‹ Petits chefs-d'œuvreChapitre 14 sur 130 · DE L'INEGALTTÉ PARMI LES HOMMES · texte numérisé non relu

DE L'INEGALTTÉ PARMI LES HOMMES

elles devenaient fréquentes , et plus leurs embarras se faisaient sentir : les brigues s'introduisirent , les factions se formèrent , les partis s'aigrirent, les guerres civiles s'allumèrent; enfin le sang des citoyens fut sacrifié au prétendu bonheur de l'État , et l'on fut à la veille de retomber dans l'anarchie des temps antérieurs. L'ambition des principaux profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs familles; le peuple , déjà accoutume à la dépendance , au repos et aux commodités de la vie , et déjà hors d'état de briser ses fers , consentit à laisser augmenter sa servitude pour affermir sa tranquillité : et c'est ainsi que les chefs, devenus héréditaires , s'accoutumèrent à regarder leur magistrature comme un bien de famille , à se regarder eux-mêmes comme les propriétaires de l'État , dont ils n'étaient d'abord que les officiers ; à appeler leurs concitoyens leurs esclaves ; à les compter, comme du bétail , au nombre des choses qui leur appartenaient; et à s'appeler eux-mêmes égaux aux dieux , et rois des rois. ^

Si nous suivons le progrès de Tinégalitc dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l'établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme , l'institution de la magistrature le second , que le troisième et dernier fut le changement du pouvoir légitime en pouvoir arbitaire ; en sorte que l'état de riche et de pauvre fut autorisé par la première époque , celui de puissant et de faible par la seconde , et par la troisième celui de maître et d'esclave, qui est le dernier degré de l'inégalité et le terme auquel aboutissent enfin tous les autres, jusqu'à ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout à fait le gouvernement , ou le rapprochent de l'institution légitime.

Pour comprendre la nécessité de ce progrès, il faut moins considérer les motifs de rétablissement du corps politique , que la forme qu'il prend dans son exécution et les inconvénients qu'il entraîne après lui; car les vices qui rendent nécessaires les institutions sociales sont les mêmes qui en rendent l'abus inévitable : et comme , excepté la seule Sparte, où la loi veillait principalement à l'éducation des enfants , et où Lycurgue établit des mœurs qui le dispensaient presque d'y ajouter des lois, les lois ,en général moins forles que les passions , contiennent les hommes sans les changer ; il serait aisé de prouver que tout gouvernement qui, sans se corrompre ni s'altérer , marcherait toujours exactement selon la fin de

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DISCOURS SUR L ORIGINE

son institution , aurait été institué sans nécessité , et qu'un pays où personne n'éluderait les lois et n'abuserait de la magistrature n'aurait besoin ni de magistrats ni de lois.

Les distinctions politiques amènent nécessairement les distinctions civiles. L'inégalité , croissant entre le peuple et ses chefs, se fmi bientôt sentir parmi les particuliers, et s'y modifie en mille manières, selon les passions, les talents et les occurrences. Le magistrat ne saurait usurper un pouvoir illégitime sans se faire des créatures auxquelles il est forcé d'en céder quelque partie. D'ailleurs , les citoyens ne se laissent opprimer qu'autant qu'entraînés par une aveugle ambition , et regardant plus au-dessous qu'audessus d'eux , la domination leur devient plus chère que l'indépendance, et qu'ils consentent à porter des fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très-difficile de réduire à l'obéissance celui qui ne cherche point à commander; et le politique le plu.? adroit ne viendrait pas à bout d'assujettir des hommes qui ne voudraient qu'être libres. Mais l'inégalité s'étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune , et à dominer ou servir presque indifféremment, selon qu'elle leur devient favorable ou contraire. C'est ainsi qu'il dut venir un temps où les yeux du peuple furent fascinés à tel point que ses conducteurs n'avaient qu'à dire au plus petit des hommes : Sois grand , toi et toute ta race ; aussitôt il paraissait grand à tout le monde ainsi qu'à ses propres yeux, et ses descendants s'élevaient encore à mesure qu'ils s'éloignaient de lui ; plus la cause était reculée et incertaine, plus l'effet augmentait; plus on pouvait compter de fainéants dans une famille, plus elle devenait illustre.

Si c'était ici le lieu d'entrer dans des détails, j'expliquerais facilement comment , sans même que le gouvernement s'en mêle, l'inégalité de crédit et d'autorité devient inévitable entre les particuliers (19) , sitôt que, réunis en une même société, ils sont forcés de se comparer entre eux, et de tenir compte des différences qu'ils trouvent dans l'usage continuel qu'ils ont à faire les uns des autres. Ces différences sont de plusieurs espèces. Mais, en général, la richesse, la noblesse ou le rang, la puissance et le mérite personnel, étant les distinctions principales par lesquelles on se mesure «lans la société, je prouverais que l'accord ou le conflit de ces forces diverses est l'indication la plus sûre d'un État bien ou mal cons-

DE l'inégalité parmi LES HOMMES. lOl

titué : je ferais voir qu'entre ces quatre sortes d'inégalité, les qualités personnelles étant l'origine de toutes les autres, la richesse est la dernière à laquelle elles se réduisent à la fin , parce que, étant la plus immédiatement utile au bien-être et la plus facile à communiquer, on s'en sert aisément pour acheter tout le reste ; observation qui peut faire juger assez exactement de la mesure dont chaque peuple s'est éloigné de son institution primitive, et du chemin qu'il a fait vers le terme extrême de la corruption. Je remarquerais combien ce désir universel de réputation, d'honneurs et de préférences , qui nous dévore tous , exerce et compare les talents et les forces; combien il excite et multiplie les passions ; et combien, rendant tous les hommes concurrents , rivaux ou plutôt ennemis , il cause tous les jours de revers , de succès et de catastrophes de toute espèce , en faisant courir la même lice à tant de prétendants. Je montrerais que c'est à celte ardeur de faire parler de soi, à cette fureur de se distinguer qui nous lient presque toujours hors de nous-mêmes , que nous devons ce qu'il y a de meilleur et de pire parmi les hommes, nos vertus et nos vices, nos sciences et nos erreurs, nos conquérants et nos philosophes , c'est-à-dire, une multitude de mauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. Je prouverais enfin que si l'on voit une poignée de puissants et de riches au faite des grandeurs et de la fortune , tandis que la foule rampe dans l'obscurité et dans la misère, c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d'état, ils cesseraient d'être heureux si le peuple cessait d'être misérable.

Mais ces détails seraient seuls la matière d'un ouvrage considérable, dans lequel on pèserait les avantages et les inconvénients de tout gouvernement relativement aux droits de l'état dénature, et où l'on dévoilerait toutes les faces différentes sous lesquelles l'inégalité s'est montrée jusqu'à ce jour, et pourra se montrer dans les siècles futurs , selon la nature de ces gouvernements et les révolutions que le temps y amènera nécessairement. On verrait la multitude opprimée au dedans par une suite des précautions mêmes qu'elle avait prises contre ce qui la menaçait au dehors; on verrait l'oppression s'accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitime^ il leur resterait pour l'arrêter ; on ver-

102 DISCOURS SUR l'origine

rait les droits des citoyens et les libertés nationales s'éteindre peu à peu, et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux; on verrait la politique restreindre à une portion mercenaire du peuple l'honneur de défendre la cause commune ; on verrait de là sortir la nécessité des impôts, le cultivateur découragé quitter son champ, même durant la paix, et laisser la charrue pour ceindre répée ; on verrait naître les règles funestes et bizarres du point d'honneur ; on verrait les défenseurs de la patrie en devenir tôt ou tard les ennemis, tenir sans cesse le poignard levé sur leurs concitoyens ; et il viendrait un temps où on les entendrait dire à l'oppresseur de leur pays :

Pectore si fratds gladium juguloque parentis Condere me jubeas , gravidîeque in viscera partu Gonjugls , invita peragam taraen omaia dextra *.

De l'extrême inégalité des conditions et des fortunes , de la diversité des passions et des talents , des arts inutiles , des arts pernicieux , des sciences frivoles, sortiraient des foules de préjugés , également contraires à la raison , au bonheur et à la vertu : on verrait fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir des hommes rassemblés en les désunissant, tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente et y semer un germe de division réelle, tout ce qui peut inspirer aux différents ordres une défiance et une haine mutuelle par l'opposition de leurs droits et de leurs intérêts , et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.

C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple, et à s'étabhr sur les ruines de la république. Les tem; s qui précéderaient ce dernier changement seraient des temps de troubles et de calamités ; mais à la fin tout serait englouti par le monstre, et les peuples n'auraient plus de chefs ni de lois, mais seulement des tyrans. Dès cet instant aussi il cesserait d'être question de mœurs et de vertu : car partout où rè^e le despotisme, cui ex honeslo nulla est spcs ^ il ne souffre aucun T.ailre; sitôt

* LucAX. Hb ï, V. 376. (Éd. )

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qu'il parle, il n'y a ni probité ni devoir à consulter, et la plus aveugle obéissance est la seule vertu qui reste aux esclaves.

C'est ici le dernier terme de l'inégalité, et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d'où nous sommes partis : c'est ici que tous les particuliers redeviennent égaux , parce qu'ils ne sont rien, et que les sujets n'ayant plus d'autre loi que la volonté du maître , ni le maître d'autre règle que ses passions, les notions du bien et les principes de la justice s'évanouissent derechef : c'est ici que tout se ramène à la seule loi du plus fort , et par conséquent à un nouvel état de nature différent de celui par lequel nous avons commencé, en ce que l'un était l'état de nature dans sa pureté, et que ce dernier est le fruit d'un excès de corruption. Il y a si peu de différence d'ailleurs entre ces deux états , et le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme , que le despote n'est le maître qu'aussi longtemps qu'il est le plus fort ; et que sitôt qu'on peut l'expulser , il n'a point à réclamer contre la violence. L'émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse ; toutes choses se passent ainsi selon Tordre naturel; et, quel que puisse être l'événement de ces courtes et fréquentes révolutions , nul ne peut se plaindre de l'iiijistice d'autrui, mais seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.

En découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l'état naturel ont dû mener l'homme à l'état civil ; en rétablissant, avec les positions intermédiaires que je viens de marquer, celles que le temps qui me presse m'a fait supprimer , ou que l'imagination ne m'a point suggérées , tout lecteur attentif ne pourra qu'être frappé de l'espace immense qui sépare ces deux états. C'est dans cette lente succession des choses qu'il verra la solution d'une infinité de problèmes de morale et de politique que les philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que , le genre humain d'un âge n'étant pas le genre humain d'un autre âge , la raison pourquoi Diogène ne trouvait point d'homme , c'est qu'il cherchait parmi ses contemporains l'homme d'un temps qui n'était plus. Gaton, dira-t-il , périt avec Rome et la liberté, parce qu'il fut déplacé dans son siècle; et le plus grand des hommes

DISCOLES SUB l'ORIGINE

ne lii qu'èlonner le monde qu'il eût gouverné cinq cents ans plus tôt. En un mot , il expliquera comment l'âme et les passions humaines, s'altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de nature ; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent d'objets à la longue; pourquoi, l'homme originel s'cvanouissant par degrés , la société n'offre plus aux yeux du sage qu'un assemblage d'hommes artificiels et de passions factices qui sont l'ouvrage de toutes ces nouvelles relations, et n'ont aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous apprend làdessus, l'observation le confirme parfaitement: l'homme sauvage et l'homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations , que ce qui fait le bonheur suprême de l'un réduirait l'autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté; il ne veut que vivre et rester oisif, et l'ataraxie même du stoïcien n'approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire, le citoyen, toujours actif, sue , s'agite , se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses ; il travaille jusqu'à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre , ou renonce à la vie pour acquérir l'immortalité : il fait sa cour aux grands qu'il hait, et aux riches qu'il méprise ; il n'épargne rien pour obtenir rhonneur de les servir; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection ; et , fier de son esclavage , il parle avec dédain de ceux qui n'ont pas l'honneur de le partager. Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un ministre européen! Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l'horreur d'une pareille vie, qui souvent n'est pas même adoucie par le plaisir de bien faire! Mais, pourvoir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots, puissance et réputation , eussent un sens dans son esprit ; qu'il apprit qu'il y a une sorte d'hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l'univers, qui savent être heureux et contents d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est, en effet , la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en lui-même; l'homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans l'opinion des autres , et c'est pour ainsi dire de leur seul jugement qu'il lire le sentiment de sa propre existence. Il n*est pas de mon sujet de montrer

DE l'inégalité parmi LES HOMMES. 105

comment d'une telle disposition naît tant d'indifférence pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale; comment tout se réduisant aux apparences, tout devient factice et joué» honneur , amitié , vertu , et souvent jusqu'aux vices mêmes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier ; comment , en un mot , demandant toujours aux autres ce que nous sommes , et n'osant jamais nous interroger là-dessus nous-mêmes , au milieu de tant de philosophie, d'humanité, de politesse et de maximes sublimes, nous n'avons qu'un extérieur trompeur et frivole , de l'honneur sans vertu , de la raison sans sagesse , et du plaisir sans bonheur. Il me suffit d'avoir prouvé que ce n'est point là l'état originel de l'homme, et que c'est le seul esprit de la société, et l'inégalité qu'elle engendre , qui changent et altèrent ainsi toutes nos inclinations naturelles.

