LETTRE DE J.-J. ROUSSEAU
A M. PHILOPOLIS*.
Vous voulez, monsieur, que je vous rcponae, puisque vous me faites des questions. Il s'agit , d'ailleurs , d'un ouvrage dédié à mes concitoyens : je dois, en le défendant, justilier l'honneur qu'ils m'ont fait de l'accepter. Je laisse à part dans votre lettre ce qui me regarde en bien et en mal , parce que l'un compense l'autre à peu près, que j'y prends peu d'intérêt , le public encore moins, et que tout cela ne fait rien à la recherche de la vérité. Je commence donc par le raisonnement que vous me proposez, comme essentiel à la question que j'ai taché de résoudre.
L'état de société , me dites- vous , résulte immédiatement des facultés de l'homme, et par conséquent de sa nature. Vouloir que l'homme ne devint point sociable , ce serait donc vouloir qu'il ne fut point homme , et c'est attaquer l'ouvrage de Dieu que de s'élever contre la société humaine. Permettez-moi , monsieur , de vous proposer à mon tour une difficulté , avant de résoudre la vôtre. Je vous épargnerais ce détour, si je connaissais un chemin plus sûr pour aller au but.
Supposons que quelques savants trouvassent un jour le secret d'accélérer la vieillesse , et l'art d'engager les hommes à faire usage de cette rare découverte : persuasion qui ne serait peut être pas si difficile à produire qu'elle parait au premier aspect , car la raison , ce grand véhicule de toutes nos sottises , n'aurait garde de nous manquer à celle-ci. Les philosophes , et surtout les gens sensés , pour secouer le joug des passions et goûter le précieux repos de l'âme, gagneraient à grands pas Tàge de Nestor , et renonceraient volontiers aux désirs qu'on peut satisfaire , afin de se garantir de ceux qu'il faut étouffer : il n'y aurait que quelques étourdis qui , rougissant même de leur faiblesse , voudraient follement rester jeunes et heureux , au lieu de vieillir pour être sages.
Supposons qu'un esprit singulier, bizarre , et , pour tout dire ,
* Charles Bonnet, de Genève, métaphysicien et naturaliste célèbre, s était caché sous ce nom. Sa lettre, à laquelle celle-ci sert de réponse, a été publiée dans le Mercure d'octobre 1733.
LETTRE DE J.-J, ROUSSEAE.
un homme à paradoxes , s'avisât alors de reprocher aux autres Tabsurdité de leurs maximes , de leur prouver qu'ils courent à la mort en cherchant la tranquilUté, qu'ils ne font que radoter à force d'être raisonnables, et que, s'il faut qu'ils soient vieux un jour, ils devaient tâcher au moins de l'être le plus tard qu'il serait possible.
Il ne faut pas demander si nos sophistes , craignant le décri de leur arcane, se hâteraient d'interrompre ce discoureur importun : « Sages vieillards, diraient-ils à leurs sectateurs, remerciez h « ciel des grâces qu'il vous accorde , et félicitez-vous sans cesse « d'avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est « vrai , languissants , cacochymes , tel est le sort inévitable de « l'homme ; mais votre entendement est sain : vous êtes perclus « de tous les membres, mais votre tête en est plus libre : vous ne « sauriez agir, mais vous parlez comme des oracles : et si vos dou- « leurs augmentent de jour en jour, votre philosophie augmente «t avec elles. Plaignez celte jeunesse impétueuse , que sa brutale « santé prive des biens attachés à votre faiblesse. Heureuses infir- « mités qui rassemblent autour de vous tant d'habiles pharmaciens « fournis de plus de drogues que vous n'avez de maux , tant de « savants médecins qui connaissent à fond votre pouls , qui sait vent en grec les noms de tous vos rhumatismes , tant de zélés M consolateurs et d'héritiers fidèles qui vous conduisent agréableï ment à votre dernière heure ! Que de secours perdus pour vous , X si vous n'aviez su vous donner les maux qui les ont rendus né- « cessaires ! »
Ne pouvons-nous pas imaginer qu'apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur , ils lui parleraient à peu près ainsi :
« Cessez , déclamateur téméraire, de tenir ces discours impies. <c Osez-vous blâmer ainsi la volonté de celui qui a fait le genre hu- « main ? L'état de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution de « l'homme? n'est-il pas naturel à l'homme de vieillir? Que faites- « vous donc dans vos discours séditieux que d'attaquer une loi de « la nature , et par conséquent la volonté de son créateur'? Puis- « que l'homme vieilHt, Dieu veut qu'il vieiHisse. Les faits sont-ils «autre chose que l'expression de sa volonté? Apprenez que « l'homme jeune n'est point celui que Dieu a voulu faire, et que, « pour s'empresser d'obéir à ses ordres il faut se hâter de vieillir. »
A M. PHILOPOLIS.
