'il ajoute : « Reste enfin , dit-il , l'exa- « men le plus important dans la doctrine annoncée : car , puisque
' Mandement, S xv.
A M. DE BEAUMONT
« ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles prétendent « que le diable les imite quelquefois , avec les prodiges les mieux « constates nous ne sommes pas plus avancés qu'auparavant ; et « puisque les magiciens de Pharaon osaient , en présence même <c de Moïse, faire les mêmes signes qu'il faisait par Tordre exprès « de Dieu, pourquoi, dans son absence , n'eussent-ils pas, aux mê- « mes titres , prétendu la même autorité ? Ainsi donc, après avoir « prouvé la doctrine par le miracle , il faut prouver le miracle a par la doctrine , de peur de prendre l'œuvre du démon pour « l'œuvre de Dieu \ Que faire en pareil cas pour éviter le diallèle ? « Une seule chose, revenir au raisonnement , et laisser là les mi- « racles. Mieux eût valu n'y pas recourir. «
C'est dire : Qu'on me montre des miracles» et je croirai. Oui, monseigneur , c'est dire : Qu'on me montre des miracles , et je croirai aux miracles. C'est dire ; Qu'on me montre des miracles , et je refuserai encore de croire. Oui , monseigneur , c'est dire , selon le précepte même de Moïse * : Qu'on me montre des miracles , et je refuserai encore de croire une doctrine absurde et déraisonnable qu'on voudrait étayer par eux. Je croirai plutôt à la magie, que de reconnaître la voix de Dieu dans des leçons contre la raison.
J'ai dit que c'était là du bon sens le plus simple , qu'on n'obscurcirait qu'avec des distinctions tout au moins très-subtiles ; c'est encore une de mes prédictions ; en voici l'accomplissement.
Quand une doctrine est reconnue vraie , divine , fondée sur une révélation certaine , on s'en sert pour juger des miracles , c'està-dire, pour rejeter les prétendus prodiges que des imposteurs voudraient opposer à cette doctrine. Quand il s'agit d'une dotjrine nouvelle qu'on annonce comme émanée du sein de Dieu , les miracles sont produits en preuves ; c'est-à-dire que celui qui prend la qualité d'envoyé du Très-Haut confirme sa mission , sa prédication par des miracles , qui sont le témoignage même de la Divinité. Ainsi la doctrine et les miracles sont des arguments respectifs dmt
• Je suis forcé de confondre ici la note avec le texte , à l'imitation sjô M. de Beaumont. Le lecteur pourra consulter l'un et l'autre dans le livre même. (Voyez pag. 556 et 337, éd. Didot, Chefs-d'œuvre de la littérature française. )
^ Deutéron., chap. xiii.
LETTRE
on fait usage selon les divers points de vue ou Von se place dans Vétude et dans l'enseignement de la religion. Il ne se trouve là ni abus du raisonnement , ni sophisme ridicule , ni cercle vicieux ^
Le lecteur en jugera : pour moi , je n'ajouterai pas un seul mot. J'ai quelquefois répondu ci-devant avec mes passages ; mais c'est avec le vôtre que je veux vous répondre ici.
Où est donc , M. T. C. F. , la bonne foi philosophique dont se pare cet écrivain ?
Monseigneur, je ne me suis jamais piqué d'ime bonne foi philosophique, car je n'en connais pas de telle : je n'ose même plus trop parler de la bonne foi chrétienne , depuis que les soi-disant chrétiens de nos jours trouvent si mauvais qu'on ne supprime pas les objections qui les embarrassent. Mais, pour la bonne foi pure et simple , je demande laquelle, de la mienne ou de la vôtre, est la plus facile à trouver ici.
Plus j'avance , plus les points à traiter deviennent intéressants. Il faut donc continuer à vous transcrire. Je voudrais , dans des discussions de cette importance, ne pas omettre un de vos mots.
On croirait qu'après les plus grands efforts pour dècrèditer les témoignages humains qui attestent la révélation chrétienne , le même auteur y défère cependant de la manière la plus posi tive , la plus solennelle.