J'ai tâché d'exposer l'origine et le progrès de l'inégalité, rétablissement et l'abus des sociétés politiques , autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l'homme par les seules lumières de la raison , et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent à l'autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain , et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale, autorisée par le seul droit positif , est contraire au droit naturel toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avecl'inégaHté physique ; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi tous les peuples policés , puisqu'il est manifestement contre la loi de nature , de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superfluités , tandis que la multitude affamée manque du nécessaire *.

* M. G. Petitain s'étonne que Piousseau, qui s'appuie souvent du témoignage de Buffon, n'ait pas rappelé le passage suivant, qui offre comme la substance de ce discours même ; a L'homme sauvage est de tous les ani- « maux le plus singulier, le moins connu et le plus difficile à décrire : « mais nous distinguons si peu ce que la nature seule nous a donné, de • ce que l'éducation, rin;ilation,l'art et l'exemple nous ont communiqué.

DISCOURS SUR l'oRIGIXE, ETC.

NOTES

DÉDICACE , page 3 1 .

(1) Hérodote raconte qu'après le meurtre du faux Smerdis, les sept libérateurs de la Perse s'étant assemblés pour délibérer sur la forme du gouvernement qu'ils donneraient à l'État , Otanès opina fortement pour la république; avis d'autant plus extraordinaire dans la bouche d'un satrape , qu'outre la prétention qu'il pouvait avoir à Tempire , les grands craignent plus que la mort une sorte de gouvernement qui les force à respecter les hommes. Otanès, comme on peut bien croire, ne fut point écouté; et voyant qu'on allait procéder à l'élection d'un monarque , lui , qui ne voulait ni obéir ni commander , céda volontairement aux autres concurrents son droit à la couronne , demandant pour tout dédommagement d'être libre et indépendant , lui et sa postérité; ce qui lui fut accordé. Quand Hérodote ne nous apprendrait pas la restriction qui fut mise à ce privilège, il faudrait nécessairement la supposer*; autrement Otanès, ne reconnaissant aucune sorte de loi , et n'ayant de compte à rendre à personne , aurait été toutpuissant dans l'État , et plus puissant que le roi même. Mais il n'y avait guère d'apparence qu'un homme capable de se contenter en pareil cas , d'un tel privilège , fût capable d'en abuser. En

« ou nous les confondons si bien, qu'il ne serait pas étonnant que nous nous « méc nnnssions totalement au portrait d'un sauvage , s il nous était pré- « scnté avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qui doivent en « faire le caractère.

« Un sauvage absolument sauvage... serait un spec'acle curieux pour un « philosophe : il pourrait, en observant son sauvage, évaluer au juste la « force des appétits de la nature : il y verrait l*àme à découvert, il en disf tinguerait tous les mouvements naturels, et peut-être y reconnaîtrait-il f p!us de douceur, de tranquillité et de calme que dans h sienne ; peutff être verrait-il clairement que la vertu appartient à 1 homme sauvage plus « qu'à l'iiomme civilisé, et que le vice n*a pris naissance que dans la so- « ciété » Histoire naturelle, FariéLé dans Cespèce humaine,

* Voyez Hérodote, liv, lu, chap. 83. Montaigne aussi rapporte ce fait, ainsi que la restriction dont il s'agit, en disant d'Otanf^s « qu'il quitta à ses com- « paignons son droict d'y pouvoir arriver ( à l'empire ) par eslection ou « par sort, pourveu que lui et les siens vescussent en cet empire hors de « toute subjection et maistrise, sauf celle des loix antiques, et y eussent « toute liberté qui ne porteroit préjudice à icelles, inipatientde comman- « dcr comme d'estre commandé. » Liv. ni, ch. 7 (Éu.)

NOTES

effet, on ne voit pas que ce droit ait jamais causé le moindre trouble dans le royaume, ni par le sage Olanès, ni par aucun de ses descendants.

PRÉFACE , page 39.

(>) Dès mon premier pas je m'appuie avec confiance sur une de ces afutorités respectables pour les philosophes , parce qu'elles viennent d'une raison solide et sublime qu'eux seuls savent trouver et sentir.

« Quelque intérêt que nous ayons à nous connaître nous-mé- « mes , je ne sais si nous ne connaissons pas mieux tout ce qui « n'est pas nous. Pourvus par la nature d'organes uniquement des- « tinés à notre conservation, nous ne les employons qu'à recevoir « les impressions étrangères; nous ne cherchons qu'à nous rcpan- « dre au dehors, et à exister hors de nous : trop occupés à multi- « plier les fonctions de nos sens et à augmenter l'étendue exlc- « rieure de notre être, rarement faisons-nous usage de ce sens in- « térieur qui nous réduit à nos vraies dimensions , et qui sépare « de nous tout ce qui n'en est pas. C'est cependant de ce sens dont « il faut nous servir si nous voulons nous connaitre , c'est le seul « par lequel nous puissions nous juger. Mais comment donner à « ce sens son activité et toute son étendue ? comment dégager no- « tre âme , dans laquelle il réside , de toutes les illusions de nôtre « esprit? Nous avons perdu l'habitude de l'employer, elle est de- « meurée sans exercice au milieu du tumulte de nos sensations « corporelles , elle s'est desséchée par le feu de nos passions ; le « cœur, l'esprit, les sens, tout a travaillé contre elle. « IIist. nat., De la nature de l'homme.

DISCOURS, page 48.

(3) Les changements qu'un long usage de marcher sur deux pieds a pu produire dans la conformation de l'homme , les rapports qu'on observe encore entre ses bras et les jambes antérieures des quadrupèdes, et l'induction tirée de leur manière de marcher, ont pu faire naître des doutes sur celle qui devait nous être la plus naturelle. Tous les enfants commencent par marcher à quatre pieds, et ont besoin de notre exemple et de nos leçons pour apprendre

108 DISCOURS SUR L'OHIGINE, ETC

à se tenir debout. Il y a même des nations sauvages , telles que lesHottentots , qui, négligeant beaucoup les enfants , les laissent marcher sur les mains si longtemps, qu'ils ont ensuite bien de la peine à les redresser ; autant en font les enfants des Caraïbes des Antilles. Il y a divers exemples d'hommes quadrupèdes ; et je pourrais entre autres citer celui de cet enfant qui fut trouvé, en 1344 , auprès de Hesse , où il avait été nourri par des loups , et qui disait depuis , à la cour du prince Henri , que , s'il n'eût tenu qu'à lui , il eût mieux aimé retourner avec eux que de vivre parmi les hommes. Il avait tellement pris l'habitude de marcher comme ces animaux, qu'il fallut lui attacher des pièces de bois qui le forçaient à se tenir debout et en équilibre sur ses deux pieds. Il en était de même de l'enfant qu'on trouva , en 1694 , dans les forêts de Lithuanie , et qui vivait parmi les ours. Il ne donnait , dit M. de Gondillac , aucune marque de raison , marchait sur ses pieds et sur ses mains , n'avait aucun langage , et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme. Le petit sauvage d'Hanovre , qu'on mena il y a plusieurs années à la cour d'Angleterre , avait toutes les peines du monde à s'assujettir à marcher sur deux pieds; et l'on trouva, en 1719, deux autres sauvages dans les Pyrénées , qui couraient par les montagnes à la manière des quadrupèdes. Quant à ce qu'on pourrait objecter que c'est se priver de Tusage des mains dont nous tirons tant d'avantages, outre que l'exempledes singes montre que la main peut fort bien être employée des deux manières , cela prouverait seulement que rhomme peut donner à ses membres une destination plus commode que celle de la nature , et non que la nature a destiné l'homme à marcher autrement qu'elle ne lui enseigne.

Mais il y a, ce me semble , de beaucoup meilleures raisons à dire pour soutenir que l'homme est un bipède. Premièrement, quand on ferait voir qu'il a pu d'abord être conformé autrement que nous ne le voyons , et cependant devenir enfin ce qu'il est , ce n'en serait pas assez pour conclure que cela se soit fait ainsi ; car , après avoir montré la possibilité de ces changements, il faudrait encore, avant que de les admettre, en montrer au moins la vraisemblance. De plus , si les bras de l'homme paraissent avoir pu lui servir de jambes au besoin , c'est la seule observation favorable à ce système sur un grand nombre d'autres qui lui sont contraires. Les

NOTES

principales sont, que la manière dont la tête de l'homme est attachée à son corps, au lieu de diriger sa vue horizontalement, comme l'ont tous les autres animaux , et comme il l'a lui-même en marchant debout , lui eût tenu , marchant à quatre pieds , les yeux directement fixés vers la terre, situation très-peu favorable à la conservation de l'individu ; que la queue qui lui manque, et dont il n'a que faire marchant à deux pieds , est utile aux quadrupèdes , et qu'aucun d'eux n'en est privé ; que le sein de la femme ^ très-bien situé pour un bipède , qui tient son enfant dans bQZ bras, l'est si mal pour un quadrupède, que nul ne l'a placé de cette manière ; que le train de derrière étant d'une excessive hauteur à proportion des jambes de devant , ce qui fait que marchant à quatre pieds nous nous traînons sur les genoux, le tout eût fait un animal mal proportionné et marchant peu commodément ; que s'd eût posé le pied à plat ainsi que la main, il aurait eu dans la jambe postérieure une articulation de moins que les autres animaux , savoir, celle qui joint le canon au tibia ; et qu'en ne posant que la pointe du pied, comme il aurait sans doute été contraint de le faire, le tarse, sans parler delapluraUté des os qui le composent, parait trop gros pour tenir lieu de canon , et ses articulations avec le métatarse et le tibia trop rapprochées pour donner à la jambe humaine, dans cette situation, la même flexibilité qu'ont celles des quadrupèdes. L'exemple des enfants , étant pris dans un âge où les forces naturelles ne sont point encore développées ni les membres raffermis , ne conclut rien du tout ; et j'aimerais autant dire que les chiens ne sont pas destinés à marcher , parce qu'ils ne font que ramper quelques semaines après leur naissance. Les faits particuliers ont encore peu de force contre la pratique universelle de tous les hommes , même des nations qui, n'ayant euauc'une communication avec les autres , n'avaient pu rien imiter d'elles. Un enfant abandonné dans une forêt avant que de pouvoir marcher, et nourri par quelque bête, aura suivi l'exemple de sa nourrice, en s'exerçant à marcher comme elle ; l'habitude lui aura pu donner des facilités qu'il ne tenait point de la nature ; et comme des manchots parviennent, à force d'exercice, à faire avec leurs pieds tout ce que nous faisons de nos mains , il sera parvenu enfin à employer ses mains à l'usage des pieds.

HOLSS. — DISCOURS. ;

tio

DISCOURS SUfi l'oBIGI.NE, ETC.

Page 48.

(4) S'il se trouvait parmi mes lecteurs quelque assez mauvais physicien pour me faire des difficultés sur la supposition de cette fertilité naturelle de la terre , je vais lui répondre par le passage suivant :

« Comme les végétaux tirent pour leur nourriture beaucoup « plus de substance de l'air et de l'eau qu'ils n'en tirenl de la terre, il « arrive qu'en pourrissant ils rendent à la terre plus qu'ils n'en ont « tiré ; d'ailleurs une forêt détermine les eaux de la pluie en ar- « rétant les vapeurs. Ainsi , dans un bois que l'on conserverait « bien longtemps sans y loucher, la couche de terre qui sert à la K végétation augmenterait considérablement; mais les animaux « rendant moins à la terre qu'ils n'en tirent, et les hommes faisant « des consommations énormes de bois et de plantes pour le feu et « pour d'autres usages, il s'ensuit que la couche de terre végétale « d'un pays habité doit toujours diminuer, et devenir enfin comme « le terrain de l'Arabie Pétrée, et comme celui de tant d'autres pro- « vinces de l'Orient, qui est en effet le climat le plus anciennement « habité, où l'on ne trouve que du sel et des sables : carie sel fixe « des plantes et des animaux reste, tandis que toutes les autres « parties se volatilisent. » Hist. nat., Preuves de la Théorie de la terre, art, 7.

