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TROISIÈME LETTRE

Il se plaint de sa santé. Consolations qu'il éprouve au milieu de ses maux. Ses plaisirs à la campagne. Ses promenades.

Montmorency, le 26 janvier 1762.

Après vous avoir exposé , monsieur, les vrais motifs de ma conduite, je voudrais vous parler de mon état moral dans ma retraite. Maisje sons qu'il est bien tard ; mon âme aliénée d elle-même est tout à mon corps : le délabrement de ma pauvre machine l'y tient de jour en jour plus attachée , et jusqu'à ce qu'elle s'en séj>aré enfm tout à coup. C'est de mon bonheur que je voudrais Vous parler, et l'on parle mal du bonheur quand on souffre.

Mes maux sont l'ouvrage de la nature , mais mon bonheur est le mien. Quoi qu'on en puisse dire , j'ai été sage , puisque j'ai été heureux autant que ma nature m*a permis de l'être : je n'ai point été chercher ma félicité au loin , je l'ai cherchée auprès de moi , et je l'y ai trouvée. Sparticn dit que Similis, courtisan de Trajan , ayant sans aucun mécontentement personnel quitté la cour et tous ses emplois pour aller vivre paisiblement à la campagne, fit mettre ces mots sur sa tombe ; J'ai demeuré soixante-seize ans sur la terre f et j'en ai vécu sept *. Voilà ce que je puis dire à quelque égard , quoique mon sacrifice ait été moindre : je n*ai commencé de vivre que le 9 avril 1756.

Je ne saurais vous dire , monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous , et c'est encore ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers ! chacun voudrait s'en faire un semblable; la paix régnerait sur la terre ; les hommes ne songeraient plus à se nuire , et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul ? De moi , de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être , de tout ce qu'a de beau le monde sensible , et d'imaginable le monde intellectuel : je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait

♦ Sparticn (chap. 9) parle du préfet Similis déplacé par Adrien, mais ne fait nulle mention de ce trait. C*est Dion Cassius qui le rapporte, livre LX1.X , chap. xix.

A M. DE MALESHERBES

flatter mon cœur ; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non Jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, el j*ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne font des réalités.

Quand mes douleurs me font tristement mesurer ia longueur des nuits , et que Tagilation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de sommeil , souvent je me distrais de mon état présent , en songeant aux divers événements de ma vie ; et les repentirs , les doux souvenirs , les regrets , l'attendrissement , se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances. Quels temps croiriez-vous , monsieur, que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse ; ils furent trop rares, trop mêlés d'amertume , et sont déjà trop loin de moi. Ce sont ceux de ma retraite , ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi seul , avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur. En me levant avant le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin, quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres , ni visites , n'en vinssent troubler le charme. Après avoir donné la matinée à divers soins que je remplissais tous avec plaisir, parce que je pouvais les remettre à un autre temps , je me hâtais de dîner pour échapper aux importuns , et me ménager un plus long après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents , je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas, dans la crainte que quelqu'un ne vint s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : Me voilà maitre de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt , quelque lieu désert où rien ne montrant la main des hommes n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vint s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu*elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre aes

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bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui louchait mon cœur; la majesté des arbres qui me couwaient de leur ombre , la délicatesse des arbustes qui m'environnaient , l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je foulais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration : le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention , m'attirant sans cesse de l'un à l'autre , favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse , et me faisait souvent redire en moi-même : Non , Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux *.

Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre ainsi parée. Je la peuplais bientôt d'êtres selon mon cœur, et, chassant bien loin l'opinion , les préjugés , toutes les passions factices , je transportais dans les asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. Je m'en formais une société charmante don t je ne me sentais pas indigne , je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie ; et, remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon cœur pouvait désirer encore , je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité , plaisirs si délicieux , si purs , et qui sont désormais si loin des hommes. Oh ! si dans ces moments quelque idée de Paris , de mon siècle , et de ma petite gloriole d'auteur, venait troubler mes rêveries, avec quel dédain je la chassais à l'instant, pour me livrer, sans distraction, aux sentiments exquis dont mon âme était pleine ! Cependant, au milieu de tout cela, je l'avoue, le néant de mes chimères venait quelquefois la coutrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalités, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé , désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée , et dont pourtant je sentais le besoin. Hé bien! monsieur, cela même était jouissance , puisque j'en étais pénétré d'un sentiment très-vif , et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.

Bientôt de la surface de la terre j'élevais mes idées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être in-

* I^ec Salomon , in omni gloria sua , coopertus est sicul unum ex istis. MAmi., cap. vi, v. 29. (Éd.)