On aurait raison sans doute , puisque je tiens pour révélée toute doctrine où je reconnais l'esprit de Dieu. Il faut seulement ôter l'amphibologie de votre phrase ; car si le verbe rélatif y défère se rapporte à la révélation chrétienne , vous avez raison ; mais s'il se rapporte aux témoignages humains , vous avez tort. Quoi qu'il en soit, je prends acte de votre témoignage contre ceux qui osent dire que je rejette toute révélation ; comme si c'était rejeter une doctrine que de la reconnaître sujette à des difficultés insolubles à l'esprit humain ; comme si c'était la rejeter que ne pas l'admettre sur le témoignage des hommes , lorsqu'on a d'autres preuves équivalentes ou supérieures qui dispensent de celle-là! li est vrai que vous dites conditionnellement , On croirait : mais OJi croirait signifie on croit y lorsque la raison d'exception pour ne
' Mandement , S xvi.
A M. DE BEAUMOINT.
pas croire se réduit à rien , comme on verra ci-après de la vôtre. Commençons par la preuve affirmative.
]l faut, pour vous en convaincre, M. T. C. F., et en même temps pour vous édifier, mettre sous vos ijeux cet endroit de son ouvrage : « J'avoue que la majesté des Écritures m'étonne ; la « sainteté de l'Évangile ' parle à mon cœur. Voyez les livres des « philosophes : avec toute leur pompe , qu'ils sont petits près de ce- « lui-là! Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si simple soit « l'ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l'histoire « ne soit qu'un homme lui-même ? Est-ce là le ton d'un enthou- « siaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pu- « reté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instruc- « lions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde •t sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit ! quelle finesse K et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses pas- « sions! Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et « mourir sans faiblesse et sans ostentation - ? Quand Platon peint « son juste imaginaire couvert de tout l'opprobre du crime et « digne de tous les prix de la vertu , il peint trait pour trait Jésus- « Christ : la ressemblance est si frappante , que tous les Pères « l'ont sentie , et qu'il n'est pas possible de s'y tromper. Quels « préjugés , quel aveuglement ne faut-il point avoir, pour oser t comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie î Quelle distance K de l'un à l'autre ! Socrate mourant sans douleurs , sans ignomir nie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage; et si cette « facile mort n'eût honoré sa vie , on douterait si Socrate , avec « tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. Il inventa, dit- « on, la morale : d'autres avant lui l'avaient mise en pratique; « il ne (it que dire ce qu'ils avaient fait ; il ne fit que mettre en
' La négligence avec laquelle M. de Beaumont me transcrit lui a fait faire ici deux changements dans une ligne : il a mis la majesté de l'Écriture au lieu de la majesté des Écritures , et il a mis la sainteté de VÉcriture au lieu de la sainteté de l'Évangile» Ce n'est pas , à la vérité , me faire dire des hérésies, mais c'est me faire parler bien niaisement.
2 Je remplis, selon ma coutume, les lacunes faites par M. de Beaumont ; non qu'absolument celles qu'il fait ici soient insidieuses comme en d'autre* endroits , mais parce que le défaut de suite et de liaison affaiblit le passage quand il est tronqué, et aussi parce que mes persécuteurs supprimant avec soin tout ce que j'ai dit de si bon cœur en faveur de la religion , il est bon de le rétablir à mesure que l'occasion s'en trouve.