Tout cela supposé, je vous demande , monsieur, si l'homme aux paradoxes doit se taire ou répondre , et , dans ce dernier cas , de vouloir bien m'indiquer ce qu'il doit dire : je tâcherai de résoudre alors votre objection.
Puisque vous prétendez m'attaquer par mon propre système , n'oubliez pas , je vous prie que selon moi la société est naturelle î l'espèce humaine comme la décrépitude à l'individu , et qu'il faut des arts , des lois , des gouvernements aux peuples comme il faut des béquilles aux vieillards. Toute la différence est que l'état de vieillesse découle de la seule nature de l'homme , et que celui de société découle de la nature du genre humain , non pas immédiatement comme vous le dites , mais seulement , comme je l'ai prouvé, à l'aide de certaines circonstances extérieures qui pouvaient être ou n'être pas, ou du moins arriver plus tôt ou plus tard , et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. Plusieurs même de ces circonstances dépendent de la volonté des hommes : j'ai été obligé, pour étabUr une parité parfaite, de supposer dans l'individu le pouvoir d'accélérer sa vieillesse, comme l'espèce a celui de retarder la sienne. L'état de société ayant donc un terme extrême auquel les hommes sont les maitres d'arriver plus tôt ou plus tard , il n'est pas inutile de leur montrer le danger d'aller si vite , et les misères d'une condition qu'ils prennent pour la perfection de l'espèce.
A rénumération des maux dont les hommes sont accablés , et que je soutiens être leur propre ouvrage, vous m'assurez, Leibnitz et vous , que tout est bien , et qu'ainsi la Providence est justifiée. J'étais éloigné de croire qu'elle eût besoin pour sa justification du secours de la philosophie leibnitzienne ni d'aucune autre. Pensez-vous sérieusement , vous-même , qu'un système de philosophie, quel qu'il soit, puisse être plus irrépréhensible que l'univers , et que , pour disculper la Providence, les arguments d'un philosophe soient plus convaincants que les ouvrages de Dieu ? Au reste , nier que le mal existe est un moyen fort commode d'excuser l'auteur du mal. Les stoïciens se sont autrefois rendus ridicules à meilleur marché.
Selon Leibnitz et Pope , tout ce qui est est bien. S'il y a des sociétés , c'est que le bien général veut qu'il y en ait ; s'il n'y en a point , le bien général veut qu'il n'y en ait pas; et si quelqu'un per-
ROUSS. — DISCOUBS. 9
LETTRE DE J.-J. BOUSSEAD*
suadait aux hommes de retourner vivre dans les forèls , il serait bon qu'ils y retournassent vivre. On ne doit pas appliquer à la nature des choses une idée de bien ou de mal qu'on ne tire que de leurs rapports ; car elles peuvent être bonnes relativement au tout , quoique mauvaises en elles-mêmes. Ce qui concourt au bien général peut être un mal particulier, dont il est permis de se délivrer quand il est possible. Car si ce mal, tandis qu on le supporte, est utile au tout, le bien contraire, qu'on s'efforce de lui substituer , ne lui sera pas moins utile sitôt qu'il aura lieu. Par la même raison que tout est bien comme il est, si quelqu'un s'efforce de changer l'état des choses , il est bon qu'il s'efforce de le changer ; et s'il est bien ou mal qu'il réussisse, c'est ce qu'on peut apprendre de l'événement seul, et non de la raison. Rien n'empêche en cela que le mal particulier ne soit un mal réel pour celui qui le souffre. Il était bon pour le tout que nous fussions civilisés , puisque nous le sommes ; mais il eût certainement été mieux pour nous de ne pas l'être. Leibnitz n'eût jamais rien tiré de son système qui pût combattre cette proposition ; et il est clair que l'optimisme bien entendu ne fait rien ni pour ni contre moi.