On peut ajouter à cela la preuve de fait par la quantité d'arbres et de plantes de toute espèce dont étaient remplies presque toutes les îles désertes qui ont été découvertes dans ces derniers siècles ,^ et par ce que l'histoire nous apprend des forêts immenses qu'il a fallu abattre par toute la terre à mesure qu'elle s'est peuplée ou policée. Sur quoi je ferai encore les trois remarques suivantes : l'une , que s'il y a une sorte de végétaux qui puissent compenser la déperdition de matière végétale qui se fait parles animaux , selon le raisonnement de M. de Buffon, ce sont surtout les bois, dont les têtes et les feuilles rassemblent et s'approprient plus d'eaux et de vapeurs que ne font les autres plantes ; la seconde , que la destruction du sol , c'est-à-dire la perte de la substance propre à la végétation , doit s'accélérer à proportion que la terre est plus cultivée, et que les habitants plus industrieux consomment en plus grande abondance ses productions de toute espèce. M9

WOTES.

troisième et plus importante remarque est que les fruits des arbres fournissent à l'animal une nourriture plus abondante que ne peuveht faire les autres végétaux ; expérience que j'ai faite moi-même^ ep comparant les produits de deux terrains égaux en grandeur et en qualité, l'un couvert de châtaigniers , et l'autre semé de blé* Page. 48.

(5) Parmi les quadrupèdes, les deux distinctions les plus universelles des espèces voraces se tirent , Tune delà figure des dents, et l'autre de la conformation des intestins. Les animaux qui ne vi* vent que de végétaux ont tous les dents plates , comme le cheval , le bœuf, le mouton , le lièvre; mais les voraces les ont pointues , comme le chat , le chien , le loup , le renard. Et quant aux intestins, les frugivores en ont quelques-uns, tels que le colon, qui ne se trouvent pas dans les animaux voraces. Il semble donc que rhomme ayant les dents et les intestins comme les ont les animaux frugivores, devrait naturellement être rangé dans celte classe; et non-seulement les observations anatomiques confirment cette opinion , mais les monuments de l'antiquité y sont encore très-favorables. « Dicéarque, dit saint Jérôme, rapporte, dans ses « livres des antiquités grecques , que , sous le règne de Saturne^ « oîi la terre était encore fertile par elle-même , nul homme ne « mangeait de chair, mais que tous vivaient des fruits et deslé- « gumesqui croissaient naturellement. » (Lib. II, adv. Jovinian ) Cette opinion se peut encore appuyer sur les relations de plusieurs voyageurs modernes. François Gorréal témoigne entre autres que la plupart des habitants des Lucayes que les Espagnols transportèrent aux îles de Cuba , de Saint Domingue et ailleurs, moururent pour avoir mangé de la chair. On peut voir par là que je néglige bien des avantages que je pourrais faire valoir. Car la proie étant presque l'unique sujet de combat entre les animaux carnassiers , et les frugivores vivant entre eux dans une paix continuelle ^ siTespèce humaine était de ce dernier genre, il est clair qu'elle aurait eu beaucoup plus de facilité à subsister dans l'état de nature , beaucoup moins de besoins et d'occasions d'en sortir.

Page 49.

(6) Toutes les connaissances qui demandent delà réflexion, toutes celles qui ne s'acquièrent que par l'enchaînement des idées-

112 DISCOURS SUR l'origine, ETC.

et ne se perfectionnent que successivement, semblent être tout à fait iiors de la portée de l'homme sauvage , faute de communication avec ses semblables, c'est-à-dire faute de l'instrument qui sert à cette communication , et des besoins qui la rendent nécessaire. Son savoir et son industrie se bornent à sauter, courir, se battre, lancer une pierre, escalader un arbre. Mais s'il ne sait que ces choses , en revanche il les sait beaucoup mieux que nous , qui n'en avons pas le même besoin que lui ; et comme elles dépendent uniquement de rexercice du corps , et ne sont susceptibles d'aucune communication ni d'aucun progrès d'un individu à l'autre, le premier homme a pu y être tout aussi habile que ses derniers descendants.

Les relations des voyageurs sont pleines d'exemples de la force et de la vigueur des hommes chez les nations barbares et sauvages ; elles ne vantent guère moins leur adresse et leur légèreté: et comme il ne faut que des yeux pour observer ces choses, rien n'empêche qu'on n'ajoute foi à ce que certifient là-dessus des témoins oculaires; j'en tire au hasard quelques exemples des premiers livres qui me tombent sous la main.

«LesHottentots,ditKolben, entendent mieux la pêche que les « Européens du Gap. Leur habileté est égale au tilet , à l'hameçon « et au dard, dans les anses comme dans les rivières. Ils ne- « prennent pas moins habilement le poisson avec la main. Ils sont « d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager « a quelque chose de surprenant, et qui leur est tout à fait propre. « Jls nagent le corps droit et les mains étendues hors de l'eau , de « sorte qu'ils paraissent marcher sur la terre. Dans la plus grande « agitation de la mer, et lorsque les flots forment autant de mon-^ «i tagnes , ils dansent en quelque sorte sur le dos des vagues, mon « tant et descendant comme un morceau de liège.

<i Les Hottentots, dit encore le même auteur, sont d'une « adresse surprenante à la chasse, et la légèreté de leur course passe « l'imagination. » Il s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur agilité, ce qui leur arrive pourtant quelquefois, comme on peut juger par l'exemple qu'il en donne. « Un matelot hollandais, en débarquant au Gap, chargea, dit -il, u un Hottentot de l^ suivre à la ville avec un rouleau de tabac r. d'environ vingt livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque

NOTES

«distance de la troupe, le Ilotlentot demanda au noatelot s'iî « savait courir. Courir? répond le Hollandais; oui, fort bien. « Voyons, reprit l'Africain; et, fuyant avec le labac, il disparut « presque aussitôt. Le matelot, confondu de cette merveilleuse « vitesse , ne pensa point à le poursuivre , et ne revit jamais ni son « tabac ni son porteur.

« Ils ont la vue si prompte et la main si certaine, que les « Européens n'en approchent point. A cent pas ils toucheront d'un « coup de pierre une marque de la grandeur d'un demi-sou; et ce « qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer comme nous « les yeux sur le but , ils font des mouvements et des contor- « sions continuelles. Il semble que leur pierre soit portée par une « main invisible. ^

Le P. du Tertre dit à peu près, sur les sauvages des Antilles, les mêmes choses qu'on vient de dire sur les Hottentots du cap de Bonne-Espérance. Il vante surtout leur justesse à tirer avec leurs flèches les oiseaux au vol et les poissons à la nage, qu'ils prennent ensuite en plongeant. Les sauvages de l'Amérique septentrionale ne sont pas moins célèbres par leur force et par leur adresse ; et voici un exemple qui pourra faire juger de celle des Indiens de l'Amérique méridionale :

En l'année 1746 , un Indien de Buenos- Ayres , ayant été condamné aux galères à Cadix , proposa au gouverneur de racheter sa liberté en exposant sa vie dans une fête publique. Il promit qu'il attaquerait seul le plus furieux taureau, sans autre arme en main qu'une corde ; qu'il le terrasserait, qu'il le saisirait avec sa corde par telle partie qu'on indiquerait, qu'il le sellerait, le briderait , le monterait, et combattrait, ainsi monté, deux autres taureaux de? plus furieux qu'on ferait sortir du Torillo, et qu'il les mettrait tous à mort l'un après l'autre dans l'instant qu'on le lui commanderait , et sans le secours de personne ; ce qui lui fut accordé. L'Indien tint parole , et réussit dans tout ce qu'il avait promis. Sur la manière dont il s'y prit , et sur tout le détail du combat , on peut consulter le premier tome in-12 des Observations sur l'Histoire naturelle g de M. Gautier, d'où ce fait est tiré, page 262. .

DISCOURS SUR l'origine, ETC.

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(7) « La durée de la vie des chevaux, dit M. de Buffon, est, « comme dans toutes les autres espèces d'animaux , proportionnée « à la durée du temps de leur accroissement. L'homme , qui est « quatorze ans à croitre , peut vivre six ou sept fois autant de « temps , c'est-à-dire quatre-vingt-dix ou cent ans ; le cheval , dont « l'accroissement se fait en quatre ans, peut vivre six ou sept fois «autant, c'est-à-dire, vingt- cinq ou trente ans. Les exemples qui « pourraient être contraires à cette règle sont si rar^s, qu'on ne « doit pas même les regarder comme une exception dont on puisse « tirer des conséquences ; et comme les gros chevaux prennent « leur accroissement en moins de temps que les chevaux fins , ils « vivent aussi moins de temps , et sont vieux dès l'âge de quinze « ans. » HiST. nat., du Cheval,

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(8) Je crois voir entre les animaux carnassiers et les frugivores une autre différence encore plus générale que celle que j'ai remarquée dans la note 5, puisque celle-ci s'étend jusqu'aux oiseaux. Cette différence consiste dans le nombre des petits, qui n'excède jamais deux à chaque portée pour les espèces qui ne vivent que de végétaux, et qui va ordinairement au delà de ce nombre pour les animaux voraces. Il est aisé de connaître, à cet égard, la destination de la nature par le nombre des mamelles, qui n'est que de deux dans chaque femelle de la première espèce, comme la jument, la vache, la chèvre, la biche, la brebis, etc., et qui est toujours de six ou de huit dans les autres femelles, comme la chienne, la chatte, la louve , la tigresse , etc. La poule , l'oie, la cane , qui sont toutes des oiseaux voraces, ainsi que l'aigle, l'épervier, la chouette, pondent aussi et couvent un grand nombre d'œufs, ce qui n'arrive jamais à la colombe, à la tourterelle, ni aux oiseaux qui ne mangent absolument que du grain , lesquels ne pondent et ne couvent guère que deux œufs à la fois. La raison qu'on peut donner de celle différence est que les animaux qui ne vivent que d'herbes et de plantes, demeurant presque tout le jour à la pâture, et étant forcés d'employer bea-ucoup de temps à se nourrir, ne pourraient suffire à allaiter plusieurs petits; au lieu oue les voraces, faisant leur repas

NOTES

presque en un instant , peuvent plus aisément et plus souvent retourner à leurs petits et à leur chasse, et reparer la dissipation d'une si grande quantité de lait. Il y aurait à tout ceci bien des observations particulières et des réflexions à faire ; mais ce n'en est pas ici le lieu , et il me suffit d'avoir montré dans cette partie ie système le plus général de la nature , système qui fournit une nouvelle raison de tirer l'homme de la classe des animaux carnassiers , et de le ranger parmi les espèces frugivores.

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(9) Un auteur célèbre , calculant les biens et les maux de la vie humaine , et comparant les deux sommes , a trouvé que la dernière surpassait l'autre de beaucoup, et qu'à tout prendre la vie était pour l'homme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l'homme civil : s'il fût remonté jusqu'à l'homme naturel, on peut juger qu'il eût trouvé des résultats très-différents, qu'il eût aperçu que i'homme n'a guère de maux que ceux qu'il s'est donnés lui-même, et que la nature eût été justifiée. Ce n'est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous- rendre si malheureux. Quand d'un côté l'on considère les immenses travaux des hommes, tant de sciences approfondies , tant d'arts inventés , tant de forces employées , des abimes comblés , des montagnes rasées , des rochers brisés , des fleuves rendus navigables , des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre , la mer couverte de vaisseaux et de matelots , et que de l'autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l'espèce humaine, on ne peut qu'être frappé de l'étonnante disproportion qui règne entre ces choses , et déplorer l'aveuglement de l'homme, qui, pour nourrir son fol orgueil, et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même , le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible , et que lif bienfaisante nature avait pris soin d'écarter de lui.