tt leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate « eût dit ce que c*était que justice ; Léonidas était mort pour son « pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie ; « Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant « qu'il eût défini la vertu , Sparte abondait en hommes vertueux. « Mais où Jésus avait-il pris parmi les siens cette morale élevée et « pure , dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du: « plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre , « et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de o tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquille- « ment avec ses amis est'la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de « Jésus expirant dans les tourments , injurié , raillé , maudit de a tout un peuple , est la plus horrible qu'on puisse craindre. Soft crate prenant la coupe empoisonnée bénit celui qui la lui préce sente et qui pleure. Jésus, au milieu d'un supplice affreux , prie « pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de So- « crate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. « Dirons-nous que l'histoire de l'Évangile est inventée à plaisir ? « Non , ce n'est pas ainsi qu'on invente ; et les faits de Socrate , tt dont personne ne doute , sont moins attestés que ceux de Jésusce Christ. Au fond , c'est reculer la difficulté sans la détruire. Il K serait plus inconcevable que plusieurs hommes d'accord eus- « sent fabriqué ce livre , qu'il ne l'est qu'un seul en ait fourni le « sujet. Jamais des auteurs juifs n'eussent trouvé ni ce ton ni « cette morale ; et l'Évangile a des caractères de vérité si grands , a si frappants , si parfaitement inimitables , que l'inventeur en sert rait plus étonnant que le héros *. »
Il serait difficile» M. T. C. F., de rendre un plus bel hommage a V authenticité de V Évangile ^ Je vous sais gré, monseigneur, de cet aveu; c'est une injustice que vous avez de moins que les autres. Venons maintenant à la preuve négative qui vous fait dire on croirait , au lieu d'on croit.
Cependant Vauteur ne la croit qu*en conséquence des témoignages humains. Vous vous trompez, monseigneur ; je la reconnais en conséquence de l'Évangile, et de la sublimité que j'y vois sans
• Éraile) page 369, éd. Didot ( Chefs-d'œuvre de la littérature frati' çaise ) .
» Mandement, § xvu.
A M. DE BEAUMONT
qu'on me l'atteste. Je n'ai pas besoin qu'on m'affirme qu'il y a un Évangile, lorsque je le tiens. Ce sont toujours des hoynmes qui lui rapportent ce que d'autres hommes ont rapporté. Et point du tout; on ne me rapporte point que l'Évangile existe , je le vois de mes propres yeux; et quand tout l'univers me soutiendrait qu'il n'existe pas , je saurais très-bien que tout l'univers ment ou se trompe. Que d'hommes entre Dieu et luiî Pas un seul. L'Évangile est la pièce qui décide, et cette pièce est entre mes mains. De quelque manière qu'elle y soit venue et quelque auteur qui l'ait écrite, j'y reconnais l'esprit divin, cela est immédiat autant qu'il peut l'être ; il n'y a point d'hommes entre cette preuve et moi ; et , dans le sens où il y en aurait , l'historique de ce saint livre, de ses auteurs, du temps où il a été composé, etc., rentre dans les discussions de critique où la preuve morale est admise. Telle est la réponse du vicaire savoyard.
Le voilà donc bien évidemment en contradiction avec lui-même; le voilà confondu par ses propres aveux. Je vous laisse jouir de toute ma confusion. Par quel étrange aveuglement a-t-il donc pu ajouter ; « Avec tout cela ce même Évangile est plein de choses « incroyables , de choses qui répugnent à la raison , et qu'il est « impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre. Que « faire au milieu de toutes ces contradictions.^ Être toujours mo- « deste et circonspect , respecter en silence ^ ce qu'on ne saurait « ni rejeter ni comprendre, et s'humiher devant le grand Être qui « seul sait la vérité. Voilà le scepticisme involontaire où je suis « resté, w Mais le scepticisme, M. T. C. F., peut-il donc être in-
' Pour que les hommes sMmpasent ce respect et ce silence , il faut que quelqu'un leur dise une fois les raisons d'en user ainsi. Celui qui connaît ces raisons peut les dire; mais ceux qui censurrrit et n'en disent point, pourraient se taire. Parler au public avec franchise, avec fermeté, est un droit commun à tous les hommes , et même un devoir en toute chose utile : mais il n'est guère permis à un particulier d'en censurer publiquement un autre ; c'est s'attribuer une trop grande supériorité de vertus, (le talents, de lumières. Voilà pourquoi je ne me suis jamais ingéré de critiquer ni réprimander personne. J'ai dit à mon siècle des vérités dures , mais je n'en ai dit à aucun particulier ; et s'il m'est arrivé d'attaquer et nommer quelques livres , je n'ai jamais parlé des auteurs vivants qu'avec toute sorte de bienséance et d'égards. On voit comment ils me les rendent. Il me semble que tous ces messieurs , qui se mettent si fièrement en avant pour m'enseigner l'humanité, trouvent la leçon meilleure à donner qu'à suivre.