‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 118 sur 130 · LE LÉVITE D'ÉPHRAÏM · texte numérisé non relu

LE LÉVITE D'ÉPHRAÏM

CHANT PREiMIER.

Sainte colère de la vertu, viens animer ma voix : je dirai les crimes de Benjaniin et. les vengeances d'Israël ; je dirai des forfaits inouïs , et des châtiments encore plus terribles. Mortels, respectez la beauté, les mœurs, l'hospitalité; soyez justes sans cruauté, miséricordieux sans faiblesse ; et sachez pardonner au coupable plutôt que de punir l'innocent.

0 vous, hommes débonnaires, ennemis de toute inhumanité; vous qui, de peur d'envisager les crimes de vos frères , aimez mieux les laisser impunis , quel tableau viens-je offrir à vos yeux ? Le corps d'une femme coupé par pièces, ses membres déchirés et palpitants envoyés aux douze tribus ; tout le peuple saisi d'horreur, élevant jusqu'au ciel une clameur unanime, et s'écriant de concert : Non , jamais rien de pareil ne s'est fait en Israël depuis le jour où nos pères sortirent d'Égypte jusqu'à ce jour. Peuple saint, rassemble-toi : prononce sur cet acte horrible , et décerne le prix qu'il a mérité. A de tels forfaits , celui qui détourne ses regards est un lâche , un déserteur de la justice ; la véritable humanité les envisage pour les connaître, pour les juger, pour les détester. Osons entrer dans ces détails, et remontons à la source des guerres civiles qui firent périr une des tribus, et coûtèrent tant de sang aux autres. Benjamin, triste enfant de douleur, qui donnas la mort à ta mère , c'est de ton sein qu'est sorti le crime qui t'a perdu ; c'est ta race impie qui put le commettre, et qui devait trop l'expier.

Dans les jours de liberté, où nul ne régnait sur le peuple du Seigneur, il fut un temps de licence où chacun , sans reconnaître ni magistrat ni juge , était seul son propre maître et faisait tout ce qui lui semblait bon. Israël , alors épars dans les champs , avait peu de grandes villes , et la simpUcilé de ses mœurs rendait su- |>erllu l'empire des lois. Mais tous les cœurs n'étaient pas également

LE LÉVITE d'ÉPHHAÏM.

purs , et les méchants trouvaient l'impunité du vice dans la sécurité de la vertu.

Durant un de ces courts intervalles de calme et d'égalité qui restent dans l'oubli , parce que nul n'y commande aux autres et qu'on n'y fait point de mal, un Lévite des monts d'Éphraïm vit dans Bethléem une jeune fille qui lui plut. Il lui dit : Fille de Juda , tu n'es pas de ma tribu , tu n'as point de frère ; tu es comme les filles de Salphaad, et je ne puis t'épouser selon la loi du Seigneur ^ Mais mon cœur est à toi ; viens avec moi , vivons ensemble ; nous serons unis et libres; tu feras mon bonheur, et je ferai le tien. Le Lévite était jeune et beau, la jeune fille sourit; ils s'unirent, puis il l'emmena dans ses montagnes.

Là, coulant une douce vie, si chère aux cœurs tendres et simples, il goûtait dans sa retraite les charmes d'un amour partagé ; là , sur un sistre d'or fait pour chanter les louanges du Très-Haut , il chantait souvent les charmes de sa jeune épouse. Combien de fois les coteaux du mont Hébal retentirent de ses aimables chansons ! Combien de fois il la mena sous 2'ombrage , dans les vallons de Sichem, cueillir des roses champêtres et goûter le frais au bord des ruisseaux ! Tantôt il cherchait dans les creux des rochers des rayons d'un miel doré dont elle faisait ses délices ; tantôt dans le feuillage des oliviers il tendait aux oiseaux des pièges trompeurs, et lui apportait une tourterelle craintive qu'elle baisait en la flattant ; puis , l'enfermant dans son sein , elle tressaillait d'aise en la sentant se débattre et palpiter. Fille de Bethléem, lui disait-il, pourquoi pleures-tu toujours ta famille et ton pays? Les enfants d'Éphraim n'ont-ils point aussi des fêtes les filles de la riante Sichem sontelles sans grâces et sans gaieté.^ les habitants de l'antique Alharot manquent-ils de force et d'adresse ? Viens voir leurs jeux et les embellir. Donne-moi des plaisirs , ô ma bien-aimée I en est-il pour moi d'autres que les tiens?

Toutefois la jeune fille s'ennuya du Lévite, peut-être parce qu'il ne lui laissait rien à désirer. Elle se dérobe , et s'enfuit vers son père , vers sa tendre mère , vers ses folâtres sœurs. Elle y croit retrouver les plaisirs innocents de son enfance , comme si elle y portait le même âge et le même cœur.

• IS'onzhres , cli.ip. XX XVI , v. 8. Je sais que les enfants de Lévi pouvaient se marier dans toutes les tribus, mais non dans le cas supposé.

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