Les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispense de la preuve ; cependant l'homme est naturellement bon , je crois l'avoir démontré : qu'est-ce donc qui peut l'avoir dépravé à ce point, sinon les changements survenus dans sa constitution,

116 DISCOUBS SUR l'ORîGINE, ETC.

les progrès qu'il a faits et les connaissances qu'il a acquises? Qu'on admire tant qu'on voudra la société humaine, il n'en sera pas moins vrai qu'elle porte nécessairement les hommes à s'entrehaïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement des services apparents , et à se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on penser d'un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêcîhe au corps de la société , et où chacun trouve son compte dans le malheur d'autrui ? Il n'y a peutêtre pas un homme aisé à qui des héritiers avides , et souvent ses propres enfants, ne souhaitent la mort en secret; pas un vaisseau en mer dont le naufrage ne fut une bonne nouvelle pour quelque négociant, pas une maison qu'un débiteur de mauvaise foi ne voulût voir brûler avec tous les papiers qu'elle contient, pas un peuple qui ne se réjouisse des désastres de ses voisins. C'est ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos semblables , et que la perte de l'un fait presque toujours la prospérité de l'autre. Mais ce qu'il y a de plus dangereux encore, c'est que les calamités publiques font l'attente etl'espoir d'une multitude de particuliers: les uns veulent des maladies, d'autresla mortalité, d'autres la guerre, d'autres la famine. J'ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aux apparences d'une année fertile; et le grand et funeste incendie de Londres, qui coûta la vie ou les biens à tant de malheureux, fit peut-être la fortune à plus de dix mille personnes. Je sais que Montaigne blâme l'Athénien Démades d'avoir fait punir un ouvrier qui , vendant fort cher des cercueils , gagnait beaucoup à la mort des citoyens : mais la raison que Montaigne allègue étant qu'il faudrait punir tout le monde, il est évident qu'elle confirme les miennes. Qu'on pénètre donc , au travers de nos frivoles démonstrations de bienveillance , ce qui se pass-e au fond des cœurs ; et qu'on réfléchisse à ce que doit être un état de choses où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement, et où ils naissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt. Si Ton me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres , je répliquerai que cela serait fort bien s'il ne gagnait encore plus à leur nuire. Il n'y a point de profit si légitime qui ne soit surpassé par celui qu'on peut faire illégitimement , et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que

KOTES.

les services. Il ne s'agit donc plus que de trouver les moyens de s'assurer l'impunité, et c'est à quoi ies puissants emploient toutes leurs forces , et les faibles toutes leurs ruses.

L'homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature, et l'ami de tous ses semblables. S'agit.il quelquefois de disputer son repas, il n'en vient jamais aux coups sans avoir auparavant comparé la difficulté de vaincre avec celle de trouver ailleurs sa subsistance; et comme l'orgueil ne se mêle pas du combat , il se termine par quelques coups de poing ; le vainqueur mange, le vaincu va chercher fortune, et tout est pacifié. Mais chez l'homme en société ce sont bien d'autres affaires : il s'agit premièrement de pourvoir au nécessaire , et puis au superflu ; ensuite viennent les délices , et puis des immenses richesses , et puis des sujets , et puis des esclaves ; il n'a pas un moment de relâche : ce qu'il y a de plus singulier, c'est qtie moins les besoins sont naturels et pressants , plus les passions augmentent , et, qui pis est , le pouvoir de les satisfaire ; de sorte qu'après de longues prospérités , après avoir englouti bien des trésors et désolé bien des hommes, mon héros finira par tout égorger, jusqu'à ce qu'il soit l'unique maître de l'univers. Tel est en abrégé le tableau moral , sinon de la vie humaine, au moins des prétentions secrètes du cœur de tout homme civilisé.

Comparez sans préjugés l'état de l'homme civil avec celui de l'homme sauvage , et recherchez , si vous le pouvez , combien , outre sa méchanceté, ses besoins et ses misères, le premier a ouvert de nouvelles portes à la douleur et à la mort. Si vous considérez les peines d'esprit qui nous consument , les passions violentes qui nous épuisent et nous désolent, les travaux excessifs dont les pauvres sont surchargés , la mollesse encore plus dangereuse à laquelle les riches s'abandonnent, et qui font mourir les uns de leurs besoins et les autres de leurs excès ; si vous songez aux monstrueux mélanges des aliments, à leurs pernicieux assaisonnements , aux denrées corrompues , aux drogues falsifiées , aux friponneries de ceux qui les vendent , aux erreurs de ceux qui les administrent, au poison des vaisseaux dans lesquels on les prépare ; si vous faites attention aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des multitudes d'hommes rassemblés , à celles qu'occasionnent la délicatesse de notre manière de vivre, les pas-

nS DISCOURS SUR l'origine, ETC.

sages alternatifs de l'intérieur de nos maisons au grand air, l'usage des habillements pris ou quittés avec trop peu de précaution., et tous les soins que notre sensualité excessive a tournés en habitudes nécessaires, et dont la négligence ou la privation nous coûte ensuite la vie ou la santé ; si vous mettez en ligne de compte les incendies et les tremblements de terre qui, consumant ou renversant des villes entières, en font périr les habitants par milliers ; en un mot, si vous réunissez les dangers que toutes ces causes assemblent continuellement sur nos tètes , vous sentirez combien la nar ture nous fait payer cher le mépris que nous avons fait de ses leçons.

Je ne répéterai point ici sur la guerre ce que j'en ai dit ailleurs ; mais je voudrais que les gens instruits voulussent ou osassent donner une fois au public le détail des horreurs qui se commettent dans les armées par les entrepreneurs des vivres et des hôpitaux : on verrait que leurs manœuvres, non trop secrètes , par lesquelles les plus brillantes armées se fondent en moins de rien , font plus périr de soldats que n'en moissonne le fer ennemi. C'est encore un calcul non moins étonnant que celui des hommes que la mer engloutit tous les ans , soit par la faim , soit par le scorbut, soit par les pirates , soit par le feu , soit par les naufrages. Il est clair qu'il faut mettre aussi sur le compte de la propriété établie, et par conséquent de la société, les assassinats, les empoisonnements, les vols de grands chemins , et les punitions mêmes de ces crimes , punitions nécessaires pour prévenir de plus grands maux, mais qui, pour le meurtre d'un homme, coûtant la vie à deux ou davantage, ne laissent pas de doubler réellement la perte de l'espèce humaine. Combien de moyens honteux d'empêcher la naissance des hommes, et de tromper la nature ; soit par ces goûts brutaux et dépravés qui insultent son plus charmant ouvrage , goûts que les sauvages ni les animaux ne connurent jamais , et qui ne sont nés dans les pays policés que d'une imagination corrompue ; soit par ces avortements secrets, dignes fruits de la débauche et de l'honneur vicieux ; soit par l'exposition ou le meurtre d'une multitude d'enfants, victimes de la misère de leurs parents, ou de la honte barbare de leurs mères; soit entîn par la mutilation de ces malheureux dont une partie de l'existence et toute la postérité sont sacrifiées à de vaines chansons, ou ce qui est pis encore . à la brutale jalousie de

TîOTES.

quelques hommes; mutilation qui , dans ce dernier cas, outrage doublement la nature, et parle traitement que reçoivent ceux qui la souffrent, et par Tusage auquel ils sont destinés !

Mais n est-il pas raille cas plus fréquents et plus dangereux encore, où les droits paternels offensent ouvertement l'humanité? Combien de talents enfouis et d'inclinations forcées par l'imprudente contrainte des pères! combien d'hommes se seraient distingués dans un état sortable , qui meurent malheureux et déshonorés dans un autre état pour lequel ils n'avaient aucun goût! combien de mariages heureux, mais inégaux, ont été rompus ou troublés., et combien de chastes épouses déshonorées par cet ordre des .conditions, toujours en contradiction avec celui de la nature! combien d'autres unions bizarres formées par l'intérêt et désavouées par l'amour et par la raison ! combien même d'époux honnêtes et vertueux font mutuellement leur supplice pour avoir été mal assortis! combien déjeunes et malheureuses victimes de l'avarice de leurs parents se plongent dans le vice , ou passent leurs tristes jours dans les larmes , et gémissent dans des liens indissolubles que le cœur repousse et que l'or seul a formés ! Heureuses quelquefois celles que leur courage et leur vertu même arrachent à la vie avant qu'une violence barbare les force a la passer dans le crime ou dans le désespoir! Pardonnez-le-moi, père et mère à jamais déplorables : j'aigris à regret vos douleurs; mais puissentelles servir d'exemple éternel et terrible à quiconque ose, au nom même de la nature , violer le plus sacré de ses droits !

Si je n'ai parlé que de ces nœuds mal formes qui sont l'ouvrage de notre police , pense-t-on que ceux où l'amour et la sympathie ont présidé soient eux-mêmes exempts d'inconvénients? Que seraitce si j'entreprenais de montrer l'espèce humaine attaquée dans sa source même , et jusque dans le plus saint de tous les liens , où l'on n'ose plus écouter la nature qu'après avoir consulté la fortune, et où, le désordre civil confondant les vertus et les vices, la continence devient une précaution criminelle, et le refus de donner la vie à son semblable un acte d'humanité! Mais, sans déchirer le voile qui couvre tant d'horreurs, contenions-nous d'indiquer le mal auquel d'autres doivent apporter le remède.

Qu'on ajoute à tout cela celte quantité de métiers malsains qui abrègent les jours ou détruisent le tempérament , tels que sont les

120 DISCOURS SUR l'oBIGINE , ETC.

travaux des mines , les diverses préparations de métaux, des minéraux, surtout du plomb, du cuivre, du mercure, du cobalt, de larsenic, du réalgar ; ces autres métiers périlleux qui coûtent tous les jours la vie à quantité d'ouvriers , les uns couvreurs , d'autres charpentiers , d'autres maçons , d'autres travaillant aux carrières ; qu'on réunisse, dis -je, tous ces objets, et Ton pourra voir dans l'établissement et la perfection des sociétés les raisons de la diminution de l'espèce , observée par plus d'un philosophe.

Le luxe , impossil)le à prévenir chez des hommes avides de leurs propres commodités et de la considération des autres, achève bientôt le mal que les sociétés ont commencé; et, sous prétexte de faire vivre les pauvres , qu'il n'eût pas fallu faire , il appauvrit tout le reste, et dépeuple l'État tôt ou tard.

Le luxe est un remède beaucoup pire que le mal qu'il prétend guérir; ou plutôt il est lui-même le pire de tous les maux dans quelque État , grand ou petit , que ce puisse être , et qui , pour nourrir des foules de valets et de misérables qu'il a faits, accable et ruine le laboureur et le citoyen ; semblable à ces vents brûlants du midi qui , couvrant l'herbe et la verdure d'insectes dévorants , ôtent la subsistance aux animaux utiles , et portent la disette et la mort dans tous les lieux où ils se font sentir.

De la société et du luxe qu'elle engendre naissent les arts libéraux et mécaniques , le commerce, les lettres, et toutes ces inutilités qui font fleurir l'industrie , enrichissent et perdent les États. La raison de ce dépérissement est très-simple. Il est aisé de voir que , par sa nature , l'agriculture doit être le moins lucratif ^ tous les arts , parce que son produit étant de l'usage le plus ^Indispensable pour tous les hommes, le prix en doit être pro-^ portionné aux facultés des plus pauvres. Du même principe on peut tirer celte règle, qu'en général les arts sont lucratifs en raison inverse de leur utilité, et que les plus nécessaires doivent enfin devenir les plus négligés. Par où l'on voit ce qu'il faut penser des vrais avantages de l'industrie, et de l'effet réel qui résulte de ses progrès .

Telles sont les causes sensibles de toutes les misères où l'opulence précipite enfin les nations les plus admirées. A mesure que l'industrie et les arts s'étendent et fleurissent, le cultivateur méprisé, chargé d'impôts nécessaires à l'entretien du luxe, et con-

NOTES

damné à passer sa vie onlre le travail et la faim , abandonne ses champs pour aller chercher dans les villes le pain qu'il y devrait porter. Plus les capitales frappent d'admiration les yeux stupides du peuple , plus il faudrait gémir de voir les campagnes abandonnées, les terres en friche, et les grands chemins inondés de malheureux ciljoyens devenus mendiants ou voleurs, et destinés à finir un jour leur misère sur la roue ou. sur un fumier. C'est ainsi que rÉtats'enrichissant d'un côté, s'affaiblit et se dépeuple de l'autre, et que les plus puissantes monarchies , après bien des travaux pour se rendre opulentes et désertes, finissent par devenir la proie des nations pauvres, qui succombent à la funeste tentation de les envahir, et qui s'enrichissent et s'affaiblissent à leur tour, jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes envahies et détruites par d'autres.