A M. DE MALESHERBES

compréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans celte immensité , je ne pensais pas , je ne raisonnais pas , je ne philosophais pas ; je me sentais % avec une sorte de voluplé , accablé du poids de cet univers; je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées , j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace , mon cœur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit ; j'étouffais dans l'univers; j'aurais voulu m'élancer dans l'infmi. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères de la nature , je me serais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retemie, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois, 0 grand Être ! ô grand Etre ! sans pouvoir dire ni penser rien de plus.

Ainsi s'écoulaient dans un délire continuel les journées les plus charmantes que jamais créature humaine ait passées ; et quand le coucher du soleil me faisait songer à la retraite , étonne de la rapiditédu temps , je croyais n'avoir pas assez mis à profit ma journée, je pensais en pouvoir jouir davantage encore ; et, pour réparer le temps perdu , je me disais : Je reviendrai demain.

Je revenais à petits pas, la téte un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au retour , en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser , sans imaginer , sans rien faire autre chose que sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse. Je soupais de grand appétit dans mon petit domestique ; nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami , non mon esclave; nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour; j'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie, j'étais rarement content des autres, et jamais de moi. Le soir, j'étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis quelle me l'a dite , je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin , ou chanté quelque air sur mon épinette , je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil même.

Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie ; bonheur sans amertume , sans ennuis , sans regrets, et auquel j'au-

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rais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui , monsieur, que de pareils jours remplissent pour moi l'éternité , je n'en demande point d'autres, et n'imagine pas que je sois beaucoup moins lieureux dans ces ravissantes contemplations que les intelligences célestes. Mais un corps qui souffre ôle à ''esprit sa liberté ; désormais je ne suis plus seul, j'ai un hôte qui m'importune, jl faut m'en délivrer pour être à moi; et l'essai que j'ai fait de ces douces jouissances ne sert plus qu'à me faire attendre avec moins d'effroi le moment de les goûter sans distraction.

Mais me voici déjà à la fin de ma seconde feuille. Il m'en faudrait pourtant encore une. Encore une lettre donc, et puis plus. Pardon , monsieur; quoique j'aime trop à parler de moi, je n'aime pas à en parler avec tout le monde ; c'est ce qui me fait abuser de l'occasion , quand je l'ai et qu'elle me plaît. Voilà mon tort et mon excuse. Je vous prie de la prendre en gré.

quatriÈlYIe lettre.

11 fait beaucoup de cas des cultivateurs de Montmorency , mais trèspeu des académiciens. Malgré son aversion pour les grands , il aime sincèrement le maréchal de Luxembourg , et donnerait sa vie pour lui.

28 janvier 1762.

Je vous ai montré', monsieur, dans le secret de mon cœur, les vrais motifs de ma retraite et de toute ma conduite; motifs bien moins nobles sans doute que vous ne les avez supposés , mais tels pourtant qu'ils me rendent content de moi-même , et m'inspirent la fierté d'âme d'un homme qui se sent bien ordonné , et qui , ayant eu le courage de faire ce qu'il fallait pour l'être, croit pouvoir s'en imputer le mérite. Il dépendait de moi , non de me faire un autre tempérament ni un autre caractère, mais de tirer parti du mien , pour me rendre bon à moi-même , et nullement méchant aux autres. C'est beaucoup que cela, monsieur, et peu d'hommes en peuvent dire autant. Aussi je ne vous déguiserai point que, malgré le sentiment de mes vices , j'ai pour moi une haute estime.

Vos gens de lettres ont beau crier qu'un homme seul est inutile à tout le monde , et ne remplit pas ses devoirs dans la société :