Aussi n'est-ce ni à Leibnitz ni à Pope que j'ai à répondre , mais à vous seul , qui , sans distinguer le mal universel qu'ils nient, du mal oarticulier qu'ils ne nient pas , prétendez que c'est assez qu'une chose existe pour qu'il ne soit pas permis de désirer qu'elle existât autrement. Mais, monsieur, si tout est bien comme il est , tout était bien comme il était avant qu'il y eût des gouvernements et des lois : il fut donc au moins superflu de les établir ; et Jean- Jacques alors , avec votre système , eût eu beau jeu contre Philopolis. Si tout est bien comme il est, de la manière que vous l'entendez , à quoi bon corriger nos vices , guérir nos maux , redresser nos erreurs ? Que servent nos chaires, nos tribunaux , nos académies ? Pourquoi faire appeler un médecin quand vous avez la fièvre? Que savez-vous si le bien du plus grand tout que vous ne connaissez pas n'exige point que vous ayez le transport, et si la santé des habitants de Saturne ou de Sirius ne souffrirait pomt du rétablissement de la vôtre ? Laissez aller tout comme il pourra, afin que tout aille toujours bien. Si tout est le mieux qu'il peut être , vous devez blâmer toute action quelconque; car toute action produit nécessairement quelque change-
A M, PHILOPOLIS.
raent dans Tétat où sont les choses au moment qu'elle se fait ; on ne peut donc toucher à rien sans mal faire ; et le quiélisme le plus parfait est la seule vertu qui reste à l'homme. Enfin , si tout est bien comme il est, il est bon qu'il y ait des Lapons, des Esquimaux , des Algonquins , des Ghicacas , des Caraïbes , qui se passent de notre police , des Hottentots qui s'en moquent , et un Genevois qui les approuve. Leibnitz lui-même conviendrait de ceci.
L'homme, dites-vous , est tel que l'exigeait la place qu'il devait occuper dans l'univers. Mais les hommes diffèrent tellement selon les temps et les lieux, qu'avec une pareille logique on serait sujet à tirer du particulier à l'universel des conséquences fort contradictoires et fort peu concluantes. Il ne faut qu'une erreur de géographie pour bouleverser toute cette prétendue doctrine qui déduit ce qui doit être de ce qu'on voit. C'est à faire aux castors , dira l'Indien , de s'enfouir dans des tanières; l'homme doit dormir à l'air dans un hamac suspendu à des arbres. Non , non , dira le Tartare , l'homme est fait pour coucher dans un chariot. Pauvres gens ! s'écrieront nos Philopolis d'un air de pitié , ne voyez-vous pas que l'homme est fait pour bâtir des villes ? Quand il est question de raisonner sur la nature humaine , le vrai philosophe n'est ni Indien , ni Tartare , ni de Genève , ni de Paris ; mais il est homme.
Que le singe soit une bête , je le crois , et j'en ai dit la raison : que l'orang-outang en soit une aussi , voilà ce que vous avez la bonté de m'apprendre ; et j'avoue qu'après les faits que j'ai cités , la preuve de celui-là me semblait difficile. Vous philosophez trop bien pour prononcer là-dessus aussi légèrement que nos voyageurs, qui s'exposent quelquefois , sans beaucoup de façons , à mettre leurs semblables au rang des bêtes. Vous obligerez donc sûrement le public, et vous instruirez même les naturalistes , en nous apprenant les moyens que vous avez employés pour décider cette question.
Dans mon épitre dédicatoire , j'ai félicité ma patrie d'avoir un des meilleurs gouvernements qui pussent exister ; j'ai prouvé dans le discours qu'il devait y avoir très-peu de bons gouvernements : je ne vois pas où est la contradiction que vous remarquez en cela. Mais comment savez-vous, monsieur, que j'irais vivre dans les