Qu'on daigne nous expliquer une fois ce qui avait pu produire ces nuées de barbares qui, durant tant de siècles, ont inondé l'Europe , l'Asie et l'Afrique. Était-ce à l'industrie de leurs arts , à la sagesse de leurs lois , à l'excellence de leur police, qu'ils devaient cette prodigieuse population.^ Que nos savants veuillent bien nous dire pourquoi , loin de multiplier à ce point, ces hommes féroces et brutaux, sans lumières, sans frein, sans éducation , ne s'entr'égorgeaient pas tous à chaque instant pour se disputer leur pâture ou leur chasse : qu'ils nous expliquent comment ces misérables ont eu seulement la hardiesse de regarder en face de si habiles gens que nous étions, avec une si belle discipline militaire; de si beaux codes et de si sages lois ; enfin pourquoi , depuis que la société s'est perfectionnée dans les pays du Nord , et qu'on y a tant pris de peine pour apprendre aux hommes leurs devoirs mutuels et l'art de vivre agréablement et paisiblement ensemble , on n'en voit plus rien sortir de semblable à ces multitudes d'hommes qu'il produisait autrefois. J'ai bien peur que quelqu'un ne s'avise à la fin de me répondre que toutes ces grandes choses , savoir, les arts, les sciences et les lois, ont été très-sagement inventées par les hommes comme une peste salutaire pour prévenir l'excessive multiplication de l'espèce , de peur que ce monde , qui nous est destiné, ne devint à la fin trop petit pour ses habitants.

Quoi donc ! faut-il détruire les sociétés , anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours ? conséquence à la manière de mes adversaires , que j'aime autant pré-

122 DISCOURS SUR l'ORîGINE, ETC.

Tenir que de leur laisser la honte de la tirer. 0 vous à qui la voix céleste ne s'est point fait entendre , et qui ne reconnaissez pour votre espèce d'autre destination que d'achever en paix cette courte vie ; vous qui pouvez laisser au milieu des villes vos funestes acquisitions, vos esprits inquiets , vos cœurs corrompus et vos désirs effrénés ; reprenez , puisqu'il dépend de vous , votre antique et première innocence ; allez dans les bois perdre la vue et la mémoire des crimes de vos contemporains, et ne craignez point d'avilir votre espèce en renonçant à ses lumières pour renoncer à SCS vices. Quant aux hommes semblables à moi , dont les passions ont détruit pour toujours l'originelle simplicité , qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands, ni se passer de lois et de chefs ; ceux qui furent honorés dans leur premier père de leçons surnaturelles; ceux qui verront, dans l'intention de donner d'abord aux actions humaines une moralité qu'elles n'eussent de longtemps acquise , la raison d'un précepte indifférent par luimême et inexplicable dans tout autre système ; ceux, en un mot, qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumières et au bonheur des célestes intelligences : lous ceux-là tâcheront, par l'exercice des vertus qu'ils s'obligent à pratiquer en apprenant à les connaître , de mériter le prix éternel qu'ils en doivent attendre ; ils respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres ; ils aimeront leurs semblables et les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement alix lois , et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres ; ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront prévenir, guérir ou pallier cette foule d'abus et de maux toujours prêts à nous accabler ; ils animeront le zèle de ces dignes chefs , en leur montrant, sans crainte et sans flatterie, la grandeur de leur tâche et la rigueur de leur devoir ; mais ils n'en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu'à l'aide de tant de gens respectables qu'on désire plus souvent qu'on ne les obtient, et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours |)lus de calamités réelles que d'avantages apparents.

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(10) Parmi les hommes que nous connaissons, ou par nousmêmes , ou par les historiens , ou par les voyageurs , les uns son:

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noirs, les autres blancs, les autres rouges ; les uns portent de longs cheveux , les autres n'ont que de la laine frisée ; les uns sont presque tout velus , les autres n'ont pas même de barbe. Il y a eu , et il y a peut-être encore , des nations d'hommes d'une taille gigantesque; et, laissant à part la fable des Pygmées, qui peut bien n'être qu'une exagération , on sait que les Lapons , et surtout les Groënlandais, sont fort au-dessous delà taille moyenne de l'homme. On prétend même qu'il y a des peuples entiers qui ont des queues comme les quadrupèdes. Et, sans ajouter une foi aveugle aux relations d'Hérodote et de Gtésias , on en peut du moins tirer cette opinion très-vraisemblable , que , si l'on avait pu faire de bonnes observations dans ces temps anciens où les peuples divers suivaient des manières de vivre plus différentes entre elles qu'ils ne font aujourd'hui, on y aurait aussi remarqué, dans la figure et Thabitude du corps , des variétés beaucoup plus frappantes. Tous ces faits , dont il est aisé de fournir des preuves incontestables , ne peuvent surprendre que ceux qui sont accoutumés à ne regarder que les objets qui les environnent , et qui ignorent les puissants effets de la diversité des climats, de l'air, des aliments , de la manière de vivre, des habitudes en général , et surtout la force étonnante des mêmes causes , quand elles agissent continuellement sur de longues suites de générations. Aujourd'hui que le commerce, les voyages et les conquêtes, réunissent davantage les peuples divers , et que leurs manières de vivre se rapprochent sans cesse par la fréquente communication , on s'aperçoit que certaines différences nationales ont diminué ; et , par exemple , chacun peut remarquer que les Français d'aujourd'hui ne sont plus ces grands corps blancs et blonds décrits par les historiens latins , quoique le temps , joint au mélange des Francs et des Normands, blancs et blonds eux-mêmes, eût dû rétablir ce que la fréquentation des Romains avait pu ôter à l'influence du climat, dans la constitution naturelle et le teint des habitants. Toutes ces observations sur les variétés que mille causes peuvent produire et ont produites en effet dans l'espèce humaine, me font douter si divers animaux semblables aux hommes, pris par les voyageurs pour des bêtes sans beaucoup d'examen , ou à cause de quelques différences qu'ils remarquaient dans la conformation extérieure , ou seulement parce que ces animaux ne parlaient

124 DISCOUES SUR l'ORIGIîNE, ETC.

pas, ne seraient point en effet de véritables hommes sauvages, dont la race dispersée anciennement dans les bois n'avait eu occasion de développer aucune de ses facultés virtuelles, n'avait ac* quis aucun degré de perfection , et se trouvait encore dans l'état primitif de nature. Donnons un exemple de ce que je veux dire.

« On trouve, dit le traducteur de V Histoire des Voyages , dans le « royaume de Congo, quantité de ces grands animaux qu'on nomme « orangs-outangs aux Indes orientales , qui tiennent comme le « milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Battel raconte « que dans les forêts de Mayomba , au royaume de Loango , on « voit deux sortes de monstres dont les plus grands se nomment « pongos, et les autres enjocos. Les premiers ont une ressemblance « exacte avec l'homme, mais ils sont beaucoup plus gros et de « fort haute taille. Avec un visage humain , ils ont les yeux fort « enfoncés. Leurs mains, leurs joues, leurs oreilles sont sans poil, « à l'exception des sourcils, qu'ils ont fort longs. Quoiqu'ils aient le « reste du corps assez velu, le poil n'en est pas fort épais, et sa cou- « leur est brune. EnQnla seule partie qui les distingue des hommes « est la jambe, qu'ils ont sans mollet. Ils marchent droits, en se tenant « de la main le poil du cou. Leur retraite est dans les bois ; ils « dorment sur les arbres , et s'y font une espèce de toit qui les « met à couvert de la pluie. Leurs aliments sont des fruits ou des « noix sauvages. Jamais ils ne mangent de chair. L'usage des nè- « grès qui traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant « la nuit : ils remarquent que le matin , à leur départ , les pongos « prennent leur place autour du feu , et ne se retirent pas qu'il « ne soit éteint ; car, avec beaucoup d'adresse , ils n'ont point as- « sez de sens pour l'entretenir en y apportant du bois.

« Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les nègres qui « traversent les forêts. Ils tombent même sur les éléphants qui « viennent paître dans les lieux qu'ils habitent , et les incommo- « dent si fort à coups de poing ou de bâton , qu'ils les forcent « à prendre la fuite en poussant des cris. On ne prend jamais de « pongos en vie, parce qu'ils sont si robustes que dix hommes ne « suffiraient pas pour les arrêter : mais les nègres en prennent <t quantité de jeunes après avoir tué la mère, au corps de laquelle « le petit s'attache fortement. Lorsqu'un de ces animaux meurt, u les autres couvrent son corps d'un amas de branches ou de

NOTES

«feuillages. Purcliass ajoute que, dans les conversations qu'il « avait eues avec Battel , il avait appris de lui-môme qu'un pongo « lui enleva un petit nègre qui passa un mois entier dans la sou ciété de ces animaux; car ils ne font aucun mal aux hommes « qu'ils surprennent, du moins lorsque ceux-ci ne les regardent « point, comme le petit nègre l'avait observé. Battel n'a point dé- (c crit la seconde espèce de monstre.

« Dapper confirme que le royaume de Congo est plein de ces « animaux qui portent aux Indes le nom d'orangs-outangs , c'est- « à-dire, habitants des bois , et que les Africains nomment quojas-. « morros. Cette béte, dit-il , est si semblable à i*homme, qu'il est « tombé dans l'esprit à quelques voyageurs qu'elle pouvait être « sortie d'une femme et d'un singe : chimère que les nègres mê- « mes rejettent. Un de ces animaux fut transporté du Congo en K Hollande, et présenté au prince d'Orange, Frédéric-Henri. Il « était de la hauteur d'un enfant de trois ans, et d'un embonpoint « médiocre , mais carré et bien proportionné , fort agile et fort « vif, les jambes charnues et robustes, tout le devant du corps « nu , mais le derrière couvert de poils noirs. A la première vue , « son visage ressemblait à celui d'un homme , mais il avait le nez « plat et recourbé ; ses oreilles étaient aussi celles de l'espèce hu- «maine; son sein, car c'était une femelle, était potelé, son « nombril enfoncé , ses épaules fort bien jointes , ses mains divi- « sées en doigts et en pouces , ses mollets et ses talons gras et « charnus. 11 marchait souvent droit sur ses jambes , il était capa- « ble de lever et porter des fardeaux assez lourds. Lorsqu'il vou- « lait boire, il prenait d'une main le couvercle du pot, et tenait « le fond de l'autre; ensuite il s'essuyait gracieusement les lèvres. « Il se couchait, pour dormir, la tète sur un coussin , se couvrant « avec tant d'adresse qu'on l'aurait pris pour un homme au lit. Les « nègres font d'étranges récits de cet animal : ils assurent non- « seulement qu'il force les femmes et les filles , mais qu'il ose at- « taquer des hommes armés. En un mot , il y a beaucoup d'appa- « rence que c'est le satyre des anciens. Merolla ne parle peut-être « que de ces animaux , lorsqu'il raconte que les nègres prennent « quelquefois dans leurs chasses des hommes et des femmes sau- «( vages. »

Il est encore parlé de ces espèces d'animaux anthropoformes

126 DISCOURS SUR l'origine, ETC.

dans le troisième tome de la même Histoire des Voyages, sous le nom de heggos et de mandrills : mais , pour nous en tenir aux relations précédentes , on trouve dans la description de ces prétendus monstres des conformités frappantes avec l'espèce humaine , et des différences moindres que celles qu'on pourrait assigner d'homme à homme. On ne voit point dans ces passages les raisons sur lesquelles les auteurs se fondent pour refuser aux animaux en question le nom d'hommes sauvages : mais il est aisé de conjecturer que c'est à cause de leur stupidité, et aussi parce qu'ils ne parlaient pas ; raisons faibles pour ceux qui savent que , quoique l'organe de la parole soit naturel à l'homme , la parole elle-même ne lui est pourtant pas naturelle , et qui connaissent jusqu'à quel point sa perfectibilité peut avoir élevé l'homme civil au-dessus de son état originel. Le petit nombre de lignes que contiennent ces descriptions nous peut faire juger combien ces animaux ont été mal observés, et avec quels préjugés ils ont été vus. <Par exemple , ils sont qualifiés de monstres , et cependant on convient qu'ils engendrent. Dans un endroit , Battel dit que les pongos tuent les nègres qui traversent les forêts; dans un autre , Purchass ajoute qu'ils ne leur font aucun mal , même quand ils les surprennent , du moins lorsque les nègres ne s'attachent pas à les regarder. Les pcngos s'assemblent autour des feux allumés par les nègres quand ceux-ci se retirent , et se retirent à leur tour quand le feu est éteint ; voilà le fait : voici maintenant le commentaire de l'observateur ; car, avec beaucoup d'adresse, ils n'ont pas assez de sens pour Ventretenir en y apportant du bois. Je voudrais deviner comment Battel, ou Purchass son compilateur, a pu savoir que la retraite des pongos était un effet de leur bêtise plutôt que de leur volonté. Dans un climat tel que Loango, le feu n'est pas une chose fort nécessaire aux animaux : et si les nègres en allument, c'est moins contre le froid que pour effrayer les bêtes féroces : il est donc très-simple qu'après avoir été quelque temps réjouis par la flamme , ou s'être bien réchauffés , les pongos s'ennuient de rester toujours à la même place , et s'en aillent à leur pâture , qui demande plus de temps que s'ils mangeaient de la €hair. D'ailleurs on sait que la plupart des animaux , sans en excepter l'homme, sont naturellement paresseux , et qu'ils se refusent à toutes sortes de soins qui ne sont pas d'une absolue néces-