A M. DE MALESHERBES

j'eslime, moi, les paysans de Montmorency des membres plus utiles de la société que tous ces tas de désœuvrés payés de la graisse du peuple, pour aller six fois la semaine bavarder dans une académie; et je suis plus content de pouvoir, dans Toccasion, faire quelque plaisir à mes pauvres voisins que d'aider à parvenir à ces foules de petits intrigants dont Paris est plein , qui tous aspirent à l'honneur d'être des fripons en place, et que, pour le bien public, ainsi que pour le leur, on devrait tous renvoyer labourer la terre dans leurs provinces. C'est quelque chose que de donner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose , quand on n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser, de sa retraite, faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misérables. C'est quelque chose d'avoir pu contribuer à empêcher, ou différer au moins dans ma patrie , rétabhssement pernicieux que , pour faire sa cour à Voltaire à nos dépens , d'Alembert voulait qu'on fit parmi nous. Si j'eusse vécu dans Genève , je n'aurais pu ni publier l'Épitre dédicatoire du Discours sur l'inégaUté , ni parler même de l'établissement de la comédie , du ton que je Tai fait. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes , vivant au milieu d'eux, que je ne puis l'être, dans Toccasion, de ma retraite. Qu'importe en quel lieu j'habite , si j'agis où je dois agir? D'ailleurs, les habitants de Montmorency sont-ils moins hommes que les Parisiens? et quand je puis en dissuader quelqu'un d'envoyer son enfant se corrompre à la ville, fais-je moins de bien que si je pouvais de la ville le renvoyer au foyer paternel ? Mon indigence seule ne m'empêcherait- elle pas d'être inutile, de la manière que tous ces beaux parleurs l'entendent? Et puisque je ne mange du pain qu'autant que j'en gagne , ne suis-je pas forcé de travailler pour ma subsistance, et de payer à la société tout le besoin que je puis avoir d'elle? Il est vrai que je me suis refusé aux occupations qui ne m'étaient pas propres ; ne me sentant point le talent qui pouvait me faire mériter le bien que vous m'avez voulu faire, l'accepter eût été le voler à quelque homme de lettres aussi indigent que moi , et plus capable de ce travail-là ; en me l'offrant vous supposiez que j'étais en état de faire un extrait, que je pouvais in'occuper de matières qui m'étaient indifférentes ; et , cela n'étant

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pas, je vous aurais trompé , je me serais rendu indigne de vos bontés en me conduisant autrement que je n'ai fait; on n'est jamais excusable de faire mal ce qu'on fait volontairement : je serais maintenant mécontent de moi, et vous aussi ; et je ne goûterais pas le plaisir que je prends à vous écrire. Enfin, tant que mes forces me l'ont permis , en travaillant pour moi , j'ai fait , selon ma portée, tout ce que j'ai pu pour la société; si j'ai peu fait pour elle , j'en ai encore moins exigé; et je me crois si bien quitte avec elle dans l'état où je suis , que si je pouvais désormais me reposer tout à fait , et vivre pour moi seul , je le ferais sans scrupule. J'écarterai du moins de mpi, de toutes mes forces, l'importunité du bruit public. Quand je vivrais encore cent ans , je n'écrirais pas une ligne pour la presse , et ne croirais vraiment recommencer à vivre que quand je serais tout à fait oublié.

J'avoue pourtant qu'il a tenu à peu que je ne me sois trouvé rengagé dans le monde, et que je n'aie abandonné ma solitude, non par dégoût pour elle , mais par un goût non moins vif que j'ai failli lui préférer. Il faudrait, monsieur, que vous connussiez l'état de délaissement et d'abandon de tous mes amis où je me trouvais , et la profonde douleur dont mon âme en était affectée lorsque M. et madame de Luxembourg désirèrent de me connaître, pour juger de l'impression que firent sur mon cœur affligé leurs avances et leurs caresses. J'étais mourant; sans eux je serais infailliblement mort de tristesse; ils m'ont rendu la vie : il est bien juste que je l'emploie à les aimer.

J'ai un cœur très-aimant , mais qui peut se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de choix parmi eux ; je les aime tous ; et c'est parce que je les aime que je hais l'injustice; c'est parce que je les aime que je les fuis; je souffre moins de leurs maux quand je ne les vois pas; cet intérêt pour l'espèce suffit pour nourrir mon cœur ; je n'ai pas besoin d'amis particuliers , mais quand j'en ai , j'ai grand besoin de ne les pas perdre ; car quand ils se détachent , ils me déchirent, en cela d'autant plus coupables que je ne leur demande que de l'amitié, et que, pourvu qu'ils m'aiment et que je le sache, je n'ai pas même besoin de les voir. Mais ils ont toujours voulu mettre à la place du sentiment des soins et des services que le public voyait, et dont je n'avais que faire ; quand je les aimais , ils ont voulu paraître m'aimer.

A M. DE M4.LESHERBES.

Pour moi, qui dédaigne en tout les apparences, je ne m*en suis pas contenté; et, ne trouvant que cela, je me le suis tenu pour dit. Ils n'ont pas précisément cessé de m*aimer, j'ai seulement découvert qu'ils ne m'aimaient pas.