NOTES

site. Enfin il parait fort étrange que les pongos, dont on vante l'adresse et la force, les pongos, qui savent enterrer leurs morts ai se faire des toits de branchages, ne sachent pas pousser des tisons dans le feu. Je me souviens d'avoir vu un singe faire cette même manœuvre qu'on ne veut pas que les pongos puissent faire : il est vrai que mes idées n'étant pas alors tournées de ce côté, je fis moi-même la faute que je reproche à nos voyageurs, et je négligeai d'examiner si l'intention du singe était en effet d'entretenir le feu, ou simplement, comme je crois, d'imiter l'action d'un homme. Quoi qu'il en soit , il est bien démontré que le singe n'est pas une variété de l'homme , non-seulement parce qu'il est privé de la faculté de parler, mais surtout parce qu'on est sûr que son espèce n'a point celle de se perfectionner, qui est le caractère spécifique de l'espèce humaine : expériences qui ne paraissent pas avoir été faites sur le pongo et l'orang-outang avec assez de soin pour en pouvoir tirer la même conclusion. Il y aurait pourtant un moyen par lequel , si l'orang-outang ou d'autres étaient de l'espèce humaine, les observateurs les plus grossiers pourraient s'en assurer même avec démonstration : mais outre qu'une seule génération ne suffirait pas pour cette expérience, elle doit passer pour impraticable, parce qu'il faudrait que ce qui n'est qu'une supposition fût démontré vrai avant que l'épreuve qui devrait constater le fait pût être tentée innocemment.

Les jugements précipités, qui ne sont point le fruit d'une raison éclairée , sont sujets à donner dans l'excès. Nos voyageurs font sans façon des bêtes sous les noms de pongos, de mandrills , d'orangs-outangs f de ces mêmes êtres dont, sous les noms de satyres, de faunes, de stjlvainSf les anciens faisaient des divinités. Peut-être, après des recherches plus exactes, trouvera-t-on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux , mais des hommes. En attendant, il me parait qu'il y a bien autant de raison de s'en rapporter là-dessus à Merolla, religieux lettré, témoin oculaire, et qui , avec toute sa naïveté , ne laissait pas d'être homme d'esprit , qu'au marchand Baltel , à Dapper, àPurchass , et aux autres compilateurs.

Quel jugement pense-t-on qu'eussent porté de pareils observateurs sur l'enfant trouvé en 1694, dont j'ai déjà parlé ci-devant ( note 3 ), qui ne donnait aucune marque de raison , marchait sur

128 DISCOUBS SUR l'origine, ETC.

ses pieds et sur ses mains , n'avait aucun langage , et formait des sons qui ne ressemblaient en rien à ceux d'un homme? II fut longtemps , continue le même philosophe qui me fournit ce fait , avant de pouvoir proférer quelques paroles; encore le fit-il d'une manière barbare. Aussitôt qu'il put parler, on l'interrogea sur son premier état ; mais il ne s'en souvint non plus que nous nous souvenons de ce qui nous est arrivé au berceau. Si malheureusement pour lui cet enfant fût tombé dans les mains de nos voyageurs , on ne peut douter qu'après avoir remarqué son silence et sa stupidité , ils n'eussent pris le parti de le renvoyer dans les bois ou de l'enfermer dans une ménagerie; après quoi ils en auraient savamment parlé dans de belles relations, comme d'une béte fort curieuse qui ressemblait assez à l'homme.

Depuis trois ou quatre cents ans que les habitants de l'Europe inondent les autres parties du monde, et publient sans cesse de nouveaux recueils de voyages et de relations, je suis persuadé que nous ne connaissons d'hommes que les seuls Européens ; encore paraît-iï, aux préjugés ridicules qui ne sont pas éteints même parmi les gens de lettres , que chacun ne fait guère, sous le nom pompeux d'étude de l'homme , que celle des hommes de son pays. Les particuliers ont beau aller et venir, il semble que la philosophie ne voyage point; aussi celle de chaque peuple est-elle peu propre pour un autre. La cause de ceci est manifeste, au moins pour les contrées éloignées : il n'y a guère que quatre sortes d'hommes qui fassent des voyages de long cours ; les marins , les marchands, les soldats et les missionnaires. Or on ne doit guère s'attendre que les trois premières classes fournissent de bons observateurs ; et quant à ceux de la quatrième , occupés de la vocation sublime qui les appelle, quand ils ne seraient pas sujets à des préjugés d'état comme tous les autres, on doit croire qu'ils ne se livreraient pas volontiers à des recherches qui paraissent de pure curiosité, et, qui les détourneraient des travaux plus importants auxquels ils se destinent. D'ailleurs, pour prêcher utilement l'Évangile , il ne faut que du zèle , et Dieu donne le reste ; mais pour étudier les hommes, il faut des talents que Dieu ne s'engage a donner à personne , et qui ne sont pas toujours le partage des saints. On n'ouvre pas un livre de voyages où l'on ne trouve des descriptions Je caractères et de mœurs : mais on est tout étonné

NOTES

d'y voir que ces gens qui ont tant décrit de choses n'ont dit que ce que chacun savait déjà , n'ont su apercevoir, à l'autre bout du nnonde , que ce qu'il n'eût tenu qu'à eux de remarquer sans sortir de leur rue, et que ces traits vrais qui distinguent les nations, et qui frappent les yeux faits pourvoir, ont presque toujours échappé aux leurs. De là est venu ce bel adage de morale, si rebattu par la tourbe philosophesque : Que les hommes sont partout les naêmes, qu'ayant partout les mêmes passions et les mêmes vices, il est assez inutile de chercher à caractériser les différents peuples ; ce qui est à peu près aussi bien raisonné que si l'on disait qu'on ne saurait distinguer Pierre d'avec Jacques, parce qu'ils ont tous deux un nez , une bouche et des yeux.

Ne verra-t-on jamais renaître ces temps heureux où les peuples ne se mêlaient point de philosopher, mais où les Platon , les Thaïes et les Pythagore, épris d'un ardent désir de savoir, entreprenaient les plus grands voyages uniquement pour s'instruire , et allaient au loin secouer le joug des préjugés nationaux, apprendre à connaître les hommes par leurs conformités et par leurs différences, et acquérn* ces connaissances universelles qui ne sont point celles d'un siècle ou d'un pays exclusivement , mais qui , étant de tous les temps et de tous les lieux , sont pour ainsi dire la science commune des gages?

On admire la magnificence de quelques curieux qui ont fait ou fait faire à grands frais des voyages en Orient avec des savants et des peintres, pour y dessiner des masures et déchiffrer ou copier des inscriptions ; mais j'ai peine à concevoir comment, dans un siècle où l'on se pique de belles connaissances, il ne se trouve pas deux hommes bien unis , riches , l'un en argent , l'autre en génie , tous deux aimant la gloire et aspirant à l'immortalité, dont l'un sacrifie vingt mille écus de son bien , et l'autre dix ans de sa vie , à un célèbre voyage autour du monde, pour y étudier, non toujours des pierres et des plantes , mais une fois les hommes et les mœurs, et qui, après tant de siècles employés à mesurer et considérer la maison , s'avisent enfm d'en vouloir connaître les habitants.

Les académiciens qui ont parcouru les parties septentrionales de l'Europe, et méridionales de l'Amérique, avaient plus pour objet de les visiter en géomètres qu'en philosophes. Cependant, comme ils étaient à la fois i'un et l'autre, on ne peut pas regarder

130 DISCOUBS SUB L ORIGINE 5 ETC

comme tout à fait inconnues les régions qui ont été vues et décrites par les la Condamine et les Mauperluis. Le joaillier Chardin , qui a voyagé comme Platon, n*a rien laissé à dire sur la Perse. La Chine paraît avoir été bien observée par les jésuites. Kempfer donne une idée passable du peu qu'il a vu dans le Japon. A ces relations près , nous ne connaissons point les peuples des Indes orientales , fréquentées uniquement par des Européens plus curieux de remplir leurs bourses que leurs tètes. L'Afrique entière, et ses nombreux habitants, aussi singuliers par leur caractère que par leur couleur, sont encore à examiner ; toute la terre est couverte de nations dont nous ne connaissons que les noms : et nous nous mêlons de juger le genre humain ! Supposons un Montesquieu , un Buffon , un Diderot , un Duclos , un d'Alembert , un Gondillac , ou des hommes de cette trempe , voyageant pour instruire leurs compatriotes , observant et décrivant , comme ils savent faire, la Turquie, l'Egypte, la Barbarie, l'empire de Maroc, la Guinée , le pays des Gafres , l'intérieur de l'Afrique et ses côtes orientales , les Malabares , le Mogol , les rives du Gange, les royaumes de Siam , de Pégu et d'Ava, la Chine , la Tartarie, et surtout le Japon; puis, dans l'aulre hémisphère, le Mexique, le Pérou, le Chili , les Terres Magellaniques , sans oublier les Patagons vrais ou faux , le Tucuman , le Paraguai , s'il était possible , le Brésil , enfin les Caraïbes, la Floride, et toutes les contrées sauvages; royage le plus important de tous , et celui qu'il faudrait faire avec le plus de soin : supposons que ces nouveaux Hercules , de retour de ces courses mémorables , fissent ensuite à loisir l'histoire naturelle, morale et politique, de ce qu'ils auraient vu, nous verrions nous-mêmes sortir un monde nouveau de dessous leur plume , et nous apprendrions ainsi à connaître le nôtre : je dis que quand de pareils observateurs affirmeront d'un tel animal que c'est un homme, et d'un autre que c'est une bête, il faudra les en croire; mais ce serait une grande simplicité de s'en rapporter là dessus à des voyageurs grossiers , sur lesquels on serait quelquefois tenté de faire la même question qu'ils se mêlent de résoudre sur d'autres animaux.

NOTES

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(11) Cela me paraît de la dernière évidence, et je ne saurais concevoir d'où nos philosophes peuvent faire naître toutes les passions qu'ils prêtent à Thomme naturel. Excepté le seul nécessaire physique, que la nature même demande, tous nos autres besoins ne sont tels que par l'habitude , avant laquelle ils n'étaient point des besoins, ou par nos désirs ; et Ton ne désire point ce qu'onn'est pas en état de connaître. D'où il suit que l'homme sauvage ne désirant que les choses qu'il connaît, et ne connaissant que celles dont la possession est en son pouvoir, ou facile à acquérir, rien ne doit être si tranquille que son âme et rien si borné que son esprit.

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( 1 2) Je trouve dans»le Gouvernement civil de Locke une objection qui me parait trop spécieuse pour qu'il me soit permis de la dissimuler. <i La fin de la société entre le mâle et la femelle, dit ce « philosophe , n'étant pas simplement de procréer, mais de con- « tinuer l'espèce , cette société doit durer, même après la procréa- <i tion , du moins aussi longtemps qu'il est nécessaire pour la « nourriture et la conservation des procréés, c'est-à-dire jusqu'à « ce qu'ils soient capables de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. « Cette règle , que la sagesse infinie du Créateur a établie sur les- « œuvres de ses mains, nous voyons que les créatures inférieures « à l'homme l'observent constamment et avec exactitude. Dans « les animaux qui vivent d'herbes, la société entre le mâle et la « femelle ne dure pas plus longtemps que chaque acte de copula- « tion , parce que les mamelles de la mère étant suffisantes pour « nourrir les petits jusqu'à ce qu'ils soient capables de paître « I herbe , le mâle se contente d'engendrer, et il ne se mêle plus « après cela de la femelle ni des petits , à la subsistance desquels il « ne peut rien contribuer. Mais au regard des bêles de proie , la « société dure plus longtemps , à cause que la mère ne pouvant « pas bien pourvoir à sa subsistance propre et nourrir en même « temps ses petits par sa seule proie , qui est une voie de se nour- « rir et plus laborieuse et plus dangereuse que n'est celle de se « nourrir d'herbe , l'assistance du mâle est tout à fait nécessaire « pour le maintien de leur commune famille , si l'on peut user de

132 DISCOURS SUR L'ORIGI.NE, ETG,

« ce terme ; laquelle , jusqu'à ce qu'elle puisse aller chercher quel- « que proie, ne saurait subsister que par les soins du mâle et de « la femelle. On remarque la même chose dans tous les oiseaux , « si l'on excepte quelques oiseaux domestiques qui se trouvent « dans des lieux où la continuelle abondance de nourriture exempté' « le mâle du soiu de nourrir les petits; on voit que, pendant « que les petits dans leur nid ont besoin d'aUments , le mâle et la rt femelle y en portent jusqu'à ce que ces petits-là puissent voler a et pourvoir à leur subsistance.