Pour la première fois de ma vie , je me trouvai donc tout à coup le cœur seul , et cela , seul aussi dans ma retraite , et presque aussi malade que je le suis aujourd'hui. C'est dans ces circonstances que commença ce nouvel attachement qui m'a si bien dédommagé de tous les autres, et dont rien ne me dédommagera, car il durera , je l'espère , autant que ma vie ; et , quoi qu'il arrive , il sera le dernier. Je ne puis vous dissimuler, monsieur, que j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres ; j'ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler, car je n'ai nulle peine à vous l'avouer , à vous , né i'un sang illustre , fils du chancelier de France, et premier président d'une cour souveraine; oui, monsieur , à vous qui m'avez fait mille biens sans me connaître , et à qui, malgré mon ingratitude naturelle, il ne m'en coûte rien d'être obligé. Je hais les grands ; je hais leur état , leur dureté , leurs préjugés, leur petitesse, et tous leurs vices; et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. C'est avec ce sentiment que j'ai été comme entraîné au château de Montmorency ; j'en ai vu les maîtres, ils m'ont aimé, et moi, monsieur, je les ai aimés et les aimerai tant que je vivrai, de toutes les forces de mon âme : je donnerais pour eux, je ne dis pas ma vie, le don serait faible dans l'état où je suis ; je ne dis pas ma réputation parmi mes contemporains . dont je ne me soucie guère ; mais la seule gloire qui ait j amais touché mon cœur, l'honneur que j'attends de la postérité et qu'elle me rendra parce qu'il m'est du, et que la postérité est toujours juste. Mon cœur, qui ne sait point s'attacher à demi , s'est donné à eux sans réserve, et je ne m'en repens pas; je m'en repentirais même inutilement, car il ne serait plus temps de m'en dédire. Dans la chaleur de l'enthousiasme qu'ils m'ont inspiré , j'ai cent fois été sur le point de leur demander un asile dans leur maison, pour y passer le reste de mes jours auprès d'eux ; et ils me l'auraient accordé avec joie, si même , à la manière dont ils s'y sont pris , je ne dois pas me regarder comme ayant été prévenu par leurs offres. Ce projet est certainement un de ceux que j'ai médités le plus longtemps et avec le plus de complaisance Cependant il a fallu

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sentir à la fin, malgré moi, qu'il n'était pas bon. Je ne pensais qu'à l'attachement des personnes, sans songer aux intermédiaires qui nous auraient tenus éloignés; et il y en avait de tant de sortes, surtout dans l'incommodité attachée à mes maux, qu'un tel projet n'est excusable que par le sentiment qui l'avait inspiré. D'ailleurs la manière de vivre qu'il aurait fallu prendre choque trop directement tous mes goûts, toutes mes habitudes; je n'y aurais pas pu résister seulement trois mois. Enfm nous aurions eu beau nous rapprocher d'habitation , la distance restant toujours la même entre les états, cette intimité déUcieuse qui fait le plus grand charme d'une étroite société eût toujours manqué à la nôtre ; je n'aurais été ni Tami ni le domestique de M. le maréchal de Luxembourg, j'aurais été son hôle ; en me sentant hors de chez moi, j'aurais soupiré souvent après mon ancien asile ; et il vaut cent fois mieux être éloigné des personnes qu'on aime, et désirer d'être auprès d'elles, que de s'exposer à faire un souhait opposé. Quelques degrés plus rapprochés eussent peut-être fait révolution dans ma vie. J'ai cent fois supposé dans mes rêves M. de Luxembourg point duc, point maréchal de France, mais bon gentilhomme de campagne, habitant quelque vieux château, et J.-J. Rousseau point auteur, point faiseur de livres, mais ayant un esprit médiocre et un peu d'acquis , se présentant au seigneur châtelain et à la dame , leur agréant , trouvant auprès d'eux le bonheur de sa vie , et contribuant au leur. Si , pour rendre le rêve plus agréable , vous me permettiez de pousser d'un coup d'épaule le château de Maiesherbes à demi-lieue de là, il me semble, monsieur, qu'en rêvant de cette manière je n'aurais de longtemps envie de m' éveiller.

Mais c'en est fait, il ne me reste plus qu'à terminer le long rêve , car les autres sont désormais tous hors de saison ; et c'est beaucoup si je puis me promettre encore quelques-unes des heures délicieuses que j'ai passées au château de Montmorency. Quoi qu'il en soit, me voilà tel que je me sens affecté. Jugez-moi sur tout ce fatras , si j'en vaux la peine ; car je n'y saurais mettre plus d'ord^e , et je n'ai pas le courage de recommencer. Si ce tableau trop véridique m'ôte votre bienveillance , j'aurai cessé d'usurper ce qui ne m'appartenait pas ; mais si je là conserve , elle m'en deviendra plus chère, comme étant plus à moi.

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