« Et en cela, à mon avis, consiste la principale, si ce n'est « la seule raison pourquoi le mâle et la femelle, dans le genre « humain , sont obUgés à une société plus longue que n'entretien- « nent les autres créatures. Cette raison est que la femme est « capable de concevoir , et est pour l'ordinaire derechef grosse et « fait un nouvel enfant, longtemps avant que le précédent soit « hors d'état de se passer du secours de ses parents , et puisse lui- K même pourvoir à ses besoins. Ainsi un père étant obligé de pren- « dre soin de ceux qu'il a engendrés , et de prendre ce soin-là pen- « dant longtemps, il est aussi dans l'obligation de continuer à « vivre dans la société conjugale avec la même femme de qui il « les a eus , et de demeurer dans cette société beaucoup plus « longtemps que les autres créatures , dont les petits pouvant sub- « sister d'eux-mêmes avant que le temps d'une nouvelle pro- <c création vienne , le lien du mâle et de la femelle se rompt de « lui-même , et l'un et l'autre se trouvent dans une pleine liberté, « jusqu'à ce que cette saison qui a coutume de solliciter les ani- « maux à se joindre ensemble les oblige à se choisir de nouvelles <c compagnes. Et ici l'on ne saurait admirer assez la sagesse du « Créateur, qui, ayant donné à l'homme des qualités propres « pour pourvoir à l'avenir aussi bien qu'au présent , a voulu et a « fait en sorte que la société de l'homme durât beaucoup plus long- K temps que celle du mâle et de la femelle parmi les autres créa- « tures , afin que par là l'industrie de l'homme et de la femme fût « plus excitée , et que leurs intérêts fussent mieux unis , dans la « vue de faire des provisions pour leurs enfants et de leur laisser « du bien, rien ne pouvant être plus préjudiciable à des enfants « qu'une conjonction incertaine et vague, ou une dissolution fa- <' cile et fréquente de la société conjugale. »

NOTES

Le même amour de la vérité qui m'a fait exposer sincèrement cette objection , m'excite à l'accompagner de quelques remarques , sinon pour la résoudre , au moins pour l'éclaircir.

1. J'observerai d'abord que les preuves morales n'ont pas une grande force en matière de physique , et qu'elles servent plutôt à rendre raison des faits existants qu'à constater l'existence réelle de ces faits. Or , tel est le genre de preuve que M. Locke emploie dans le passage que je viens de rapporter ; car quoiqu'il puisse être avantageux à l'espèce humaine que l'union de l'homme et de la femme soit permanente , il ne s'ensuit pas que cela ait été ainsi établi par la nature ; autrement il faudrait dire qu'elle a aussi institué la société civile, les arts , le commerce, et tout ce qu'on prétend être utile aux hommes.

2. J'ignore où M. Locke a trouvé qu'entre les animaux de proie la société du màle et de la femelle dure plus longtemps que parmi ceux qui vivent d'herbe, et que l'un aide à l'autre à nourrir les petits ; car on ne voit pas que le chien , le chat , l'ours , ni le loup , reconnaissent leur femelle mieux que le cheval , le bélier , le taureau , le cerf, ni tous les autres animaux quadrupèdes , ne reconnaissent la leur. II semble au contraire que si le secours du mâle était nécessaire à la femelle pour conserver ses petits, ce serait surtout dans les espèces qui ne vivent que d'herbes , parce qu'il faut fort longtemps à la mère pour paitre , et que, durant tout cet intervalle , elle est forcée de négliger sa portée , au lieu que la proie d'une ourse ou d'une louve est dévorée en un instant , et qu'elle a , sans souffrir la faim , plus de temps pour allaiter ses petits. Ce raisonnement est confirmé par une observation sur le nombre relatif de mamelles et de petits qui distingue les espèces carnassières des frugivores , et dont j'ai parlé dans la note 8. Si cette observation est juste et générale, la femme n'ayant que deux mamelles, et ne faisant guère qu'un enfant à la fois, voilà une forte raison de plus pour douter que l'espèce humaine soit naturellement carnassière ; de sorte qu'il semble que, pour tirer la conclusion de Locke, il faudrait retourner tout à fait son raisonnement. Il n'y a pas plus de solidité dans la même distinction appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que l'union du mâle et de la femelle soit plus durable parmi les vautours et les corbeaux que parmi les tourterelles ? Nous avons deux espèces d'oiseaux domestiques , la cane

134 DISCOURS SU» l'origine, ETC.

et le pigeon , qui nous fournissent des exemples directement contraires au système de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni à sa femelle, et ils nourrissent leurs petits en commun. Le canard , dont la voracité est connue , ne reconnaît ni sa femelle ni ses petits, et n'aide en rien à leur subsistance ; et parmi les poules , espèce qui n'est guère moins carnassière, on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans d'autres espèces le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits, c'est que les oiseaux , qui d'abord ne peuvent voler , et que la mère ne peut allaiter, sont beaucoup moins en état de se passer de l'assistance du père que les quadrupèdes , à qui suffit la mamelle de la mère, au moins durant quelque temps.

S. Il y a bien de l'incertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le raisonnement de M. Locke ; car pour savoir si , comme il le prétend , dans le pur état de nature la femme est pour l'ordinaire derechef grosse et fait un nouvel enfant longtemps avant que le précédent puisse pourvoir lui-même à ses besoins , il faudrait des expériences qu'assurément M. Locke n'avait pas faites, et que personne n'est à portée de faire. La cohabitation continuelle du mari et de la femme est une occasion si prochaine de s'exposer à une nouvelle grossesse, qu'il est bien difficile de croire que la rencontre fortuite, ou la seule impulsion du tempérament, produisit des effets aussi fréquents dans le pur état de nature que dans celui de la société conjugale ; lenteur qui contribuerait peut-être à rendre les enfants plus robustes , et qui d'ailleurs pourrait être compensée par la faculté de concevoir , prolongée dans un plus grand âge chez les femmes qui en auraient moins abusé dans leur jeunesse. A l'égard des enfants , il y a bien des raisons de croire que leurs forces et leurs organes se développent plus tard parmi nous qu'ils ne faisaient dans l'état primitif dont je parle. La faiblesse originelle qu'ils tirent de la constitution des parents, les soins qu'on prend d'envelopper et gêner tous leurs membres , la mollesse dans laquelle ils sont élevés; peut-être l'usage d'un autre lait que celui de leur mère , tout contrarie et retarde en eux les premiers progrès de la nature. L'application qu'on les oblige de donner à mille choses sur lesquelles on fixe continuellement leur attention , tandis qu'on ne donne aucun exercice à leurs forces corporelles , peut encore faire une diversion considérable à leur ac-

NOTES

croissement; de sorte que, si, au lieu de surcharger et fatiguer d'abord leurs esprits de mille manières, on laissait exercer leurs corps aux mouvements continuels que la nature semble leur demander , il est à croire qu*ils seraient beaucoup plus tôt en état de marcher, d'agir, et de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.

4. Enlin M. Locke prouve tout au plus qu'il pourrait bien y avoir dans l'homme un motif de demeurer attaché à la femme lorsqu'elle a un enfant; mais il ne prouve nullement qu*il a dû s'y attacher avant l'accouchement et pendant les neuf mois delà grossesse. Si telle femme est indifférente à l'homme pendant ces neuf mois , si même elle lui devient inconnue, pourquoi la secourra- t-il après l'accouchement? Pourquoi lui aidera-t-il à élever un enfant qu'il ne sait pas seulement lui appartenir, et dont il n'a résolu ni prévu fa naissance ? M. Locke suppose évidemment ce qui est en question ; car il ne s'agit pas de savoir pourquoi l'homme demeurera attaché à la femme après l'accouchement, mais pourquoi il s'attachera à elle après la conception. L'appétit satisfait , l'homme n'a plus besoin de telle femme , ni la femme de tel homme. Celui-ci n'a pas le moindre souci ni peut-être la moindre idée des suites de son action. L'un s'en va d'un côté , l'autre de l'autre , et il n'y a pas d'apparence qu'au bout de neuf mois ils aient !a mémoire de s'être connus : car cette espèce de mémoire par laquelle un individu donne la préfé* rence à un individu pour l'acte de la génération exige, comme je le prouve dans le texte, plus de progrès ou de corruption dans l'entendement humain , qu'on ne peut lui en supposer dans l'état d'animaUté dont il s'agit ici. Une autre femme peut donc contenter les nouveaux désirs de l'homme aussi commodément que celle qu'il a déjà connue, et un autre homme contenter de même la femme , supposé qu'elle soit pressée du même appétit pendant l'état de grossesse, de quoi l'on peut raisonnablement douter. Que si dans l'état de nature la femme ne ressent plus la passion de l'amour après îa conception de l'enfant , l'obstacle à sa société avec l'homme en devient encore beaucoup plus grand , puisque alors elle n'a plus besoin ni de l'homme qui Ta fécondée, ni d'aucun autre. Il n'y a donc dans l'homme aucune raison de rechercher la même femme , ni dans la femme aucune raison de rechercher le même homme. Le raisonnement de Locke tombe donc en ruine, ettoute la ^.'.aI^ctique de ce phil^^ophe ne l'a pas garanti de la faute que Hob-

136 DISCOURS SUE l'origine, ETC

bes et d'antres ont commise. Ils avaient à expliquer un fait de l'état de nature, c'est à-dire, d'un état où les hommes vivaient isolés, et où tel homme n'avait aucun motif de demeurer à côté de tel homme, ni peut-être les hommes de demeurer à côté les uns des autres , ce qui est bien pis ; et ils n'ont pas songé à se transporter au delà des siècles de société, c'est-à-dire, de ces temps où les hommes ont toujours une raison de demeurer près les uns des autres, et où tel homme a souvent une raison de demeurer à côté de tel homme ou de telle femme.

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(13) Je me garderai bien de m'embarquer dans les réflexions philosophiques qu'il y aurait à faire sur les avantages et les inconvénients de cette institution des langues : ce n'est pas à moi qu'on permet d'attaquer les erreurs vulgaires, et le peuple lettré respecte trop ses préjugés pour supporter patiemment mes prétendus paradoxes. Laissons donc parler les gens à qui l'on n'a point fait un crime d'oser prendre quelquefois le parti de la raison contre l'avis de la multitude. Nec quidquam feîîcituli Immani generîs dccederet, sîf puisa tôt Unguanim peste et confusione, unam artem callerent mor taies , et sîgnis , motihus gestîhusque , Ucitum foret quidvis explicare. Nune vero ita comparatum est, ut animalium quœ vulgo bruta credunîur melior longe qiiam nostra hac in parte videatur conditio utpote quœ promptius , et forsan felicius , sensus et cogitationes suas sine interprète significent, quam ullï queant mortalcs, pj'œsertîm si peregrino iitantur sermone. îs. Vossius, de Poemat. cant. et vlrihus rliythmi , p. 66.

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(14) Platon , montrant combien les idées de la quantité discrète et de ses rapports sont nécessaires dans les moindres arts , se moque avec raison des auteurs de son temps qui prétendaient que Palamède avait inventé les nombres au siège de Troie, comme si, dit ce philosophe, Agamemnon eût pu ignorer jusque-là combien il avait de jambes *. En effet, on sent l'impossibilité que la société

De Rop., lil). vn ( tom. VIT, p. 145, édit. de Deux-Ponts ). Platon dit senlemmt que les auteurs tragiques faisaient allusion à cette origine supposée des nombres. (Éd.)

NOTES

et les arts fussent parvenus où ils étaient déjà du temps du siège de Troie, sans que les hommes eussent l'usage des nombres et du calcul : mais la nécessité de connaître les nombres avant que d'acquérir d'autres connaissances n'en rend pas l'invention plus aisée à imaginer. Les noms des nombres une fois connus , il est aisé d'en expliquer le sens, et d'exciter les idées que ces noms représentent; mais pour les inventer il fallut, avant que de concevoir ces mêmes idées , s'être pour ainsi dire familiarisé avec les méditations philosophiques , s'être exercé à considérer les êtres par leur seuJe essence et indépendamment de toute autre perception ; abstraction très-pénible, très-métaphysique, très-peu naturelle, et sans laquelle cependant ces idées n'eussent jamais pu se transporter d'une espèce ou d'un genre à un autre , ni les nombres devenir univer- ♦ sels. Un sauvage pouvait considérer séparément sa jambe droite et sa jambe gauche , ou les regarder ensemble sous l'idée indivisible d'une couple, sans jamais penser qu'il en avait deux : car autre chose est l'idée représentative qui nous peint un objet, et autre chose l'idée numérique qui le détermine. Moins encore pouvâit-il calculer jusqu'à cinq ; et quoique appliquant ses mains l'une sur l'autre il eût pu remarquer que les doigts se répondaient exactement, il était bien loin de songer à leur égalité numérique; il ne savait pas plus le compte de ses doigts que de ses cheveux; et si, après lui avoir fait entendre ce que c'est que nombres , queK qu'un lui eût dit qu'il avait autant de doigts aux pieds qu'aux mains, il eût peut-être été- fort surpris, en les comparant , de trouver que cela était vrai.

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(15) Il ne faut pas confondre l'amour-propre et l'amour de soimême , deux passions très-différentes par leur nature et par leurs effets. L'amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation , et qui , dirigé dans l'homme par la raison et modifié par la pitié, produit l'humanité et la vertu. L'amour-propre n'est qu'un sentiment relatif, factice , et né dans la société , qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre , qui inspire aux hommes tous les maux qu'ils se font mutuellement, et qui est la véritable source de l'honneur.

138 DISCOURS SUR l'origine, ETC.

Ceci bien entendu , je dis que, dans notre état primitif, dans le véritable état de nature , l'amour-propre n'existe pas ; car chaque homme en particulier se regardant lui-même comme le seu-l spectateur qui l'observe, comme le seul être dans l'univers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n'est pas possible qu'un sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu'il n'est pas à portée de faire puisse germer dans son âme : par la même raison cet homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance , passions qui ne peuvent naître que de l'opinion de quelque offense reçue ; et comme c'est le mépris ou l'intention de nuire , et non le mal , qui constitue l'offense , des hommes qui ne savent ni s'apprécier ni se comparer peuvent se faire • beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais s'offenser réciproquement. En un mot, chaque homme , ne voyant guère ses semblabes que comme il verrait des animaux d'une autre espèce, peut ravir la proie au plus faible ou céder la sienne au plus fort , sans envisager ces rapines que comme des événements naturels , sans le moindre mouvement d'insolence ou de dépit , et sans autre passion que la douleur ou ia joie d'un bon ou mauvais succès.

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(16) C'est une chose extrêmement remarquable que, depuis tant d'années que les Européens se tourmentent pour amener les sauvages de diverses contrées du monde à leur manière de vivre , ils n'aient pas pu encore en gagner un seul , non pas même à la faveur du christianisme; car nos missionnaires en font quelquefois des chrétiens, mais jamais des hommes civilisés. Rien ne peut surmonter Tinvinciblo répugnance qu'ils ontàprendre nos mœurs et vivre à notre manière. Si ces pauvres sauvages sont aussi malheureux qu'on le prétend , par quelle inconcevable dépravation de jugement refusent-ils constamment de se policerànotre imitation, ou d'apprendre à vivre heureux parmi nous, tandis qu'on lit en mille endroits que des Français et d'autres Européens se sont réfugiés volontairement parmi ces nations , y ont passé leur vie entière sans pouvoir plus quitter une si étrange manière de vivre, et qu'on voit même des missionnaires sensés regretter avec atlen-

NOTES

drissement les jours calmes et innocents qu ils ont passés chez ces peuples si méprisés*? Si Ton répond qu'ils n'ont pas assez de lumièrespour juger sainement de leur état et du nôtre , je répliquerai que l'estimation du bonheur est moins l'affaire de la raison que du sentiment. D'ailleurs cette réponse peut se rétorquer contre nous avec plus de force encore ; car il y a plus loin de nos idées à la disposition d'esprit où il faudrait être pour concevoir le goût que trouvent les sauvages cà leur manière de vivre , que des idées des sauvages à celles qui peuvent leur faire concevoir la nôtre. En effet , après quelques observations, il leur est aisé de voir que tous nos travaux se dirigent sur deux seuls objets ; savoir, pour soi les commodités de la vie , et la considération parmi les autres. Mais le moyen pour nous d'imaginer la sorte de plaisir qu'un sauvage prend à passer sa vie seul au milieu des bois, ou à la pèche, ou à souffler dans une mauvaise flûte , sans jamais savoir en tirer un seul ton , et sans se soucier de l'apprendre ?

On a plusieurs fois amené des sauvages à Paris , à Londres , et dans d'autres villes ; on s'est empressé de leur étaler notre luxe , nos richesses , et tous nos arts les plus utiles et les plus curieux ; tout cela n'a jamais excité chez eux qu'une admiration stupide , sans le moindre mouvement de convoitise. Je me souviens entre autres de l'histoire d'un chef de quelques Américains septentrionaux qu'on mena à la cour d'Angleterre , il y a une trentaine d'années : on lui fit pas&cr mille choses devant les yeux, pour chercher à luifaire quelque présent qui pût lui plaire, sans qu'on trouvât rien dont il parût se soucier. Nos armes lui semblaient lourdes et incommodes, nos souliers lui blessaient les pieds , nos habits le gênaient , il rebutait tout ; enfln on s'aperçut qu'ayant pris une couverture de laine, il semblait prendre plaisir à s'en envelopper les épaules. Vous conviendrez au moins , lui dit on aussitôt , de l'utilité de ce meuble ? Oui , répondit-il , cela me parait presque aussi

* L'auteur des Lettres d'ini Cultivateur américain (Cvevecœnr de Saint-John ) dit quelque part que ce que les colons des États-Unis établis sur les frontières ont le plus à craindre du voisinage des peuples sauvages est l'effet que produit sur leurs enfants cette vie errante et libre dont ils ne voient que les plaisirs et les avantages, et dont l'attrait est tel que beaucoup d'entre eux abandonnent la maison paternelle pour se joindre à l'une de ces peuplades, et partager son genre de vie. (G. Petit ain.)

140 DISCOURS SUR l'origine, ETC.

bon qu'une peau de bêle. Encore n'eût-il pas dit cela s'il eût porté Tune et l'autre à la pluie.

Peut-être me dira-t-on que c'est l'habitude qui , attachant chacun à sa manière de vivre, empêche les sauvages de sentir ce qu'il y a de bon dans la nôtre : et sur ce pied-là, il doit paraître au moins fort extraordinaire que l'habitude ait plus de force pour maintenir les sauvages dans le goût de^sur misère que les Européens dans la jouissance de leur félicité. Mais pour faire à cette dernière objection une réponse à laquelle il n'y ait pas un mot à répliquer, sans alléguer tous les jeunes sauvages qu'on s'est vainement efforcé de civiliser, sans parler des Groënlandais et des habitants de l'Islande qu'on a tenté d'élever et nourrir en Danemark, et que la tristesse et le désespoir ont tous fait périr, soit de langueur, soit dans la mer, où ils avaient tenté de regagner leur pays à la nage, je me contenterai de citer un seul exemple bien attesté, et que je donne à examiner aux admirateurs de la police européenne.

« Tous les efforts des missionnaires hollandais du cap de « Bonne-Espérance n'ont jamais été capables de convertir un seul « Hottentot. Van der Stel, gouverneur du Cap, en ayant pris un « dès l'enfance , le fit élever dans les principes de la religion chré- « tienne , et dans la pratique des usages de l'Europe. On le vêtit «richement, on lui fit apprendre plusieurs langues, et ses « progrès répondirent fort bien aux soins qu'on prit pour son « éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit, « l'envoya aux Indes n^^ec un commissaire général qui l'employa « utilement aux affaires de la compagnie. Il revient au Gap après « la mort du commissaire. Peu de jours après son retour , dans « une visite qu'il rendit à quelques Hottentots de ses parents, il « prit le partir de se dépouiller de sa parure européenne , pour se « revêtir d'une peau de brebis. Il retourna au fort dans ce nouvel « ajustement, chargé d'un paquet qui contenait ses anciens habits; « et les présentant au gouverneur, il lui tint ce discours : Ayez la « bonté , monsieur , de faire attention que je renonce pour toujours « à cet appareil : je renonce aussi pour toute ma vie à la religion « chrétienne ; ma résolution est de vivre et mourir dans la religion , « les manières et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je K vous demande est de me laisser le collier et le coutelas qucjeiwrte ;

NOTES

« je les garderai pour Vamourde vous. Aussitôt , sans attendre la « réponse de Vander Stel , il se déroba par la faite , et jamais on ne « le revit au Gap. » Histoire des Voyages, tome V, page 175.

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(17) On pourrait m'objecter que, dans un pareil désordre, les hommes, au lieu de s'entr'égorger opiniàtrément, se seraient dispersés, s'il n'y avait point eu de bornes à leur dispersion : mais, premièrement, ces bornes eussent au moins été celles du monde ; et si l'on pense à l'excessive population qui résulte de l'état de nature , on jugera que la terre , dans cet état , n'eut pas tardé à être couverte d'hommes, ainsi forcés à se tenir rassemblés. D'ailleurs , ils se seraient dispersés si le mal avait été rapide , et que c'eût été un changement fait du jour au lendemain : mais ils naissaient sous le joug; ils avaient l'habitude de le porter quand ils en sentaient la pesanteur, et ils se contentaient d'attendre l'occasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les forçaient à se tenir rassemblés , la dispersion n'était plus si facile que dans les premiers temps, où, nul n'ayant besoin que de soimême, chacun prenait son parti sans attendre le consentement d'un autre.

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(18) Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes , les excessives friponneries d'un entrepreneur des vivres ayant fait souffrir et murmurer l'armée, il le tança vertement, et le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répond hardiment le fripon ; et je suis bien aise de vous dire qu'on ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutait naïvement le maréchal; mais en effet il ne fut point pendu, quoiqu'il eût cent fois mérité de l'être.

Page 100.

(19) La justice distributive s'opposerait même à cette égalité rigoureuse de l'état de nature, quand elle serait praticable dans la société civile; et comme tous les membres de l'État lui doivent

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des services proportionnés à leurs talents et à leurs forces , les citoyens à leur tour doivent être diolingués et favorisés à proportion de leurs services. C'est en ce sens qu'il faut entend r.e un passage d'Isocrate * , dans lequel il loue ks premiers Athéniens d'avoir bien su distinguer quelle était la plus avantageuse des deux sortes d'égalité , dont Tune consiste à faire part des ménaes avantages à tous les citoyens indifféremment , et l'autre à les distribuer selon le mérite de chacun. Ces habiles politiques , ajoute l'orateur, bannissant celte injuste égalité qui ne met aucune différence entre les méchants et les gens de bien , s'attachèrent inviolablement à celle qui récompense et punit chacun selon son mérite. Mais, premièrement, il n'a jamais existé de société, à quelque degré de corruption qu'elles aient pu parvenir, dans laquelle on ne fit aucune différence des méchants et des gens de bien : et dans les matières de mœurs , où la loi ne peut tixer de mesure assez exacte pour servir de règle au magistrat , c'est très-sagement que , pour ne pas laisser le sort ou le rang des citoyens cà sa discrétion, elle lui interdit le jugement des personnes, pour ne lui laisser que celui des actions. II n'y a que des mœurs aussi pures que celles des anciens Romains qui puissent supporter des censeurs; et de pareils tribunaux auraient bientôt tout bouleversé parmi nous. C'est à l'estime publique à mettre de la différence entre les méchants et les gens de bien. Le magistrat n'est juge que du droit rigoureux : mais le peuple est le véritable juge des mœurs, juge intègre et même éclairé sur ce point, qu'on abuse quelquefois, mais qu'on ne corrompt jamais. Les rangs des citoyens doivent donc être réglés , non sur leur mérite personnel , ce qui serait laisser aux magistrats le moyen de faire une application presque arbitraire de la loi, mais sur les services réels qu'ils rendent h l'État, et qui sont suscepliles d'une estimation pfus exacte.

* Aréopagit., S8, édit. Corrtî/.

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